SORCIERS
cours de mes pérégrinations j'ai pu voir combien les Nègres australiens redoutent les mânes des hommes morts depuis peu, quelles idées étranges leur folle imagination rattache à ces esprits. On a peur surtout des mânes de ceux qui, de leur vivant, jouissaient d'une haute considération; mais si la mort remonte à une époque déjà éloignée, on ne les craint plus. En résumé, ces fils de la nature semblent incapables, en pensant à l'âme, de faire abstraction du corps; c'est même sur l'existence du corps que semble reposer leur conception d'une vie à venir.
Chaque tribu a ses sorciers qui prétendent être en communication avec les esprits et tenir d'eux leur savoir, qui peuvent vous frapper à volonté de maladie ou de mort, appeler la pluie ou la faire cesser, etc. Naturellement on a grand'peur d'eux. M. Curr fait remarquer avec juste raison l'influence qu'exerce cette crainte des sorciers sur le caractère et les mœurs des aborigènes. Elle les rend sanguinaires, elle assombrit leur vie, la remplit d'amertume, car un Noir australien ne saurait s'imaginer qu'on meure de mort naturelle, si ce n'est de vieillesse; les maladies, les cas de mort sont mis sur le compte de sorciers ennemis. Tant de craintes superstitieuses entretiennent la haine entre tribus, et les groupes restent tels quels, fermés à tout développement social plus large ou d'ordre plus élevé. Le sorcier ne peut agir sur un Noir que s'il possède quelque objet lui ayant appartenu : cheveux, restes de nourriture laissés à terre dans le camp, etc.
A Herbert river il suffit au sorcier de connaître le nom de l'infortuné sur lequel il veut jeter un sort ; voilà pourquoi les indigènes s'appellent entre eux de leur nom de classe, au lieu de se donner leur vrai nom. D'ordinaire, le sorcier est un homme d'un certain âge; pourtant j'en ai connu un, fort considéré, qui n'avait que vingt ans. Les sorciers exercent en même temps la médecine et se flattent de posséder de puissants moyens d'action sur le diable (dcvil-devil).
Un Noir me confia qu'il avait eu à souffrir des pratiques de certains sorciers, et que, depuis lors, les maux de tête ne l'avaient pas quitté. Un après-midi, il y avait de cela plusieurs années, deux sorciers l'avaient saisi, attaché, et, après lui avoir arraché les entrailles, les avaient remplacées par des herbes. Abandonné en cet état, le malheureux ne reprit connaissance qu'au lever du soleil;
mais grâce au sorcier de sa propre tribu, plus habile et plus puissant que les deux autres, il avait joui, à dater de ce jour, d'une santé parfaite. Les Noirs donnent à cette opération le nom de kôbi, et une estime particulière s'attache de droit à celui qui la pratique avec succès ; il est honoré, redouté et considéré comme « très kôbi », titre que je m'attribuai quelquefois pour en imposer aux indigènes. Cela me réussit dans les premiers temps. Le kôbi est ce que les Noirs peuvent s'imaginer de plus terrible; il est presque toujours suivi de mort; et même, si l'on est guéri par magie, il vous reste toujours de violents maux de tête.
Beaucoup de Noirs civilisés sont persuadés qu'après leur mort ils renaîtront nommes blancs, et, point intéressant à noter, dans bien des tribus on se sert du même mot pour désigner un esprit et un homme blanc. Souvent même, des Blancs ont été pris par les Noirs pour des indigènes défunts. Dans plusieurs régions australiennes la croyance à une vie future est au moins probable; au Queensland Central, des Blancs ont vu plusieurs fois une Négresse porter des vivres sur la tombe de son mari.
Nombre de peuples sauvages associent au soleil et à la lune des idées religieuses. Sur ce point les Nègres d'Australie se séparent d'eux. Ainsi, au cours d'une de nos excursions, comme la lune se levait, pleine et sanglante, derrière un bois de palmiers, me sentant impressionné par la vue de ce beau spectacle, je demandai aux hommes de ma suite : « Qui a fait la lune? — D'autres Noirs. — Et le soleil, qui est-ce qui l'a fait? » Même réponse.
Les Noirs croient leurs sorciers capables d'appeler ou de conjurer la pluie : « faire pleuvoir » se dit milka dans leur langue. Si dans une de nos expéditions nous étions assaillis par une pluie torrentielle, tropicale, mes gens ne manquaient jamais de se livrer à des accès de fureur contre les ennemis qui l'avaient déchaînée sur nous. Enûn, mon bon et naïf Jokkaî lui-même se vanta un jour d'avoir, avec le concours du jeune sorcier Mangola-Maggui, produit de la pluie, dans le seul but de contrarier d'autres Noirs. Je n'ai découvert ni mythes ni légendes chez les Noirs de Herbert river; pourtant ils observent avec attention le firmament, et même ils ont donné des noms aux planètes, d'après leur grandeur. Hais dans d'autres régions de l'Australie l'imagination des indigènes s'est