‹ Au pays des cannibalesChapitre 125 sur 185 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Ma lie est en danger. — Ingratitude de Morbora. — Je cours de noureaux dangers. Ma situation s'aggrare. — Les Noirs ont comme un besoin d'imiter.

Depuis quelque temps ma vie commençait à être en péril, et Jokkaï, sans y attacher d'autre importance, me mit un jour au fait des complots formés contre moi par les Noirs.

Le moment était arrivé de déposer par places des quartiers de viande empoisonnée, à l'intention de certains animaux que je comptais poursuivre et traquer avec l'aide de Morbora, enfant du pays, auquel je promis du tabac et un mouchoir bariolé s'il m'indiquait la bonne place où mettre le poison. On pouvait choisir entre deux vallées, mais je le soupçonnais de vouloir donner la préférence à la plus rapprochée, par paresse. Je l'avertis donc qu'il ne recevrait rien s'il mentait ; à quoi il répondait par de nouvelles protestations. Oui, il convenait de choisir la vallée désignée par lui, parce qu'elle était le séjour préféré des animaux qui faisaient l'objet de ma quête. Les autres Noirs, bien que disposés à aller plus loin, donnaient raison à Morbora. Il fallut donc céder, et les quartiers de viande empoisonnée furent déposés, non sans peine, à différentes places le long du cours d'eau.

Nous restâmes deux jours dans cette vallée, sans faire la moindre trouvaille. Contrarié, mécontent, j'accusai Morbora de m'avoir induit en erreur, ce que les autres reconnurent, le sourire aux lèvres, en

disant : « Otto Morbora (Morbora plaisanterie) ». Il n'en réclamait pas moins son payement, que je lui refusai, bien entendu. Cependant, dans la soirée, je lui fis cadeau d'un peu de tabac, pour qu'il pût fumer comme les autres. Mais une seule ration ne lui suffisait pas; décidé à s'approprier ce qu'il me restait de tabac, il résolut de me tuer et s'adjoignit Mangola-Maggui, malgré son témoignage si peu favorable pour Morbora.

On n'a pas oublié qu'il avait beaucoup d'expérience en matière de cannibalisme, et comme il revenait justement d'une expédition faite avec deux autres Noirs pour trouver de la chair humaine, et que la chance l'avait favorisé, il était très disposé à prêter son concours, d'autant plus que le butin promettait d'être riche, d'après les idées des indigènes. L'occasion seule avait manqué jusqu'ici.

Elle se présenta le lendemain matin. Déjà les deux coquins étaient prêts à m'attaquer et s'étaient distribué les rôles : Mangola-Maggui devait me saisir par derrière, tandis que Morbora, plus fort, me frapperait à ia tête. J'étais assis à quelque distance de ma hutte, où j'avais oublié ma ceinture avec mon revolver. Ils tentèrent bien aussi de faire entrer Jokkaï dans leur complot, mais, déterminé à me sauver à tout prix, il les retint en leur suscitant des obstacles, en leur conseillant de différer l'attaque. Quand j'eus regagné ma hutte, ils n'avaient pas encore pris de décision. Voilà comment je déjouai pour cette fois les desseins meurtriers de Morbora. Tous ces détails, je ne les connus que par hasard; Jokkaï me les conta un beau jour. Comme nous nous reposions au bord d'une rivière qu'il nous fallait traverser, nous fîmes la rencontre d'une dizaine de Noirs, avec lesquels Morbora entama une conversation animée. La journée était déjà avancée. Assis sur le sable, je me disposais à dîner; mais des soupçons me vinrent en voyant Morbora s'échauffer de plus en plus et bientôt pâlir de fureur. Je traversai le fleuve et allai manger mon dîner en lieu moins exposé. Je sus plus tard, de la bouche de Jokkaï, qu'il avait entendu Morbora, sur l'autre rive, proposer aux Noirs étrangers de lui prêter la main, l'occasion étant favorable pour m'assassiner. Faut-il s'étonner si Morbora, au lieu de passer l'eau, disparut dans les broussailles avec les Noirs que nous avions rencontrés? Je ne l'ai jamais revu. Son éducation m'avait causé plus de sollicitude que celle des autres Noirs; je l'avais toujours bien

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