CHAPITRE XXVII
Viande gelée. — Retour à Gracemere. — Nature australienne. — En carriole. — Chasse au dugong. — Logement cosmopolite pour la nuit. — Traitement des maladies nerveuses. — Lapins venimeux. — « N'épouse qu'une personne ayant de bonnes dents *. Jeunes filles du bush. — Le mont Morgan.
En quelques jours de traversée j'arrivai sain et sauf à Gracemere. Ce voyage nous avait fait passer, en longeant la côte, devant deux établissements, à Bowen et à Rockhampton, où les viandes à exporter sont soumises à la congélation. Il y a là une industrie, assez nouvelle en Australie, qui a pris dans les derniers temps un développement considérable, et le pays — surtout la Nouvelle-Zélande — y trouvera un moyen de se défaire des viandes qu'il a en trop. On a également envoyé d'Angleterre en Australie du poisson à l'état gelé; malheureusement les frais étaient si élevés que les Australiens eux-mêmes l'ont trouvé trop cher.
Gracemere avait déjà revêtu son costume d'hiver. Quelle triste impression produit le Queensland Central sur le voyageur qui arrive du Queensland Septentrional ! En revanche, le sud offre des effets de paysage particuliers à l'Australie, où dominent le pittoresque et le mélancolique. Des gommiers géants qui, l'hiver, perdent leur écorce blanche, comme nos arbres perdent leur feuillage; des herbes rigides et de graves acacias donnent peu de grâce au paysage, et cependant j'ai vu, même hors du Queensland Septentrional, des espaces magnifiques, tels que the fern-tree gully, à Victoria, où de superbes fougères
s'élançaient hardiment du pied des arbres les plus hauts du monde. La vue que l'on a des plaines d'Adélaïde est réellement imposante ; un autre voyage superbe, c'est d'aller dans la Nouvelle-Galles du Sud par les montagnes Bleues, avec le Paramatta devant soi, à l'horizon. Je ressentais vivement la joie du retour au confortable de la civilisation, et bientôt j'entrepris des excursions plus longues, sur la côte, vers le nord.
Ainsi je fus invité à prendre part à une chasse au dugong (Halicore dugong). Je partis vers la fin d'août, dans une carriole apportée de Norvège, plusieurs années auparavant, par la famille Archer, et qui est probablement seule de son espèce en Australie. Pour ne pas verser, il faut que la route soit belle, tant est petite la distance entre les roues. En forêt australienne on peut aller partout, à moins de rencontrer des haies, des ruisseaux, etc., qui vous barrent le chemin.
Après quatre jours de voyage j'arrivai à Torilla, où l'on procéda sur l'heure aux préparatifs de la chasse. La première chose à faire, c'était de trouver un bateau. Mon hôte en avait bien un, mais petit et à voiles, que lui avaient donné des déportés français auxquels il avait servi pour s'échapper de la Nouvelle-Calédonie, voyager et débarquer sur le domaine Archer. Un de ces hommes, très habile menuisier et resté à la ferme, accepta de réparer la carcasse vieille et pourrie, qui depuis longtemps était exposée à toutes les intempéries, près du rivage. Le bateau était bien charpenté; voiles et mâts, tout était neuf, mais ses beaux jours étaient passés. Le Français se mit au travail avec beaucoup d'ardeur; il y était poussé par la maîtresse de maison, qui lui avait promis de le faire participer à la chasse, espérant que l'embarcation en serait mieux réparée. Lorsqu'il eut passé huit jours à calfater, gréer, goudronner, il déclara que le bateau pourrait tenir la mer; mais, une fois dans l'eau, il fut constaté qu'il aurait encore besoin de deux bonnes journées de réparations.
Nous prîmes enfin la mer. L'équipage se composait de mon hôte, d'un squatter anglais de mes amis, du Français et de moi. Nous devions manier Técope à tour de rôle. La traversée fut charmante, et le soir nous débarquions dans une île, où nous campâmes. On avait apporté de l'eau potable, est-il besoin de le dire? Les vieux troncs de mangliers flambèrent merveilleusement, et le sable nous fut un lit
CANOTS INDIGENES.
confortable. Nous mîmes aussi le feu à de haules herbes pour nous faire remarquer des Noirs à qui nous avions donné rendez-vous en cet endroit.
Le lendemain, de bonne heure, les deux indigènes qui nous avaient promis leur concours arrivèrent de leur pays, en canot; ils ramaient, ou plutôt l'un des deux ramait, debout, tandis que l'autre vidait le canot avec une énorme coquille qui lui servait d'écope.
Dans ces parages, les canots indigènes se composent de trois mor-
Fabrique de viande gelée à Kockhampton.
ceaux d'écorce : l'un pour le fond, les deux autres pour les côtés. Ces trois pièces sont cousues avec des filaments de plantes, sans aucun agglutinant'; enfin le bateau n'a ni côtes, ni toletière, ni gouvernail; un simple petit balon posS en travers tient les parois écartées.
Dans ces embarcations il n'y a place que pour deux personnes, et comme l'eau les pénètre continuellement, un des hommes ne quitte jamais récope* tandis que l'autre pagaye debout, avec une rame qui a 2 mètres de longueur environ.
Nous prîmes à bord les Noirs et leur canot, puis on remonta Saltwater bay, toutes voiles dehors. La différence entre le flux et le reflux
élait, dans ces parages, de 28 pieds anglais environ. À Broad sound, un peu plus au nord, elle est, je crois, de 35 pieds; sur aucun point du globe elle ne doit être plus forte.
La baie de Sallwater est peu profonde; les étendues bourbeuses que Ton voit lorsque la mer est basse sont chargées d'algues sousmarines. C'est là que le dugong (vache marine australienne) vient chercher sa nourriture, à marée montante. Tout au fond de la baie nous découvrîmes un bon campement, et le lendemain nous étions sur pied de grand malin ; dès que l'eau fut assez haute, nous partîmes à la rame.
Un dugong.
Les Noirs mirent en ordre les ustensiles de pêche. Le harpon se compose de deux pièces : le manche et la pointe. La pointe est formée d'un morceau de fil de fer de 50 centimètres, dont un bout a été aiguisé. L'autre bout, entouré d'herbe et de tille, forme un petit nœud ou boule qui s'adapte exactement à un trou dans le manche, et n'en peut sortir. À ce nœud est attachée une corde.
Quand on lance le harpon, la pointe pénètre dans le corps de la bête ; le manche se détache et va flotter sur l'eau. Ce manche est un morceau de bois très lourd, d'environ trois mètres de longueur. Sans être armé d'un croc, le harpon demeure fiché dans la peau épaisse de la bête, comme s'il était enfoncé dans la gutta-percha ; mais dès que le dugong reprend sa course, la pointe se courbe et forme crochet. L'animal, poursuivi par le canot, se lasse plus ou