‹ Au pays des cannibalesChapitre 140 sur 185 · CHASSE AU DUGONG · texte numérisé non relu

CHASSE AU DUGONG

moins vite. Quand on est parvenu à le hisser à bord, on lui bouche les narines avec des chevilles en bois, et l'asphyxie ne se fait pas attendre. Avant que les indigènes du pays eussent noué des relations avec les Européens, et tant que le fer leur fut inconnu, ils se servirent de pointes de harpons en bois, garnies de crochets. La façon dont s'y prennent les indigènes pour capturer le dugong dénote une force de travail intellectuel supérieure à ce qu'on devrait

Harpons pour la pèche du dugong.

attendre d'un Noir. Les Nègres australiens, endormis dans leur paresse, ne se résignent à toutes ces tribulations qu'en vue du profit à retirer de la chair et de la graisse de l'animal.

Les indigènes, engagés dans la baie et poussés par une brise légère, portaient les yeux dans tous les sens, et voyaient flotter sur l'eau quantité d'herbes arrachées, signe à peu près certain du voisinage de quelque dugong. Effectivement l'homme de vigie, à l'avant, se mil à crier : Parâbela, parâbela! (Dugong, dugong!). Aussitôt nous rembarquâmes les Noirs dans leur canot; l'un d'eux

prit la coquille-écope; l'autre, après avoir préparc sa grande lance et les cordes, pagaya sans bruit au milieu des poissons, qui avançaient de plus en plus. Quant à nous, nous restions à distance, aussi tranquilles que possible, suivant avec une attention soutenue tous les mouvements de celle scène.

Une cinquantaine de dugongs au moins approchaient ; leurs mouvements étaient lents, et de temps à autre ils levaient la tête audessus de l'eau afin de respirer. Certains d'entre eux passèrent à quelques mètres de l'embarcation et soufflèrent bruyamment, pour replonger d'un mouvement tranquille, après avoir respiré une bonne et rapide bouffée d'air.

Lance en main, les indigènes ramaient de côté et d'autre, cherchant une proie à leur convenance. L'aime quilte enfin la main sûre du Noir, et un plongeon formidable de l'animal prouve qu'il a été touché; atteint bientôt d'un second coup, le dugong disparaît, traînant deux cordes après lui.

Une course d'une demi-heure le fatigue au point qu'on peut l'amener vers le canot et lui boucher les narines; là, unissant nos efforts, nous hissons la bète dans notre embarcation. Ce n'était qu'un « veau » ; nous eûmes cependant bien du mal à le guinder jusqu'à bord.

Les Noirs prirent place au milieu de nous, et l'on fit force de voiles pour atteindre, avant la marée basse, notre camp, situé au fond de la baie. C'était un spectacle à toucher le cœur de voir la mère du jeune dugong nous suivre longtemps ; elle nageait autour de notre bateau, et elle ne nous quitta qu'au bout d'une demi-heure.

Pour plus de sûreté, le butin fut déposé à terre et écorché incontinent. De leur côté, les indigènes avaient embroché un gros poisson de mer [Mugit) dont la chair est délicieuse, et qu'on fit griller dans la graisse du dugong, arrosée d'une larme de whisky. Ainsi accommodé, ce mugil nous sembla excellent. Au reste nous étions tous très gais d'avoir fait si bonne chasse, et le squatter nous engageait, en manière de plaisanterie, à imiter les Noirs, qui s'enduisent le corps de graisse de dugong : nous pourrions ainsi faire la fête (korrobborri) toute la nuit. Le Français, enchanté de son rôle de cuisinier, mit au feu les meilleurs morceaux, auxquels on fit honneur. #

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