‹ Au pays des cannibalesChapitre 142 sur 185 · JEUNES FILLES DU BUSH · texte numérisé non relu

JEUNES FILLES DU BUSH

bientôt nous ne vîmes plus que la pointe des mâts. Comme le rivage portait de tous côtés des traces de crocodiles, l'un de nous s'arma d'un fusil pour monter la garde, les autres se mirent en devoir de sauver l'embarcation, et y réussirent, mais en marchant dans la vase jusqu'à la ceinture.

Impossible de nous procurer un dugong ayant toute sa venue; nos cordes étaient trop faibles, et le retour s'imposait.

La nuit suivante nous campâmes sur une île. Aussitôt le squatter sortit pour tirer des lapins, dont il avait été laissé plusieurs quelques années auparavant; et quoique l'ilot manquât d'eau douce, excepté après les pluies, les lapins s'y trouvèrent dans des conditions satisfaisantes ; ils y ont prospéré, pullulé. On les dit venimeux, sans doute en raison de la nourriture à laquelle ils sont faits. Le squatter était venu l'année précédente dans cette même île et y avait été très malade d'en avoir mangé, et les gens qui l'accompagnaient avaient souffert comme lui.

Il y avait abondance de pruniers australiens dans cette île. Nous y tuâmes une poule de jungle et plusieurs pigeons. Le lendemain malin, les Noirs nous quittaient, et nous continuâmes notre navigation. La côte était couverte d'huîtres de rocher, et la marée basse laissait voir trois grandes presqu'îles revêtues de ces délicieux mollusques, au ton brun-jaunâtre.

Je passai quelques jours encore à Torilla. La maîtresse de maison était une femme très intelligente, à laquelle ses parents avaient fait apprendre le grec et l'hébreu, pour qu'elle pût lire dans l'original l'Ancien et le Nouveau Testament. Elle savait assez bien ces deux langues, sans être pour cela un bas-bleu; au contraire c'était une femme très pratique et pleine de bon sens : « N'épouse qu'un homme ayant bon appétit », disait-elle à sa fille. Son attention se portait d'abord sur les dents; étaient-elles bien entretenues, le reste devait être en aussi bon état : « une âme saine dans un corps sain ». Comme la plupart des dames australiennes, la fille était simple et naturelle, portait un vif intérêt aux choses de la zoologie,, et collectionnait avec passion.

Dans ses explorations solitaires elle grimpait aux arbres sans l'ombre de peur, pour y chercher des œufs, et accusait la paresse des messieurs, trop nonchalants pour lui prêter la main. Si les dames

élevées dans le bush se font remarquer par une allure franche et « carrée », c'est que dès leur première enfance elles ont été habituées à ne compter que sur elles-mêmes. Une autre bush girl de ma connaissance fit un jour 50 milles à cheval pour aller essayer une robe.

Cette famille de Torilla montait très bien à cheval ; on les disait tous bons cavaliers; ils passaient même pour les meilleurs du Queensland. Un cheval indomptable qu'ils entretenaient à la station avait jeté à terre son maître et sa maîtresse, qui s'étaient vus tous les deux bien près de perdre la vie ; ils lui continuèrent cependant leurs bons soins avec une vraie affection; n'y a-t-il pas là une preuve convaincante des bons sentiments qui unissent l'Australien à son cheval?

En rentrant à Gracemere, j'aperçus autour des lagunes une multitude d'échassiers. J'observai surtout le superbe jabiru d'Australie (Mycleria auslralis), et j'eus la chance d'en tuer un magnifique exemplaire, à 127 pas de distance, quoique mon fusil ne fût chargé qu'à plomb pour cygnes.

Je passai devant le gisement aurifère le plus ancien du Queensland, Canona diggim; l'endroit était pour ainsi dire abandonné. Un Danois y demeurait, il me fit bon accueil. Cet homme, depuis les débuts de l'exploitation, c'est-à-dire depuis près de trente ans, travaillait dans cette mine ; son labeur et celui de sa femme étaient durs et pénibles, cependant ils avaient l'air heureux.

Il n'est pas facile de creuser pour trouver de l'or. Les pépites* sont rares, et c'est avec peine qu'on retire quelques grains d'or de la vase lavée; il a fallu d'abord la charrier jusqu'à Tunique endroit où il y eût de l'eau : un puits profond où l'on pompe, avec l'aide d'un cheval, ce qu'on appelle l'or alluvial. L'autre or s'extrait du quartz par la mine, mais les concasseurs coûtent cher, et la mise en train engloutit souvent des fortunes avant qu'on puisse espérer le moindre bénéfice. La plus grande partie de l'or provenant des mines australiennes est- extraite de celle façon.

J'abreuvai mon cheval à la pompe du chercheur d'or, je fis mes adieux à ces aimables gens, et continuai mon voyage en longeant Fitzroy river. La partie basse de ce fleuve est très riche en or. Un peu plus à l'est, près de Rockhamplon, il fut découvert en 1884 une

Page 1