TRAITEMENT DES MALADIES NERVEUSES
La chair du dugong est exquise; elle tient du veau et du porc; cependant aucun de ces deux animaux ne fournirait un rôti pouvant rivaliser avec la chair de dugong, quant au goût. Les pensées du squatter le reportaient involontairement à l'hôtel du Louvre, de Paris, où il avait fait un séjour fort agréahle.
Je continuais avec mon hôte à préparer la hêle. Les Noirs étaient de fort belle humeur, rôtissaient et mangeaient de la viande autant qu'il leur plaisait; après quoi, une belle quantité de tabac fut mise à leur disposition.
A l'entrée de la nuit, notre camp présentait un aspect réellement pittoresque. Trois grands feux flambaient au milieu de gommiers, et le calme de la nuit permettait à la fumée de s'élever droit dans les airs. Il y avait là un groupe de nationalités variées, d'intérêts divers et d'éléments joyeux, éclairé par les étoiles : un Anglais, un Français, un Norvégien, un Blanc et deux Noirs d'Australie.
La graisse de dugong était regardée depuis plusieurs années comme un excellent remède contre les affections pulmonaires et nerveuses.
Un médecin de Brisbane, qui se procurait avec peine de l'huile de foie de morue d'Europe, pour le soulagement de ses malades, soumit de la graisse de dugong à l'ébullition et en tira un produit dont les qualités médicinales l'éfonnèrent. Une pêcherie de dugongs fut installée à Brisbane, et Ton y employa surtout des harponneurs noirs. L'huile obtenue se vendait un bon prix; malheureusement elle fut bientôt falsifiée, ou tout au moins coupée d'huile de foie de requin. Sa réputation y perdit, et les prix tombèrent à rien. Un autre marché s'était créé à côté de celui-ci : tous les musées du monde avaient réclamé des squelettes de dugongs.
La graisse employée en thérapeutique est prise dans les côtés de la bête, et donne une huile claire comme de l'eau, sans arrièregoût. Le dugong est de nature timide, par conséquent de capture difficile, et on lui fait une chasse terrible : ces causes réunies avaient fait coter cette huile à un prix très élevé; résultat fâcheux, puisque ses qualités nutritives et fortifiantes pour les nerfs ne sauraient être évaluées trop haut. Elle a guéri des affaiblissements nerveux, et le docteur Hobbs la met au-dessus de l'huile de foie de morue.
Je connais par expérience les excellents effets de ces deux huiles
sur le système nerveux, et, tout en donnant la préférence à celle de dugong, je suis d'avis que notre huile de foie de morue est un succédané excellent, dont les qualités mériteraient d'être prisées davantage. N'est-elle pas un bon remède pour les nerfs trop faibles? Bien des gens éprouvent du dégoût pour l'huile de foie de morue, autrefois très mal préparée, et il est quelquefois difficile de s'en procurer de bonne.
De nos jours, les fabricants de marque sont en mesure de fournir une huile de dugong qui, lorsqu'elle est fraîche, a le goût de foie de morue. Reste à trouver le moyen de conserver à l'huile son goût délicat.
Il y a maintenant sur la côte orientale du Queensland deux pêcheries de dugongs, mais qui ne sont pas menées avec toute l'énergie désirable; aussi l'Australie fait-elle usage d'huile de foie de morue autant que d'huile de dugong. C'est une pêche assez difficile : les pêcheurs doivent être toujours en mouvement, obligés qu'ils sont de suivre le poisson dans ses déplacements. Quand les dugongs quittent, à la marée descendante, les bancs de vase où ils trouvent leur pâture , s'ils cherchent à gagner le large, ils se prennent dans des filets aux mailles solides, où ils restent embarrassés. Le dugong ne se montre guère au sud de la baie Moreton, mais on en rencontre beaucoup vers le nord, surtout dans le golfe de Carpcntarie, qui est très peu profond. On en voit aussi dans le canal de Mozambique et dans l'océan Indien. Les Malais passent pour d'habiles harponneurs. La peau de la bête a, comme l'huile, une grande valeur; son épaisseur est de 2 à 3 centimètres, et l'on en fait de la gélatine ou du cuir fort. Les os, excessivement lourds, peuvent remplacer l'ivoire.
La femelle du dugong tient, dit-on, continuellement son petit par les nageoires : d'où la légende des sirènes. Les Hollandais l'appelaient baardmaenelje^ le « petit homme barbu ».
Le lendemain, comme je mettais la dernière main à mon travail, j'entendis le squatter crier : « Venez, venez, le bateau coule! » Et nous arrivâmes juste au moment où il allait disparaître, où mes deux bocaux à esprit-de-vin flottaient sur l'eau. Pourtant il n'y avait pas à craindre que le bateau sombrât, l'eau n'était guère profonde; mais la marée se précipitait sur nous avec une vitesse torrentielle, et