‹ Au pays des cannibalesChapitre 168 sur 185 · APERÇU SUR LA FAUNE AUSTRALIENNE · texte numérisé non relu

APERÇU SUR LA FAUNE AUSTRALIENNE

On peut dire que l'Australie est la partie qui a subi le moins de changements dans la dernière période géologique, car le pays esl à peu près ce qu'il était à l'époque tertiaire. Certains savants ont été jusqu'à dire que l'Australie est une parcelle du monde à l'époque calcaire, que le développement a oubliée. Ce pays de l'« aurore » nous montre une faune ancienne et bizarre tout comme sa flore, dont les protéacées, les casuarinas et les acacias sans feuilles rappellent la végétation disparue de la première période tertiaire. Les mammifères de l'Australie sont principalement représentés par les curieux marsupiaux, les plus anciens et les moins bien organisés de tous les mammifères connus; ils datent d'une époque géologique plus ancienne pendant laquelle les mêmes races se retrouvaient en Europe. En fait d'oiseaux, le pays possède quelques espèces curieuses (Megapodidœ), les seules qui ne couvent pas leurs œufs, mais les enfouissent, à la mode des reptiles, dans le sable brûlant ou dans des tumulus, dont la chaleur qui se dégage des matières en fermentation fait éclore les poussins. Les deux « oiseaux coureurs », l'émeu et le casoar, exception faite du -kiwi de la Nouvelle-Zélande, ont des ailes plus rudimentaires qu'aucun oiseau actuel du genre des autruches.

On prétend qu'à l'époque tertiaire l'Australie aurait été beaucoup

plus grande que maintenant; elle aurait compris non seulement la Nouvelle-Guinée et la Tasmanie, mais se serait peut-être étendue à Test jusque vers les îles Fidji. D'après le célèbre naturaliste anglais M. A. H. Wallace, cette hypothèse est absolument nécessaire pour expliquer les conditions particulières de la faune du pays. On a trouvé des restes fossiles de marsupiaux géants très extraordinaires; ces animaux étaient pour la plupart herbivores, et Ton ne croit pas qu'ils aient été mieux organisés que ceux qui vivent actuellement. Et comme on n'a pas trouvé de restes fossiles de carnassiers placentaires * qui auraient dérangé l'existence de ces géants, Wallace conclut que ces derniers sont morls par suite de bouleversements physiques, et surtout climatiques, qui se sont produits à la période glaciaire. Ces dernières années on a découvert des restes du moa gigantesque (Dinomis) : jusqu'alors on avait cru que cet oiseau n'existait qu'en Nouvelle-Zélande.

Wallace et Scia ter divisent la surface de la terre en six régions zoologiques; celle qu'ils appellent la « région australienne » est une des mieux délimitées et certainement la plus curieuse de toutes. Celte région comprend : l'Australie proprement dite, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Zélande, les îles de l'océan Pacifique et celles de l'archipel des Indes-Orientales qui se trouvent à Test de Bornéo, de Java et de Bali. Ces dernières îles, qui toutes appartiennent à la région hindo-malaisienne, sont séparées de la région australienne par une ceinture d'eau très profonde, connue sous le nom de « ligne de Wallace ». Toutes les îles au sud-est de cette démarcation — Célèbes, Timor, Amboine, Banda et la Nouvelle -Guinée — sont séparées par une eau peu profonde, ce qui indique qu'elles sont situées sur un banc sous-marin et qu'elles étaient autrefois réunies à l'Australie. Des deux côtés de la ceinture en question, la faune est toute différente : les singes, les rhinocéros, les tapirs, les tigres, les léopards et les autres animaux hindous et malaisiens disparaissent complètement dans la région australienne, où Ton ne trouve presque aucun des groupes de mammifères qui vivent dans les autres parties du monde.

1. On entend par « mammifères placentaires », par opposition aux marsupiaux non placentaires et aux monolrèmcs (animaux à cloaque), tous les autres mammifères dont le foetus se nourrit du placenta.

En revanche on y rencontre des marsupiaux, ou bien on se trouve en face d'une absence complète de mammifères, ce qui est le cas dans la majeure partie des îles de la mer du Sud. Les oiseaux les plus curieux sont les Meliphagidx , les oiseaux de paradis de la Nouvelle-Guinée, les casoars et enfin le kiwi de la Nouvelle-Zélande.

Le caractère zoologique de la région est surtout marquant en Australie, où règne une grande richesse de curieux animaux. Ce continent, situé entre 59° 1. S. et 11° 1. S. et qui est par conséquent beaucoup plus grand que toutes les autres îles de la région ensemble, doit avoir forcément des climats très différents : dans sa partie sud, le climat est celui des pays méditerranéens; dans la partie nord, les pluies tombent à des époques régulières, tandis que le centre est plus chaud et plus sec qu'aucune autre contrée du monde. El cependant, cette diversité de climat n'est pas accompagnée par une diversité correspondante dans le règne animal, qui a un caractère très uniforme; les espèces les plus importantes sont répandues sur le continent entier. À proprement parler, l'Australie est un pays chaud et sec, dont la flore comme la faune se sont développées conformément aux conditions géographiques et physiques particulières au continent : aussi la partie tropicale de l'Australie septentrionale ne présente-t-elle pas une végétation aussi riche que celle de la Nouvelle- Guinée, peu éloignée cependant et dont le climat est plus humide.

Plusieurs des mammifères australiens peuvent se passer d'eau pendant un temps assez long. Gould prétend même que les grands kingfishers (martins-pècheurs), qui se nourrissent principalement de lézards et d'insectes, ne boivent jamais.

L'Australie a une faune toute particulière, ce dont on se rend compte surtout en étudiant ses mammifères. Quand on pense qu'un continent presque aussi grand que l'Europe ne possède, en fait de mammifères, que des marsupiaux, quelques chauves-souris, des rais et des souris!

Il n'y a ni singes, ni carnassiers, ni animaux à sabots. On n'y trouve aucune des espèces d'où descendent nos animaux domestiques, exception faite pour le dingo, le chien australien. Et encore, quoiqu'on ait trouvé des restes de cet animal à l'état fossile dans certaines cavernes, on croit qu'il a été importé par l'homme, car il ne diffère que fort peu du chien sauvage des autres pays. Si actuellement l'Australie a tant de grands animaux terrestres que l'on trouvait

autrefois en Europe, cela prouve que le pays a dû être relié d'une façon quelconque à l'Asie, tout comme les îles Britanniques, qui autrefois n'élaient pas séparées du continent européen.

Selon Wallace, l'isolement actuel des mammifères du pays, par rapport a la faune terrestre des autres continents, est la preuve la plus certaine que l'Australie n'a pas été reliée à l'Asie pendant l'époque tertiaire ; ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est que les seuls mammifères qui soient communs à ce continent et à l'Ancien Monde soient la chauve-souris et d'autres petits animaux, qui ont pu être facilement importés des côtes étrangères, sur des poutres et des racines flottantes. Excepté en Amérique, où il existe une famille de marsupiaux, on ne trouve actuellement des animaux à bourse qu'en Australie, en Nouvelle-Guinée et en Tasmanie, ce qui démontre que ces îles ont été reliées autrefois à l'Australie.

Les animaux à bourse sont ainsi appelés à cause de la bourse ou poclie que possèdent presque toutes les femelles et où le petit est déposé, aussitôt après sa naissance. Cette poche s'appuie sur des os marsupiaux très particuliers et aussi fortement développés chez les deux sexes. Plusieurs particularités distinguent ces animaux des autres mammifères, entre autres la denture.

Le petit du « gros kangourou » n'est guère plus grand que le « petit doigt d'un enfant, auquel il ressemble assez ». La mère s'arrange pour placer avec sa bouche ce petit être nu, aveugle et sourd, sur une des cordes laclifères, longues et minces, qui se trouvent dans la bourse; le petit y reste attaché peut-être des semaines entières et se développe alors très rapidement. La mère possède un muscle particulier, à l'aide duquel elle peut envoyer du lait dans la gorge du pauvre petit, dont le larynx est construit de façon à permettre la respiration pendant l'allaitement et éviter la suffocation. Peu à peu il prend la forme de ses parents, et lorsqu'il est assez grand, il commence à quitter la poche assez souvent, pour faire des "excursions, de plus en plus longues chaque fois ; la poche, au cours de la croissance du petit, s'élargit à mesure et tient lieu, non seulement de matrice, mais aussi de refuge et de nid. Il en est de même pour tous les marsupiaux, avec cette seule différence que le nombre des petits peut varier beaucoup, de un à quatorze.

Le cerveau des marsupiaux est petit et ne possède que peu de

circonvolutions, ce qui indique peu d'intelligence : effectivement les marsupiaux sont les plus inintelligents de tous les mammifères, et indifférents pour tout ce qui ne touche point aux exigences de leur ventre. Brehm fait remarquer que la femelle ne joue jamais avec ses petits et s'occupe encore moins de leur éducation. Les animaux h bourse diffèrent beaucoup entre eux, autant par leur forme que par leur manière de vivre. Il y en a de grands comme des cerfs, et de petits comme des souris. La plupart se meuvent en sautant sur leurs pattes de derrière; mais certains marchent à quatre patles. Les uns vivent sur le sol, d'autres sur les arbres; d'autres encore possèdent une membrane qui leur permet de voler. Presque tous sont herbivores, mais il y en a qui se nourrissent de fruits, de racines ou de feuilles, pour ne pas parler de ceux qui sont carnivores et insectivores, ni de ceux qui vivent de miel.

Depuis 1770, époque à laquelle Cook apprit par ses matelots qu'on avait vu le diable s'enfuir, sous la forme d'un gros animal sautant sur ses pattes de derrière, on ne peut se figurer l'Australie sans kangourous, dont c'est la vraie patrie. Ces Macropodidx sont les plus grands et les plus curieux de tous les marsupiaux existants, et l'Australie en compte plusieurs espèces. Le kangourou le plus grand est rouge (Macropm rvfm) et vit dans l'intérieur du pays. Parmi les espèces plus petites, il faut citer les wallabys, les polorous, de la grandeur d'un lapin, et les pademelom, qu'il est si facile de reconnaître, parce que, en courant, ils laissent tomber une de leurs pattes comme si elle était cassée. Les kangourous se sont reproduits énormément ces dernières années, et la destruction systématique des dingos, ainsi que la disparition des indigènes, en sont peut-être un peu la cause. Les kangourous, les wallabys et les polorous, leurs parents, sont devenus de véritables bêtes nuisibles, détruisant les pâturages : aussi cherche-t-on, dans plusieurs districts, à les détruire par tous les moyens possibles. Dans le Queensland, le gouvernement offre une prime pour tout animal abattu, ce qui de 1880 à 1885 a diminué de six millions le nombre des marsupiaux.

Le Dendrolagus, qui vit dans les broussailles épaisses du Nord- Queensland, est un anim.il réellement curieux; il diffère notablement des autres membres de la famille. La famille des phalangistes est très répandue en Australie; ces marsupiaux, qui vivent sur les

arbres, ne sortent que la nuit. On les appelle en général opoxmms, et cependant ils différent d'une façon très marquante désirais opossums qui se trouvent en Amérique. Si les opossums d'Amérique sont les plus parfaits et les plus intelligents de tous les marsupiaux de ce continent, on peut en dire autant de ceux d'Australie. Ce sont pour ainsi dire les singes de cette faune particulière, car ils ont une queue préhensile et un pouce articulé qui fait de leurs pieds de véritables mains. Ils vivent de fruits, d'insectes et d'œufs d'oiseaux.

Les pétaurisles sont leurs proches parents : ils ressemblent étrangement aux écureuils volants de l'Inde, et le plus petit de tous, le gracieux Âcrobata pygmxa, est une vraie merveille d'élégance et de grâce dans les mouvements. Quoique pas plus grand qu'une souris, il n'en vole pas moins à l'aide de sa membrane, tout aussi bien que les pétaurisles d'espèce plus grande, ce qui ne l'empôche pas de devenir souvent la proie des chats domestiques.

Le koala (Phascolarclos) tient le milieu entre les kangourous et les phalangistes, et les rongeurs sont représentés par le gros et lourd vombat (Phascolomys).

Les Dasyuridx sont carnivores et le colon leur donne souvent des noms d'animaux de l'Ancien Monde, tels que « chat à bourse, tigre à bourse, loup à bourse », etc. Tous ces marsupiaux carnassiers ont un caractère vorace, et quelques-uns même ne le cèdent en rien, sous ce rapport, aux martres et aux belettes. Le Thylacinm et le Sarcophilits de Tasmanie sont les plus sauvages et les plus forts de tous les animaux australiens, et font de grands ravages dans les troupeaux de moulons. Cependant la première de ces deux espèces est presque détruite à présent. Les chats à bourse {native cat$, Dasyurus Gcoffroyi) sont en nombre partout et délestés par les colons pour la chasse qu'ils font à leurs volailles. On en tua une nuit 500 au Mount Eléphant, dans la province de Victoria, avec deux moutons empoisonnés; toutes les betes s'étaient réunies dans cet endroit, le seul où il y eût de l'eau, car depuis longtemps déjà une grande sécheresse régnait dans la région.

Nous arrivons maintenant aux animaux à cloaque (Monotremata), le dernier groupe des mammifères; ils possèdent les os marsupiaux particuliers à tout animal à bourse, mais n'ont, à proprement parler, aucune poche, et il leur manque des dénis. Celte famille intéres-

santé ne comple que deux espèces : l'ornithorynque et l'échidné.

L'ornithorynque (Ornithorhynchus analinns) est facile à reconnaître, par sa mâchoire corneuse qui ressemhle d'une manière frappante à un bec d'oie. L'animal esl long d'environ 50 centimètres, et son corps, couvert d'un poil brun très épais, est plat et lient du reptile; ses pattes sorU courtes et palmées. Pendant le jour, l'ornithorynque dort dans des trous profonds qu'il se creuse sur le bord des rivières. Cet animal est commun aux régions méridionales et orientales de l'Australie, jusqu'à Cooktown; cependant on le rencontre encore en Tasmanie.

L'échidné (Echidna), par son aspect et ses dimensions, rappelle notre porc -épie, car, tout comme ce dernier, il est couvert de piquants et peut rouler son corps sur lui-même. Il n'a pas de palmure, ce qui ne l'empêche pas de fort bien nager. Il se nourrit de fourmis et d'insectes et possède, comme les fourmiliers, une langue mince et longue qui sécrète un liquide gluant. Cet animal est doué de forces si grandes que, quand on le regarde se creuser un trou dans le sable ou dans la terre molle, il paraît littéralement s'enfoncer et disparaître à vue d'œil. Sa chair, excessivement grasse, est considérée comme un vrai régal par les indigènes, et à Herbert river, où on lui donne le nom de qombian, on le chasse à l'aide de dingos dressés à cet effet.

Ces deux mammifères, les plus curieux du monde, ont une parenté fort grande avec les vertébrés, les reptiles et les oiseaux. Leurs pattes de devant, par exemple, sont attachées au sternum par des coracoideum et epicoracoideum parfaitement développés, tout comme chez les lézards, ce que Ton ne voit chez aucun autre mammifère. Comme l'oiseau, ils ont les os du crâne si parfaitement joints qu'on ne peut distinguer la suture. Mais ce qui est curieux surtout, c'est que ces animaux pondent; et lorsque l'œuf, qui contient un jaune très grand, arrive à l'éclosion, la mère allaite le petit.

Les phases du développement des œufs sont différentes de celles des œufs de tous les autres mammifères, et ressemblent beaucoup à celles des œufs des reptiles et des oiseaux. Et comme, de plus, les œufs sont méroblastiques* , ces animaux paraissent se rapprocher beaucoup plus des reptiles et des oiseaux, que des mammifères.

i. Œufs où une faible partie seulement de jaune sert à former l'embryon. t?ndis que le

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Les œufs de l'ovaire de l'échidné mesurent 5 millimètres de diamètre, sinon plus, et ils sont certainement, pour des mammifères, les plus grands qui existent. (Ceux de l'homme ont en moyenne un diamètre de 2/10 de millimètre.)

Les petits semblent ne grandir que très lentement. Ils viennent au monde très petits, aveugles et sans poil^j dans les commencements, leur bouche n'a pas forme de bec, elle est grosse, ronde, molle et très apte à recevoir le lait qui s'écoule, goutte à goutte, des glandes mammaires dépourvues de mamelons. Comme ces animaux n'ont pas de poche, la mère est obligée de laisser ses petits dans le nid, et c'est là qu'elle les allaite. (Cependant chez l'échidné on constate durant l'époque de la parlurition une membrane qui rappelle vaguement une poche.)

Le règne des oiseaux n'a pas en Australie une situation aussi isolée que la classe des mammifères; ces oiseaux sont toutefois très particuliers et d'une étude fort intéressante. Nous rencontrons dans ce continent des aigles, des tiercelets, des merles, des hirondelles, des gobe-mouches, des mouettes, des canards, etc., quoique d'espèces auxquelles nous ne sommes pas habitués; mais ce qui étonne surtout, c'est de voir que les vautours et les pics, que Pon trouve généralement dans toutes les contrées du monde, manquent totalement dans le pays.

Des oiseaux bien curieux, ce sont les Meliphagidx, qui se nourrissent de miel. Les arbres et les buissons d'Australie sont riches en fleurs, mais ne donnent pas de fruits savoureux : aussi une masse d'oiseaux cherchent-ils leur nourriture chez les fleurs ; ils se réfugient surtout dans les gommiers et les banksias, et fort peu d'entre eux cherchent leur pâture sur le sol. Ces oiseaux, caractéristiques au pays, ne comptent pas moins de 200 espèces et rappellent par leur manière de vivre les colibris d'Amérique, dont ils diffèrent cependant complètement sous les autres rapports. Les plus grands sont de la dimension d'un petit pigeon, mais leur corps est plus élancé; ce sont de gentilles bêles, très fortes et très vives, qui, à l'aide de leurs pattes très puissantes, se laissent pendre aux branches, presque comme le font les mésanges, et dans cette position explorent les fleurs; leur langue se termine en brosse, ce qui permet facilement à ces oiseaux de recueillir

reste forme sa nourriture, ce qui est le cas pour les oiseaux. Chez les mammifères, le jaune tout entier sert à former l'embryon (œufs holoblastiques).

le miel et les insectes qui y restent attachés. Quelques perroquets même, les Trichoglossidae, vivent de miel et de pollen et sont particuliers à l'Australie.

Il a déjà été question, au courant de cet ouvrage, de certaines coutumes des oiseaux australiens, entre autres de celle des oiseauxjoueurs (bowerbirds) , que le sentiment du beau pousse à construire des « salles de jeu », et de celle des trois espèces de mégapodes qui ne couvent pas leurs œufs, mais qui, tout comme les reptiles, les font éclore par une chaleur artificielle. Ces Megapodidx doivent leur nom à leurs pattes et à leurs griffes longues et puissantes, qui leur permettent facilement d'élever le tumulus dans lequel ils déposent les œufs à éclore.

C'est fort intéressant de voir que les martins-pêcheurs (kingfishers), très répandus dans le monde entier, ainsi que les pigeons, tout au moins aussi cosmopolites, soient si nombreux en Australie. L'oiseaurieur (Dacelo) est un martin-pêcheur dont la voix est toute différente de celle des autres oiseaux. Les pigeons atteignent en Australie leur maximum de développement, tant au point de vue de la variété des espèces que de la richesse des couleurs ; quelques-uns même possèdent une houppe, ornement si rare chez cette famille d'oiseaux. Cet énorme accroissement de bêles si peu en état de se défendre prouve que ces pigeons ont peu d'ennemis dans ce continent. Wallace donne comme raisons : le manque total de singes, de chats, de belettes et d'autres animaux vivant sur les arbres et se nourrissant d'œufs et de jeunes oiseaux, ainsi que la couleur verte prédominante chez ces pigeons et qui les cache au regard des oiseaux de proie, leurs seuls ennemis. Les nombreux pigeons qui vivent dans les plaines du Queensland Central ont un plumage terne qui leur permet de se dérober plus facilement dans ce terrain ouvert.

Une grande partie des oiseaux australiens sont remarquables par la splendeur de leur plumage, et peuvent se mesurer sous ce rapport avec les colibris d'Amérique, les trogons et les perroquets de l'Inde. Le petit et élégant maluri (wrens), sorte de fauvette, est bleu de ciel et pourpre; le Sericulus melinus est jaune d'or et noir velouté; le riflebird (Ptiloris Vktorix) a des reflets métalliques; et enfin les pinsons portent des couleurs aussi belles que celles des plus magnifiques papillons. Parmi les nombreux perroquets, qui comptent

entre autres des cacatois blancs et des cacatois noirs, il en est dont le plumage est d'une beauté exceptionnelle. La queue du porte-lyre mâle (Mentira) est un ornement qui n'a pas son pareil dans le règne des oiseaux.

Le superbe émeu, qui représente en Australie, avec le casoar, la famille des aulruches, est encore 1res répandu dans les plaines herbeuses. Le casoar, au contraire, qu'on ne trouve que dans le nord-est de la région tropicale du continent, est très rare; il disparaîtra bientôt, par le fait de la marche de la civilisation, qui défriche les broussailles.

Les canards, les oies et d'autres oiseaux aquatiques encore sont fort nombreux et fournissent un excellent gibier; mais comme ils sont très poursuivis par les chasseurs, les colonies ont décidé que, tous les ans, pendant une certaine époque, la chasse de ces oiseaux serait interdite. Parmi les oies, dont les pattes ne sont palmées qu'à moitié, le « blanc et noir» (Anseranas melanoleuca) est le plus commun; ces magnifiques oiseaux, qui vivent par bandes, disparaissent de plus en plus devant la civilisation. Ils ne sont actuellement nombreux que dans le Queensland Septentrional, où les indigènes en abattent des quantités à coups de lance. Ils servirent souvent de nourriture aux membres de l'expédition dirigée par Leichhardt, dont le but était de gagner par voie de terre le golfe de Carpentaric.

Un fait bien curieux à constater, c'est que certaines espèces des oiseaux d'Australie quittent tout a coup, sans raison plausible, le district qu'elles habitent depuis plusieurs années, pour une autre région, qu'elles abandonnent également quelques années après. Gould cite à ce sujet plusieurs exemples. Un squatter de ma connaissance me raconta qu'un beau jour, des pélicans étaient venus prendre possession de Darling river, dans la Nouvelle-Galles du Sud, à 400 milles de la côte. Ni les indigènes ni les Blancs ne les avaient vus auparavant dans la région ; ils s'établirent auprès d'un lac appelé Dry lagoon; mais, ce lac s'étant desséché, comme toujours du reste, les parents furent obligés d'aller chercher du poisson pour leurs petits dans un lac situé à deux milles plus loin. Quand les petits furent assez grands, toute la colonie gagna ce nouveau domaine; cette émigration dura trois semaines. Les pélicans habitent généralement les îles de la côte.

L'Australie ne possède pas moins de 700 espèces d'oiseaux, dont 600 peut-être rien que dans le Quecnsland ; c'est là une richesse de variétés plus qu'ordinaire, surtout lorsqu'on réfléchit que l'Europe, qui est un continent un peu plus grand, ne compte en tout que 500 espèces différentes.

Les reptiles, les amphibies et les poissons ont beaucoup de repré-

Oies sauvages (Anseranas melanoleuca) du Nord-Queensland.

sentants en Australie et comptent certaines formes particulièrement intéressantes. Les lézards sont répandus un peu partout, et cependant on rencontre dans l'Australie Occidentale certaines espèces de lézards que l'on ne trouve pas hors de ce district ; ces espèces sont particulières à la région ; il en est de môme, du reste, de certaines plantes. La famille des lézards ne manque pas de formes caractéristiques, entre autres le lézard à col (frilled Hzard ou ChiamydosaunisKingii). Cet animal possède une large peau qui lui pend autour du cou et qu'il peut relever en forme de col à la reine Elisabeth. Ce lézard

garde souvent la position assise, commune aux kangourous, el lorsqu'on l'effraye, il fait, comme ces marsupiaux, cinq ou six sauts assez grands avant de prendre réellement sa course.

Quoique les Viperidx et les Crotalidaej les plus dangereux de tous les serpents du monde, manquent en Australie, il n'y a cependant pas de continent où le nombre des serpents venimeux soil aussi grand, comparativement à celui des serpents inoffensifs.

Comme partout, du reste, le nombre de ces reptiles augmente avec la chaleur; la Tasmanie n'en compte que trois espèces, tandis que le Queensland en possède cinquante, parmi lesquelles les grands pythons, qui ne sont pas dangereux et dont les indigènes se régalent. Il y a beaucoup de serpents d'eau sur les côtes de l'Australie tropicale, et ils sont tous venimeux.

On ne trouve pas dans le pays. d'amphibies à queue (salamandres); par contre, une masse de grenouilles, qui ont le don particulier de se plier d'une façon extraordinaire aux conditions climatiques. Il y eut à une époque, dans l'Australie du Sud, une sécheresse qui dura vingt-six mois. Le pays fut transformé en désert, partout la vie avait disparu : moutons, bestiaux et marsupiaux étaient morts. Tout à coup une tempête accompagnée d'averses éclata, et, six heures après, les voix puissantes des grenouilles saluaient l'arrivée de la pluie. Il y eut nombre de mouches et de chauves-souris. Pendant mon voyage dans le Queensland Occidental j'entendis parler, à Diamantina river, d'une espèce de grosses grenouilles qui, après la pluie, se creusaient dans la terre un trou d'environ 10 centimètres de profondeur, dans lequel elles restaient enfouies pendant la période de sécheresse. Ces animaux contiendraient une certaine quantité d'eau, ce dont profitent les indigènes, car, lorsqu'ils ont soif, ils déterrent ces grenouilles et les pressent pour en faire sortir l'eau. Les Blancs emploient quelquefois le même moyen pour se procurer de l'eau, et l'on prétend qu'une grenouille contient un petit verre à pied d'eau claire et d'un goût fort agréable.

Mû par le désir de donner à tout animal australien des noms qui lui rappellent son pays, le colon appelle barnelt (saumon) un gros poisson habitant certains fleuves du Queensland Central. Ce poisson, nommé barramunda par les indigènes, n'est pas à proprement parler un saumon, car les saumons ainsi que les carpes n'existent pas en

Australie; mais ses dimensions et la saveur de sa chair rappellent ce poisson, qui est resté longtemps un aliment chéri des Noirs et des Blancs. En 1870 le monde des savants acquit la certitude que ce poisson, connu maintenant sous le nom de Ceratodus Forsteri, est un des survivants les plus remarquables d'une époque disparue. Depuis longtemps déjà on a trouvé des dents de ce poisson, à l'état fossile, dans les terrains jurassiques et triasiques de l'Europe, de l'inde et de l'Amérique; mais on considérait naturellement cet animal comme

Lézard à col [Chlamydosaurus Kingii).

disparu, tout comme Y Iguanodon ou le Dinolherium. Ce poisson fait partie des sirénoïdes (Dipnoi), qui ont des ouïes et des poumons; il en est de même du Protopterus d'Afrique et du Lepidosiren du fleuve Amazone. Le Ceratodus Forsteri ne possède qu'un poumon, et il peut respirer à l'aide de cet organe seul, ou bien avec les ouïes seules, ou encore les deux organes à la. fois; aussi abandonne-t-il pendant la nuit son élément naturel, pour manger de l'herbe et des feuilles, et dans le jour on le voit prendre des bains de soleil sur les troncs d'arbres qui dominent l'eau. Ce « fossile vivant », qui atteint quelquefois une longueur de deux mètres, se trouve être une forme transitoire entre le poisson et le reptile.

Si l'Australie est pauvre en papillons, par contre elle possède de splendides variétés de coléoptères, entre aulres la famille des Buprestidx. Le règne animal inférieur, fort curieux du reste, est encore relativement peu exploré.

Le professeur G. 0. Sars, de Christiania, dans une suite d'expériences fort intéressantes, a réussi à faire éclore et à acclimater dans

Œuf de Da.Jmia Lumholtzii.

ses aquariums différents animalcules australiens d'eau douce, principalement de petites écrevisses (Enlomoslraca). Les matériaux qui

Daphnia Lumholtzii.

ont servi à ces expériences étaient de petites portions de vase provenant de lacs des environs de Rockhampton. Après avoir bien fait sécher celte vase, on l'envova à Christiania, et à son arrivée elle

était devenue dure comme de la pierre : on avait même de la peine à la briser à coups de marteau.

Cependant ces fragments contenaient des germes de vie, sous forme d'œufs déposés, à l'époque, par les animalcules vivant dans les lacs d'où provenait la vase. Presque tous ces œufs étaient enveloppés

Cyclcslhcria hislojn.

d'une cosse destinée à les garantir, et donnant à l'ensemble l'aspect d'un petit fruit. Apres avoir délayé cette vase et lui avoir fait subir une préparation rationnelle dans des aquariums ad hoc, le professeur Sars a réussi à faire éclore plusieurs de ces œufs, qui ont donné des êtres parfaitement vivants, lesquels se sont reproduits dans ces mêmes aquariums, ce qui lui a permis d'éludier d'une façon très complète ces membres, pour ainsi dire inconnus, du règne animal de l'Australie. Un des plus étonnants de ces animalcules est la petite

écrevisse, de la famille des Daphnia, qui a été nommée Daphnia Lumholtzii.

M. Sars a donné la description, accompagnée de dessins, de cette écrevisse, ainsi que de neuf autres, dans deux mémoires intitulés, l'un On some Australian Cladocera raised front dried mud (Rapports de la Société des Sciences de Christiania, 1885), et l'autre Àdditional Notes on Âtislralian Cladocera (Rapports de la Société des Sciences de Christiania, 1888). Ce professeur vient de publier un nouveau mémoire sur le même sujet, intitulé On Cyclestheiia hislopi (Baird), a newgeneric type of bivalve phyllopoda (Rapports de la Société des Sciences de Christiania), dans lequel il décrit d'une manière très

Cyclestheria hislopi.

détaillée un animalcule qu'il a fait éclore par le même procédé, et dont il a étudié plusieurs générations successives. Ce phyllopode, que l'on connaissait déjà, pour l'avoir trouvé aux Indes et dans l'île de Ceylan, n'avait encore été que superficiellement examiné : aussi s'était-on trompé sur la place qu'il occupe dans l'échelle animale, et on n'avait aucune idée des particularités fort intéressantes de son genre de vie. Il fait partie des phyllopodes testacés, dont on ne connaît jusqu'ici qu'un nombre d'espèces très limité ; le signe distinclif de ces animalcules est une valve transparente qui entoure leur corps et rappelle d'une façon frappante la coquille d'une moule. L'élude anatomique de ce phyllopode a démontré qu'on ne peut pas le rapporter à une des espèces connues, et qu'il est le type d'une espèce nouvelle, à laquelle on a donné le nom de Cyclestheria. La

reproduction et le développement de cet animalcule sont tout différents de ceux des autres phyllopodes, car, à rencontre de la règle générale, le développement des œufs a lieu dans la valve même de la mère, et celui des petits se fait directement et non pas par une métamorphose réelle, comme chez les phyllopodes connus. Ce mémoire donne également l'exposé complet du développement de cet animalcule, qui présente de nombreuses particularités.

On peut ajouter, pour terminer, que ces essais d'éclosion feront le sujet de plusieurs autres mémoires, étant donné qu'on a pu étudier à l'état vivant, non seulement plusieurs animalcules australiens d'eau douce, mais encore des êtres comme les bryozoaires, qui appartiennent à d'autres divisions du règne animal.

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