CHAPITRE V
Voyage au Queensland Septentrional. — Sucre de Mackay. — Canaques. — Townsville. — .4 rough northern tnan. — Champs de cannes à sucre au Lower-Ucrbcrt. — Visite chez un compatriote. — Les Noirs de la ferme Gardiner. — Nolla-nolla. — Printemps. — Arrivée à Herbert vale.
En mai 1882 je me trouvais eu mesure d'entreprendre mon voyage au Nord -Queensland. J'arrivai à Mackay vers quatre heures du matin, par le bateau à vapeur, et descendis à Tunique hôtel de la ville, dont toutes les portes étaient ouvertes : personne pour me recevoir, personne qui se souciât d'être réveillé.* Il fallait donc aller moi-même à la découverte d'une chambre, et je parvins à en trouver une.
Mackay est une petite ville qui doit sa naissance à la culture de la canne à sucre. Ses environs, renommés pour leur fertilité, constituent au temps présent la partie la plus importante de la région sucriere de la colonie.
Le sol du Queensland possède des qualités toutes spéciales pour la culture de la canne, qui réussit, non seulement vers le tropique du Cancer, mais aussi vers celui du Capricorne, jusqu'à la province de Brisbane, les colons ayant triomphé de toutes les difficultés climatiques.
Le travail, sur ces plantations, a été exécuté, en grande partie, par des indigènes des îles de la mer du Sud, que les Australiens appellent Canaques ; cette race active et intelligente est très apte à ce genre de travail ; sa force et sa vigueur lui permettent de supporter les chaleurs tropicales bien mieux que la race blanche.
Pour les trois années de leur engagement, ces Canaques reçoivent 450 francs; on leur accorde en outre la gratuité du voyage, à l'aller et au retour. Us sont généralement bien traités par les planteurs, et il n'est pas rare de les voir se fixer dans le pays, où ils sont estimés pour leur zèle; mais les travailleurs de race blanche, qui voient en eux des concurrents, ne leur témoignent que de la haine. Gomme il s'était glissé bien des abus dans la façon d'embaucher les Canaques,
Le chien et le serpent.
le gouvernement, fortement soutenu par la population blanche des travailleurs, crut devoir défendre l'accès du pays aux immigrants. Celte demi-interdiction arrêta sur plusieurs points le développement de l'industrie sucrière : conséquence d'autant plus fâcheuse que le sucre du Queensland est d'une grande richesse et de qualité supérieure. Somme toute, les bons terrains ne manquent pas dans celte partie de l'Australie, et la canne à sucre deviendra assurément une des branches les plus importantes de l'industrie de la colonie.
Pendant mon séjour à Mackay, mon chien couchant, superbe échantillon de la race Gordon, courut un grand danger près d'une station
TOWiNSVlLLE. 79
voisine. Comme il était brusquement tombé en arrêt dans l'herbe haute, je m'avançai avec précaution et aperçus un magnifique serpent noir (P$eudechis)y dont la lèle avait pris cette forme aplatie particulière aux serpents venimeux lorsqu'ils sont excités. La chaleur du jour l'avait rendu plus que furieux; la léte légèrement dressée au-dessus du sol, il était déjà prêt, au premier mouvement de mon fidèle compagnon, à lui porter le coup de la mort. Je rappelai bien vile mon chien, et, à l'aide d'une forte branche, j'abattis son perfide ennemi, le plus venimeux de tous les serpents du pays. Lorsque je le tins en l'air, admirable dans sa robe d'un noir luisant au ventre rougeâtre, je pus constater qu'il était plus long que moi.
Au mois de juillet je m'embarquais sur un vapeur côtier qui devait me porter plus au nord ; quelques jours de navigation nous suffirent pour atteindre Townsville. Une chaloupe à vapeur vint au-devant de nous dans le fjord pour nous transporter à la ville, le port étant si ensablé que les grands navires ne peuvent approcher du quai. La ville est bâtie près de la baie de Cleveland, le long d'un petit cours d'eau, sur le versant d'une montagne haute de 500 mètres; Townsvillc doit à cette situation un aspect vraiment pittoresque. L'emplacement sur lequel elle s'élève a été découvert en 1864, et son développement est si rapide que déjà l'on considère Townsville comme la capitale du Nord-Queensland, ce qui arrivera certainement le jour où la province fera acte d'autonomie.
La hausse du prix des terrains dans cette ville, qui compte environ 7 000 habitants, a pris des proportions qui semblent phénoménales, même dans un pays neuf comme celui-ci. 11 n'est pas rare de voir un terrain doubler plusieurs fois de valeur dans l'espace de deux à trois ans, et, il y a un an à peine, un bon emplacement dans Flinder streel, le quartier commerçant de Townsville, fut payé 5000 francs le pied carré.
Townsville est la station terminus du chemin de fer du Nord. La richesse de ses environs et le mouvement de la navigation en feraient bientôt une des plus grandes villes de l'Australie, si le port était en meilleures conditions. Son commerce principal consiste dans l'élève
du bétail, et la laine de ses moutons forme dans le chiffre de ses exportations l'article le plus considérable. De riches mines d'or près de Charters Towers apportent leur appoint à la prospérité croissante de la ville, dont l'heureux climat attire les squatters de l'Ouest. Le confortable hôtel the Queen, situé à proximité du rivage, leur offre les moyens de se remettre de leurs fatigues et d'oublier les côtés trop monotones de leur vie habituelle; on les voit s'étaler pendant des heures entières dans leur easy chairs, abrités sous la véranda, s'abandonnant avec une certaine volupté aux caresses de la brise qui souffle de la mer. Je pris mes quartiers dans ce même hôtel, le meilleur du Queensland, ce qui, du reste, ne veut pas dire beaucoup.
Le but de mon voyage était la vallée Herbert (Herbert vale), station à bestiaux abandonnée, près de la rivière du même nom. Ma première intention avait été d'y aller par Cardwell, petite ville sur la côte, au nord de l'embouchure de cette rivière, et distante d'environ 20 milles de la vallée Herbert, tandis que de Dungeness, c'est-à-dire de l'embouchure, on compte 40 milles en remontant le fleuve.
Mais entre temps j'avais appris que la roule de Cardwell à la vallée Herbert présentait de grandes difficultés; on me conseillait même fortement de passer par Dungeness et de remonter le fleuve en bateau, \ car dans certaines plantations que je trouverais sur ma route, j'aurais,
; ' plus qu'à Cardwell, quelque chance de me procurer les chevaux néces-
?■ saires. De plus j'avais une lettre d'introduction pour le plus riche des
*:. planteurs de la circonscription, et, sachant par expérience de quelle
L valeur peut être une recommandation de ce genre dans les districts
j£v non civilisés, sans plus d'hésitation je me décidai pour Dungeness.
|£ Donc, dans l'après-midi, quelques heures avant le départ du petit
%/ vapeur côtier, j'allai trouver le capitaine pour prendre mon billet;
u mon bagage était déjà à bord. Je priai le capitaine de veiller à ce que
11- mes effets fussent déposés sans faute à Dungeness, et lui montrai
| l'endroit où je les avais fait placer. Mais quand il vit, par les étiquettes,
fï; que mon bagage était indiqué pour Cardwell, il prétendit que j'étais
fe . .....
p; par cela même obligé d'aller jusqu'à Cardwell. En vain insistai-je sur
h~ mon droit à décider par moi-même. Je devais, selon lui, me rendre
|r à Cardwell et non à Dungeness. Ce capitaine, un de ces hommes vul-
|V gaires et grossiers qu'on rencontre quelquefois sur les confins de la
p civilisation, était un parfait spécimen de la classe des rouqh northern
HINCUINBROOK-ISLAND. 81
men. Comprenant que toute discussion serait inutile, je ne fis plus d'objections, persuadé d'ailleurs que les choses finiraient par s'arranger.
Le capitaine descendit dans sa cabine, et je me disposais à débarquer, m'étonnant qu'un si petit navire pût contenir un maître si puissant, lorsque j'avisai un homme de l'équipage qui me sembla devoir être plus accommodant que les autres. Je lui déclinai mes nom et qualité et lui confiai que je me rendais à la vallée Herbert, chargé par l'Université de Christiania de recueillir tous les objets intéressant l'histoire naturelle. Pour mieux certifier de ma mission officielle, je lui fis lire l'inscription placée sur mes bidons à alcool : Université de Christiania, Norvège. « Comme ça, vous êtes Norvégien, vous! me demanda- t-il avec le calme du marin. Moi aussi : je suis de Christiania ; et le capitaine de l'embarcation que vous voyez là est deHorten, lui. » Tout en me donnant ces renseignements dans son dialecte provincial, le matelot me montrait du doigt un petit bac à vapeur amarré près de nous.
Je lui exprimai mon étonnement de rencontrer des Norvégiens au delà du Tropique, et le priai de me venir en aide en qualité de compatriote. Ma discussion un peu violente avec le capitaine ne lui avait pas échappé; mais il m'assura, d'un ton qui ne témoignait pas d'un très grand respect pour son chef, que je n'avais pas à tenir compte de la réponse du capitaine. Aussitôt, et de son propre mouvement, il prit les mesures nécessaires pour que mes bagages pussent être débarqués à Dungeness.
On leva l'ancre dans la soirée, et nous fîmes route vers le nord. Le capitaine étant rentré ivre au moment du départ, l'équipage prit le commandement, et le lendemain nous arrivions sans accident à Dungeness.
Hinchinbrook-Island est une île montagneuse ; son pic le plus élevé, qui se dresse à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer et qu'enveloppe constamment une ceinture de brouillards, attire forcément l'attention du voyageur. Seuls quelques blancs ont visité cette île, dans le but d'y abattre des cèdres. Le cèdre rouge, Cedrela, si précieux, croît dans les fourrés impénétrables qui bordent les fleuves du Nord-Queensland. On le flotte à la saison des pluies. Contrairement au sapin d'Australie, qui pourrit assez vite, le cèdre abattu peut
8fc2 AU PAYS DES CANNIBALES.
attendre près d'une année, dans la forêt, le moment où il pourra être flotté. Son bois est aussi beau que celui de l'acajou, mais sa densité est inférieure. C'est du reste le seul arbre qui s'exporte du Queensland ; malheureusement on en a fait une telle consommation qu'il a presque disparu sur tous les points abordables. Je remontai aussitôt le cours du fleuve, dont les bords, sur une étendue de plusieurs milles, sont couverts de palétuviers.
Peu à peu le paysage s'élargit en une vallée plate, terrain favorable à la culture intensive de la canne. On avait fait venir depuis peu une charrue à vapeur. Je reçus un accueil amical ; mais je fus déçu dans mon espoir de me procurer des chevaux. Impossible d'en trouver à louer ni à acheter; quant à des selles, il ne pouvait en être question dans un district où la civilisation n'avait fait relativement que peu de progrès.
Un jour j'étais allé faire une excursion dans les forêts de mangliers pour y tirer un héron gris de petite taille, que j'avais aperçu lors de mon arrivée. En revenant je traversai une ferme appartenant à un compatriote, et j'allai lui rendre visite après avoir amarré mon canot au rivage. L'exploitation respirait le bien-être. Un champ de maïs s'étendait jusqu'à la maison, et sur la véranda s'élevait un énorme tas de panouils. Ce cultivateur avait épousé une Norvégienne; mais mari el femme avaient à peu près oublié leur langue maternelle. Leurs enfants et tous les membres de la famille avaient eu la fièvre du pays : aussi leur visage était-il blême, quoiqu'ils fussent bien portants et heureux. De tous ceux qui émigrent en Australie, les ouvriers sont ceux qui réussissent le mieux, et là surtout où le climat est malsain, un homme de métier est grassement payé. Mon compatriote, qui avait débuté comme charpentier attaché à la première plantation de cannes créée dans le voisinage, fit en peu de temps des économies suffisantes pour acheter un lot de terre, dont la valeur grandit rapidement, vu que ce terrain, qui longeait le fleuve, se trouva être de première qualité pour la culture de la canne à sucre. Une vaste plantation de cannes avait été établie plus haut, et comme le sol de sa propriété était excellent pour le pâturage, on lui en acheta une parcelle qui lui fut largement payée. Sa fortune, à l'époque de ma visite, se montait à 250 000 francs. Dix ans auparavant, il était arrivé les mains vides.