‹ Au pays des cannibalesChapitre 40 sur 185 · POULES DE JUNGLE ET CASOAR · texte numérisé non relu

POULES DE JUNGLE ET CASOAR

la Nouvelle-Guinée, ainsi que plusieurs autres espèces; car le printemps était venu, lui aussi, et tous les oiseaux qui vont passer l'hiver plus au nord étaient également de retour : entre autres, les grands coucous d'Australie (Scythrops Novx Hollandix), dont le cri s'entend de très loin, pendant qu'ils font ripaille, par douzaines, dans les figuiers. Près d'un ruisseau je tuai d'un coup de fusil un martinpêeheur de toute petite espèce (Ceyx pmilla), qui fait partie de la faune de la Nouvelle-Guinée et de celle de l'Australie septentrionale ; c'est le seul spécimen que j'en aie vu à Herbert river ; mais on a tué dans les broussailles environnantes des martins-pêcheurs à queue (Tanyriptera).

Le trait distinctif de ces forêts, c'est le cri étrange et mélancolique des poules de jungle, si bien en harmonie avec le calme et la paix de cette nature, avant comme après le coucher du soleil. Celui qui Ta entendu ne l'oubliera jamais. Celte poule est de couleur brune, ses jambes jaunes sont supportées par de très longs pieds : de là, son nom de Megapodim.

Ces oiseaux sont craintifs el ne se laissent pas voir souvent, mais l'œil tombe quelquefois dans la brousse sur leurs nids extraordinaires, buttes de terre et de feuilles pourries, comme ceux des talégalles.

Je crois pouvoir affirmer que ces nids sont plus grands que ceux du talégalle. Pendant plusieurs années on les prit pour des sépultures d'indigènes, au dire de M. Eden, dans sa description d'un de ces nids, haut de 5 mètres, et mesurant à la base 20 mètres de tour. On s'imagine difficilement qu'un oiseau soit capable d'élever un tumulus de telles dimensions.

C'est dans ces mêmes fourrés que vit le superbe casoar, l'oiseau le plus imposant de l'Australie. Bien des fois déjà j'avais tenté de me rendre maître d'un de ces beaux oiseaux, assez rares. L'un d'eux avait laissé des traces de son passage sous les grands figuiers dont ces animaux mangent le fruit (ses excréments sont plutôt d'un cheval que d'un oiseau). Nous l'approchâmes souvent, mais sans réussir à le voir, tant les casoars sont sauvages : le moindre bruit les met en fuite et il est difficile de les rencontrer à portée de fusil.

Le 6 octobre les indigènes m'apportèrent un petit casoar à peine sorti de sa coquille et deux œufs (voir p. 123). Je me fis conduire au

nid, emportant le petit casoar, dans l'espoir qu'il me servirait à attirer le père. Apres l'avoir déposé sur la couche grossière de feuilles tassées à la hâte en façon de nid, nous nous écartâmes, afin d'observer ce qui se passerait. Le petit essaya d'abord de courir après nous; mais, nous ayant bientôt perdus de vue, il se mit à jeter les hauts cris. Nous étions aux aguets depuis une dizaine de minutes, lorsque tout à coup la voix du casoar retentit à nos oreilles ; d'ordinaire elle roule comme un tonnerre lointain, mais en cette occasion on aurait dit plutôt le beuglement d'une vache appelant son veau. A mesure que les cris se rapprochaient, le cou bleu et rouge de l'animal se fit plus visible à travers les arbres, puis son corps noir apparut. Quand nous l'eûmes bien en vue, il s'arrêta, et pendant qu'il sondait d'un regard méfiant les profondeurs du fourré, je le culbutai d'un coup tiré à vingt pas, avec du plomb anglais n° 3.

Le Noir qui m'accompagnait poussa un cri de triomphe et courut à notre camp chercher du renfort pour emporter le précieux fardeau. II ramena six hommes, qui portèrent l'animal à tour de rôle jusqu'à la station, où je me hâtai de le dépouiller de sa peau. Les Noirs se régalèrent de la chair, et la peau de ce mâle magnifique alla enrichir ma collection. On est en droit de supposer que la première éducation des petits incombe au mâle. La mère pond trois œufs1, à de très longs intervalles ; cette fois, la couvée se composait d'un oiseau nouvellement éclos, d'un œuf dont la période d'incubation était à peu près terminée, et d'un troisième qu'on aurait pu facilement vider d'un souffle. Comme les petits ne sortent pas en même temps de leur coquille, le mâle en prend charge au fur et à mesure des éclosions ; plus tard probablement la femelle partage avec lui les soins à donner.

Le premier exemplaire de celte variété de casoar (Casuarius au$tralh) qui ait été tué en cet endroit l'a été peu après 1860, dans cette même forêt.

Ce que le casoar a de plus beau, ce sont les yeux : impossible de ne pas les admirer. L'expression en est provocante et fière, comme chez l'aigle. Les indigènes emploient, pour la chasse du casoar, des dingos bien dressés qui ne redoutent ni les jeunes à l'état de développement, ni ceux complètement formés. La chair du casoar est très

1. Ils sont verdâtres, mais de nuances qui varient pour les trois œufs/

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