CHAPITRE VIII
Agréables compagnons! — Deux nouveaux mammifères. — Hautes broussailles du littoral. — 1/ « avocatier ». — Je me décide à vivre au milieu des sauvages. — Conjectures et espérances. — Mon équipement. — Le tabac remplace la monnaie. — Le a petit du fusil ».
11 n'est pas besoin de vivre longtemps parmi les Nègres de l'Australie pour se convaincre qu'ils sont d'incorrigibles mendiants. Qu'on leur donne un objet, ils en réclameront dix, et sans vergogne : jamais on ne leur donne assez. Ils poussent leurs exigences au delà de toute limite. Si on leur a abandonné tout ce qu'on possède, ils continueront à vous assaillir de mille importunités. La reconnaissance ne trouve pas place en leur cœur, qui sait à peine apprécier la bonté. Un Noir australien trahira n'importe qui, et rarement on ose lui accorder quelque confiance. Aussi le fait-on toujours marcher devant soi, jamais derrière. Tous mentent quand leur intérêt est en jeu. Mais, tout enclins qu'ils sont à la paresse, ils apportent à la chasse un entrain et une persévérance remarquables.
Les femmes sont les très humbles servantes ou plutôt les esclaves des Noirs : tout le travail retombe sur elles, les hommes ne font que ce qui leur plaît. Parlant, plus un Nègre a de femmes, plus il est riche.
Les Nègres d'Australie ne cultivent pas la terre; en fait d'animaux domestiques, ils n'ont que des chiens. Comme leur nourriture se compose de végétaux et de la chair de certains animaux, ils sont tou-
jours à la recherche de ces moyens de subsistance, et forcément ils mènent une vie nomade. Leur manière de vivre correspond à leur caractère : ils sont imprévoyants et ne voient rien au delà de la minute présente. Leurs décisions sont bientôt prises, mais aussi vite abandonnées. En dépit d'une certaine prédisposition à l'humour, d'un sens réel du comique, de leur caractère jovial et sans-souci, ils souffrent d'une crainte secrète, celle d'être surpris par quelque peuplade voisine, les tribus étant, l'une pour l'autre, des ennemies mortelles. Le courage personnel manque aux Noirs, qui, pour y suppléer, ont recours à la ruse et à mille fourberies ; s'ils espèrent venir à bout de leurs ennemis par des manœuvres sournoises et perfides, la pilié ne les empêchera pas de les massacrer ; le parti atlaqué cherchera son salut dans la fuite, chacun ne songera qu'à soi, ne pensera qu'à sauver sa peau.
Les Nègres d'Australie sont anthropophages. Tout ennemi mis à mort, homme, femme ou enfant, est pour eux un morceau de choix : rien ne leur semble aussi délicat que la chair d'un Noir. Au reste, des idées superstitieuses s'attachent à leur cannibalisme. Sans avoir de dieux ni de culte, ils redoutent la puissance d'un être malfaisant disposé à leur faire du mal ; seulement leur conception de ce diable est très confuse. Ils n'ont aucune idée d'un Être suprême essentiellement bon, et ne croient pas non plus à une autre vie.
Voilà le Nègre australien, tel que je l'ai connu à Herbert river. Pendant le temps que j'ai passé avec ces sauvages, j'appris que, tout en haut de la chaîne de montagnes longeant la côte, vivaient deux espèces de mammifères pouvant être considérés, selon moi, comme inconnus des savants ; et ce ne fut qu'en usant de finesse que je parvins à le savoir. L'un de ces animaux portait, chez les indigènes, le nom de iarri; d'après leur description, je crus à un tigre marsupial. On le disait de la taille du dingo, mais plus bas sur pattes, et à queue longue; les Noirs le tenaient pour très sauvage et féroce. Poursuivi, il grimpe sur un arbre, où les chasseurs n'osent pas aller le chercher. Je compris à leurs gestes que, s'ils s'y hasardaient, la bête les mordrait. Le iarri habite de préférence les régions montagneuses et se nourrit principalement d'une petite espèce de wallaby, brune et très commune dans les halliersduNord-Qucensland. Les Noirs ne font pas grand cas de la chair du iarri; si, d'aventure,