CHAPITRE XIII
Encore un nouveau mammifère. — Sera-l-il pour ma collection ou pour la bouche des Noirs? — Les indigènes ne mangent pas de chair crue. — Un jeune iarri. — Un aérolithe. — Les Noirs ont toujours peur d'être attaqués. — Relations de tribu à tribu.
Eniin, le lendemain, la pluie cessa; pourtant les indigènes se refusèrent à poursuivre le voyage, parce que la forêt broussailleuse baignait encore sous Peau. Maisj'étais bien résolu à rompre cette insupportable quarantaine, au risque de m'exposer à de pires désagréments. En quelques heures d'instances j'obtins des Noirs qu'ils levassent le camp, et Ton se mit en route, sans tenir compte des allégations de Willi, qui déclarait impossible de gagner l'autre vallée. Jimmi gravit tout seul certaines hauteurs, où il espérait rencontrer le mongan, mammifère dont les Noirs m'avaient parlé, mais que je n'avais pas encore eu l'occasion de voir. On dispensa les femmes d'aller chercher des fruits dans la forêl, dont l'accès était devenu difficile; mais elles reçurent l'ordre de descendre dans la plaine et d'examiner en chemin lès morceaux de viande empoisonnés que nous avions déposés çà et là pour tenter les iarris. Le reste de l'escorte me suivit à la vallée limitrophe, où des femmes avaient eu connaissance d'un bungari dans une de leurs expéditions à la recherche de fruits.
Cette pluie sans fin avait formé d'innombrables ruisselets-, qui nous croisaient en route, clairs et brillants, et allaient se perdre dans l'épaisseur des fourrés. Le ciel était pur et sans nuages ; la forêt s'y reflétait, profonde, mouillée et vibrant au soleil; la chaleur des éma-
nations de la terre et des arbres chargeait l'air d'humidité, et cette pesanteur atmosphérique nous obligeait à de grands efforts pour continuer notre marche.
Souvent nous tombions sur des enchevêtrements d\< avocatiers » qui nous barraient le chemin, et Willi ne manquait pas de me faire observer qu'il était dans le vrai en déclarant la forêt impraticable pour le moment; mais nous avancions quand même, soit en contournant les palmiers qui nous faisaient obstacle, soit en rampant.
Une fois hors des broussailles, nous longeâmes un escarpement caché sous des plantes grimpantes. Le chemin était périlleux, car les cailloux glissaient à chaque instant sous nos pieds et roulaient avec un grand fracas au fond du précipice. Nous relevâmes quelques traces de bungari déjà anciennes, et je tuai un exemplaire du tulla (Pseudochirus Ârcheri), dont il a été déjà parlé. Les chiens se montrèrent maladroits ; le mien, un gordon-seller, était trop lourd pour chasser dans les halliers, où il n'était pas habitué à se mouvoir, et celui de Chinaman trompa également mon attente. Son maître entra dans une véritable rage parce que le chien ne voulait pas « quêter », et lui lança un gros morceau de bois.
Il était convenu qu'on rejoindrait les femmes et Jimmi au pied de la chaîne de montagnes, tout près de la prairie; quand nous atteignîmes le lieu du rendez-vous, il faisait déjà un peu sombre, et mes gens étaient arrivés. Jimmi, en compagnie des femmes, avait examiné les quartiers de viande empoisonnés et reconnu qu'il n'avait été touché à aucun.
A ma grande joie, il avait découvert un mongan (Pseudochirw herbertensis), mammifère nouveau et charmant, qui vit exclusivement sur les cimes les plus hautes, dans les forêts du littoral.
Willi et Chinaman insistaient pour qu'on leur abandonnât le tulla tué par moi, et j'y consentis, mais à regret, parce que nous étions à court de provisions. Vainement m'efforçai-je de sauver la peau de l'animal, ils ne voulurent rien entendre, sous prétexte que la bête perdrait trop de son goût à être cuite dépouillée; pour apaiser leur faim, je dus faire le sacriiice delà carcasse et de la peau.
On commença par jeter l'animal sur le feu pour faire roussir ses poils, puis on l'en retira, et on lui fendit le ventre avec un morceau de bois tranchant; après quoi il fut remis sur les charbons ardents,
KORADDAN.
<Toù on l'enleva, à moitié rôti, pour le diviser en morceaux, que se partagèrent les Noirs présents; chacun fit griller sa tranche. Telle est la méthode employée par le Nègre australien pour préparer la chair des petits mammifères; il a de la répugnance pour la viande crue, et pourtant il n'attend pas pour la manger qu'elle soit cuite à point; dès qu'elle présente une croûte, si légère qu'elle soit, il y porte la dent, sauf à replacer le morceau sur le feu pour en achever la cuisson.
Un iarri. (Voir p. 222.)
De leur excursion, les femmes rapportèrent une quantité de ces fruits appelés koraddan par les indigènes. On dirait des pois rouges ^venus sur une plante grimpante qu'on rencontre sur toute l'étendue de la forêt de broussailles. Pour cueillir ces fruits, les femmes sont obligées de grimper aux arbres. On fait griller \e koraddan entre des herbes et des pierres rougies; le goût et l'odeur n'en sont pas désagréables et rappellent les petits pois bouillis.
J'eus bien du mal à obtenir des indigènes qu'ils allassent examiner les quartiers de viande saupoudrés de strychnine; ils ne croient pas au poison, dont ils ignorent les effets; enfin je réussis à les mettre en mouvement par la promesse de tabac s'ils me rapportaient le
carnassier objet de tant de recherches; à ma grande surprise, ils reparurent un jour porteurs d'un iarri. Comme ils s'imaginent qu'un grand lac sourdrait le jour où un jeune homme relèverait un iarri mort, Jimmi dut, en sa qualité de doyen d'âge, se charger de l'animal; il nous arriva d'un pas de triomphateur, suivi de ses camarades; mais par prudence il portait la bête par la queue, à bout de bras. S'il ne se fût pas trouvé présent, sans doute je ne l'aurais pas eue.
Au lieu de laisser paraître ma satisfaction, je prétendis que l'animal capturé n'était pas un iarri; eux de crier 5 tue-téte : iarri! iarri! iarri! tout en reconnaissant que c'était un jeune. La peau avait tout au plus un mètre du museau au bout de la queue. Elle était d'un gris jaune, avec des taches rondes et blanchâtres. En réalité c'était un Dasyurus maculatus : iarri est une appellation commune à toute la famille des dasyures. Je suis cependant certain que cette famille compte un très grand carnassier encore inconnu auquel les indigènes donnent par excellence le nom de iarri et dont j'aurai l'occasion de parler.
Malheureusement le spécimen qu'on m'apportait avait été si longtemps exposé à l'air que le ventre verdissait déjà et sentait mauvais. C'était un travail peu ragoûtant d'écorcher un animal à peau très dure, surtout avec des couteaux émoussés; pour comble de malheur, le scalpel me glissa dans la main et me fit au pouce une entaille profonde. J'employai nitrate d'argent et phénol pour empocher la décomposition du sang, j'enveloppai mon doigt d'un linge et continuai l'opération.
Un jour j'eus le bonheur de mettre la main sur un Hypsiprymnodon moschatuSj trait d'union entre les kangourous et les phalangistes. Il porte chez les indigènes le nom de iopolo, et quoiqu'il ne soit pas très rare dans la partie basse de la brousse, il est cependant difficile à attraper. On ne le ¥oit jamais en prairie, il se tient surtout près des cours d'eau. Lorsque nous côtoyions une rivière en traversant la foret, mes Nègres se plaisaient à faire des appels de la langue, qui éveillaient la curiosité de l'animal, trahissaient sa présence et le faisaient sortir de sa retraite. Le iopolo est de couleur brune et de la taille de l'hermine. 11 met beaucoup d'art a confectionner sa demeure avec des feuilles mortes, au pied d'un arbre; elle a la forme d'une boule, et
Jirami apportant un iarri.
UN AÉR0L1TUE.
pour la découvrir au milieu des herbes el des feuilles il faut l'œil perçant d'un Noir. Assez souvent les indigènes parviennent q capturer un iopolo en posant vivement le pied sur son gîte; mais en général ils lui donnent la chasse avec un dingo.
L'avant-dernier soir de notre tournée, il nous arriva une aventure assez singulière. Pendant le souper un cri épouvantable vint frapper
Les femmes épouvantées par la chute d'une pierre météorique.
nos oreilles. 11 était poussé par les femmes, campées à part, un peu plus bas, près du fleuve. Les hommes coururent à elles après une minute d'hésitation et les ramenèrent avec eux. Une pierre avait été lancée contre le rocher voisin et avait failli atteindre Tune d'elles; la peur les avait prises et elles n'osaient plus camper seules. Supposant que la pierre avait été lancée par des hommes d'une tribu étrangère, elles me conjurèrent de « tirer sur le pays » pour effrayer les ennemis, et ce n'est qu'après quatre coups tirés que mes Noirs crurent pouvoir dormir parfaitement.
22(j AU PAYS DES CANNIBALES.
Le lendemain malin j'allai visiter le camp abandonné et me fis montrer l'endroit où la pierre avait frappé contre le rocher. Nous en retrouvâmes tous les morceaux non loin de là; réunis, ils avaient le volume d'une pomme de terre et le poids d'une très grosse pierre» Sans aucun doute c'était une pierre météorique. Les femmes nous avaient donc donné une fausse alarme; on ne courait aucun danger pour le moment. Mais elles font bien de se tenir sur leurs gardes ; les tribus vivent entre elles sur un pied de guerre continuel, et sont toujours exposées à quelque attaque imprévue.
Les membres d'une même peuplade vivent en excellents termes, très unis; mais de tribu à tribu les haines sont vives et souvent mortelles. Malheur au Nègre qui se risque en territoire autre que le sien! On le chassera comme un fauve, il sera tué et mangé impitoyablement. 11 faut pourtant remarquer que les petits groupes familiaux des souches mères qui avoisinenl les frontières vivent en bons rapports et se mêlent tellement les uns avec les autres que les bornes entre grandes tribus sont devenues indécises. D'un groupe familial à un autre, la ligne de démarcation est presque toujours bien tranchée; la discorde ne s'y glisse pas. Je ne puis établir d'une manière bien positive le chiffre des familles dont se compose une tribu souche; ce que je puis dire, c'est que la plus rapprochée de Herbert vale possédait un territoire que j'estime à une quarantaine de milles de longueur sur trente de large; il se répartissait entre plusieurs familles, dont chacune vivait sur une circonscription déterminée, qu'elle connaissait à fond et hors de laquelle le pays lui était absolument inconnu. C'est là une des difficultés contre lesquelles j'eus à combattre au début, car je me fus bien vite rendu compte qu'en dehors de son « pays » un indigène ne pouvait m'ètre d'aucune utilité, à cause de son manque d'assurance. Et c'est encore bien pis lorsqu'il met le pied en pays étranger ou, pour mieux dire, sur le territoire d'une autre tribu. Alors l'inquiétude et la peur s'emparent de lui.
Un groupe familial peut compter de 20 à 25 individus, très souvent moins. Mais il est impossible de dire combien il faut de ces petites tribus pour en former une grande, puisque toute organisation fait défaut. Ces Noirs n'ont pas même de chefs, s'écartant en cela des coutumes d'autres parties de l'Australie, où l'on peut rencontrer jusqu'à deux chefs dans la même tribu : un vieux et un jeune. On se rappro-