TÉNÈBRES ET AVERSES
libre, je me confinai dans la hutte, tantôt assis, tantôt couché, lâchant de dormir à l'exemple de mes compagnons. Celte pluie persistante eut bientôt détérioré nos cabanes; hommes et femmes durent retourner à la forêt pour en rapporter une nouvelle provision de feuilles de palmier et renforcer les toitures. On creusa aussi un petit fossé autour de chaque hutte afin de détourner l'eau ; mais, a part ces petites réparations indispensables, ils ne voulaient absolument rien faire. Quand ils ne dormaient pas, ils demandaient continuellement à manger, réclamaient du tabac; c'était un peu le droit des hommes, mais non celui des femmes, avec qui il avait été stipulé qu'elles nous accompagneraient à leurs frais et dépens. A preuve les vivres qu'elles avaient apportés : plantes insipides et fruits immangeables.
Mes gens n'avaient pas été sans remarquer combien les heures de mes repas, le matin et le soir, étaient régulières, et ils avaient pris l'habitude de demander à manger aux mêmes heures, adoptant les noms usités en pays civilisés. Les indigènes, au contraire, mangent à n'importe quel moment, lorsque l'envie leur en prend, et rien n'était plus amusant que de les entendre réclamer leur break fast, leur dinner, leur mpper, même quand ils s'étaient rassasiés, repus, de leur propre cuisine. Ce sont là à peu près les seuls mots que j'aie entendus sortir de leur bouche pendant ces quelques jours.
Je m'étonnais de voir cette fois les hommes partager leurs rations avec les femmes, mais ce qui me surprit encore davantage, c'est qu'ils leur faisaient la part plus grosse qu'à eux-mêmes. L'Australien aime à faire montre de générosité, et de supériorité sur sa femme, car celui qui donne de tous côtés jouit d'une haute considération. Ainsi la coutume veut que celui qui abat une pièce en mange peu ou pas, mais la partage d'une main libérale entre ses camarades et les regarde d'un œil satisfait préparer et dévorer leur part. Cette conduite courtoise à l'égard du beau sexe n'avait rien d'agréable pour moi, qui n'étais jamais bien riche en provisions et ne pouvais en gaspiller.
Deux journées s'écoulèrent et la pluie ne cessait pas; je dus faire observer à mes Noirs que les provisions touchaient à leur lin, et que c'était à eux de s'en procurer d'autres. Deux ou trois se mirent en route et me rapportèrent des larves, plus quelques choux palinisles. C'était là toute la peine qu'ils avaient à prendre pour se ravitailler pour un jour entier. Le chou palmiste est la jeune pousse terminale du
Ptychosperma Cunninqhamii. On fit cuire ces choux sous la cendre, mais ils peuvent se manger crus. Quant à moi, je ne leur fis pas honneur, car ils ont un goût fade et écœurant, même cuits à l'eau.
Un jour que j'étais sorti de la hutte pour allonger mes membres engourdis, j'aperçus à travers la brume un oiseau aux allures étranges. Perché sur une branche, il soulevait ses ailes et se tournait de tous les côtés, ce qui lui donnait l'air d'un cormoran en train de se sécher. Je
Riflcbird.
lirai, l'abattis, et les Noirs allèrent me le chercher dans le bois : c'était un oiseau de paradis australien, le fameux riflebird (Plilorhis Victoria), le plus beau de tous les oiseaux d'Australie, selon Gould. Sa couleur est indéfinissable, car son plumage velouté revêt les nuances les plus variées, suivant la façon dont il est éclairé.