CHAPITRE XIV
Le dingo fait partie de la famille. — Un Noir qui ne fume pas. — Chasse au polatouche (écureuil volant). — Maladies et médicaments des indigènes. — Offre brillante. — Désagréables camarades de lit. — Rupture de l'expédition.
Ce fut un véritable plaisir pour moi de revenir à Herbert vale et de revoir, derrière la grille, le visage souriant de Nelly. Elle me demanda, d'un air de vif intérêt, quels animaux j'avais tués, et admira les peaux que je rapportais. Ma première visite fut pour le garde-manger; j'y pris un bol de lait fraîchement trait où je trempai un morceau de damper sortant du four et fortement saupoudré de sucre. Un dîner chez Bignon ne m'aurait pas semblé meilleur, vu les circonstances.
Au milieu de la nuit le surveillant et moi, nous fûmes éveillés par un grand cri de Nelly, que son mari le Canaque rossait à tour de bras dans le stabbour. Le vieux Walter alla voir ce qui se passait; il s'était armé de son bâton de bambou, toujours placé à sa porté, mais il ne put faire respecter son autorité.
Dès le lendemain je me mis en quête d'un bon dingo, en vue de ma prochaine expédition; mais ce n'était point chose facile d'en découvrir un, les dingos étant très rares dans cette province. Il en est tout autrement plus au sud de l'Australie, où un Nègre est souvent accompagné de dix à douze chiens de races différentes. Les croisements sont nombreux entre dingos indigènes et chiens importés par les colons. A Herbert river chaque tribu possède un ou deux dingos, qui
généralement sont de race pure. Les indigènes les trouvent tout jeunes dans des arbres creux et les élèvent avec plus de soins que leurs propres enfants. Le dingo est un membre important de la famille. Il couche dans la hutte; on le nourrit bien, non seulement de viande, mais de fruits; son maître ne le bat jamais et se borne à le menacer; il le caresse comme un enfant, lui prend ses puces et les mange, enfin le baise sur le museau.
Malgré ces bons traitements, le dingo fait souvent des fugues, surtout à l'époque des accouplements, et dans ce cas pour ne jamais revenir. 11 n'est donc pas tout à fait domestiqué. Son utilité est grande pour les indigènes; il a un flair excellent et découvre à la piste toute espèce de gibier; mais il ne donne pas de la voix comme nos chiens de chasse et quête avec moins d'ardeur. Il est très vite et souvent attrape le gibier à la course; parfois il refuse d'avancer et son maître est obligé de le porter sur le dos, ce que l'animal accepte sans se rebiffer. Il ne suit personne autre que son maître, et la difficulté de trouver un bon chien de chasse s'en trouve augmentée; les dingos ne sont bons à rien quand ils ne sont pas accompagnés de leur maître; enfin il en est peu qui soient capables de chasser le bungari, à moins qu'ils n'y aient été dressés tout petits.
Avec quatre hommes et mes chevaux, je gravis Seavieic-range, où devait être campée une tribu en possession d'un chien exceptionnelle-» ment bon, dont j'avais fort entendu parler.
J'envoyai au camp deux de mes hommes avec une prQvision de tabac, pour emprunter ce chien; mais ils revinrent dans la soirée sans chien ni tabac. Le dingo avait suivi son maître, parti pour un autre camp, et mes Noirs, fidèles à leurs habitudes <Je dissipation, n'en avaient pas moins fait des largesses avec mon tabac, à droite et à gauche.
En chemin je tirai un kangourou, dont je comptais me servir pour amorcer. Ces animaux ont la vie très dure; atteint au cœur par une balle explosible (de carabine), un kangourou put faire encore près d'une centaine de pas après avoir été frappé; l'expérience m'a démontré que leur mort n'est jamais plus prompte que lorsqu'ils reçoivent une charge de gros plomb en pleine poitrine. Si l'on n'a pas tiré de trop loin, la bête roule et meurt sur place. En pareil cas, la mort expéditive d'un kangourou fait une vive impression sur les indigènes,