‹ Au pays des dollarsChapitre 2 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il n'y a, dans cette simple histoire, aucun détail qui ne soit authentique, aucun fait qui soit inventé.

QA...^ iLiO^l'^^

Le pilote de New-York. — L'arrivée. — Les Narrows, — La rade. — Camille Lecomte. — Vue de New-York. — Les piers.

Il y a sept jours que la Provence a quitté le Havre...

Un mouvement joyeux se produit à son bord.

On va, oft vient, on rit, on se félicite.

Un passager fait une sorte de quête et il inscrit sur une liste le nom de ceux qui lui donnent quelque chose. Il organise des paris.

— C'est lui ! C'est bien lui 1 annonce tout à coup un homme hissé dans les haubans.

Et on se presse, on regarde le large. Là-bas, vers Touest, blanche et pointue comme Taile d'une mouette, apparaît une voile. Elle s'approche, elle grandit. C'est un bateau dont on ne tarde pas à

2 AU l'AÏS DES DOLLARS

reconnaître la forme, c'est un cùIre à deux mai un sloop. C'est le pilote de New-York !

Il présente l'avant au paquebot; on ne pei encore dlallnguer le numéro du pavillon bleu qu •1 son mal d'urtimon, llotte sur une hampe pareil: a une petite antenne. Il arrive, il glisse, il bond sur les grandes lames écumeuscs, il est tout prè La barre sous le vent ! Il vire.

— Hourra! crie la moitié des voyageurs.

Sur son drapeau est cousu un grand chiffi

blanc; sur sa voile est peint un énorme cbîITi

— Huit ! C'est le huit. A nous les dollars S disen en même temps, ceux qui ont parié pour ce n méro, pour un nombre pair, pour un nombre i la première douzaine,..

Cette barque tant acclamée, c'est la terre q vient au-devant des navigateurs; c'est la fin d ennuis et des malaises de la traversée ; c'f l'Amérique, le paya de l'or, le pays des fortun éblouissantes et rapides, l'Eldorado de tant i pêves.

La Provence stoppe. Détachée du sloop, ui embarcation saule, comme un marsouin, à Irave les vagues, elle accoste, on jette une échelle i corde aux matelots qui la montent.

Les passagers des troisièmes escaladent les ba riêres des secondes ; ceux des secondes envahisseï

AU PAIS DES DOLLAUS lea premières. Oa se pousse, on grimpe 6Uf lisses, on s'aventure dans les mits. Et tout cel pour voir un homme ! Qu'y a-t-il donc de el rieux'?... C'est le pilote de New-York !

On s'entai^se autour du point auquel est amarra son échelle et, au moment où il enjambe le b( dage, on regarde ses bottes, avec un empressi ment burlesque. Hourra encore ! C'est le pie gauche que, le premier, il a posé sur le pon Ceux qui ont parié pour le droit ont perdu.

Indifférent à l'émotion qu'il cause et dont il une longue habitude, le marin salue les passage) d'un geste distrait et vague et il leur jette un pi quel de journaux qu'ils s'arrachent avec avidité, il y a plus d'une semaine qu'on n'a vu aucun nei paper, a.uc\ia papier- nouoelles!

Vêtu d'un paletot gris, coilTéd'un chapeau moi il n'a rien d'un loup de mer, cet escellent pilott C'en est un cependant, et des plus rudes. Les noi velles qu'il apporte sont déjà vieilles de quatr jours. Depuis quatre jours, en effet, il croise, kdi centaines de milles de la cûte, attendant un navir Quand le steamer qu'il a conquis sera en vi de la lerre, il en prendra le commandement, il conduira au quai et il regagnera le large.

Les ouragans des hivers, la rage des cyclont les glaces qui descendent du pôle, rien ne peut retenir au port. Sa vie se passe entre le ciel

Teau, jusqu'au jour où, vaincus dans leur lutte perpétuelle contre les éléments, une lame suprême les dévorera, lui, sa barque et son équipage.

Les goélands deviennent plus nombreux ; de longues algues flottent mollement sur les houles ; des morceaux de bois passent le long du bord... Rien ne se montre encore à l'horizon, mais on sent que le continent n'est pas loin.

Le lendemain matin, là-bas, sur la droite, dans la mer et dans la brume, se dessine, indécise, la silhouette grossie d'une longue côte très basse. Elle vient... On y distingue de grandes bâtisses, des maisons, des arbres : c'est Goney-Island, c'est l'île que Cabot découvrit la première, lorsque, il y a quatre siècles, il aborda sur ces rivages. A gauche apparaît maintenant une nouvelle terre... La Provence entre dans l'estuaire de l'Hudson. Et, à tribord, à bâbord, passent, croisant sa route, de grands cutters^ qui déploient au vent leurs brigantines blanches et rouges... A leur corne flotte le pavillon étoile.

Accoudé à une balustrade, un jeune homme regarde tristement le large, et des larmes roulent dans ses yeux, comme si des regrets le suivaient sur les rives du Nouveau-Monde... Sa mère! Sa sœur ! Gomment a-t-il pu les quitter pour s'en aller si loin, si loin, et pour si longtemps peut-être?

AU PAÏS DES DOLLARS Ils étaient si heureux naguère, dans leur maîlOnoeLte de Sainl-Jucques, ou gui soleil de sa Provence 1 Pourquoi le maUiour a-t-il posé sur eux i 1 lourde main de plomb ?.., Pauvre pèrel Jamais i il n'avait avoue ses douleurs, el malgré le mal I qui le minait, jour et nuit, il allait de malade en \ malade. Il allait et, de ses fatigues et de ees sacri-: fices, il leur faisait une si douce aisance, qu'ils se ] , croyaient riches, à l'abri du besoin. Hélas! La j I nature avait été, un jour, plus forte que sa volont(\ 1 t et il s'était couché pour toujours, le pauvre médecin t...

Quetijues milliers de francs que, péniblement. I bien pe'nlblemenl, il avait économisés; le trésor. i f illusoire d'un énorme paquet de noies d'hono- ' \ raircs ; le jariliu et la petite maison qui lui venaient \ f de ses aïeux... C'est tout ce qui figura à l'inven- ^ taire do sa modeste succession... Et les siens de- I raeuraicDt pauvres t

Sa femme avait bien un très viens cousin, l'oncle ' Athanase, qu'on disait opulent et qui aurait pu I èlre \iae espérance... Mais, hélas! il habitait le b nord ; elle ne l'avait jamais vu ; il la connaissait â peine. Et puis, elle le savait, sa sénilité avait versé i s le bourbier des amours ancillaires ; il s'était 1 f laisse' capter par une sentante ; il avait, disait-on, [", fait un testament en sa faveur... Il l'avait insli- ' tuée sa légataire universelle!

— Tant

pis

s'esl dit noire voyageur. Ce que '

mon père n a pu réaliser, je

! ferai ! J"en s

volonté, j'en aurai la force ! Je serai riche, riche, et elles le seront avec moi 1

Et, plein de cette résolution, il s'est embarqué pour le Nouveau-Monde,

Il parle facilement l'anglais. Devenue inlîrme, une vieille parente, longtemps institutrice k Londres, a, — alors qu'il était encore enfant, — été recueillie cliez son père, et c'est d'elle qu'il a appris celle langue. Il est instruit ; il est jeune ; il a, Ini a-t-on dit, tout ce qu'il faut pour réussir.

S'il avait pu se décider à les quitter, pour j quelques années, au moins, son père ne serait-U pas lui-même en Amérique ?... L'Amérique! Il en parlait, sans cesse, le pauvre cher homme. Il avait jadis, à la lin de ses éludes, renconlré & Paris un certain docteur Johnson, qui était venu y apprendre l'hypnotisme, le magnétisme et autres sciences de haute école... Kt ses conversations étaient pleines de ce que lui avait dit ce praticien exotique. Des dollars? Mais de New- York à San- Francisco, de Chicago à la Nouvelle- Orléans, il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre I

M. Johnson avait, une fois, écrit à son père pour lui annoncer son mariage, pour lui dire combien il était heureux et, en même temps, pour le prier

AU PAYS DES DOLLARS de lui envoyer quelques instruments dont il avait oin. Madame Jobnson avHlt elle-mèinc ajouté à cettemissive inte'ressée un posl-scriplitm des pUu aimables adressé h la femme de confrère — à la. J consœur, — qu'elle espérait bien connaître unjuur.J De longues années s'étaient écoulées et M. John-i son n'avait plus donné signe de vie. On lui avait,! cependant, fait part de la mort de son ancien amî;.

avait re^ii de lui une carie datée de Pbiladcl— 1

phie, où il venait de s'établir, et, quand son fila j

s'était mis en route, la veuve lui avait donné una j

lettre touchante pour sa femme. On ne savait |

' ce qui pouvait arriver; cela lui serait peut-être J

' utile.

Pauvre mère ! Avec quels regrets, avec quelles appréhensions, elle a vu s'éloigner cet enfant bien- : aimél Et lui-même? Comme il languit déjà de l'emsser!... Il lui semble qu'il ne l'a vue depuis-. six mois 1 Et, longtemps, son œil attendri se fixe i sur la monire qu'il a tirée avec des précautions j lies, la montre qu'elle avait rei;ue du père, au | ' jour de ses Qançailles, et que, comme un double

souvenir, elle lui a donnée au moment de se \ part. Pois ses doigts se plissent sous ses vête- À ints et, avec une sorte de respect fdial, il touche 1 f la médaille d'or qu'elle a allachée à son cou, I comme quand il était tnul petit, et qui porte, d'un I côté, l'image de Notre-Dame de la Garde, de à

8 AU PAYS DES DOLLAfiS

l'aulra son nom, Camille I-eeomle, avec celui de

sonpays, Saint-Jacques, el la dale de sa naissance...

Et, tout à eoup, sans raison apparente, il a comme un mouvement d'effroi... Vivemeal, il porte la main sur une poche mystérieuse pratiquée, dans la doublure de son gilet... On les a pris? Us n'y sont pins ?... Non. Il respire ; il les sent encore. Songez-donel Trois gros billets carrés ! Trois billets de mille francs ! Presiiue tout ce qui restait à la maison ! Il lui en a bien coûté de les emporter ainsi, mais que ne va-t-il pus gagner avec cela ! De quels prodigieux intérêts sera grossie cette somme quand il la renverra à Saint- Jacques !,.. 11 y en a tant qui ont débarqué en Amérique avec quelques sous noués dans un coin de leur mouchoir et qui sont aujourd'hui archimillionnaires! Voyez tout ce qu'il pourra faire avec une pareille mise de fond! Bien plusl Ils ne savaient même pas lire, ces nababs; le docteur Johnson l'avait dil bien souvent et il est bachelier, lui ! Il a, dans sa valise, son dipliimc de parchemin, cette clef qui, dit-on, ouvre toutes les portes.

Que va-l-il cependnut faire aus Etats-Unis?

Oh! Quelque chose de très simple. Il a entendu conter des merveilles d'un pharmacien qui est allé fonder une officine aux colonies ; on lui a assuré que la vente des simples et dos drogues est, outre-mer, une source de revenus magiques et

c'est à ce commerce, facile et lucralif, qu'il veut j

se livrer tout d'abord... Il n'est pas pharmacien ïj

Qu'importe î il a bien souvent aidé le docleuf 1

[ dans la confectiou des remèdes élémeatairea que I

I sa charité délivrait aux pauvres de son village et, f

grâce à quelques connaissances qu'il aacquisesl

ainsi, grâce à quelques livres qu'il emporte aveol

lui, il se sent, tout comme un autre, capable de ]

fabriquer les bols et les juleps, les loochs et les

pilules. U n'a pas de titre officiel? 11 s'en pas-

ËCra. Toutes les professions ne sont-elles pas libres

■ en Amérique?

Oui, il commencera grandemeut. Pour mille •

I francs, s'il le faut, il louera un magasin dans l'usJ

s plus beaux quartiers de New-York ; il y mel-T

L Ira pour mille francs de marchandises... El, bra-j

vement, il écrira sur son enseigne : Lecomte,!

I pharmacien français, — french dispeiisary.

II vendra bien pour ciuquaute francs de i

f chandises par jour? C'est un minimum. Déduction ]

' faite de son loyer, de ses avances, de ses frais gé- ■

oéraux, cela lui donnera, au bout d'un an, qua* '

torze ou quinze mille francs de bcncflces. Il éten- 1

dra alors l'importance de ses affaires et ce]

ehiiTre doublera à la lin de la seconde année. U 1

1 achètera, avec cet argent, des actions, des obli-î

1 galions de uhemiitsde fer, de bateaux à vapeur, dej

L mines d'or, de n'importe quoi... Et, an bout de j

cinq ou six ans, il aura réalisé une fortune de deux cent, de trois cent mille francs, peut-être plus. Mon Dieu, c'est peu si on pense à la facilité avec laquelle on s'enrichit aux pays des dollars^ mais il n'est pas ambitieux... Il aura ainsi de quoi doter sa sœur, de quoi assurer l'aisance aux vieux jours de sa mère, de quoi vivre lui-même auprès d'elles, et cela lui suffit.

Le navire marche toujours. Il a, maintenant, l'air d'une fourmilière en déroute. On monte, on descend, on s'agite, on fait des paquets, on oublie le déjeuner. De toutes les cabines, dans des tenues correctes, sortent, transformés, les passagers qui semblent ne pas se reconnaître entre eux. On a, avec les bérets et les casquettes, remis au fond des malles la familiarité qu'engendrent la mer et la vie en commun ; on se parle avec une politesse froide ; on a été intimes pendant une grande semaine et on se quittera presque sans se dire adieu. A peine ceux qui se sont le plus liés échangerontils une banale carte de visite qui ira se perdre dans les mille riens de leur sacoche,

— Soyons sérieux, semble penser chacun. Voici ia terre !

Seuls, mornes, comme étonnés à la vue de ce pays étranger qui va devenir leur patrie, les émigrants regardent, silencieux et immobiles. Le

voyage n'est pas fini pour eux ; c'est demain seument qu'il leur sera permis de débarquer.

Le long du bord, défilent, oscillant au remous, des balises flottantes, peintes comme des mirlitons et semblables à des mâts de barques submergées. Les rives se resserrent.

A gauche, la côte, très rapprochée à présent, se redresse en une pente charmante dont de pittoresques habitations parent les pelouses et les bois ; c'est la pointe de Sandy-Hook...

Et Camille regarde tout cela d'un œil mélancolique, lorsqu'un jeune homme l'aborde en souriant :

— Que venez-vous faire aux États-Unis? lui demande ce voyageur jovial.

— Fortune, répond-il, gagné par sa bonne humeur.

— Tiens, moi aussi ! Et, en même temps, étudier, m'instruire ; je veux tout voir, tout connaître... En touriste !

La Provence stoppe encore une fois. Au fond du paysage, vers le nord, à l'endroit où les rivages du fleuve semblent se rejoindre, une ligne s'étend, grise et plate : c'est New-York.

A gauche, en avant de la ville lointaine qu'elle domine de toute sa hauteur, sort des flots, découpant majestueusement sur les nuages sa silhouette

colossale, celte slatue de la Liberté dont la France, flt, il y a quelques années, présent à la grande République.

A droite, les piles et le tablier du pont aérien de Brooklyn se dessinent légèrement en gris fonce sur le gris clair du ciel.

Et toujours des navires qui passent : d'imposants paquebots français, anglais, hollandais, allemands ; des clippers élancés ; des goélettes qui s'envolent vers le large, inclinées sous la brise ; des navires à voile ou à hélice qui s'en vont ensemble, par paquets de quatre ou cinq, se poussant, se remorquant les uns les autres ; des chalands immenses qui portent, tout entiers, des trains de marchandises ; des chaloupes à vapeur, qui, puissantes et râblées, roulent, sautent, soufflent et se cabrent avec des sifflements éperdus ; de grands bateaux étranges, pareils à des maisons flottantes, et qui passent, calmes et tranquilles, échangeant les grondements musicaux de leurs gros sifflets en tuyaux d'orgue ; des élévateurs qui promènent sur l'eau leurs tours carrées aux trois étages percés de fenêtres, aux flancs garnis d'escaliers extérieurs ; d'autres que surmonte une haute pyramide tronquée sur laquelle se peint, en larges lettres, le nom de leur propriétaire et qui traînent, comme de monstrueux avirons abandonnés, les poutres qui leur servent de défenses ; des

AU PAYS DES DOLLAllS 13

radeaux qui dressent vers le ciel des échelles de Titans et des grues démesurées. De tous côtés enfin voltigent sur les vagues, de petits bateaux à vapeur d'or dont le roo/ vitré se hérisse d'une grosse aigle qui entr'ouvre les ailes et le bec comme un ara en colère.

L'un de ces derniers accoste la Provence : il porte la santé. Un autre arrive : c'est la douane. Un autre encore : c'est la poste qui vient prendre le courrier d'Europe... Et on ne repart plus.

— Savez-vous où est mon ami Robert ? demande gracieusement à Camille un nouveau voyageur qui s'approche de lui en souriant. Je vous ai vu, il y a un instant, causer avec lui.

— Le touriste qui veut faire fortune ? demande Lecomte, heureux de trouver encore quelqu'un avec qui parler.

— Fortune ! Le malheureux ? Mais il est à demi fou. Depuis le collège où je l'ai connu, il n'a jamais fait que sottises sur sottises, et si je n'étais ici pour l'appuyer des relations que me donnent mon litre d'attaché d'ambassade, si je n'étais ici pour lui venir en aide, je ne sais ce qu'il deviendrait. L'étourdi I II part, sans se demander où il va, plein de confiance en lui-même, sans situation, sans position d'aucune espèce qui l'attende. Et, sur la foi des racontars, il se figure qu'il n'a qu'à toucher le sol américain pour y vivre dans l'opulence.

— Ce serait, en effet, trop demander, murmure Camille, ébranlé par ces critiques qui semblent être celle de sa propre conduite. Je croyais cependant...

— Te voilà, de Bornis ! s'écrie Robert qui apparaît tout à coup et ne laisse pas au jeune homme le temps d'achever sa phrase. Eh bien, nous arrivons ! Hein, tu ne croyais pas que je viendrais? Ah ! mon ami, tu ne me connais pas... Les dollars n'ont qu'à se bien tenir !

Des matelots ouvrent la cale aux bagages ; ils commencent déjà à en tirer des colis qui s'entassent sur le pont... Le paquebot se remet enfin en marche ; il s'engage dans la passe des Narrows; New-York s'avance.

L'Hudson et un étroit bras de mer, qu'on appelle la rivière de l'Est, convergent par là pour confondre leur embouchure ; ils emprisonnent entre burs eaux une île triangulaire qui a conservé son nom indien de Manathan et dont un simple canal, la rivière de Harlem, sépare la base de la terre ferme. C'est sur cette espèce de delta renversé que s'élève la cité impériale, l'orgueilleuse Empire- Ci ly.

Ses énormes bâtisses de briques rouillées, hautes comme des cathédrales et pareilles à des constructions de terre cuite, alignent là-bas leurs crêtes

AU PAïS DES DOLLAIIS clécoupéesendenteluresaigucâ; d'autres, massives-^ plates comme des demeures moresques, se perceul de cent fenêtres, se couvrent de longues enseignesJ de colossales lettres blanches. Des tours carrées, coui leur de sang, s'élèvent au milieu d'elles et se coa<J ronnent de fer ouvragé ; de lourds monuments gonHeut, ch et là, leur masse disgracieuse; des clochers aigus s'élancent vers le ciel. Au sommet du triangle de Manhatan, comme une sentinelle avancée, s'arrondit en cirque rougeàtre un< forteresse que les émigranla se montrent entra eux; c'est Caslle-Garden, c'est là qu'ils seroal examinés avant leur entrée en ville.

Pendant trop longtemps, des bateaux à vapeurjl partis do Liverpool ou de Hambourg, ont jeté s les quais de New-York des flots d'hommes sans aveu qui, venus soi-disant pour coloniser le Far- West, se contentaient, une fois débarqués, de coloniser les iodgings, les bars et les prisons. Et chaque semaine voyait s'accrollrc le nombre redoutable de ces dangereux arrivants. On Cuit par s'émouvoir de la chose. Pourquoi venaient-ils ? Où prenaient-ils les moyens de payer leur voyage î On le découvrit un jour.

Noua sommes, en France, fort embarrassés de nos récidivistes... Anglais et Allemands, plus simplement pratiques, ne se donnaient pas tant de peines. Ils chargeaient des navires de ces balayures

de faubourgs ; ils les meltaient sous réLiqueite fallacieuse d'émigrants et, tranquillement, ils en déversaient le contenu sur la rive américaine dont ils faisaient ainsi leur dépotoir.

On tente, depuis quelques années, de mettre fln à cette importation désastreuse et, à Castle-Garden, fonctionne un comité de surveillance qui s'oppose au débarquement de tout homme suspect, à l'entrée de tout individu qui ne peut justifier de projets en apparence laborieux, de buts provisoirement honnêtes. Le même comité rembarque et, par le retour du courrier, réexpédie d'office en Europe ceux dont la seule intention est dégrossir le rabble, la lie populaire de New- York. Jl renvoie aussi se faire interner chez eux ceux — et il y en a souvent — qui n'ont pas attendu, pour perdre la raison, d'avoir subi toutes les tortures de la misère et que la folie a frappés pendant la traversée.

Pauvres gens tout de même que ceux qui grouillent aujourd'hui sur le pont de la Provence l Ils sont là, craintifs comme des prisonniers, honteux comme des malfaiteurs que la police aurait pris, et il y a de tout parmi eux. Il y a des Allemands qui se vautrent encore sur les planches ; il y a des Anglais qui achèvent de vider leurs gourdes; il y a des Alsaciens-Lorrains qui, accroupis contre des embarcations, contemplent l'horizon avec une

AU l'AVS DES DOLLARS 1

résignation larmoyante; il y a d'anciens colons ou soi-disant tels, — des chevaux de retour, — qui plus bruyants que les autres, leur mettent snas le I nez des cannes du Tennessee, des cannes creuses I bouchées avec du plomh et à demi pleines de mer- I cure, assommoirs perfeclionnés qu'ils appellent leur passeport; il y a un poitrinaire exténué qui, lamentablement afTaissé dans un coin, allaite au biberon un petit être che'tif, dont la mère, morte le lendemain du départ, a été immergée; il y a des Italiens qui vont faire la moisson aux Ëtats- Unis.

Certaines compagnies d'émigration embarquent I ces derniers par centaines et, pour ce que coulerait le voyage d'un troupeau de moutons, elles les transportent de Naples â San-Francisco. Ils économiseront là-bas quelques misérableadoWars et, quand reviendra l'hiver, ils regagneront la Calabre... Et, chaque année, les malheureux refont cette odyssée aussi facilement que les Belges pas- , flenl la frontière pour venir travailler dans le k ïlûrd ou dans la Somme !

New-York se rapproche toujours. Les tours

9' empanachent de fumée noire ; les dômes se coif-

rfent de nuages grisâtres; de toutes les toitures

i jaillissent des jets de vapeur; sur les pignons se

l posent et tremblent, en gras llocons, d'épaisses

buées blanches ; un brouillard charbonneux flotte très bas dans le ciel obscurci... On dirait qu'un incendie couve dans les flancs de la grande ville rouge, qu'une immense chaudière bouillonne dans SCS entraillles.

La Provence remonte Tlludson ; elle en longe la rive gauche couverte de tas de bois, de barriques, de caisses qui s'amoncellent en désordre, qui se confondent avec celles dont sont encombrés les larges radeaux amarrés à ses quais. Puis ce sont, flottantes ou portées sur des pilotis, de petites jetées parallèles entre elles, très rapprochées, très courtes, établies perpendiculairement à la côte, comme des cloisons de boxes le sont à la muraille d'une écurie.

Ces quais sont les piers. Gomme des maisons qui seraient bâties dans l'eau, des hangars en occupent toute la largeur. Et chacune de ces constructions porte un numéro et le nom d'une compagnie maritime : Guion Une, National Une, Cunard Une, Anchor Une, Star Une, Red Star Une, White Star Une, Stonnington Une, Pacific Mail Steamship Une, People Une, Norwich Une, Old Dominion Steamship and C° Une et autres Unes aux dénominations plus ou moins baroques. Puis ce sont les piers des chemins de fer. — Delaware. Lakwanna and Westom R, R. ; New-York, Ontario and Western R, R; Erie R, R, ; West Shore

and Buffalo R. R. ; Pennsylvania R. R,\ — espèces de gares marines où s'embarquent les voyageurs qui vont prendre les trains à Jersey- City, sur la rive droite du fleuve.

Et entre ces piers , l'avant tourné vers la rive, sommeillent les navires de toute taille, les paquebots de tout pays, les bateaux-bacs qui font le service de la rivière et des environs aquatiques de New-York.

La douane. -— London^s Hôtel. — Les dollars, — Un manager. — Fire-escnpes, — La ville. — Le télégraphe. — • Les affiches. — Central-Park. — La Tempérance.

Vaste bâtiment de fer, pareil à la carcasse mise sens dessus dessous de quelque vaisseau cuirassé, voici enfin le hangar du /??er 42 I Sur sa noire carapace flottent le drapeau tricolore et un pavillon blanc et rouge chargé des initiales C. G. T. — Compagnie générale transatlantique.

L'avant de son quai demeure libre sur une étendue de quelques mètres et forme comme une petite terrasse couverte de gens qui saluent ceux qui arrivent. On est joyeux, on secoue des mouchoirs, on s'appelle, on s'interpelle avec des éclats de rire... Personne ne l'attend, lui! Et le sentiment de sa solitude, l'éloignement de ceux auxquels il pense, fait perler une larme aux cils de Camille Lecomte.

Lentement la Provence accoste. Ses câbles de fer se raidissent et grincent sur les bittes de fonte ; la vapeur s'échappe en grondant de ses flancs oppressés, comme si, après sa course échevelée à travers les flots, elle poussait de monstrueux soupirs. Les matelots courent, crient, traînent sur le pont des grelins et des chaînes ; les passagers de cabine, comme on appelle les voyageurs des premières et des secondes, se pressent à la coupée, leur valise à la main ; les échelles sont en place. On descend à la hâte.

Une foule mouvante et agitée remplit le pier. Garnis de rebords solides, des plans inclinés ont été établis entre le pont du paquebot et l'intérieur du hangar et, à la file, glissent et débarquent les sacs de voyage, les malles cordées, les coffres américains tapissés d'un papier moiré d'argent ou d'or.

Des agents de police stationnent gravement çà et là, les bras croisés, froids comme la loi qu'ils représentent; des douaniers, dont l'uniforme se réduit à une casquette blanche, ornée du mot euslom et à une plaque de cuivre suspendue à leur boutonnière, vont et viennent sans se presser, à travers le tumulte et les impatiences des arrivants. Brutalement poussée par le poids d'une caisse ' orgueilleuse qui descend après elle, une modeste

22 AU l'AVS DES DOLLARS

malle arrive par la glissière et heurte rudement les dalles. C'est celle de Camille, Et il la traîne lui-même, il la met avec sollicitude hors de l'atteinte des colis qui débarquent toujours.

— Ouvrez! lui dit un douanier qui s'en approche.

Il obéit.

— Qu'est cela? demande l'employé du fiscï, Et il désigne un grand cadre doré qui renferme

deux photographies : sa sœur et sa mère.

— Vous le voyez, des portraits, répond le jeune homme qui les protège d'une main, comme si«^ allait les lui ravir. ^^M

— Ouvrez. ^^M

— Que J'ouvre? demande-t-il élonné.

— l'es/ répond le fonctionnaire qui lui tend un marteau et un ciseau.

Et, comme il ne se presse pas d'obéir à celle exigence incompréhensible, un ouvrier prend le tableau, le retourne, en fait sauter le fond qui éclate en morceaux, éparpille les papiers qui y forment coussin, et les images tombent sur le sol noir et gluant.

— Maladroit ! s'écrie, indigné de cette profanation, Camille qui sent monter ses larmes.

— Rien, en effet, dit tranquillement le douanier, que l'habitude rend insensible à toute manifestation de mauvaise humeur. C'est ciQ<{dollars.

— Cinq dollars ! Eh pourquoi, grand Dieu ?

— Pour le cadre... Objel d'arl 1 Et ceci î ajoute le customer en mettant, sans y prendre garde, mais sans s'en émouvoir, le pied sur la vitre qu'il a déposée par terre et qui se brise sous son talon.

— Faites donc altenlion, c'est abominable I gémit le voyageur qui rassemble les débris de sa pauvre et chère relique.

— Qu'est ceci ? répète l'homme.

— En France, on appelle cela un pardessus.

— Avec un col et des manches de fourrure ?

Douze dollars.' Enlevez, dépliez ces habita. Bien. Pourquoi ce chapeau est-il neuf?

— Par ce que je ne l'ai pas encore rois, je pense.

— ; Ou parce que vous voulez le vendre... Huit dollars !

— Il m'a coûte' quinze francs.

Le douanier ne répond pas ; il tend à sa victime un petit papier sur lequel il vient de faire une sddition... Vingt-cinq dollars.

— Cent vingt-cinq francs ! mais je serai ruiné en huit jours, si cela continue.

— Je regrette de n'avoir pas songé à vous prévenir, dit à Camille M. de Bornis, dont la malle se trouve par hasard à cùlé de la sienne. Regardez, vous ferez comme moi, une autre fois.

2i AU PAYS DES DOLLARS

I* — Ouvrez, dit le douanier à Taltaché d';

sade.

— Ouvrez vous-même, fait celui-ci qui clef avec un sourire tout particulier.

Le couvercle de la malle se soulève...

journal qui en recouvre le contenu, s'ét( espèce de petit billet de banque qui di dans les doigts de l'employé comme dar d'un prestidigitateur. La malle se referme.

— Le tour est joué, ricane le jeune h J'avais là dedans pour plus de cent dol droits et j'en suis quitte pour vingt-cinq Que voulez-vous ? Les malheureux dispai aux élections prochaines, avec le présid- Etats-Unis dont ils tiennent leur poste, ïh place aux électeurs du nouveau chef et, | qu'ils y sont, il faut bien qu'ils profitent... donnez à l'un de ces portefaix votre bull bagages et l'adresse de votre hùtel. C'est u missionnaire de V express^ une institutic utile et en laquelle vous pouvez avoir tou fiance. Vous n'aurez plus à vous occuper d vos colis seront arrivés avant vous.

Et Camille demeure seul, tout désorieni la foule qui pie'tine et qui murmure.

cendra-t-il en attendant son installation tive ?

AL' l'AÏS DES DOLLARS

— London's ? crie un monsieur très bien qui se précipite au-devant de lui.

Et il lui remet, plié eu deux, un cai'ton élégant, sur lequel les mots : Compliments of the London's sont imprimés en lettres d'or.

Qu'est cela ? Et il ouvre ce charmant dyptiqne. Sous la rubrique Where to go, — où aller, -^ l'une de ses pages énumëre ce qu'elle a l'outrecuidance d'appeler les monuments de New-York; sous le litre Where lo shop, — oli acheter, — l'autre porte le nom des principaux fournisseurs lie la ville.

— Allez au london's, insiste le gentleman qui voit son voyageur intimidé par le luxe peu rassurant de ce Compliments, allez-y, sir, et ne manijuez pas de vous y présenter en mon nom au manager, — à l'administrateur. — Vous lui remettrez ceci, ajoute-l-il en tendant une carte sur laquelle il vient de tracer, pour la forme, quatre mots d'introduction. C'est mon ami.

— Queliiue succursale de la forêt de Bondy, que ce London's ! se dit Camille qui hésite encore. Où aller cependant? Where lo go? Je ne connais rien ici. Quelques francs de plus ou de moins ne m'empêcheront pas de faire mes alTaircs el, dès demain, je songerai à m'installcr ailleurs... London's hôtel, ordonne-t-il au cocher de l'une des voilures qui slaliooaeal h. la porte du pier.

Et il monte dans son véhicule. Des rues dont une cloison transforme les trottoirs en galeries immondes habitées par des bouchers ; des taudis infâmes où mangent des ouvriers du port; des boutiques aux larges auvents de bois ; des étalages d'épiciers avec des guirlandes de saumons secs, • des barils de harengs, des bananes dans des paniers en copeaux; des treuils; des ballots; des caisses... Puis des chariots qui encombrent les quais ; une cohue huileuse, poudreuse et grouillante; des véhicules qui marchent lentement, en bloc, sans bruit, sans cris, sans une injure joviale échangée entre leurs conducteurs ; quelques glissades de travers sur des rails de tramways qui ! encombrent les rues, quelques cahots sur un p,avé en désordre... Et le fiacre s'arrête.

— Trois dollars^ dit le cocher.

— Pour une course ? Pour un voyage de dix 1.

minutes? Et c'est le tarif? Ah ! mais, je commence déjà à comprendre comment on fait ici des fortunes si rapides. Eh bien, tant mieux ! Je ferai comme les autres. Un pot de cérat ? Trois dollars, sir.

Et, souriant à cette idée, c'est presque joyeusement qu'il tend à son automédon les trois pièces de cent sous qu'il vient de tirer de son portemonnaie.

— Encore quinze cen/5, sir^ encore quinze sous.

AU PAYS DES DÛLLiRS

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