‹ Au pays des dollarsChapitre 3 sur 7 · I.C dollar vaut cinq sous de plus que votre écu de France · texte numérisé non relu

I.C dollar vaut cinq sous de plus que votre écu de France

— Vraiment? Tant mieux encore 1 Un looch?

Trois liollftrs ! Quinze francs... et quinze sous,

sir !

Devant lui, haute de huit étages, percée de Icent quatre-vingt-dix-sept fenêtres, s'élève et ' s'élargit la façade démesurée d'un immense bâti- Bient de briques. C'est le London's I Sur la rue s'ouvre le hall, vaste salle des pas perdus où cin- [ quante domestiques nègres bâillent et s'ennuient Is'Jr des banquettes de cuir, où des hommes se [ balancent sur leur chaise, les pieds contre le mur l'OU sur l'appui des fenêtres. Ils lisent le New-York \Berald, ils fument de longs cigares qui, tan- Igentant leur nez, semblent menacer le ciel, ils B toussent et ils crachent en l'air.

Autour de cette pièce vague, ae ferment un l'OQiCe de télégraphe, la vitrine d'un marchand de ■photographies, les armoires d'un débitant de KdWcefg de chemins de fer, la boutique d'un IcoiCeur, le salon d'un cireur de boites, l'officine ■ d'un pharmacien, la devanture d'an bureau de |.tabae : une vraie place publique. Mais tout est eux... C'est dimanche !

Entre ces divers établissements s'ouvrent la Wrle du ladie's parlor, le salon réservé aux

(lames ; celle du drawing-room, le salon commun, plein de tableaux d'exportation payés et par conséquent considérés comme des chefs-d'œuvre ; celle du reading-room, le cabinet de lecture ; celle du writing room, le cabinet où Ton écrit ; celle du smoking room, le fumoir ; celle enfin de tous les rooms mis en commun à la disposition de tout le monde.

Au fond du hall se dressent la large table en zinc d'un bar, déserté aujourd'hui, et une sorte de comptoir garni de vitrines qui gardent des dépêches; de casiers où sont déposées des clefs minuscules, attachées à une large plaque de cuivre triangulaire et numérotée; de boîtes aux lettres ; d'innombrables boutons de sonnerie électrique. Quelques-uns de ceux ci sont disposés en un grand tableau avec les mots : feu, police, voiture, docteur, pédicure... Pressez celui-là ou celui-ci et vous verrez accourir les pompiers, la garde, un fiacre, un médecin, un raseur de cors aux pieds. Près de ce «tableau s'étale une sorte de damier portant le numéro des chambres et surmonté d'un timbre qui , — mis en branle par des ladies incapables de passer cinq minutes sans avoir besoin de quelque chose, — sonne, sans troubler les domestiques, un tocsin perpétuel et désespéré.

Derrière le second de ces immeubles resplendit

enfin un personnage mis comme une gravure de modes. Ses favoris sont coupés très courts, ses cheveux s'insurgent en brosse, son cou s'emprisonne dans la raideur métallique d'un faux col de toile cirée qui joue le linge presque à s'y méprendre. C'est le riianagi?r.

— Pardon, monsieur, puis-je avoir une chambre ? lui demande le nouvel arrivé.

— / don'l knoio, îe ne sais pas! répond, sans le regarder, la marionnette vivante qui, tout d'une pièce, se tourne d'un autre côté.

— Il n'a pas entendu, pense Camille.

Et il répète sa question. Le gentleman hausse les épaules et, comme si personne ne lui avait parlé, il s'en va à l'autre bout du comptoir. Il n'a pas le temps de comprendre les gens qui prononcent l'américain de si déplorable façon !

Camille insiste cependant et il tend la carte qu'on lui a donnée au pie7\

— Ecrivez : James Roll, un voyageur, dit, le manager qui, en la prenant brusquement, s'adresse à un secrétaire. Bon pisteur, James Roll ! Je ferai augmenter sa commission. Une chambre ? fait-il en regardant Camille dont il toise, avec dédain, le costume fortement défraîchi par la traversée et par le mal de mer. WhaVs your namef Comment vous appelez-vous?

— Lecomte ?

— En deux mots ?

— Non, en un seul.

— Pas davantage? Monsieur le baron, s'écrie tout à coup ce rogue fonctionnaire.

Et il se précipite au-devant d'un voyageur qui descend de sa chambre.

— Le lunch est servi et si monsieur le baron désire... Tout aux ordres de monsieur le baron.

— Un baron ? se dit Camille. Mais je le connais I C'est un de mes compagnon de voyage. Il s'appelle Durand, Benoît Durand... Ah! je comprends, pense-t-il en jetant un regard sur le registre des hôtes : B. du Ranz, baron du Ranz... du ranz des vaches, noblesse Suisse. Et moi qui croyais qu'en Amérique, terre classique de Tégalité, les seuls titres estimés étaient les titres de rente ! Une autre fois je me ferai duc, prince, vidame ! Quand on prend du galon... Et ma chambre ?répète-t-il,

— Sept cent soixante-deux ! crie l'employé qui redevient d'une humeur massacrante. Neuf dollars !

— On paie d'avance ?

— Yesî Et par jour.

Et il jette sur le comptoir une espèce de clef de montre ficelée à ce numéro exorbitant, tandis que, sifflant comme un merle en promenade, il détourne sa tète luisante de cosmétique et il arpente son blockhaus.

^^K va

AD PAYS DES UOLIAUS Cftniille d'osc en demaiidGr davaiilagc et il s'en j Ta, sans savoir où, sa clef à la main. Un Nègre i s'empare de ga personne, l'introduil d'ofiice dans . la boite en velours rouge d'un ascenseur, l'enlève { comme dans na aérostat qui aurait jeté tout aan lest, le pousse sur un palier du septième étage et redescend, le laissant là, désorienté, dépaysé.

Oii donc est ce sept cent aoixante-deux? El il va, il vient, il tourne, Jl revient, il s'égare dans un ■labyrinthe de corridors embrouillés ; il interpelle inutilement une femme de chambre qui passe, .pide et silencieuse, sur les tapis dont la moelleuse épaisseur étouffe le bruit de ses pas ; il se perd dans des allées interminables ; il erre à travers les mille couloirs qui, longs et étranglés, lOntent, descendent, s'enchevêtrent dans le de briques qui constitue l'hôtel, comme des lemins de termites s'enchevêtrent dans une ieille poutre.

Partout, en faisceaux serrés, s'élèvent des tuboa [de fer, — des sortes de canons de fusil, — assemblés \a gros blocs cubiques et sur lesquels, comme des lesBUS de table, sont posées des plaques de marbre m de fonte émaillée. Ce sont des calorifères ibulaires où l'air passe, en hiver, comme la rvapeur dans les spirales d'un alambie.

Partout circulent, en paquets, les conducteurs les sonneries électriques et des téléphones ; les

tuyaux qui amènent le gaz ; ceux qui, en janvier, promènent autour des chambres la chaleur des fourneaux qui brûlent dans les caves ; ceux qui distribuent l'eau bouillante, l'eau tiède etTeau froide aux cabinets de toilette et aux salles de bain dont, sans rétribution, chacun peut se servir à toute heure du jour.

De grands cylindres de tôle peinte, garnis de bretelles et semblables à ceux de nos marchands d'oubliés, sont accrochés aux murailles; sur de petites étagères se rangent des bouteilles bleues, sphériques comme des grenades ; de tous côtés se suspendent, en panoplies, de lourdes massues, de larges scies à main, des haches au fer doré et au manche rouge ; près des fenêtres se balancent des rouleaux de cordes neuves, grosses comme le doigt et munies d'une petite poulie qui, soutenant une sorte de fronde de cuir, peut, à frottement très dur, courir sur toute leur longueur.

L'incendie éclate-t-il? Mettez le cylindre sur votre dos, ainsi qu'un sac de soldat ; comme un marchand de coco, tournez le robinet dont il est percé à sa base, et dirigez sur le feu le gaz extincteur qui est comprimé dans ses flancs. Prenez les bouteilles bleues, jetez-les à tour de bras contre les murs que lèche la flamme, remplissez l'hôtel des vapeurs qui s'échapperont de leurs parois brisées et qui, peut-être, étoufferont le feu.

AU PAYS DES DOLLARS &Bla ne suffit pas? Décrochez la massue, la scie,

I hache! Pendez, sciez, faites voler en celais les pjrtea des cabinets et des chambres; délivrez-en B habitants... Et sauvez-vous !

iTeoezI Suivez la dii-eclion indiquée par cette ■aia peinte sur la muraille, et sous laquelle est ■rit : Fire-escape, échappe-feu.

■ Le corridor tourue, Lifurque? Fire-escape! Et

g)e nouvelle main vous montre par où vous devez

I Deux escaliers se présentent ! Fire-escajie ; une ^isième main vous indique celui que voua devez ■pendre... Et de fire-escape en flrc-escape, vous ; à un balcon de fer qu'une échelle extébore met en communication directe avec le ■ptloir.

[-La fournaise vous barre-t-elle le chemin? Vous empêche-t-elle d'atteindre ces haubans d'évasion? Ouvrez, brisez une croisée à coups de hache; déroulez une des cordes voisines, en la laissant, par un bout, accrochée à la muraille ; jetez-la dans la rue où, pour la raidir, quelqu'un en saisira 4'aulre extrémité ; passez lesjambes dans sa fronde; pseyez-vous là dedans comme dans une balan- Et sautez par la fenêtre! Vous êtes au Bouziëme ou au quinzième étage ? N'importe 1 La (Onlie à laquelle vous êtes supendu ne descendra pie lentement ; vous tournerez longtemps dans

3i AU PAYS DES DOLLARS

le vide ; vous aurez, dans doute, le vertige, le mal de mer, la frayeur légitime de vous rompre le cou ; mais vous arriverez au sol sain et sauf... C'est, du moins, ce qu'affirme Tingénieux inventeur de ce terrifiant engin de sauvetage.

— Pardon, mon ami, demande enfin Camille à un garçon qui ne s'enfuit pas à sa voix, le sept cent soixante-deux, je vous prie ?

— Vous êtes Français ! s'écrie le domestique, heureux de reconnaître un compatriote dans l'accent de ces paroles.

— Oui. Vous aussi?

— Moi aussi. Je suis à Ne\v-York depuis 4871. Que voulez- vous ? Notre pauvre pays est, à cette époque, devenu inhabitable pour les honnêtes gens; je n'ai pu vivre en bonne intelligence avec le gouvernement tracassier qui a succédé à la Commune ; un tas de bourgeois... Enfin, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Votre numéro ? Il est justement dans mon département.

— Allons, se dit, une heure après, Camille, brossé, débarbouillé , remis à neuf, allons faire connaissance avec le pays.

Hélas! Pourquoi les paquebots arrivent-ils le dimanche? Une morne tristesse a jeté son voile de deuil sur la ville engourdie dans le repos dominical. On se croirait égaré dans une cité morte,

dans un Pompéi gigantesque... Nulle vie, nul bruit, nul mouvement dans la rectitude de ces larges rues qui se coupent à angles droits, avec une monotomie géométrique, désolante, spleeniquef Tout semble trépassé dans la foule compacte de ces maisons divisées, par des avenues funéraires, en gros pâtés carrés que les Américains appellent des blocs... De vrais blocs, en effet; des cubes géante, uniformes et moroses.

Presque pas d'arbres, là dedans, mais en revanche, de prodigieuses asperges de granit qui poussent de toutes parts et qui sont des clochers à la pointe très sombre ! Et autant de clochers, autant de temples, — de churches, — gris, rouges ou noirs et tristes, navrants comme des mausolées.

Et, d'un pas d'enterrement, Camille suit l'une de ces rues affligeantes.

A droite, à gauche, s'alignent, sans fin, des maisons dont la brique est toute nue ou s'habille d'une couche de couleur sang de bœuf, de froides maisons très hautes, couronnées par une terrasse, souvent fleuronnées d'une vaste enseigne dont les grandeslettres découpées àjourel appliquées contre un treillis invisible semblent être peintes sur le ciel. Des fenêtres sans ornements, sans volets extérieurs, fermées seulement de deux grandes vitres, percent ces demeures rébarbalives. Appliquées de

AU PAYS DES DOLLAIIS loua cùtèa conlre les façades, les échelles et les balcons à claire-voie des fire-escapes donnent à la cité entière on ne sait que! disgracieux aspect d'usine, de ville en construction, de quelque chose de pas Oui.

Obturés par des plaques de fonte ajourées, ou demeurant simplement à ciel ouvert, de petits fossés séparent les maisons du trottoir. Un escalier — le stoop ~ franchit ces tranchées et, jeté comme un pont, atteint les portes toujours exhaussées au-dessus du sol ; une grille de sépulture ou une chaine mollement tendue sur des bornes les entourent et donnent à l'ensemble de la voie la mélancolie d'une allée de cimetière. C'est dans ces travaux de cîrcumvallalion que s'ouvrent les fenêtres du sous-sol, — du basement.

S'il n'y a pas de fossés, il y a toujours au moins, entre les trottoirs et les bâtisses, une bande de gaion protégée, comme une concession à perpétuité, par une balustrade noire, promenoir habituel de légions de chenilles velues, cornues et biscornues.

Voici de plus belles constructions cependant. Des vignes vierges en escaladent la façade ; quelques-unes de leurs croisées s'enferment daus des moucharabys de pierre ouae parent de stores verts el de lendelets qui leur font comme des visières d'aveugle. Percées d'un juda méflanl, les portes,

AU l'AÏS DES DOLLAIIS précédées d'un porche ou flanquées de colonnes.ae surmontent d'impostes vitrées.

— Posl no bills I Pas d'affiches ici ! disent sévèremenl leurs orgueilleuses murailles.

Et puis eueore des logis clos, des couvents de claustrés, des habitations hermétiquement barricadées comme des harems musulmans !.. La maison du sage doit être de verre, a dit la philosophie antique. Les Américains auraient-ils la conscience I d'une sagesse qui craindrait le grand jour?

De chaque côté de la rue, tordus, à peine dégrossis, plus hauts que les maisons, montent I d'énormes poteaux jaunes dont la partie inférieure estbarioléc de spiralesbleucs, blanches et rouges... Les couleurs de l'Union. Chacun d'eus porte, en croix, huit ou dis bras garnis de supports isolants I qui ont l'air de verres bleus négligemment renver- 1 ses sur un gros clou, comme des éteignoirs sur des chandelles. Et, surces arôresiplus attristants que des ils municipaux au lendemain d'une illumination, passe un échevcau désordonné de fils I lélé graphique s qui se croisent en tous sens. Il en I est qui soutiennent jusqu'à cent conducteurs à U \ fuie.

D'autres fils volent sur les terrasses, s'accroehenit aux angles dos bfitissea, se suspendent b. des trapèzes de fer dressés sur les toitures, entrent par

AU riïS DES DOLLAR

les portes, s'insinuent parles fenêtres, percent li murailles; ce sont ceux des téléphones. D'autres encore, revêtus de blanc, gros comme des cordes, se déroulent et se balancent lourdement d'un bou| de la vue à l'autre ; ce sont ceux de la lumië électrique.

Et, tous ensemble; rayant de toute part le ciel elles façades, ils passent, ils montent, ils descendent, ils parcourent l'espace en long, en large, en travers, en diagonale; ils s'étendent sur la ville entière eu un filet si serré, si embrouillé, qu'il ferait impossible à une hirondelle de la parcourir ; ils se mêlent en un tel fouillis qu'un tisserand de légende semble avoir pria les maisons pour les montants d'un métier fantastique ; ils se confondent en un nuage de hachures dans lesquelles Hotlent les queues de cerf-volant apportées par la brise, les boula de Ccelles, les lambeaux de journaux, les loques, les papîllottes de cheveux arrachées aux peignes, toutes Ica malpropretés jetées par les fenêtres.

Etonné de cette débauche de rhéophores, Camille marche, le nez au ciel, mais il pousse tout b. coup un cri de surprise, il trébuche, il s'étale sur le sol,,^ Il s'est lieurtc à l'un de ces gros cubes de calcairsa qui, partout, encombrent la bordure des trottoirs.l

— Singulière idée de laisser ces cailloux par ici IM

Atl PAÏS DES BOLIAIIS murmure- l-U ea se FroUaat le genou. A quoi sertJ cela?

Et, sur les quatre faces de sa pierre d'achoppement, il lit : D' Please. Le même nom se répète sur4 la porte d'eu face.

— Uue ruse pour se faire des clients, pense-t-il. ] Ce docteur sans consciecice et probablement sauE^I malades doit se tenir â 1 affût des passants qui safl cassent quelque chose sur son piège. Oh ! ces Amé-f^ ricains! Quels hommes ingénieux ! Moi aussi, jel mettrai devant mon magasin une borne I laquelle je graverai : Chemist. Et je vendrai de l'arnica aux maladroits qui s'y laisseront prendre. Les médecins n'ont cependant pas la spécialité I de ces blocs traîtres et sournois ; il y en a à cha- I que pas, avec des noms de couteliers, de boLLiors, ' de tailleurs. Leur existence a un prétexte: ils ontl I autrefois servi de marchepied aux gens qui fair-fl sftient leurs affaires h cheval et, bien que rendus I inutiles par lestramwaj/s, ils sont demeurés comme I monuments historiques.

- Qu'est ceci ? ae dit notre voyageur qui s'arrêta 1 plus loin devant une vitrine scellée contre la muraille et pleine de petites boites.

Au bord de ce placard hàille une fenle pareille à celle d'un tronc.

■ Mêliez cinq cents et voua aurez une sur- L prise.

iO Al PAYS DES IIOLLARS H

Et, curieux, il obéit à celte invitation. ■

— Takeî dit un tiroir automatique qui s'ouvre-j avec UQ bruit sec. Prenez !

Quoi? Il est vide. Est-ce en cela que consiste la surprise ? Non, mais l'appareil observe lui aussi le repos dominical. Il l'observe même si bien qu'il ne rend pas la pièce qu'il a reçue... Ce serait travailler.

Et ces petites caisses vertes, accrochées au pied des réverbères, que vendent-elles 7 Rien. Ce sont des bol tes à lettres. On est prié de ne pas les emporter, dit l'inscription qui y est peinte en rouge.

Et Camille s'en va, demandant aus choses les distractions que ne peut lui donner la population absente.

— Oh! oh! fait-il en s' arrêtant devant une haute et longue muraille. On voit bien que le propriétaire de ce mur n'y a pas mis son hargneux : Post no biUs.

Larges comme des tableaux d'église, des chromolithographies s'y alignent, en effet, Elles repré-l sentent, en grandeur naturelle, des lions et des tigres, des bisons et des ranchmen, des sauvages qui scalpent les voyageurs d'une diligence et des éléphants qui arrêtent un train de chemin de fer à bout de trompe. Au coin de chaque tableau, s'arrondit en médaillon le portrait d'un vicu.x monsieur

chauve, grave eL triste, comme un magistrat riJvoqué.

Bamum, Barnum, Barnum ! lit-on partout. Et ce seul nom est plus éloquent que les programmes les plus pompeux et les plus prolixes.

A côté, des ladies géantes se poudrent d'une veloutine nouvelle, agrafent, sur leurs bas rouges, des jarretières patentées, se sanglent dans des corsets noirs brevetés à Washington; une grande vieille femme lave à tour de bras un moutard hirsute et récaleitranl : You dusly boy ! Le sale garçon ! Mais elle le lave avec le Pear's Soap!

Le dérdé des réclames tapageuses est lermmé, les maisons et les boutiques silencieuses recom-

— We close al /2 o'clock on saturday, lit-on sur la porte des magasins. Nous fermons à midi le samedi.

Que de joie contiendrait en France celte déclaration de boutiquiers avides de liberté, de grand air et de suleil ! Que dV-nnui ullc rcnfeniie

Silence! Des citants traînants et nasillards, des cantiques lugubres, des sons funèbres d'harmoniums, des sanglots de pianos étouH'és sortent d'une maison close. C'est la seule musique permise le holy day, — le saint jour. Une pieuse famille

AU FAÏS DES DOLLARS psalmodie Ifi dedans quelque chose comme des vêpres réformées. Passons vite 1

Du monde? Oui, assisdevant leur porte, béLillenl des gens enfoncéa dans leur désœuvrement orthodoxe. Les hommes sommeillent sur leur journal; les femmes, pour l'endormir, bereent leur ennui dans le balancement long et monotone de leur roching chair, — de leur chaise à bascule ; — les enfants, qui ne peuvent jouer, se parlent tout bas, comme dans une maison oii il y a un mort... Que faire, cependant?

LBCo/npliment's du London' s parle du Metropolitan Muséum of arts, des galeries de VHistorical Society, des merveilles de VA merican art Gallery.

— Pardon, sj'r, demande Camille à un agent de police, où est le Muséum ?

— Muséum ? répète l'homme delà loi qui le regarde comme il regarderait un hahitaut de la lune tombé tout à coup h ses pieds. Muséum ?

Mais d'où sort ce barbare qui ne sait pas que la contemplation d'une statue de plâtre ou d'un crocodile empaillé serait une violation formelle, hérétique, impardonnable, des plus saintes lois de l'anéantissement hebdomadaire?

Où aller alors? El Juif errant de l'ennui, Camille marche encore...

Une sorte de boulevard, maintenant, largCi

AU PAYS DES DOLLARS iï

long el vide ; c'est Fifth avenue. 11 y a cependant quelques arbres, par ici, il y a quelques belles maisons, celle du milliardaire Steward, l'ancien maître dVcoie, par exemple ; celle de Vanderbilt, l'ancien batelier; celle don ne sait quels autres rois de la linance... Mais te silence est encore plus accablant par ici. Rien, pas même les gémissements plaintifs des versets bibliques.

Et, sans savoir pourquoi, notre promeneur se sent pris d'un grand besoin de pleurer.

Il erre toujours. Pas de monuments ! Rien que des temples 1 Aucun souvenir ancien! Rien qui fasse penser ou sourire!... Et, traînant le pied, il càtoie longtemps l'inlerminable muraille de granit d'une aorte de forteresse égyptienne, le vieux réservoir de la ville.

Voilà enlin un jardin public, un square, comme ou dit à Paris ! Il entre, il s'aflaisse sur un bai et, avec amertume, il contemple les statues naïj! vement grotesques des grands hommes qi redingotes de caricatures, élèvent par Ift leui gibus de bronze.

— Circuk'ï! lui dit un gardien. Vous ne voyez pas que ces nourrices veulent s'asseoir? Les sièges sont réservés aux dames.

Il s'en va et les Négresses qui prennent sa place le suivent d'un sourire bestial.

Il voudrait s' arrêter... Marche! Marche!

ne^^^É

Presque au bout de New- York, là-bas, du eôU ^ do la rivière de Harlem, s'étendent Jes conventionnelles d'une sorte de Bois de Boulogne, carré, plat, régulier comme une armée d'arbres en bataille. Forêts arlifiuieltes, pelouses rasées h la tondeuse arcbimédienne, lac que sillonnent des coquilles de noix, ruisseaux qui, jelcs sur des troncs en ciment, franchissent des ponts eimitlrustiques, rien n'y manque. Des grenouilles vertes collées au revers des feuilles, de gros oiseaux au ventre roux qui s'abattent sur le gazon el, comme des volatiles qui se sont trompés, a'envolent à lire-d'aile, protestent seuls contre cette parodie de la nature. Ce lieu de plaisir est le Central Pai'k.

Une sorte de jardin zoologîque y exhibe ses animaux moroses, ses éléphants mal & l'aise dans un enclos trop étroit, ses bisons rêveurs amenés duNébraska, ses trous que, dit-on, habitent des chiens des prairies, ses spectateurs ennuyeux el ennuyés.

Pas nu unilorme qui, de ses couleurs et de ses dorures, e'gaie la monotonie des promeneurs. C'est Fi décoratif, un joli hussard, un beau cuirassier! Ci'tte considération seule devrait militer pour le.V maintien des armées permanentes.

Vêtus d'un costume qui semble avoir été taille 1 dans une toile goudronnée, ridiculement coilléa'] ■l'un chapeau européen trop petit pour leur tête I

AU PAYS DES DOLLARS sur laquelle a'enroule la queue nationale, chausséi enGa de souliers brodés el aux épaisses semelleij de feulre, des fils du CélesLe Empire eirculenl c pendant en troupes nombreuses. Et timidementS ils échangent des réllcsions dans leur langue da perroquets.

Des Nègres endimancbés, hommes en faux-coli d'une nettelé irréprochable, femmes en ehapeaun de peluche plus blancs que la neige immaculé^ des montat;nes Rocheuses, errent en riant d'aS large rii'e qui n'a pas de cause el, soudain, ; rëtent, sérieux, interloqués... lis sont devant U cage dq3 singes. Des frères I

En dolmans gi'is barrés de brandebourgs noirs des gardes à cheval eirculenl lenlemenl, les pie( emboîtes dans de larges ctriers à la mexicaine.

Plus loin, après le Parc-Central, vers la 16S" rue, régnent des terrains incultes que la ville envahira dans son extension rapidement^ croissante, mais où les vaches ruminent encort^ parmi les tertres que couvre le gazon sauvagej! où, dans les replis de terrain, se blotlissent encore des chaumières lépreuses habitées parles squatters irlandais.

Plus loin enfln, sur les bords de l'IIudson, dans un modesle tombeau que cachent les grandes herbes, le général Grant dort son dernier sommeil

AU PAYS DES DOLLAns SOUS la garde d'un agent de police. Craint-on que des larrons elTronlês ne viennent, comme cela est arrivé à d'autres morts, l'urracher au repos du sépulcre et ne le restituent que contre une rançon sacrilège ?

Et Camille revient sur ses pas ; il regogne la ville solitaire.

— Voyons, se dît-il, le London's est dans la 19" rue... C'est très bien, mais je ne vois aucun numéro à l'angle des maisons. Pardon, monsieur, la 19" rue? demande-t-il k un passant.

— Soixante-cinquième I répond celui-ci, presque sans détourner la tête.

— Soixante-cinquième ? C'est, sans doute, celle dans laquelle je me trouve... A moins que la dixneuvième ne soil la soixante-cinquième à partir d'ici. .

Et il s'arrête, accablé de tristesse et de fatigue. | S'il pouvait, au moins, se reposer, un instant, à la ' porte d'un café !... Un café ? Mats il n'y en a pas un à New-York !... Et puis, c'est dimanche 1

Certains débits de brandi/, d'old gin et de wisky avaient encore, il y a quelque temps, l'impiété abominable de ne pas fermer, ce jour-là, leurs portes réprouvées. Une vieille puritaine qui, tûup à tour mariée, divorcée, remariée ou veuve, avait, en septièmes et Justes noces, Hni

AU TAÏS DES DOLLARS par convoler avec un ivrogne incorrigible, eonçut, un jour, pour les liqueurs fortes, une liaine féroce. Et elle se jura de les emprisonner, au moins une fois par semaine, dans leurs lonneaux maudits. Elle appela autour de son drapeau toutes les femmes qui avaient la douleur d'appartenir k des épous alcooliques et, avec une facilité déplorable, elle en rassembla une légion. La première Société de tempérance était fondée I

Et, le dimanche, la tempérante confrérie s'en allait, sous le commandement de cet apôtre de l'abondance et de la limonade, faire la guerre â toutes les buvettes qu'elle trouvait ouvertes. Eu voyait-elle une? Rangées en demi-cercle devant sa porte, ces dames entonnaient, sous leur chapeau de salutiste, des cantiques dont !a gaité n'avait d'égale que celle des lamentations de Jérêmie prophète. Honteux, impatienté, le patron de l'endroit fermait sa devanture et la Tempérance victorieuse allait répandre ailleurs le flot lugubre de ses psalmodies.

Le Iriomplie n'était pas toujours aussi facile. Quelques citadelles de l'ivrognerie résistaient à leur siège musical, à leurs attaques mélodieuses. Les choristes dévotes donnaient alors l'assaut; elles entraient dans la taverne comme dans une place conquise ; elles se plaçaient chacune devant un buveur ahuri el, — en lamentabile — les

J8 Ai; PAIS DES DOLLAUS

psaumes ea chœur reprenaient de plus belle, ' ExEspéré, le buvelier se démenait derrière son ^ comptoir comme le diable dans un bénitier, < mais comment chasser des femmes ? Et, vaincus, -[j domptés, noyés dans un déluge de pieuses harmonies, ses clients se levaient, un à un, et, la léte basse, ils se glissaient vers la porte... Et cela dura jusqu'au jour où la fermeture de tout débit de liquides et la prohibition de toute boisson fcrmentée devinrent, pour le dimanche, dea- !ois promulguées par presque tous les Éiats de l'Union.

Attroupés devant un bar, des gens parlementent cependant avec un barman qui, invisible, leur répond à travers l'ouverture d'un petit Irou grillé.., La porte s'ouvre et, vile, jetant des regards inquiets vers les deux bouts de la rue, se poussant les uns les autres, les solliciteurs entrent comme des voleurs qui vont faire uu mauvais coup... S'il frappait, lui aussi? Lejudas qui s'est entr'ouvert si referme brusquement. Est-ce qu'on le connaît 1 pour le recevoir ainsi? Et s'il était de la police f i S'il allait faire perdre au maître du logis la licence de griser, d'abrulir, d'empoisonner ses compatriotes du lundi matin au samedi soir, que deviendrait le pauvre homme? D'autres promeneurs se glissent dans une pharmacie. Des malades?

Non, des gens altérés. Us vont boire in the rope,

— dans rarrière-boutique — de cet apothicaire qui joint au commerce des médicaments celui des alcools vendus en contrebande.. •

Et Camille marche encore, i] marche toujours î Où donc est celte 19® rue? Il doit être aisé de la trouver, cependant... De la pointe à la base, le triangle de New- York est divisé en deux parties par Fifth aveyiue qui en forme la bissectrice ; d'autres avenues numérote'es sont tracées parallèlement à ce boulevard central; perpendiculaires à ces grandes artères, des voies, parallèles à la base du triangle, courent enfin de Tlludson à la rivière de l'Est : ce sont les rues.

Il est, lui a-t-on dit, dans la 63® rue. Il n'a qu'à franchir quarante-six blocs, en suivant toujours la même avenue, et il sera à peu près chez lui. Mais, distrait par quelque idée passagère, il a bientôt perdu son compte.

— Dans quelle rue suis-je? demande-t-il à un policeman.

Celui-ci, pour toute réponse, lui montre le pied d'un réverbère. Sur le bracelet de fer qui en cerclait la lanterne avant que l'électricité eût éteint la lumière du gaz, se lit, en effet, 83^'' S* E.

Et, interrogeant les fanaux défunts, il avance toujours. Voici enfin lO'*^ S' E ! Et il va, il va... Mais il ne se reconnaît pas dans ce quartier et, au

AU PAYS DES DOLLARS bout d'un quart d'heure, sans avoir rien trouvé, il aboutit h la rivière de l'Est.,. 11 ignore que les maisons des rues ont un numérotage symétrique en partant de Fiflh avenite et que, comme pour les autres, il y a ainsi deux dix-neuvième rue, l'une orientale, l'autre occidentale. 11 a pria la 19° E, — Est — quand son hôtel est dans la tO" W, ^ Ouest. — Et il repart...

Enfin ! Le voilà dans sa chambre et il s'alTaisse dans un fauteuil.

— Dieu, que je m'ennuie ! gémît-il en s'élirant. Courage ! Ce spectre de ville ressuscitera peut-être demain. Kt puis, je ne suis pas ici pour m'amuser. Refaisons nos comptes. 11 me reste deux mille huit cents francs. Je disais mille francs pour le loyer, mille francs de marchandises... Entrez ! Co7ne in.'

— Veuillez m'excuser, sir, si je viens vous demander une inleroiew de quelques secondes, lui dit un jeune homme qui se présente, chapeau bas. Voici ma carte : John Taylor, reporter de VEvening-slar.

— One puis-je pour vous être agréable î

— Me dire d'abord ce qui vaut à l'Union l'honneur de votre visite î

— Le désir d'y faire fortune pour en repartir aussitôt.

— Fortune? Vous plaisantez. Un baron...

— Mais je ne suis pas baron... C'est l'autre

— Trompé de porte ? Dix minutes perdues, un half 'dollar de temps inutilement dépensé ! murmure le journaliste qui se couvre rageusement.

Et il sort sans le saluer.

Le dining-room. — Dîner américain. — Musiciens des rues. — A la fenêtre. — Chambre d'hôtel. — Tapages nocturnes. — Le lundi. — Périls des rues. — Broadway.

Change^ lit Camille sur une petite boutique qu'il n'avait pas remarquée dans le hall de Thôtel et qui, par hasard, se trouve ouverte.

— C'est vrai, se dit-il, mes pauvres billets de France ne valent rien ici. Achetons des dollars avant d'en gagner... Diable I Voilà une denrée qui ne se donne pas ! Cent quarante-trois francs de change pour moins de trois mille ! Et mon pauvre capital est réduit à deux mille sept cent deux francs 1 Bah 1 j'en ai encore plus qu'il ne m'en faut... A quelle heure mange-t-on? demande-t-il à un Nègre.

— Toujours! Il n'y a pas d'heure pour la faim. De huit heures à neuf heures on sert le thé et le café; de neuf heures à midi, le break/ast ; de midi

AD PAYS DES DOLLAHS & quatre heures, le diner ; de quatre heures à huit heures, le Itmch ; de huit heures à onze heures le souper.

— Tout pour le même prix ?

— Parraitemenl. Sans L'ouipler les sandu'iches, les cakes et autres petits agréoienls de l'existence que vous pouvez toujours demander au bar.

Un autre Nègre, en habit noir et en cravate blanche, se tieut comme un suisse devant la porte , du dining-room, le reçoit avec un geste protecteur, avec un salut de la main qu'eût envié un marquis de la Régence, et, solennel comme un I masaier de facuflé, le précède dans la salle...

C'est une vaste pièce soutenue par cent colonnes,

I peuplée de petites tahles près de chacune des-

^ quelles se tient un domestique ciré des cheveux

, aux bottines, entourée de consoles où se fondent

lentement des monuments de glace vive, où des

moitiés de pastèques rougissent sous des globes

de pendule.

Et, marciiant à pas complcs. son appariteur le

eonduit vers l'un des guéridons, prend une chaise

de Cuir, y promène lentement le dos de la main

mme pour en chasser le plus petit grain de pous-

I sière, la glisse sous sa personne, recule de deux

pa.s,tend te jarret et, d'un mouvement plein d'une

I noblesse et d'une ampleur théâtrales, lui désig'no le

l dODiestîquo spécialement chargé de son service.

51 AU l'AYS DES DOLLARS

— Br'and boW f dit eonfideiitiellement cclui-cî

qui s'incline avec une humble obséquiosité.

— Vous dîtes? Et moi qui croyais savoir l'anglais 1

— Br'and botl'f répète le laquais, impassible comme une statue d'ébène.

— Vous y tenez? Eh bien, yes.

El le Nègre va chercher un petit godet de beurre et deux rondelles de pain grosses comme des tranches de saucisson.

— Ah ! C'est bread and butter, — du pain et du beurre — qu'il voulait dire !

Quelle concision 1

Une douzaine d'assiettes s'empilent sur sa table jonchée de couteaux, de cuillers, de fourchettes, comme s'il devait changer d'ustensile & chaque bouchée. Un raviercontient des morceaux saignants de betteraves bouillies et de tomates crues ; un autre est plein de purée; un troisième de chou-ileur haché menu; un quatrième de pommes de terre frites ; un cinquième de blé de Turquie cuit h. l'eau. Unpoudroiràsei, un pot au lait qui pourrait servir de dé h. coudre, un verre d'eau glacée danslequel trempent des branches de céleri complètent ce service préliminaire.

— A quoi sert cela? demande Camille en désignant le mai's.

— Corn green, — blé vert, — répond le Mègre.

Et discrètenient, il montre une jeune fille qui, déposant une jambe de poulet qu'elle a rongée jusqu'à l'os, en prend un épi, le cou\Te de beurre et y mord k belles dénis. Camille l'imite- Pouah ! C'est fade, c'est aqueux, c'est gluant, c'est écœurant !,,. Et cela remplace le pain?

Cependant aiTondissant le hras, le gargon dépose devant lui une longue pancarte, un papier 1 rouge et TiQ crayon. La pancarte est le bilt of fare, — le menu. Une centaine de plais y flgurentet on a droit de prendre de tous.

— C'est tout? demande le garçon quand Camille a écrit sur son papier les deux premiers qu'il a choisis.

— Non.

— Ecrivez tout alors.

Et, la carte faite, il l'emporte à l'office.

Il revient bientôt et il met sur la table une sorte de tourne-broche, — de miroir aux alouettes, — dont le volant est remplacé par une large hélice de toile qui, lentement, lentement, tourne pour rafraîchir l'air et pour chasser les mouches.

Un quart d'heure après, il reparaît, portant sur le ventre un immense plateau d'où, du premier plat au dernier dessert, il tire tout ce que Camille a demandé. Tout en même temps ! Un verre d'eau frappée accompagne celle avalanche de victuailles.

— Tea ï Co/fee?— Thé ? Café ? — dit un nouveau

garçon qui s'approche, uae théière dans la maq

droite, une cafetière dans la gauche.

— Ni l'un, ni l'autre.

Oui, mais le vin se paie à part, d'un à troïH

dollars la bouteille, selon son étiquette. Que'^ voulez-vous? Le vin d'Europe donne à la douane ■ rois cent pour cent de droits et l'on n'en Loit pas d'autre... Inutile de dire qu'il arrive simplement de la Californie.

— Tant pis I Ma promenade m'a assez attristé et un dollar de plus ou de moins... Donnez-moi une demi-bouteille de vin rouge.

— Impossible 1 C'est dimanche, et si la TempM rance le savait elle serait capable de faire fei-mef la maison.

— Comment ! Parce qu'il y a ici trop de geoti qui s'enivrent, il faut que je boive de l'eau î C'est' | une tyrannie, un abus de pouvoir I En voilà une liberté ! Enfin, économie forcée. Voyons ces daims, ces clovisses. Mais ce n'est que de la vase à peu près vivante, Et ces huîtres colossales? Des huîtres d'eau douce, sans doute; quelque variété spéciale au Nouveau-Monde. Et il faudrait les manger avec cesbrioches au sucre?,.. Mais hâtons-nous, le reste ne vaudra plus rien.

Encore assez chaud, le roasi lurkey, —le dindon

rûti, — est plus salé que le lac des Mormons ; les

. mashed potaloes, ~ les pommes de terre écrasées,

AU PAÏS DES DOLLARS hl

— & peine tièdes, sont liorriblement aigres-dou cea... Boa ! Qu'a-t-il faillie sa aervicUe, à présent? Ah, la voilà ! Il l'avait prise pour son mouchoir et mise dans sa poche. S'il pouvait au moins manger de ces baked sweel palaloes, — de ces pommes de terre sucrées et cuites au four ! Mais elles sont froides inabordables. Quant au stewed chichen, — au poulet â l'étuvée — il est complètement figé!

— Rattrapons-nous sur les presen'ed goose berries, — la conQture de groseille — et sur l'ora7ige marmalade.

Armé d'un éventail japonais sur lequel ont été imprimés, ii Yokohama, une réclame de chemin de fer et les mois : Compliments of Ihe Burlington roule, son Nègre l'éventé doucement cl, avec des mouvements mesurés, comme s'il craignait de les blesser, il chasse les mouches qui envahissent ' les assiettes.

- Laissez donc ces bétes tranquilles cl allez me I chercher du pain.

EL sans rire, le domestique lui apporte quatre I hosties dont il fait deux bouchées.

— Encore,

— Encore quoi? se demande le Nêgrc étonné.

Il ne bouge pas et notre dîneur infortuné ne

trouve qu'un moyen pour ne pas mourir d'inanî- ! tion... C'est d'aller lui-même dévaliser la corbeille

AU PAYS DES DOLLAfiS dont le eonlenu devait suffire à tout l'hôtel. Il faut Imire aussi, et il y a longtemps qu'il a vidé son verre.

— Waiter, water \ Garçon, de l'eau !

— De l'eau, maintenant ! pense le noir qui de stupéfaction laisse tomber son écran de papier. Ce gentleman est certainement fou ou malade.

Et, un sourire groteaquemenl ironique entr'ouvrant ses grosses lèvres lippues, il va chercher un broc d'étaiu qui contient plus de dix litres.

Passons au dessert. Qu'est cette crème jaunâtre et pâteuse, honteusement affaissée dans sa coquille ?

Hélas ! C'était une ice-cream, — une glace. I.a malheureuse ! Elle a abusi de son séjour sur la table pour absorber tout le calorique des pommes de terre, ses voisines, et pour se mettre en cet étal déplorable. Que sont les petites baies indigo qui remplissent ces soucoupes ÎDes myrtilles, des bleuets? N'en mangeons pasi Cela ressemble trop à l'astucieuse douce-amëre. Et ces bîscuilsî lia tombent en poussière sous la dent qui s'y ha.sarde. Et cette eolleclion massive de bluesberi'ies-pies, A'apples-pies, de mince-pies , de rice-pies, de gâteauï de toute espèce î N'y touchons pas ! Ils donneraient une indigestion à une autruche.

— Tenez, waiter, voilà pour voua, soupire Camille qui se lève, rjsigné à son triste sort.

Le Kêgre le regarde et, avec dcdaîa, il repousse la pièce de cinq sous que Camille a posée sur la nappe.

Cinq cents/ A lui I A lui, citoyen libre de la libre

Amérique I A lui qui est, non le domestique, mais

le help, l'aide, rofficieux de ceux qu'il sert.

Que vout faire au bar-room tous ces dîneurs

Bspoplecliques ? Boire, se gorger de breuvages à la

Wtnenlhe, de limonades acides, de vin de Champagne,

de boissons à la strychnine, véritable moutarde

[ aprËsle diner. Ils vont se rattraper de l'abstinence

tde liquide que, au grand détriment de leur estomac

ISiyspeptique, ils ont observée pendant le repas en-

itier. II est six heures, la prohibition domimcale

. vient de cesseret toutes lesboîssons peuvent couler

librement.

Etranges hommes qui ignorent l'art de rien faire

■ avec mesure, chez qui rien n'est pondéré, chez

Itjui tout est poussé à l'extrême ! Êtres mal équili-

Vbrés qui, à graud'peine, battent monnaie de tout

Ipuis jettent les dollars par les Tenétres 1 Qui, pen-

Itlant six jours, travaillent et s'agitent comme des

■.bielles de locomotives, puis, surmenés par cette

KAClivité morbide, névrosés par ces dépenses de

[jlnide vital qui les mènent à la fortune ou à la fo-

Sie, s'assoupissent pendant quarante-huit heures

idansuD anéantissement dont la piété n'est que le

[prétexte I Qui se noient dans les flots d'or d'une

kU PAÏS DES DOLLAItS opulence invraiaembiableou meurent de f la pluB atroce miaère î Qui éclatent de pléthore ou s'évanouissent dans l'anémie î Qui mangent et s'étouffent sans boire, puis boivent et se grisent sans manger !

Seul et mélancolique, Camille rfive maintenant sous la galerie de l'hùtcl el, avec une tristesse méléa d'appréhensions, de craintes, de vagues pressentiments, ses yeux s'égarent dans la demiobscurité d'une large rue inconnue, hostile.

Au-dessous de lui, de pauvres diables établissent des pliants sur le trottoir et, à la clarté crue d'une lumière électrique, ils jouent une pollia macabre.

Le soleil est couché depuis longtemps et, comme l'ivrognerie, la musique est permise... Mais, au fait, il y a donc des pauvres ici? Tout le nijnde n'y fait donc pas fortune?... El ils sont deux : une femme maladive, allublée d'un vieux chapeau noir que prétendent orner des plumes en détresse et des rubans épjorcs, vêtue d'un manteau jadis brodé d'un jais, dont quelques perles y tremblent encore, çà et là. comme des larmes ; un homme grand et pâle, au.ï poiiimetles rouges, aux épaules étalant en porte-manteau une longue redingote râpée, au chapeau à haute forme laissant Uotter sur ses tempes creuses des mèches de cheveux jaunâtres.

AU PATS DES DOLLAHS

a doigls maigres et noueux, la femme mar-

Lelte eu Iremblant les Louches d'un harmonium

ttèlc d'où, parfois, quelques sona s'échappent

comme des filets de viuaigre ; l'homme souffle

dans une clariuelle dont les glapissements criards

^couvrent le bruit timide de cet accompagnemcDl.

Pauvres virtuoses du ruisseau ! Pauvres gens

[qui n'ont pas su s'enrichir en Amérique I... Et, au

moment de la quéle, Camille, touché de leur infor-

Uune, met un sou de cuivre dans la sébile du mu-

, un joli petit sou à tèle de sauvage. L'ar-

jsle méconnu lève sur lui des yeux sombres et

fcaves, des yeux dans lesquels se peignent un élon-

nementdouloureuxetcomme un reproche muet...

pn sou ! Va misérable cent.' Que veut-on qu'il en

La plus petite monnaie courante est, en effet,

e flve cents, la pièce de cinq sous, en argent ou

1 nickel... Eteucore les domestiques eux-mêmes

Ba dédaignent-ils. Un homme qui a le respect de

tui-méme cl des autres ne doit et ne peut se servir

bue du toenty-five cent, du quart de dollar, qui

îOrrespond à peu près k notre pièce de cinquante

xntimes, comme le dollar lui-même ne représente

^ëre que ce que vaut chez nous la pièce de deux

■francs... Le métal dont notre monnaie est faîte est

■le même que celui qui sert à fondre la monnaie

■«méricaine, mais sa valeur varie terriblement

62 AU l'AÏS DES DOLLARS

selon qu'il circule en deçà, ou au delà de l'Allan*!

lique.

— Mon Dieu, qu'il fail chaud I Mais on étoulTe, soupire Camille renlrt'. dans sa cliambre.

Et il se dirige vers la fenêtre à laquelle est suspendue la flcelle enroulée d'un nouveau firS'U escape. Un store qui se lève comme la toile d'u Ihéitre et deux larges vitres, tout égratignées par les diamants des dames qui ont habité cette chambre, ferment celte ouverture. La vitre supérieure est, à demeure, scellée dans les murailles; grâce à un système de contrepoids invisibles, l'inférieure, sertie dans un châssis très lourd, monte et descend comme la porte d'une souri-' eiêre.

Il lève celle-ci, et, accoudé à l'appui de granit, i contemple la me... Une lampe électrique met seule une large tache de clarté au milieu de ces ténèbres. Et, personnel A peine, de temps à autre une ombre noire apparaît à un bout du trottoir; elle se raccourcit à mesure qu'elle s'approche de la lumière ; elle disparait un instant, puis elle reparaît quand elle l'a dépassée ; elle s'allonge en sens inverse; elle se foml dans la nuit... Et Camille s'abîme dans des rêveries profondes...

— A l'assassin 1 s'écrie-t-il tout â coup.

Et, d'un bond, il recule, épouvanté,.. Puis, tout

éloQQé, il demeure devant sa vitre close. II a comprÏB; ce n'est rien. Le châssis de sa fenêtre s'est seulement refermé de Ini-mème, est tombé sur sa nuque, a failli l'assommer comme on assomme un lapin.

Mieux vaut se coucher que de s'exposer aux traîtrises de pareilles machines.

Mais quel lit, grand Dieu I Quatre personnes y dormiraient à l'aise. Et ce ne sont pas des oreiU lera, ce sont des matelas qui s'appuient à son dossier sculpte, haut comme un retable d'autel.

Voyons, avaut de dormir, refaisons nos comptes et espérons que nous ne serons plus interrompu par quelque reporter à la recherche d'un baron. Tiens ! Pas de table de nuit ? Tant pis ! Une chaise remplacera ce meuble que nous regardons e indispensable et qui est presque inconnu . Bon ! Pas de bougeoir, pas de chandelier [ non plus ?

La chambre n'est e'clairée que par un bec de l^az qui brAIe à l'opposé du lit. Impossible de lire I... I El notre voyageur va éteindre ce luminaire inamof Tible.

- Et on dit que les Américains sont pratiques ! I murmure-t-il en se heurtant aux meubles el en rc- I gagnant sa couche à l'aveuglette.

Hélas !un mélomane qui joue delà flûte, insou- I cieux de ses voisins, rend longtemps tout sommeil

AU PAÏS DES DOLLARS le. C'est un dileltanle qui, demain, dans lin music-hall, doit, pendant six heures de suite, exécuter des mélodies wagnérienoes, et il entraîne son aoufile... 11 se tait enfin, et Camille s'endort. De l'or, de l'or partout ! Les rivières roulent des vagues de dollars, il en pleut sur les maisons, les rues en sont jonchées. 11 en emplit ses poches, son mouchoir, son chapeau, sa valise, sa malle... Il en jette en l'air, à pleines mains... Et, comme une voie lactée chlouissante, ils traversent soii.1 rêve ; ils s'en vont là-bas, vers l'est, vers Saint-J Jacques.

— Qu'est ceci? se demande-t-il, tout à conpfl réveillé en sursaut par un mugissement faolas' tique. Est-ce le vent qui hurle? Le souffle d'un ouragan qui fond sur la ville endormie î La voix menaçante d'une tornade arrivée du Far-West î Le cri de guerre des Mohîcans sortis de leur tom-t . beau ?...

Le bruit cesse ; il se rendort.

— Une musique, à présent? Une musique sur*.l naturelle ?

El, assis sur son lit, il prèle une oreille atLenliï( aux élranges modulations d'il ne sait quelle harf éolîenne. El les mugissements recommencent. Jl C'est un vacarme presque continu de grondements''" épouvanlnbles, les uns très hauts, les autres très bas, ceux-ci très rapprochés, ceux-là arrivant d'un

lointain mystérieux... Et ils s'appellent, ils se répondent, ils passent comme des hurlements de sabbat ; ils sifflent dans la nuit comme des clameurs de goules...

Les yeux de Camille se ferment pour la troisième fois... Un fracas terrifiant le fait bondir sur sa couche. Une maison qui s'est efl*ondrée ? Un tremblement de terre?... Plus rien!... Et personne ne crie, personne ne court.

La fatiguel'emporte enfin, et il parvient à dormir.

Sur le pavé inégal de la rue roule et retentit un grand tapage de camions, le jour inonde sa ehambre. Près de midi ? Que voulez-vous? Il a si peu reposé cette nuit î

— Allons, se dit-il, il s'agit de se mettre au travail, de jeter les fondements, de planter les premiers jalons de notre fortune.

xMais ses chaussures ont poussé ! Il avait des bottines neuves et il retrouve des bottes éculées, avachies, criant misère par les lèvres de cuir de leur bout entr'ouvert. Le garçon s'est trompé.

Et, à travers les corridors, il se met à la recherche de son bien. Ni bottines, ni souliers, ni escarpins, ni pantoufles ! Il revient chez lui et il presse la sonnerie. Personne ne répond. Il sonne toujours. Rien ! Il ne peut pourtant sortir pieds nus. Et il appuie le dossier de son fauteuil sur le bou-

AU PAYS DES DOLLiltS

Ion électrique, de manière h produire eu l carilloD continu, une ballerie d'alarme.

— Monsieur a sonué ? demande pnfin ui chasseur noir velu de vert, galonné d'or.

— Je crois. Je voudrais mes souliers.

— Où donc monsieur les a-t-il mis î

— A la porte, pour les faire cirer.

— Monsieur en dira lanll Mais on ne cire les 1 souliers de personne ici! Les voyageurs font ces I choses-là eux-mêmes, ii moins qu'ils ne soient J mariés. Voyez eel avis, près de votre cheminée :

» Monsieur le Manager du London's prévient les hoLes qu'il n'est pas responsable des chaussures déposées dans les couloirs. ■ Quelque voisin de monsieur les aura prises.

— Un vol?

~ Oh ! non 1 un simple troc.

Une grande animation remplit le Iiatl. Toutes les boutiques en sont ouvertes ; le télégraphe sonne ; les ascenseurs montent et descendent ; les malles circulent ; les buveurs assiègent le bar et, debout, mangent des sandioiches qui ne coûtent rien et boivent des cocft^aiTs, qui coûtent très cher, L'hùlel est sorti de la torpeur sacrée ; c'est lundi.

— Avez-vous bien dormi? demande le gargon J français.

— Moi ! s'écrie Camille. J'ai, durant la qxSèM

I entière, entendu des mogiasements diabolique?

- Les coups (le sifflet des fetTÏes-boats.

- Puis des musiques de l'autre monde.

- Le venl dans les léléplionea.

- Puis des tonnerres comme si tout tombait en \ décombres.

— Les trains du chemin de fer méfropolitain.

Camille ne l'écoute plus ; il regarde sea pieds.

— Et on a pris vos souliers? dit le garçon qui [ s'en aperçoit. Jolin, le chasseur, vient Je me le [■ dire. Quelqu'un qui se sera trompé. Cela peut ar- I rivera tous.

■ Cela ne m'arrivera jamais, répond CamiUif qui, furieux mais n'osaut rien dire, entre dons le I dining-roQin.

C'est l'heure du breakfasl et le 6(7^ of fare rel' parait avec sa kyrielle de plats. Son esi.oinac se }■ révolte au souvenir de l'infàuie macédoine que, la veille, on lui a jetée en pâture. Cela ne sera pas aujourd'hui. Garçon, du crushed-wheat .' — Rien autre avec cela?

-Non... Commentée n'est que du maïs écrasé 1 l'Garçon, un boHed sirloin steak, — une trancht* Il d'aloyau bouilli ! dit-il en repoussant ce plat bi- I zarre.

Le domestique étonne hésite, puis obéit.

- TKaito", potaloes sauted, à présent.

Mais le Nègre roule des yeux jaunes. Se moquel-on de lui à la fin? Et, offensé, il gagne Toffice et n'en revient plus.

— Sortons, soupire Camille, qui renonce à se faire servir et qui s'en va, restomac vide.

New- York s'est, comme l'hôtel, réveille avec le premierjour delà semaine. Aux fenêtres épanouies, des bonnes irlandaises étalent leurs gros bras nus et rouges ; les rues ont secoué leur tristesse et une foule si animée les remplit, qu'on ne s'aperçoit même plus de la monotonie de leur direction rectiligne. Dans les basements, dans les rez-dechaussée, partout, se superposent et s'ouvrent des magasins qui regorgent de marchandises. De tous côtés, comme pour augmenter l'encombrement, des vitrines, pareilles à celles de nos musées, se plantent au milieu du trottoir et exhibent les plus beaux spécimens de ce que tient la boutique à laquelle elles appartiennent. De tous les bureaux de tabac sortent, sur leur piédestal à roulettes, de grands Peaux-Rouges de bois qui, bariolés et dorés à outrance, mêlent leurs couronnes de plumes aux chapeaux des passants et, en guise de tomahaivks, brandissent sur leur tête des pipes démesurées. Des pieds de marbre qui semblent avoir appartenu à des statues colossales se promènent hors de la maison des pédicures. Partout surgis-

I sent des pyramides et des obélisques de bois,

[■'hauts de deux ou troh mètres, peints de bandes

tricolores; ils iodiquent que par la se dèbiLeut

des liqueurs. D'énormes bâtons de sucre d'orge

plantés dans les murs comme des beauprés de

navire, annoncent les perruquiers. C'est à qui

I fera le plus d'embarras pour se faire voir.

Et, affairée, maussade, brutale, la population [. grouille et se bouscule dans ces rues à travers I lesquelles la promenade est un laborieux voyage, ïii toute flânerie est impossible.

Çà et là, cependant, devant certains magasins,

1 l'angle de certaines avenues, des hommes — les

ins h demi assis sur la pomme de leur canne, les

f autres adossés aux réverbères ou aux devantures,

- semblent n'avoir rien à faire, lis ne se parlent

I pas, cependant, ilssonttrop occupés pour cela et,

mil TOUS passez près d'eux, ils vous fouillent d'un

Iregard qui vous intimide, ils dressent d'un coup

Rd'œil l'invenlaire de votre costume et de vos bijoux.

Wfieware! — Prenez garde 1 — Ces chevaliers de

[l'asphalte ne sont pas aussi désœuvrés qu'ils en

Eont l'air ; ce sont des pick-pockels.

Squelettes de voilures, quelques rares équipages ftde maîtres, ne gardant pour l'été que l'armature leur capote, roulent à grand'peioe sur la ■ chaussée populeuse. Ils promènent des misses aux I chapeaux extravagants et aux toilettes voyantes,

AU PAYS DES DOLLA,BS des mislresses qui, chargées de bijoux tapageurs, affichent sans goût un luxe de parvenues.

Partout se suivent, se croisent, se coupenl, s'accrochent, se heurtent les fourgons, les charrettes, les cars, les tramioys et tes tapissières dont les conducteurs s'abritent sous de vastes parapluies rouges plantés à côté de leur siège.

— The besl in the world! Le meilleur dans le monde, est le Brown's, — est celui de Brown, — lisez-vous sur la toile de cette large ombrelle.

Le meilleur quoi? Le meilleur parapluie, sans doule.

Que vend-ou dans cette boutique? Elle expose aux yeux indifférents du public de grands et magnifiques coffres tapissés de soie blanche, cloués d'or ou d'argent, brodés, enruhannés, capitonnés de salin. Peste ! Les belles boites de baptême cl que de dragées elles doivent contenir! Mais non, elles sont trop grandes. Seraienl-ce des corbeilles de mariage? Il y en a pour toutes les fantaisies, d'ovales, de carrées, d'arrondies, de pointues; il y en a en forme de bateaux, en forme de berceaux, que sais-je? Mais eu voilà, là-bas, au fond du bazar, de plus larges, toutes simples, en bois de noyer ou de chêne. Ce sont des cercueils !

La boutique voisine est remplie de têtes de plâtre, et tapissée de planches anatomiques qui repré-

AXl PAÏS DES DOLLARS

I Bcntent des coupes du cerveau. On y éludie voire

\ crâne pour la modique somme de vingt-cinq sous,

I — Iwenlp-fîve cents. C'est le système de Gail à la

portée de toutes les bourses.

Vous seriez impardonnable, insensé', si vous em- V brassiez une carrière sans connaître les dispositions \ dont vous a doté la nature. Entrez, messieurs! Pour un modeste suppk'iment, pour la bagatelle le viogL-ciuq nouveaux cents, un DesbaroUes I d'occasion y lira aussi dans votre main. Un demirdoWai- en tout! 11 faudrait vraiment ne loger que I le diable en sa bourse pour se passer des avis de fia science.

Les marchands de conrcction, les modistes, les k couturières aux enseignes empruntées au Tout- \. Paris, déploient çàet là leurs étalages tenlaleurs, I et les dames qui s'en vont shoping, — bouti- Lguanl, — passent d'un magasin à l'autre, entrent Ipartout, font déballer des bibelots et déplier des héloffes, parlent aux employées comme à des Né- 1, cassent quelque chose dans une montre intérieure et, sans rien a:;beler, s'en vont, leur [main serrant un long porte-monnaie qu'elles tien- ■t comme un bâton de maréchal. 11 leur serait mpossible de le garder dans leur poche ; cela les B générait, et, on est si galant en Amérique qu'il se llrouTcrait toujours derrière elles un promeneur ftbolD plaisant prêt à les en débarrasser.

AU PAYS DES DOLLARS Qu'est ceLte grande salle pleine de chaises et de Tauteuils de cuir, celte espèce de café sans tables ni bouteilles? Les pieds à la hauteur des yeux, des hommes y lisent le journal ; d'autres écrivent, debout devant un long pupitre clabli au milieu de la pièce ; dans un coin, une cage de fil de fer contient un employé de télégraphe et ses mécaniques de cuiïre ; les murailles sont couvertes de tableaux -annonces qui représentent surtout des fen'ies-Ooals et des paquebots. Dans un autre coin, un petit appareil électrique Tonclionne tout seul sous une cloche de verre. Personne ne s'en occupe et il va, il va toujours et l'étroite bande de papier bleu qui en sort se déroule sans fin et tombe dans un panier. De temps à autre un monsieur s'approche de cette machine; il fait courir ce rubanentrcsesdoigts,il l'interroge, il écrit quelque chose sur un bloc-notes et il va dicter des ordres au télégraphiste en cage. Cette machine automatique donne, à toute heure du jour, le cours de la Bourse, la cote des valeurs ; son perpétuel tic tac est l'écho des clameurs de l'Exchange, et une action ne peut monter ou descendre sans que la nouvelle de ses fluctualions soil instantanément transmise au.ï quatre coins de New-York, Mais quel commerce fait-on dans ce magasin oii personne ne commande, où chacun semble chez soi î

AU PAYS DES DOLLARS Ti

El, curieux, Camille le regarde lorsqu'un cri retenlil à son oreille. II se retourne ; un Énorme caillou de cristal passe devant lui et frôle sa figure. Il bondit; lise jette à la tête d'un cheval que, an moyeu d'un poids de fer attaché à sa bride, on a, comme un bateau, mouillé le long du trottoir, il eat brusquement repoussé par un passant qu'il a piétiné dans son recul ; il tombe contre un autre et il retrouve enfin son équilibre. Quel est l'aérolithe failli lui casser la téteî De la glace qu'on jetait devant la porte d'un citoyen abonne à la fourniture de cette denrée chère aux Américains. Partout, en elTet, circulent et s'arrêtent lea tombereaux bleus des glacières et, à chaque pas, des hommes en gros gants de laine et en bottes d'égoutiers, y saisissent avec une grande pince, des blocs de leur marchandise cristalline; ils les balancent un instant et, lâchant une des poignées de leur forceps, ils les envoient sur le trottoir. Tant pis pour les passants distraits I Et la glace tombe, éclabousse chacun des fragments projetés autour d'elle, glisse sur les dalles et va s'arrêter devant une porte ou les chiens errants et altérés viennent la lécher avec délices jusqu'à ce que son destinataire la recueille.

Et Camille s'en va, ému encore du danger qu'il a couru, quand une trappe h'ouvre tout à coup 80US ses pas. Quelque chose d'énorme sort de

terre en grin^aDt et passe devant lui comme un ballon qui prendrait son essor. C'est un montecharge qui, jaillissant du trottoir, s'élève le long d'une façade, et qui arrivé à un sixième étage, prend une direction horizontale et s'engouffre dans une fenêtre largement ouverte,

La trappe qui demeure béante laisse voir l'inquiétante profondeur d'une sorte de puits carré dont les parois sont percées de portes qui donnent sur trois étages d'entrepôts souterrains. El Camille se penche sur le bord de cet abîme commercial. Gare encore 1

Un patrolman le prend au collet, le lire en arrière, se croise les bras et regarde d'un autre côté. L'ascenseur redescendait avec la rapidité d'un mouton enfonçant des pilotis... Grâce à cet homme, il venait d'échapper à la guilloline.

— Quelle rage de réclames ! se dit-il plus loin.

Et il contemple d'immenses Glels qui, comme des huniers de vaisseaux, sont tendus en travers des rues et sur lesquels des inscriptions formées de lettres découpées dans des étoffes multicolores annoncent l'habit, le chapeau, le chemin de fer ou le ciment Ihe besl in ihe world, toujours les meilleurs dans le monde,

El, oubliant les dangers qu'il a déjà courus, distrait, amusé, étourdi par cette débauche extravagante d'enseignes Ûottantes et charlatanesques,

AU PAYS DES DOLLARS il s'en va, la tèlo levée, quaod un nouveau palrotman l'arréle eL le repousse sans rien dire. Il a, cette fois, failli, comme un astrologue dan puits, tomber dans un large Irou qui s'onvrait-i sous ses pieds, sans que la moindre barrière Ie.1 signalât à l'attention des passants ; il a failli dis-' 1 paraître dans les ténèbres d'une cave.

Sain et sauf, grâce à la aoliicitude brutale mai^'J quelquefois paternelle de la police, il attetnïj enfin une rue longue et étroite où la foule s'agite 1 plus compacte, où, sonnant aux cahots de IcurJ charrette, le carillon des marchands de légumes I rit dans le grondement des tramways, où les 1 magasins plus nombreux disputent le moindres] coin aux bureaux de toute espèce, où b semble encore plus liévreuse qu'ailleurs. C'esb^ B'way, — Broadway, — la plus peuplée, la plusB commerçante, la principale des artères de New- i York, celle où battent plus vite le sang et la vie ds<4 la grande cité.

Des gens qui s'arrêtent un quart de minute y forment un attroupement sans cesse renouvelé. Ici comme en France, un mur derrière lequel il est arrive quelque chose est toujours un curieuxJ spectacle, seulement on le contemple moins long- 1 temps... Que s'est-il passé à l'envers de celui-ci fM

Des gentlemen fort distingue's ont, il y a quel-i^ ques semaines, loué le aous-sol de la maison que j

l'on regarde et ib ont arboré sur leur porte une enseigne flamboyante : Agence territoriale. Ils se chargeaient, disaient-ils, d'obtenir à bas prix pour leur clientèle, des terrains, des placers, des bois. tout ce qu'on voudrait de foncier, là-baa, un pen plus loin que le Minesota. Le premier étage de la même maison était occupé par une banque dont les coffres-forts passaient pour être copieusement garnis. Or, ce matin, ces coffres étaient vides... Deux millions de dollars avaient disparu.

— Comment, dit un passant, a-t-on bien ju ouvrir ces caisses ? Je les connaissais. Elles étaient plus solides que des rocs de granit,

— On les a, répond un autre, emmaillottées dans des tapis arraches au parquet, pour étouffer le bruit; on a injecté de lapoudre dans leurs serrures; on y a mis le feu et, bélemenl, sourdement, les portes ont sauté.

— Très ingénieux, en vérité 1 Mais par où les voleurs se sont-ils introduits?

— Par un trou pratiqué à travers le plancher.

— lis ont donc passé par V Agence territoriale t

— Naturellement, puisque les voleurs étaient les agents eux-mêmes. La création de leur prilendu oilîce n'était qu'un moyen d'étudier la maison, de se rapprocher de la place, de s'y introduire ainsi au moment propice.

r AU PAÏS DES DOLLARS 77

I — C'est magnifique I dlL un monsieur à un ami ' avec lequel il s'est arrêté,

— MagniQque est peut-ûtre exagéré. Cela ne vaut pas l'audace de ceux qui, ces jours-ci, ont nettoyé la caisse de Dikson and C. Ils ne se sont , pas donné tant de peine.

— Qa'ont-ils donc fait ?

— Ils étaient deux et, un soir, travestis et mas- I qués, ils se sont présentes chez le caissier : « Sir, I loi ditl'un de ces compères, veuillez prendre la clef j de votre coffre et me suivre de bonne grilce. J'es- I père, ajouta-t-il, en lui montrant son revolver, que

vous ne me mettrez pas dans la fàciieuae nécessité de recourir à des moyens extrêmes et que voua voudrez bien garder dans la rue un silence de bonne compagnie. » Le caissier, sans se troubler, I ne répondait pas et cherchait son arme : « Hands \ \ip ! — Haut les mains 1 — lui dit son visiteur, [ Hands up... ou Je tire. • Il n'y avait pas à hésiter. L L'employé obéit et tint ses mains levées pendant l qu'on le fouillait et qu'on le mettait dans l'impos- 1 Eibilité de se défendre : ■ Que madame ne craigne [ rien, dit le second gentleman à sa femme. J'aurai [- l'honneur (Je prendre une tasse de thé avec elle, l en attendant le retour de son mari, et je pense qu'elle voudra bien ne pas causer trop haut » fitil en tirant le revolver à son tour. Le caissier obéit, ae rendit à la banque, ouvrit le coffre et, les va-

leurs enlevées, son compagnon, toujours homme du monde, le reconduisit eu causant des prochaines élections et du prochain président. Sa femme n'avait qu'à se louer de Turbanité du cavalier qui avait passé une partie de la soirée avec elle : « Merci de votre obligeance, dirent ces messieurs en se retirant, et pardon d'avoir retardé votre sommeil: » Et ils sont partis... Et l'on n'a pas encore pu les retrouver.

Toujours B'way! Et voici, perçant de sa haute flèche grise le feuillage sombre des grands arbres qui l'entourent, le clocher de Trinity's church,,. Tristes, dépa)'^sées, étranges dans la cohue de la rue, des dalles plantées dans le sol poudreux lèvent leurs têtes moussues autour de ses murailles. Ce sont des tombes, vieilles à peine de cinquante ou de soixante ans ; ce parterre lugubre, qu'une balustrade sépare seule du trottoir, est une nécropole. Et, autour de ses pelouses funèbres, autour de ses tertres que recouvrent le gazon et l'oubli, les banques alignent leurs orgueilleuses façades; les gens passent, trop afl'airés pour jeter un seul coup d'œil aux restes de leurs prédécesseurs ; les pick-pockets fouillent adroitement les poches ; les marchands de chansons hurlent, à tue-tète : Doivlanger march, Boolunger marché Boulangher mardi, tandis que

AU PAYS DES DOLLARS "îO

leur orgue de Barbarie moud Tair de la Revue.,,

— En France, on demanderait au moins pardon, dit Camille à un passant qui lui a marché sur le pied.

— No time l — Pas le temps î -— répond en se retournant à peine l'Américain, qui disparaît.

Un soulier colossal se peint en rouge sur une enseigne en bannière : Ici on se chausse pour rien.

— Profîtons-en, se dit Camille, à qui ses bottes infligent le supplice du brodequin.

Et il entre. 11 n'y a que des chaussures d'enfants.

— Que voulez-vous? lui demande un employé. Pour vous? Plus haut.

Et un élévateur l'enlève jusqu'au premier étage encombré de bottines de femmes.

— Plus haut! grogne un commis hargneux.

Voici enfin ce qu'il cherche.

— Combien cette paire de...

— Douze dollars.

— Vous dites?

— / say : douze dollars.

— Soixante francs ! Mais...

— On ne marchande pas !

Et, résigné, l'acheteur tire de sa poche un chiffon de papier dont les couleurs douteuses, mélange crasseux de bleu, de gris et de vert, représentent encore confusément le président de la Grande République et l'un des tableaux allégoriques qui

décorent le Capitule de Washington. C'est un green-backy — un billet de vingt-cinq dollars, — à peu près la seule grosse monnaie qui seule circule ici. L*or est un article d'exportation. Le commis prend le papier entre le pouce et l'index, comme s*il craignait de se salir; il l'introduit ostensiblement dans une sorte de tronc; il jette dans la même boite une carte sur laquelle il a écrit quelque chose et il presse un bouton électrique. Une minute après, un timbre sonne. Il ouvre une autre petite boîte, et il en tire une enveloppe fermée qu'il remet à son client. Elle contient treize dollars en papier, le reste du billet donné par celui ci. Un employé doit le moins possible toucher aux green-backs ; ils pourraient se coller à ses doigts. Un ingénieux mécanisme envoie ceux qu'on lui donne à la caisse cachée dans un réduit de Tétage le plus élevé ; la note qui les accompagne indique au caissier ce qu'il doit prélever sur la somme qu'ils représentent et le même mécanisme renvoie la monnaie. Ce procédé méfiant n'est guère moins flatteur pour les commis, mais est, au moins, plus commode* pour les acheteurs que le : « Passez à la caisse », de nos grands bazars parisiens.

Le chemin de fer métropolitain. — Les ambulances urbaines. — Une dairy-kitchen. — La quatorzième rue.

— Une pharmacie. — Les omnibus.

— Me voilà I se dit Camille.

Et il s'arrête en extase devant un magasin que décore, en guise d'enseigne, un gros mortier d'argent constellé de pierreries énormes et sur lequel, repliant ses ailes, se pose une aigle dorée... Chemist !

Au bord du trottoir, en face de la porte, se dresse une colonnette que surmontent les mêmes attributs.

— Et dire que j'aurai des choses pareilles ! murmure notre chercheur de fortune, devant les bouteilles de parfum, les brosses et les savons qui remplissent la devanture ; devant les écrins de velours rouge dans lesquels scintillent, tentatrices comme des bijoux, les petites seringues d'or, les guêpes

à morphine dont se servent certaines dames, afin de paraître plus belles.

— Voyons, pense-t-il, il serait temps d'y songer. Je devrais, sans en avoir l'air, demander ici quelques renseignements... Mais que peut être celle maison volante ?

Ce qu'il regarde ainsi, à travers l'écheveau emmêlé des fils télégraphiques, est une construction élégante qui, portée sur des colonnes de fonte, plane à une dizaine de mètres au-dessus de la chaussée... Et, avec ses petits auvents découpés à jour, avec les vitrages de ses avant-corps, avec ses clochetons pointus, elle a l'air d'être sorlie d'une boîle de jouets.

Camille s'en approche, il est sous l'échafaudage qui la porle, lorsque, tout à coup, un tonnerre gronde sur sa têle. Ce kiosque est une gare de VElevated R.R, — du chemin de fer mélropolitain.

De chaque côté de la rue s'alignent de grands piliers de métal dressés à une quinzaine de mètres les uns des autres, mais rapprochés par les illusions de la perspective, de manière à former comme une double muraille, comme les parois d'un pont tubulaire que parcourent charrettes et tramioays.

Chacun de ces piliers porte sur la tête une poutre transversale qui le transforme en un T gigantesque dont les bras, perpendiculaires à l'axe de la rue,

soulicnnent des poutres qui vont d'un piliei" â l'autre ; des traverses forment enfin sur ces poutres uu plancher â jour sur lequel aotit disposes ( raila.

On a ainsi deux voies élevées : l'une qui suit loM cûlé droil de la rue et que parcourent les traias ' qui vont dans une direction, l'autre qui en suit le côté gauche et que parcourent les trains qui vont en sens inverse.

Des crois de Saint-André, des tirants compliqués'^ rattachent souvent les deux voies l'une à l'autre, ' pour en augmenter la . solidilé, et une voie moyenne est parfois étahtie sur eux, de sorte que trois trains peuvent en même temps remplir la rue du vacarme étourdissant de leurs chaasés-croisés diaboliques.

Cinq cent mille voyageur? circulent chaque jour sur ces voies funambulesques et laissent cent vingtcinq mille francs à leurs propriétaires, plus de quarante-cinq millions par an.

Deux chemina de fer, i'Elevated Melropolîtan. R. R. et VËtevated Manalhan R. R., décrivent ainsi deux immenses eirconférencesconcenlriquea, deux ovales irréguliers, â travers les maisons de New-York,

Et, la curiosité l'emportant sur ses préoccupations, le futur chemisl gravit l'étroit escalier de fer qui, do la chaussée, le conduit à la gare.

Ki AU l'AÏS DES DOLLAIIS

— Fioecetilsl Cinq sous! lui dit un employé qui, l'interpellant à travers un guichet, l'arrête pour lui donner un ticket qu'un nouveau fonclionnaire lui fait jeter dans une grande boîte vitrée.

Il peut monter en wagon, maintenant et, si bon lui semble, faire tout le tour de New- York. Personne n'a plus rien à lui demander.

Un roulement lointain s'approcbe et granditj^ la voie suspendue frémit et tremble; un coi rive à tonte vilesse. II semble qu'il va passer outre, et brusquement, il s'arrête avec un choc, comme si quelque chose venait de se casser dans sa mécanique. Sa locomotive fumivore a stoppé ; ses freins pneumatiques ont immobilisé toutes ses roues à la fois.

Très longs et très étroits, cinq ou sis wagons forment le train. Chacun d'eux a, de plain-pied avec le quai, une plale-formc dont la balustrade s'ouvre comme ces appareils de bois sur lesquels les enfanta font avancer leurs soldats. Sans un cri, sans un mot, sans perdre une seconde les voyageurs y sautent, la balustrade se referme. Pas un coup de sifflet, pas un avertissement, pas un appel ! Le train est reparti à toute vapeur.

— Tant pis ! se dit Camille, je prendrai l'autre. Cinq minutes s'écoulent, un nouveau convoi

arrive, s'arrête et repart, emportant notre voyi geur qui, cette fois, a su le saisir au vol.

Des sièges en rolm garnissent en long les deux cûlés du wagon tapissé de réclames, lambrissé de noms de fabricants dont les lettres formées de peries mobiles, tremblent et miroitent aux secousses de la marche.

Et, frôlant les murailles, ccornanl les bàlisseB^ le train vole, se tord comme un serpent mons- \ Irucux, se lance comme un ouragan dans les avenues rectiJignes, ae faufile, (éperdu, dans les rues tortueuses du vieux quartier et ne déraille jamais, grâce à reocastrement des rails dans une sorte d'ornière profonde faite de deux poutres parallÈles.

^ Sixlhslreet! — Sixième rue icrieun employé.

Le convoi s'arréle, repousse des voyageurs, en enlève d'autres et reprend sa course.

— Ninth Street I — Neuvième rue !

Le train court au niveau du second étage des maisons, il en touche les balcons, il empêche les fenêtres de se fermer et la vue des voyageur» •] plonge involontairement dans des dining-rooms lia l'on mange, dans des sleeping-vooms où dorment des malades, dans des cabinets de toilette ofi des gens se débarbouillent sans se préoccuper des regarda indiscrets.

— Sixtieth Street /Soixanlième rue !

La voie ferrée doit être nécessaire nienl horizontale; sa hauteur au-dessus du sol varie donc avec les accidents du terrain. El le convoi élevé,

86 Atl riïS DES DOLLARS

très élevé, vole maiulenaiil au-dessus des toits el des terrasses ; il passe, comme emporté par un coup de vent , sur des viaducs d'une hardiesse vertigineuse; il s'incline comme un schooner sous les rafales; il décrit, sans ralentir sa marche, des courbes telles que sa locomotive semble vouloir, pour le faire aller encore plus vite, souffler à l'arrière de son dernier wagon.

Les gares se succédeut et, enivré de vitesse el de grand air, de soleil et de lumière, Camille va, va toujours sans savoir où, joyeux comme un enfant sur des chevsus de bois.

— Au travail 1 se dit-il cependant après une heure de ce voyage atmosphérique.

Et il descend, il repart, il marche comme perdu dans l'immense échiquier de celle ville grondante, comme effrayé de tout ce qui l'entoure, de l'élevé qui, à intervalles réguliers tonne sur aa tète ; des Ij'amways qui, ne pouvant dévier de leur route de fer, heurtent el bousculent les chariots cahotés sur le pavé ; dea voitures légères qui, follenien t, se lancent dans la cobue des lourds véhicules ; du télégraphe qui emprisonne la ville dans ses mailles; des conducteurs de la lumière électrique qui tuent ■ceux qui les touchent ; des ascenseurs qui menacent sa tète ; des trappes qui s'ouvrent comme pour l'avaler... Et il se sent bien petit, bien fragile

AU PAYS DES DOLLAllS dans les iaquiétanles complications de cet effrayaat J mécanisme. Ne w-York n'est pas une cité, c'est une <| machine exLra-perfectioniiée, truquée comme 1 coulisses, les frises et le plancher d'un théâtre.

Qu'est cela? Sans raison apparenLc, un chien se sauve en hurlant, la queue entre les pattes, tandis que son maître pousse un cri de surpriae, bondit sur la chaussée, se cogne la tête conlre un poteau du télégraphe, veut éviter un car qui arrive au galop, se prend le talon dans une rainure de rail, tomba et, sorti k Timprovlate d'une remise voisine, un tramway lui casse la jambe. En voilà un pris dans les engrenages ! . Que lui est-il arrivé pour qu'il bondisse ainsi? Rien que de très simple dans la voltaïque patrie d'Edisou. Un (il électrique s'eufonce ici sous terre et va porter sa lumière dans un basemenl. Or, le tuyau qui le contient s'est brifé. Mis en contact direct avec la terre humide, le courant a. transformé une partie du trottoir en une plaque galvanique qui, comme les attouchements d'une femme torpille, fait sauter en l'air tous ceux qui la traversent.

Un peu moins occupés que les autres, quelques passants s'arrêtent un instant pour regarder le blessé qui se débat et hurle de douleur. Un poUceman le prend par les aisselles, le traîne contre une maison, l'y laisse aller doucement et se dirige vers

une petite boîte rouge fixée au pied d'un réverbère. Toujours la mécanique, mais admirable en ce cas ! Il ouvre cette boîte, il presse un bouton qu'elle contient et, insensible aux gémissements de l'infortuné dont les soins n'entrent pas dans ses attributions, il regarde le bout de la rue.

Deux minutes ne se sont pas écoulées que, au loin, résonnent les coups re'guliers d'un timbre sonore comme un gong chinois. Les passants se garent, les charrettes se rangent sur les côtés de la chaussée, le chemin est libre, et une voiture d'ambulance arrive au grand galop ; c'est le fourgon du police-patroL II porte un médecin, un lit, de la charpie, des instruments, des médicaments, des appareils à fractures.

Un premier pansement est appliqué et, commodément couché, le blessé est ramené chez lui ou conduit à l'hôpital.

Touché par l'agent, le timbre électrique a averti le poste médical le plus rapproché qu'un accident venait de se produire près du réverbère 868.

Comme toujours, la voiture de secours était attelée, prêle à partir. Le chirurgien de garde a sauté sur son siège et il est arrivé si vite qu'il aurait fallu une hémorragie foudroyante pour qu'il n'eut pas le temps de l'arrêter.

Mais la journée s'achève, il est sept heures du

AD r.\ÏS DES DOLr.AnS 8!l

soir, Camille n'a rleaMtetsanesLomac cric famiae.

Le dinin-groom l'épouvante; il faut finir par manger cependant.

Une large vilre derrière laquelle des cuisiniers en bonnet blanc confectionnent des gaurres que les gamins des rues convoitent en troupes envieuses, brille par là, illuminée à outrance... C'est.a la devanture d'une dairy-kitchen, d'une laiterie- I cuisine, d'une sorte de bouillon DuvaJ.

Il entre. C'est d'abord, inondé d'une lumière aveuglante, ungrand magasin que de larges hélices suspendues au plafond remplissent du battement silencieux de leurs ailes de toile. Tenus par d'élégantes jeunes filles, six comptoirs se rangent autour de cette salle et des misses, folâtres comme des pensionnaires en liberté, y croquent h qui mieux mieux les produite les plu^t fades et les plus lourds de la pâtisserie américaine ; elles s'y bourrent avec entrain de gûteaux de maïs, de pies variées, d'hol-rolls, d' ice-n'eams tricolores ; elles se battent pour la croûte d'une sorte de tarte dont elles ont mangé la confiture. Ce sont des misses qui prennent du bon temps, — du goad lime, — la grande préoccupation, l'unique business des filles d'.\mériquc. Ici l'homme travaille et produit; il poursuit le dollar, son objectif unique; la femme s'amuse et dépense,.. Chacun prend son plaisir où il le trouve.

Une barrière sépare cette boutique de la salle à manger pleine, comme celle du LondorCs^ de petites tables, de blancs assis et de Nègres debout. Au fond, se dresse un grand buffet de fonte orné de moulures compliquées et garni de nombreux tiroirs; à côté de cet édifice, de petites mécaniques mues par l'électricité épluchent des légumes, battent des œufs, aiguisent des couteaux...

Une place est libre en face d'un gentleman qui, renversé sur le dossier de sa chaise, peigne tranquillement ses longs favoris blonds. Camille la prend, et pendant qu'il consulte la carte, un orchestre allemand, caché derrière un massif d'arbustes, fait alterner les joyeuses notes à' Orphée aux enfers avec les mélodies incompréhensilDles d'un opéra encore plus allemand que luimême.

— Méfions-nous, se dit Camille. Tout se paie à part ici.

Et il demande un modeste potage.

Son Nègre va ouvrir l'un des tiroirs du buffet de fonte et, pendant que d'autres Nègres puisent d'autres potages dans les tiroirs voisins, il y plonge une louche et il puise comme eux pour emplir son assiette. Est-ce bien ce qu'on lui a demandé? Et à plusieurs reprises, il trempe dans son potage un doigt qu'il porte à sa bouche. Oui, il ne s'est pas trompé de compartiment... Produit amer d'une

AD PAYS DES DOLLARS civilisation faussement avancée, ce meuble est le bahut aux soupes.

— Et, maintenant, contentona-nous d'œufs k la coijue.

On eu apporte deux, on les casse et on en vide le contenu dans un verre à vin de Bordeaux... C'est horrible, mais on mange cela sur un air de la Belle-Hélène. C'est peut-être une compensation.

Le commensal de Camille a fini de se peigner la barbe, de se nettoyer les dents, de se rincer la bouche, de se laver les doigts, de se curer les ongles et il s'en va sans rien dire. Enlin! Il n'était pas au restaurant, cet homme, il était dans un cabinet de toilette.

Un simple morceau de fromage, un cheese quelconque, accompagné par la valse de Madame Angol ; un verre d'eau glacée, encore le seul qu'il ait pu obtenir, mais bu sur une ritournelle de la Grande Duchesse et Camille demande l'addition. - Vous faites erreur, waiter, dit-il en souriant. Vous me donnez le bill d'un autre.

— Non, str, il est bien à vous.

— Le mien I Deux dollars ?

— Deux dollars f Je me suis trompé, en effet 'ai oublié le cheese. Cela fait deux dollars et demi.

Et, plus scrupuleux encore que les commis de magasin, le Nègre refuse de toucher au greenbach a lui tend son dîneur consterné. Il lui présente

une boule de nickel qui s'ouvre comme une tabatière et il le prie de Vy mettre lui-même, avec son bill.

Deux tringles parallèles forment, contre le mur, comme un petit chemin de fer incliné et il y dépose cette sphère qui roule et qui va tomber sur le comptoir du caissier. Elle- revient bientôt sur ses tringles maintenant inclinées en sens inverse et, sans rouvrir, le garçon la remet à son client qui y retrouve le reste de son billet et sa note dûment acquittée.

Camille la prend et se sauve comme un larron. .• On a peut-être encore oublié quelque chose.

Et l'âme noyée de tristesse, le cœur serré par la plus sombre des solitudes, la solitude dans la foule, il erre sur le trottoir aux larges dalles de la quatorzième rue, l'une des plus fréquentées, le boulevard des Italiens de New- York.

Pas de réverbères ici, mais, de loin en loin, suspendue au milieu de la rue ou accrochée à une potence, une machine de cuivre coiffée d'un chapeau de quinquet et pareille à quelque grossier appareil de physique. Elle verse sur les passants les feux blafards de la lumière Jablockoff et les moucherons qui tourbillonnent autour d'elle projettent sur le sol comme des ombres de chauvessouris. D'un teint verdâtre, d'une pâleur spectrale sous les éclats de cet éclairage macabre, des

promeneurs errent, taciturnes, sur le trottoir où se ileaaînenl des sUlioueltes si noires que, involonlairement, on lève le pied pour les franchir comme des obstacles.

Large et solitaire, une lune électrique a été hissée au sommet d'un grand mi\t, au milieu du square voisin, et elle blanchit ses allées désertes, ■ elle fait sur ses massifs comme de bizarres effets de neige.

Sur les vastes glaces des devantures étincellent des lettres d'or ; les avant-corps des maisons se détachent, lumineux, des façades qui, en retrait, demeurent dans une nuit profonde; une flamme qui y brûle comme dans une veilleuse fait scintiller de toutes les couleurs du prisme les pierreries d'un mortier de pharmacien ; quelques becs de gaz oubliés à la porte des boutiques, pâlissent comme des cierges d'enterrement ; vivement éclairés par places, les lîls télégraphiques tracent des hachures blanches sur le ciel noir ; sur la chaus- I sée, — tout jaunes, avec leurs grosses inscriptions dorées : Broadway, Central Parlt, Ballery, — des tramways charrient des hommes somnolents qui, la tête ballottante, regagnent leur demeure, abâtis par les affaires, abrutis par une longue journée de comptoir ou de bureau; au bout de la rue enfin, dans la nuit épaisse que les cars piquent de leurs l'eux rouges et bleus, plane une

AC PAYS DES DOLLARS le VElevated B. H., illunoinée à giorno, e une lanlerae vénitienne.

Des bazars, des galeries de photographes, des magasins de modistes, des salons de coiffure b dent celle rue, mais la plupart ont fermé li porte et, à travers leur vitre, clignote comme I§g lajupe du sanctuaire, le petit bec de gaz qui i brûlera jusqu'au matin. Pas de volets de bois, eii effet ; pas de fermeture métallique. Une aîmp] glace et, au fond de la boutique, cette lumière vigilante sont plus sûres que tout cela. Elles litent la surveillance des patrolmen noctambules et, moyennant quelques doiiûî'S glissés, de l à autre, dans la main de ces protecteurs intégre de la propriété, le boutiquier peut aller dormir sur^ ses deux oreilles.

La nuit s'obscurcît, les promeneurs s'éclaîrcis- Benl. Voici pourtant un magasin encore ouvert.

Debout derrière son immense vitrage qui descend jusqu'au sol, une jeune femme en toilette de bal déroule sur sa jupe de satin les flots d'or d'une chevelure prodigieuse. Elle la soulève â pleines uiains, comme fatiguée de son poids, et elle la montre aux passants qui s'arrêtent pour la voir. Puis elle se retourne, elle l'étalé sur son dos comme un manteau royal, elle fait quelques pas en la traînant derrière eUe, la lèle renversée,

AO PAYS DES DOLLARS et, le visage lîgé comme celui d'un baste de cire, elle recommence perpéluellemeni le même manège.

Une seconde femme se mire dans une glace et semble faire d'inutiles efforts pour rassembler sur sa tête les ondes de ses ciieveux non moins dorés et non moins opulents. Elle y arrive à demi ; elle les maintient de la main gauche et, au moment où elle va y planter les dents de son peigne d'écaillé, ils lui échappent et ils roulent en cascades fauves sur ses épaules nues et sur ses reins cambrés.

Une troisième, enfin, qui, comme des boas cons- I trictors pareils h ceux d'une dompteuse, enroule h ses bras d'énormes et lourdes tresses blondes, les tiraille pour montrer qu'elles tiennent bien à son crâne. Et elle en fait passer le bout sous les yeux de quelques dames qui, sérieusement assises contre le mur, regardent, tranquilles et attentives comme des élèves en classe.

Ce singulier endroit est le cabinet de consultation des trois sœurs Sulherland. Elles y apprennent ft leurs clientes par la vertu de quelle pommade magique (pour laquelle elles ont un brevet) elles ont pu donner à leur chignon cette ardente couleur de maïs, par la grâce de quelle eau (dont elles possèdent le secret) elles ont enrichi leur tête de ces trésors qu'envieraient les comètes les plus dievelues.

Etrange ressemblance ! Gomme cette jeune femme arrêtée dans la clarté d'un réverbère a la tournure de sa sœur! Gomme elle en a les traits ! Et, malgré lui, il la regarde en souriant... La dame fait un signe ; un patrolman qui répond à son appel s'approche de Gamille et, brutalement, il lui enjoint de circuler...

L'imprudent ! Il a failli se compromettre I II ne sait pas encore qu'un homme ne peut regarder une passante sans courir le risque d'une amende . comme coupable d'attentat à son honneur !

Et, marchant à petits pas, Gamille tourne entre ses doigts distraits un papier grossier qu'il a payé très cher et il tâche d'y rouler en cigarette une sorte de gros tabac mielleux. Il l'allume à la lampe fumeuse d'un marchand de bananes.

— Fwe cents I lui dit ce commerçant.

— Pourquoi? Je ne vous ai rien pris.

— Pardon, sir. Vous avez pris de mon feu.

— A l'œuvre, cette fois I se dit Gamille le lendemain.

Et, pour commencer, il va acheter un timbreposte dans la première pharmacie qu'il rencontre.

— Une bien belle officine ! dit.il à son futur confrère. Le loyer d'un pareil magasin doit être assez élevé, ajoute-t-il négligemment.

— Oh ! pas plus de deux mille dollars par an.

AU TAÏS DES DOLLARS (Il

Une doDche glacée lui tombant sur la léte ne

l'eût pas autant saisi que ce ehiffre fantastique. Il

sort.

— Non, ae dil-il enQn, j'ai mal compris. Il a dit i hundred, — cent, — et j'ai entendu thousand, — mille... Cela ne se ressemble guère, c'est vrai, mais j ces Ame'ricains prononcent si mal 1

Et, souriant de son erreur, il s'en va tout rassuré. C'est cela, deus cents dollars, mille francs... Juste ce qu'il avait prévu I Voici d'ailleurs un autre mortier d'or; il n'a, pour obtenir de nouveaux renseignements, qu'à y acheter du tabac, une bougie, n'importe quoi.

— Voua habitez un bien bon quartier, dil-il au marchand.

— Yes, sir.

— Et vous devez travailler beaucoup.

— Yes.

— Mais le pri.ï de ce magasin doit être excessif. L'apothicaire ue répond plus. Jamais acheteur

si bavard ni si indiscret n'est entré dans sa boulique...

Un local à louer? Camille va, d'une îai^on certaine, savoir enûn à quoi s'en tenir.

Cinq minutes après il sort, pile, défait, le découragement sur la face. Trois mille dollars! Et il a bien entendu cette fois I

L'échafaudage de ses espérances s'est écroulé

au souffle impétueux de cet épouvantable chiffre... Son pot au lait s'est brisé en mille éclats.

Et, tout le jour, il erre, abattu, désespéré. Pourquoi est-il ici ? Il ne le sait plus.

La nuit porte conseil etlelendemain il se réveille, maître de lui-même et d'une résolution consolante. Tant pis ! IL ne louera rien pour commencer, il entrera comme élève dans Tune des premières pharmacies de New- York, il y apprendra à fond* Tart de transmuter en or la vaseline et Taxonge, il y fera des économies et il songera plus tard à s'établir pour son compte, à se mettre dans ses bocaux. Gomment n'avait-il pas plus tôt songé à tout cela î

Et il se lève, rassuré sur son avenir, presque joyeux. Un omnibus passe. Il le prend, sans trop savoir pourquoi, pour chercher n'importe où l'officine hospitalière qui lui ouvrira ses portes.

Aucun employé sur la plate-forme de cette voiture, et il s'y installe, tandis que ses compagnons de voyage le considèrent avec une sorte de curiosité farouche, Un nouveau personnage arrive, traverse la voiture et va au fond to drop quelque chose dans une sorte de tronc vitré.

Un bien joli verbe ce to drop^ — laisser tomber une goutte ! Qu'est, en effet, une minuscule rondelle de nickel sinon une goutte infînitési-

AU PAïS DES DOLLARS maie dans l'océan dea gros dollars américainsf -J

Tiens 1 C'est ainsi qu'on paie sa placeî il l'igno»; rait et c'est pourquoi on le rpgarUait de si mauvaiflil œil. Ce tronc est une boite à double fond danftia laquelle les pièces demeurent visibles jusqu'à ce 1 que le cocher les ait contrûlées d'un regard et, eti-â pressant un bouton, faittomberdaus sa caisse. Une 1 glace dispose'e sous le petit toit qui le couvre, loi- 1 permet, en même temps, d'observer, sans se retour- I ner, ceux qui montent chez lui ou cens qui en descendent et seul, il suffit ainsi à l'administration et à la conduite de son équipage. Camille n'a que dea dollars.

— Je n'ai pas de monnaie, dit-il à son voisin.

— Qu'est-ce que cela lue fait î grogne eelui-c

— Vous n'en n'auriez pas ?

— Non, répond le voyageur qui met la maîtt^ sur sa poche, comme si on voulait attenter à sft^ bourse.

— / beg ijour pardon, dit le jeune homme ii un 4 autre, comment faut-il faire pour avoir des cents f

— Demandez-le au conducteur.

Celui-ci prend sa pièce et lui remet une e

loppe cachetée sur laquelle est imprimé le ] nombre 100.

Elle contient, en ellet, cent cenis. Si les cor pagniessont volées par leurs employés, ce n'eat'J pas faute de pre'cautions.

Mais la voiture s'arrête ; elle est à sa tête de ligne et pas la moindre pharmacie! Allons ailleurs.

Passe un autre car qui roule dans une autre direction, et Camille le prend.

Celui-ci s'en va sans chevaux, sans vapeur, sans électricité, sans moteur visible. Entre ses rails règne une rainure dans laquelle court, invisible, un câble sans fin, mû par une machine installée bien loin de là. Une barre de fer qui sort du ventre de la voiture s'enfonce dans cette fente et se termine par une sorte de main que le conducteur peut ouvrir ou fermer. Le câble passe entre les mors de cette pince. Est-elle ouverte? L'omnibus demeure immobile. Se ferme-t-elle? Elle saisit la corde et, entraîné par elle, le car se met en marche.

Pas de tronc ici, maïs un homme qui, comme un moine mendiant, porte au cou une sorte de tirelire fermée au cadenas. Et Camille y drops five cents.

— No goodl Pas bon, dit l'employé qui, à travers une petite ouverture, ménagée ad hoc dans les parois de son escarcelle, regarde la pièce d'un œil.

Elle est canadienne, en effet, elle porte l'effigie de Victoria qxieen au lieu du profil d'un Peau- Rongo,

— Rendez-la-moi, alors.

— Impossible ! Mon box est fermé et le directeur en a la clef.

— Tant pis ! Vous n'en aurez pas d'autre.

Muet et impassible, l'employé ne bouge pas. Les

voyageurs murmurent.

— Patrolmanl finit par dire le plus bavard d'entre eux, quelque Yankee d'origine française.

La police? Et Camille qui rougit à ce mot met une pièce américaine. Le double fond bascule ; les deux five cents disparaissent.

Mais voici ce qu'il cherche ! Et, prestement, il met pied à terre.

Les tramways. — Les news-boys, — Les boys des rues. — Au Delmonico's. — Le vieux New-York. — Chez les Chinois. — Combat de moineaux. — Théâtre chinois.

— Que désire ce gentleman ? Des allumettes, un emplâtre, du papier à lettres, un apozème, des ci2:arcs ?

— Je désire seulement vous parler.

— Quelque indisposition pour laquelle mon art... Entrez donc! Voici mon cabinet de consultation.

— Monsieur, c'est un confrère, un futur confrère...

— Vous êtes pharmacien ? dit le chemist sur la défensive.

— Pas encore, mais j'aspire à l'honneur de le devenir et si un élève français, bachelier, pouvait vous être utile, je serais heureux...

— Et c'est pour me dire cela que vous vous êtes

laissé introduire dans mon sanctuaire I Oui, sir, un sanctuaire! Le tombeau des secrets! s'écrie l'apothicaire en se dirigeant vers la porte. Allez, sh', quand j'aurai besoin d'un employé, je vous le ferai dire.

— En ce cas, je vais vous laisser ma carte et si...

— Inutile, jeune homme, inutile !

Et Camille désappointé se retrouve sur le trottoir les bras ballants, les jambes molles.

Un homme passe, couvert d'un long et large manteau de toile cirée sur le dos duquel est écrit : « On demande cinq cents ouvriers tailleurs pour la maison Trubner, Nutt and G**, de Philadelphie. >

— Que ne suis-je tailleur I J'aurais une place, cinq cents places toutes trouvées ! Je ne suis pas plus pharmacien que tailleur, il est vrai, mais chacun peut manier le pilon de porcelaine et vendre un dollar quatre sous de rhubarbe, tandis qu'il faut des études préalables pour doubler une veste ou pour couper une culotte.

Plus loin, un autre homme-réclame promène une bannière chargée de cette inscription : « On demande mille ouvriers charpentiers pour les chemins de fer de l'Alaska. Ils auront dix dollars par jour. »

— Dix-huit mille francs par an ! Si j'y allais? Oui, mais je ne suis pas plus charpentier que tailleur.

Pauvre garçon ! A quoi te servirait, du reste, la richesse illusoire de ce salaire ? L'ouvrier américain gagne dix fois plus que le nôtre ? Qu'importe s'il doit dépenser dix fois plus ? En Amérique comme en France, celui qui s'enrichit n'est pas le naïf qui travaille ; accapareur, agioteur, spéculateur, patron, entrepreneur, business maUy enfin, c'est celui qui fait travailler les autres.

— Allons voir ailleurs, se dit-il ; peut-être y demande-t-on aussi des ouvriers, des apprentis pharmaciens.

Et il monte en traniivay.

Si presque toutes les rues de New-York sont parcourues par des omnibus à un cheval, — des horse-cars, — qui courent sur des rails, toutes les avenues le sont par des trmnways qui ne sont que des cars de plus grande dimension et qui vont d'un bout à l'autre de la ville.

Moins hauts mais plus longs que les nôtres, les tramioays américains n'ont pas d'impériale et portent moins de voyageurs ; mais, en revanche, ils pullulent. Il en passe à toute minute et il n'est pas rare, dansBVay, d'en voir quinze ou vingt aligner à la file leur étroite caisse jaune et, comme les wagons d'un train, s'en aller beaupré sur poupe... Ni bureaux, ni arrêts prévus, ni numéros d'ordre, ni nombre de place limité ! On y monte

AU PAYS DUS DOLLARS I et on en descend quand on veut, comme on veut a t ' comme on peut.

C'est jusleraenL l'heure où, pour le breahfa&t, ouvriers, employés et commis quîLlent les ateliers, les bureuux et les magasina ; une seule place est libre dans celui qui passe et Camille la prend. Un gros marchand qui entre à son tour croit voir un peu d'espace eufreluî etson voisin et, lourdement, il s'y laisse tomber, il s'y enfonce comme

— Vous auriez pu altendre une autre voiture, nurmure Camille à moitié écrasé.

Le marchand le regard par-dessus sa large ' épaule, ne répond rien, tire un agenda de sapoche et se met à faire des comptes.

— Nov,-Yùrk Ilireld, Ivinign son, Tiligriml chante, d'une voix glapissante el traînante, un

[ enfant qui, prenant le Irani au vol, saute sur sa [ plate-forme et, la main pleine de journaux froisiés, se glisse entre les jamhcs des voyageurs. Pieds nus, sans chapeaux, sommairement vêtu l- O'une chemise en loques et d'un pantalon en lam- I heaux, cet enfant boueux et malpropre est un décès moineaux francs qui, avec et sans calembour, volent par centaines dans les rues de New-York. I Une autre Iram croiseceluiquile porte ; il bondit, s'y I accroche comme un oiseau qui change de branche [ cl, dans le grondement des roues, on entend sa

voix qui s'éloigne : New-York Herald^ Télégramme !

— Evening sun, Tiligrim! crie, à gorge déployée, un nouveau news-boy y — un gamin à nouvelles, — qui tombe dans le tramway comme s'il avait passé par une portière et qui, les cheveux en broussailie, se faufile à travers son chargement de plus en plus compact.

— Rustre ! ne peut s'empêcher de dire Camille à son voisin d'en face, un gentleman qui, adossé aux vitres, chique comme un matelot et vient de cracher bruyamment devant lui, au risque de manquer la portière près de laquelle il est assis lui-même.

Pourquoi rustre ? Il a payé sa place, cet homme ! Il est chez lui et il crache comme chez lui.

Bon I En voilà un autre qui, très bien mis, se mouche dans ses doigts ! Eh bien, n'est-il pas seul? Ses voisins comptent-ils? Et s'il lui plaît de se moucher comme il se moucherait en famille, qui peut y redire?

Des voyageurs montent encore. Mais c'est complet, archi- complet!... Complet? Un tram américain ne Test jamais. Et, cramponnés à une courroie, à des poignées de cuir fixées à son plafond, les nouveaux venus se pressent bientôt sur deux rangs serrés, debout entre ceux qui sont assis et dont, sans pitié, ils foulent les pieds et les genoux. Tout mouvement devient impossible dans

AO l'AYS DKR DOI.L\ns celte caque de harengs, dans celte énorme boile de sardines humaines.

— lainign son, Tiligrim! crie mie voix qui semble sortir des banquettes.

Encore un neios-boyl Mais comment ces rata d'égout font-ils pour se fauiiler à travers ce faisoeau serré de tibias et de fémurs ?

Des femmes, maintenant? Et, par galanterie, on trouve le moyen de se tasser encore, de s'amoindrir, de s'aplatir pour elles. Mais, tout b. coup, Camille rougit, pâlit, regarde à droite, à gauche, ne sait plus où mettre ses mains, ne sait plus comment tenir sa tète... Fatiguée d'être debout devant lui, une demoiselle de magasin vient, tranquillement, comme si elle faisait la chose la plus naturelle du monde, de s'asseoir sur ses genoux qui tremblent... Et il a sur la figure un gros ' chignon de cheveux d'or, il a devant la bouche I nuque d'oii s'eshale, troublante, une odeur capiteuse de kiss-my-quick 1 Non, la place n'est plus tenablc I 1! suffoque, il veut s'en aller et, pendant un quart d'heure, nageant entre des jupes, s'appuyant sur des épaules, heurtant du sien des fronts sur lesquels le projettent des cahots, écartant les hommes debout qui, sans lâcher leur courroie, se courbent en poiuls d'inl terrogalion pour le laisser passer, il atteint la [ partiëre... Il n'est pas sauvé pour cela. La plate-

forme est encombrée et les voyageurs s'y serrent en masse, s'accrochent en grappes à ses balustrades de fer, s'entassent en paquets sur ses marchepieds. Comment passer à travers ce buisson vivant? Il le faut, néanmoins.

Et, jouant de la tète et des coudes, enfonçant des abdomens, écrasant des orteils, il tombe enBn sur UQ trottoir... Et, soufflant pour reprendre haleine, il s'en va au hasard, le long des bornes et des pelouses d'une large avenue.

Encore une pharmacie 1 Y sera-t-il plus heureux que dans les autres ?

— Être admis dans mon laboratoire, le premier dans New-York et, par conséquent, le premier dans le monde, lui dit le pharmacien, est un désir dont l'ambition vous honore, jeune homme, et ne m'étonne pas. Mais. . . avez-vous des références î JI'êtes-YOus introduit?

— Je n'y ai pas songé, re'pond Camille qui voit briller une lueur d'espoir. J'espère toutefois... Je suis laborieux, monsieur, je suis honnête et... je suis bachelier !

— Bachelier? What is il?... l don'i know.

Avez-vous, au moins, quelques milliers de dollars à mettre dans mes affaires?

— Il m'en reste cinq ou six cents et si cela pouvait...

Alî PAYS DES DOLLARS — Voua moquez-vous de moi, si?'? Allons, je n'ai pas de lemps à dépenser ainsi; j'ai encore deux mille huit cent quatre-vingt-treize pilules et quatre cent soixante et quatorze potions à préparer.

Et Camille sort, la tête basse, les yeux sur le pavé, comme s'il y cherchait ses illusions perdues.

— HooSs black, sir/ Shine, sir l — Bottes noires, monsieur ! Faire luire ! lui crie un gamin, croyant qu'il regarde la poudre de ses souliers. Ten cents oiily I — Dix aous seulement 1

Encore un boy du ruisseau, encore une fleur de trottoir, ce décrotteur à prix réduits!

— Laissez donc ce gentleman tranquille, my dear felloiv, — mon cher camarade — lui dit un autre, et venez plutôt m'aider. Je voua paierai un

' verre de wisky.

Celui-ci exerce la profession de balayeur inter-

I mitteul. Armé de l'instrument indispensable à sou

I métier, il s'en va, oQ'rant ses services aux boutiquiers dont, pour la misère de cinq cents, il

I nettoie le devant de la porte.

Le balayeur public n'existe pas à New-York ;

I Ift municipalité a de bien autres soucis que la propreté des rues et celte incurie permet de vivre à une légion d'enfants plus ou moins abandonnés de leur famille.

AU PAÏS DES nOLLAltS il ea redresser uu, i en iaslruire un Bccond paur l'envoyer daas quelque ferme du Far-Vest, mais la plupart s'enfuient après une courte captivité et, à tira-d'ailes, ils regagnent la me dont la boue et les ordures ont pour eux d'irrésistibles attraits.

— Quelle agréable rencontre 1 s'écrie tout à I ooup un jeune homme qui tend les mains à (làmille encore défait par l'insuccès de ses démarches.

— Monsieur Robert ! répond joyeusement celuici, fatigué de ne parler qu'à des étrangers.

— Mais oui, c'est moi ! dit son compagnon de i traversée. Et où donc allez-vous, avec celte flgurè | d porter le diable en terre?

— Hélas 1 chercher une pince, chercher la for- \ tune.

— Rien encore ! Eh bien, moi, j'ai une position magntJIque ! De Buruis, vous savez, cet excellent 1 de Bornis, m'a fait entrer dans une maison i commerce où je gagne vingt dollars par mois.

C'est splendide, n'est-ce pasï

— En effet, répond Camille- C'est maigre, penset-il, très maigre pour un pays oii l'on s'enrichit en dormant.

— C'est égal, vous devez être trop timide, reprend l'heureux garçon. Ahl plus qu'ailleurs, il faut de l'aplomb, ici, toujours de l'aplomb!

Voulez-vous que je vous aide? Je dîne ce soir chez Delmonico avec mon ami qui part pour Washington. Venez, il a le bras long et il vous trouvera quelque chose. A bientôt !

Et le commis s'éloigne en fredonnant, tandis que, lentement, Camille regagne son hôtel. Il n*ose plus franchir le seuil d'une pharmacie, à présent il ne se sent pas le courage de chercher encore et, plongé dans de sombres réflexions, le cœur plein d'amertume, il passe l'après-midi au readingroom.

Paresseusement, il y feuillette le directory^ — l'indicateur, — de New-York, comme s'il devait trouver un sauveur dans la liste de ses apothicaires; d'un œil distrait, il parcourt les journaux, les réclames, les annonces de toute sorte, les adresses de gentlemen colorés qui sollicitent des sièges de cocher, les noms romanesques de Négresses qui demandent des places de domestiques cl qui éprouvent le besoin d'affirmer leur honnêteté, les demandes d'emploi qui, en caractères elzéviriens et serrés, noircissent deux ou trois colonnes. Il lui semble toujours qu'il va découvrir cette bienheureuse phrase : c On demande un élève en pharmacie. > Rien ! Aucune étoile ne brille sur l'horizon bien noir de ses espérances déçues...

Si ce Robert avait dit vrai! Si ce de Bornispou-

AU PAYS DES DOLLARS vait lui tendre une maîn aeeourable I Et, à l'heure | dite, il se dirige vers le restaurant ù la modo. L'escalier est encombrû de fleura. Sur une porte enguirlandée de roses, écussonnée de violettes et tim- 1 brée d'un chiffre en anémones, une grosse dame,.I rayonnante de bijoux et flanquée de ses jeune&fl filles qu'elle a déshabillées comme des chanteuse») de café-concert, distribue des shake kands à des J gens qui arrivent... C'est un gros marchand de 1 cuir qui, selon l'usage, donne une fête au cabaret. ' Son salon ne serait pas assez grand pour contenir J la centième partie des danseurs que son ostentation a conviés et qu'il connaît à peine.

Et pour atteindre ie cabinet que lui a désigné * un Nègre, Camille a toutes les peines dn monde h traverser le crush, — l'écrasement ■ — des invités. 11 y arrive cependant.

— Vous voilà! s'écrie, en le voyant entrer, le futur ambassadeur. Vous avez bien fait de venir. ' Nous allons, entre Français, faire un petit dîner à ] la française et...

Réchauffé par la cordialité de cet accueil, Camille écoute comme une délicieuse musique cette 1 chère langue du paya, — baume caressant pour J ses oreilles froissées, écorchées par l'idiome saxon,, i el il oublie un instant ses mécomptes et ses déboires...

— C'est égal, dît Robert à de liornis, lu m'as J

rendu un fier service ! Dans un an, chef de rayon; dans deux ans, mari de miss JefT; dans trois ans, maître de la boutique et dans cinq ans...

— Pas si vite ! Enchanté de l'avoir fait plaisir, mais j'aurais préféré pour toi cette place d'interprète chez les Goldsmith, les banquiers du B'way de Brooklyn. Seulement, il fallait bien parler Tanglais et ne pas dire comme toi, hrai-had pour demander du pain.

— Ah çàî dit Robert à la fin du dîner, le commerce ne me fait pas oublier les curiosités du pays. Elles sont rares, mais j'en ai trouvé une de haut goùl. Voulez-vous la voir?

— Tu vas nous conduire dans quelque dangereux taudis, répond de Bornis avec méfiance.

— Ne craignez rien, fait Robert en montrant dans sa poche la crosse d'un revolver, je vdl américanise.

Et ils descendent une avenue, dans la direction

de la basse ville, du quartier douteux qui occupe le sommet du triangle de Manathan.

C'est le vieux New-York avec ses voies étroites, si irrcgulièrcs qu'elles n'ont pu être numérotées et qu'elles portent des noms, comme en Europe ; avec ses hautes maisons, farouches dans le silence (le la nuit ; avec l'ombre menaçante de ses recoins dans lesquels ne pénètre pas la lumière du gaz. C'est ValVs streel avec les restes de ces remparts

AU PAÏS DES DOLLARS qu'élevèrent les knickerboc/cers hoUaudais, lesj premiers colons du pays; cesonldes ruesaombpeal et louches où naguère se tenaient encore les mar- ] chés d'esclaves ; ce sont des ruelles sales, m pavées, jonchées d'une boue infecte... Et des t d'ordures servent, en mfiuie temps, de sépulture efcj de table d'hôte à des chiens et j!t des chats tré-fl passés, h des chats et des chiens vivants qui miau- 1 lent et qui hurlent h pleine gorge.

— Nous y voilà! dit Robert.

El il s'arrête devant une demeure de mauvaise 1

mine. Elle porte, pour enseigne, le mot de lodging j hoiise, — maison de logemenl, — tandis que, audessus de sa pnrte, se balance aux souffles nauséa- | bonds de la nuit, la sphère lumineuse d'une grande I lanterne en papier noir et rouge.

— Amona t crie-t-ii en frappant du poing lal porte qui s'ouvre à cette injonction.

Une odeur fade, des émanations compliquées de fromage, d'encens, de Labac, de balayures et 1 d'opium, font reculer Camille et de Bornis. Des] Chinois? Oui, les hommes de l'Empire du Milieu j pullulent à New-York où ils sont blanchisseurs, j Partout, sur des enseignes rouges se lisent i lettres blanches Chinese laundnj, — blanchisserie I chinoise, — et Young-Lee, Samivoo, Too Tsing 1 ou tout autre nom de Céleste... Et c'est ici l'une j de leurs demeures.

— Entrez donc, dit Robert. Auriez-vous peuFfl C'est la troisième fois que je vieas dans cet établi) somenl.

Et, par des marches glissantes, ils descendent dans une sorte de cave pleine de tables basses, de tabourets de bois et de nattes. Encore un escalier, encore un étage plus bas et les voilà dans ua QOiit| veau souterrain; çàeL là se déroulent en tableaux^ des prières ou des maximes bouddliistes imprimées verticalement sur des bandes de papier rouge saupoudré de mica. De petits bfLtons brûlent lentement devant l'image grimaçante d'un vilais | dieu ventru. Les murs sont garnis de larges éta^ gères et, sur leurs plaocbes avec une sparterïç pour matelas, avec un cube de bois pour oreillel dorment des gens dont le torse nu a, sôûs laclor d'une lampe fumeuse, d'étranges reflets de c rouge.

Plus loin s'ouvre, comme une galerie de minu une salle voûtée, humide, pleine de parfums f lalés. Au fond de cette salle s'élève une sorte d théâtre ; autour d'une table se pressent des être qui ressemblent à des femmes avec leur camisole blanche, avec leurs pantalons blancs ausîi larg« que des jupes... Et ils ont la peau jaune, les poiri mettes saillantes, les yeux ternes et retroussa vers les tempes.

Les visiteurs s'approchent de ce groupe et,

iU PAÏS DES nOLLABS

' travers les têtes rasées, ils déconvrent sur la table j

deux petites cages sur lesquelles appuient leurs 1

mains maigres des hommes qui se regardent et ]

qui se défient...

Les cages s'ouvrent et, de chacune d'elles, la.

tête hérissée, les pattes tendues, le bec en avant,"

s'élance un moineau, furieux comme un coq qui

trouve un rival au poulailler. Les deux oiseaux se

mesurent du regard, battent des ailes, saultilent

I autour de la table puis fondent l'un sur l'autre. .

I Ils ne forment bientôt plus qu'une espèce de pa- ■

[ quet qui roule et qui rebondit comme une balle

[vivante.

Des plumes volent, arrachées ; du sang tache le f champ de bataille. Leur figure plate élargie encore par la contraction nerveuse de leurs joues I ' blÈmea et glabres, les Chinois suivent la lutte avec J e fiévreuse attention. Les moineaux se séparentl \ enfin.

'un des deux recule, le crâne rouge, déplume', f une aile pendante ; l'autre demeure sur le carrea la gorge ouverte par le bec de son adversaire. Des dollars tombent autour d'eux. Les assis- 1 < lants qui ont parié pour le vainqueur se les par- 1 tagent en rîaut et leur rire semble sinistre danal I leurs maigres faces d'acajou.

Comment les hommes jaunes ont-ils mis une fcrocile' si humaine au cœur de ces volatiles ? Gom-

ment leur habileté à torturer, à estropierla nature, a-t-elle fait de ces pacifiques rossignols des toits les champions forcenés qui viennent de se tuer ainsi?

D'autres moineaux succèdent aux premiers ; les paris continuent et ce n'est qu'au bout d'une heure que le combat finit faute de combattants.

Le rideau du théâtre s'ouvre alors comme celui d'une alcôve, et des acteurs aux costume extraordinaires font leur entrée, avec des cris et des cabrioles. Une représentation dramatique va clore la soirée.

— On joue les aventures d'un Tigre de la garde et de mademoiselle F leur -de- Pêcher^ dit Robert.

— Comment le sais-tu ?

— Par mon ami, un Cliinois qui a guerroyé au Tonkin et qui parle français comme nous.

— Tu as des amis, dans ce monde ?Prends garde, tu vas te faire jouer quelque vilain tour.

Des hurlements, des contorsions, toutes les farces burlesques du théâtre chinois remplissent la pièce. Fleur-de-Pêcher, — coiffée de pavillons rouges, sa robe bleue se seulevant en ailes pointues, sa poitrine papillotant de clinquant et de paillettes, — secoue ses oripeaux, grimace de sa figure enluminée comme celle d'une chromolithographie d'affiche et miaule des chansons traînantes...

La comédie est jouée, les spectateurs sortent, ils se séparent, et Camille laisse s'éloigner de Bornis sans lui avoir avoué sa détresse, sans avoir osé faire appel à ses conseils ni invoquer son appui.

— Essayons encore une fois, se dit-il le lendemain. Cherchons et nous trouverons... peut-être.

Et il se remet en quête.

— ... Morning, sir I — ... jour, monsieur I Vous voulez entrer chez moi ? lui dit le premier pharmacien auquel il s'adresse. Et vous êtes de Paris? Tant mieux ! J'ai toujours professé la plus vive admiration pour la pharmacopée française ; après la nôtre, elle est la première, in theivorld,,. Soyez le bienvenu !

— Enfin ! s'écrie Camille.

Et, dans un élan de joyeuse gratitude, il saisit et serre les mains de ce chemist providentiel.

— JIow do you tfo.^fait celui-ci, qui sans la comprendre, répond à cette étreinte. Comment vous portez-vous ?

Et, fortement, il lui secoue Tavant-bras.

— Et comment vous nommez-vous ? ajoute-t-il en ramenant entre ses dents le bout de la barbiche rouge que, à la mode américaine, il porte sans moustache.

— Lecomte... Camille Lecomte, bachelier...

— Allright ! — Très bien ! — fait le pharmacien

qui inscrit ce nom sur un registre. Eh bien, monsieur Bachelier, vous avez le numéro soixantedix-neuf. Vous êtes le soixante-dix-neuvième à entrer chez moi.

— Soixante-dix-neuf! Soixante-dix-neuvième î balbutie Camille qui voit reculer dans les ténèbres de l'avenir la consolante perspective d'être enfin accepté quelque part.

— Yes, sir, la soixante-dix-neuvième. Ma maison, voyez-vous, dote de pharmaciens hors ligne, — de pharmaciens number one, — toutes les villes de l'Amérique et d'ailleurs. Aussi les demandes affluent-elles. Vous êtes encore heureux, vous n'avez que soixante-dix-huit postulants avant vous !... Un mois me suffit pour faire un excellent praticien du garçon le plus ignorant des choses de la chimie commerciale et, grâce à mes procédés d'instruction intensive, je peux travailler trois élèves à la fois. Vous n*avez que deux ans à attendre. Et... vous connaissez, sans doute, les usages de la maison?

— Les usages ?

— Oui, le tarif des études. C'est cinq cents dollars par an.

— Ce sont les employés qui paient le patron ? dit Camille confondu. C'est bien... Merci... Je repasserai... dans deux ans.

Et il s'en va, à bout de courage. Il faut agir,

cependant ; il faut faire n'importe quoi, en attendant mieux... Pourquoi ne tenterait-il pas d'obtenir la place d'interprète dont de Bornis parlait hier à son ami Robert ? Il se rappelle justement le nom et l'adresse qu'il a jetés dans la conversation.

Le pont de Brooklyn. — Jersey-city. — Vincliné R. R. — Irlandais et Allemands. — Une agence. — Les tickets de chemin de fer. — Les Compagnies rivales.

Nous sommes sur la rive d'East-River, de ce canal maritime creusé par la nature entre New- York et Brooklyn, la ville qui s'élève en face, sur Long-Island, — l'île longue.

Là-haut, bien haut sur notre tête, passe, comme un chemin dans les nues, le pont aérien qui réunit les deux villes. Où commence-t-il ? A Gity-hall, à un demi-kilomètre en deçà du quai.

— To cars ? To promenade ? Pour les voitures ? Pour passer à pied ? — demande à Camille le j)atrolman qui est de service au bas du double escalier dont les marches de fonte conduisent au tablier du pont.

— To cars.

Et l'agent lui désigne le bureau où il doit prendre son ticket,.. Five cents, cela va sans dire.

Il monle. Une grande gare avec ses arCches illualrées et sa voùLc de verre; des gens qui se promènent sur les trolloirs; les voitures d'un train funiculaire qui arrive en bourdonnant ; celles d'un train pareil qui va bienlût partir...

En route 1 Et le convoi qui emporte notre ami à la recherche d'une position sociale s'enfonce dans un large corridor de fer, long et sombre comme un tunnel... Vuici le grand jour !

Le train vole mnintenant dans l'espace. En bas, entre les traverses, les poutres et les tirants qui s'entrecroisent en tous sens, paraissent et disparaissent comme des éclairs, dea plana de bitume qui sont des terrasses sur des maisons de sept ou de huit étages ; plus bas, filent, embrouillés et confus, des rêaeaux étounanta de fils télégrapliiquea ; plus bas encore, des trains de l'élevé passent comme des boulets de canon ; plus bus enfin, sur des quais et dans de larges rues, se meuvent, vus en raccourci, des liomraes pareils à des crabes, des enfants semblables à des insectes.

Le convoi n'a parcouru encore que le tiers du pont lorsque, l'un derrière l'autre, se dressent deux espèces d'arcs de triomphe qui découpent sur le ciel l'èléganto ouverture de leur arcade ogivale... Ce sont, hautes de quatre-vingt-cinq mètres, distantes d'un demi-kilomètre l'une de

l'autre, les piles de granit qui supportent les câbles auxquels se suspend le tablier de cette construction étourdissante, de cette hardie, mais périlleuse merveille de l'industrie moderne.

La longueur totale du pont est de deux kilomètres. Il est divisé en cinq voies : les deux voies extérieures sont abandonnées aux voitures et aux charrettes ; les deux voies moyennes sont réservées au chemin de fer ; celle du milieu enfin, élevée au-dessus des autres comme une chaussée à jour, est la promenade destinée aux piétons,

Le train est au milieu du tablier... Ce ne sont plus des toits ni des pavés qui courent là-bas, très bas, sous ses petites roues de fer. C'est, comme au fond d'un gouffre, la mer verte et bleue, ce sont les grands navires amarrés aux quais, ce sont des ferries-hoats qui s'en vont tout de travers et qu'un courant de marée emporte comme des baleines mortes.

On regarde avec on ne sait quelle admiration craintive, avec une sorte d'éblouissement, avec la sensation d'être précipités dansTabime. Et le pont qui semble osciller, gronde sous le fracas des wagons ; le vent siffle dans sa charpente ; les câbles grincent ; les traverses gémissent. Le convoi qui va à New York croise à grand vacarme celui qui en vient ; lourdement chargées, des charrettes se suivent à droite et à gauche; des gens passent

en troupe aur la voie réservée aux promeneurs,

Commi^nt les cordages de fer rcsistcnt-ils à tous

ces poids additionnés ? Comment tout cela ae s'esL-

r ii pas encore effondré dans les (lots?

Voici enOn Brooklyn, avec ses rues el ses eons- I tructions pareilles à celles de New-York, avec la [.foule de ses camions et de ses voitures, avec son , êleiiéR. R., avec le grincement de ses grands chariots poudreux, avec le mouvement perpétuel de sa laborieuse population 1 Plus loin, Camille s'égare ' h travers de misérables maisons de bois, des terrains vagues, des jardins pleins de planches pourries et de débris bumides. C'est le quarlier des L pauvres... 11 revient sur ses pas, et, au risque 1 d'èlre mal reçu, il va demander sa route à un pas- I eant, lorsque le hasard le conduit à Broadway, j devant une maison sur laquelle il lit : Brooklyn s \hank Goldsmilh and C Limited. C'est là.

Hélas I la place est prise, mais l'employé qui le reçoit a l'étonnante bonté de lui indiquer un ■l^ntier de Jersey-Gity, qui cherche un secrél-taire.

- Son usine est à Jeraey-Heighs ; allez-y de ma Ipart, el de suite, ajoute cet oiseau rare, ce Yankee I complaisant.

Camille se hâte à travers la poussière des larges Lrues.etilprendauquaile/'en'y-fioaf, qui, doublant

la batterie, doit le conduire directement sur la rive droite de THudson.

— Vous cherchez un emploi ? lui dit, en route, un monsieur très expansif, avec qui il lie conversation. Pourquoi ne pas vous adresser à Tagence créée depuis peu par M. Kreïsaber, New-York, 45*'' Street W ? C'est un très honorable homme, un proéminent faiseur d'affaires, aussi intelligent qu'habile, et, facilement, il vous tirera de peine.

Le ferry-boat arrivait; les voyageurs étaient sur le quai.

— Pardon, dit à Camille cet homme trop aimable, voulez-vous me donner du feu ?

— Avec plaisir, répondit le jeune homme, en lui tendant une boite d'allumettes qu'il venait d'acheter.

— Oh ! voyez donc une dépèche qui passe !

Et, naïvement surpris, Camille leva les yeux vers le télégraphe. Quand il baissa la tête, son interlocuteur et ses allumettes s'étaient éteints dans la foule.

Des cheminées d'usine, des piers et des railsroads^ qui font pendant à ceux de New-York, de vastes docks, des toitures de zinc, sur lesquelles la vapeur a déposé comme une couche de neige, des mâts pavoises au milieu des bâtisses. C'est Jersey City.

AU PAÏS DES DOLLARS Quelques consLruclions colossales dressent çà et là, sur le quai, leurs hautes murailles rouges que ne perce aucune fenôlre et sur lesquelles, en grosses lellres blanches, se peint : Ek-oator. Ce sont des élévateurs de grains, des greniers mécaniques. Les navires qui les accostent versent dans des réservoirs creusés à leurs pieds le blé qu'ils apportent; mue par la vapeur, une chaîne sans fin, munie de godets comme celle d'une noria, le puise et le transporte dans les magasins installés au haut du monument. Veul-on, plus lard, l'aérer? Une trappe l'engloulit et, de la hauteur de plusieurs étages, il tombe en cataractes dans les bassins du rez-de-chaussée, où la chaîne à godets le reprendra pour la remettre à sa place. Veut-on en charger un navire ou un convoi ? Une autre trappe s'ouvre ; il s'écoule par une sorte de canal, et, en quelques heures, il remplit un bâtiment de cinq cents tonneaux ou un train de vingt-cinq wagons.

Un tramway transporte Camille du fei'ry-boal I à Vincliné R. R. 11 est encore plus étrange que j Véleoé, ce chemin de fer ! Sa voie, comme une voia ordinaire, court d'abord sur un terrain plan, puis se relève et gravit une pente de quarante-cinq jrés. Il est impossible qu'une locomotive escalade cette montagne russe! Impossible n'est pas américain. Le train s'arrête au pied de la colline,

il semble recueillir ses forces, puis, lentement, ne marchant plus, il s'élève tout d'une pièce, comme s'il était la nacelle immense de quelque ballon invisible. Il monte tout simplement à peu près comme montent les voitures le long de la populaire ficelle de Lyon ; il monte sur le dos d'un chariot dont le plancher demeure toujours horizontal et sur lequel il a passé sans que ses voyageurs s'en soient aperçus. Les rails de cette puissante plate-forme s'abouchent, quand elle y arrive, à une voie plane établie sur les hauteurs, et le train repart.

Jersey-Heigs... Et, à la recherche de son gantier, Camille s'égare dans une campagne en désordre, dans des terrains boueux où s'entassent des madriers, où se dressent des maisons qui ressemblent aux autres, mais qui ne sont que des constructions de bois revêtues de planches imbriquées et blanchies.

L'une de ces caisses à trois étages change de place au moment où il passe ; elle marche.

On a fait une merveille de ce transport des maisons; c'est pourtant bien simple. Relativement légères, ces demeures sont un solide assemblage de poutres boulonnées, de lattes clouées à leur charpente, comme les bordages d'un navire, et elles sont ordinairement établies sur quatre piliers, sur

ATJ PAÏS DES DOLLAIIS quatre pieds ea maçonnerie. Le uiaiLre de l'un d^ ces immeubles, quidevientalors un meuble, veul-i) changer d'adresse ? On introduit sous sa propriété de groB rouleaux de bois ; on en dcmolit les piliei et, au moyen de crics, il est aus^i Tacile de la faire cheminer alora, qu'il l'est de faire cheminer uiM vaisseau sur le berceau d'un chantier. Le transe port en dure quelquefois plusieurs jours, pluM sieurs semaines, et ceux qui l'habitent ne la qult^ lent pas pour si peu. Ils marchent avec elle, i vivent comme les saltimbanques vivent dans leuifj logis ambulant.

Le gantier n'est pas là I Sa maison serait-ellel partie ? Il n'y a plus que des prairies vagues offl des vaches rumineni, des mares félidés où patau-J gent des oiei^, des marais que parcourent dej trains courant sur des pilotis comme les berger^ des Landes sur leurs cchasses.

Mais pas la moindre usine! Et Camille revientl sur ses pas. Il erre à l'aventure, il se fourvoie! dans le tumulte d'une rue que remplit une fuulfrl agitée des plus turbulentes émotions.

On erie; on se pousse; on se tiraille par leaJ vestes et par les blouses; des poings fermés seM lèvent et retombent sur des chapeaux qui s'enfoa«^ cent et sur des nez qui saignent. De quoi s'agit-il f\ De la licence des alcools, d'une élection, du chnîib

(l'un ministre pour le temple? II ne sait, il ne cherche même pas à savoir,

— Pardon, sù\ dit-il aussi poliment que possible à un solide gentleman qui semble regarder la bagarre en simple curieux, M. Kaltembach, le gantier ?

— En voilà un ! s'écrie, en le prenant au collet, ce monsieur brusquement sorti de son calme trompeur.

— Moi I râle Camille à demi étranglé. Un quoi? Je vous jure que je n'en suis pas un. Lâchez-moi donc !

— Oui, oui, il est Allemand, crie Thomine trompé par son accent étranger, et la preuve c'est qu'il cherche Kaltembach.

Quatre Irlandais l'entourent et vont lui faire un mauvais parti.

— C'est vrai, laissez-le aller, il est Français, dit heureusement l'un d'eux qui a tiè jockey à Paris et qui l'entend pousser une exclamation dans sa langue.

Mais que s'est-il passé ? 11 y a longtemps qu'Irlandais et Allemands se regardaient ici comme des chiens qui convoitent un os. Il y avait entre eux concurrence de misère et la moindre cause devait faire éclater la guerre entre les deux nations, la moindre étincelle devait mettre le feu aux poudres. Or un alhletic-duh tudesque a, il y a

AU PAYS DES DOM.ARS quelque temps, loué le sous-sol d'une maison en pierres, d'une maison inamovible, pour y établir à huis clos une école de revolver, la science de [■ cet instrumeuL étant infiniment plus utile en cette région que celle de la philosophie ou de la clarinette.

Il y a une heure, les élèves étaient en classe et, se mordant la langue, ils s'appliquaient à mettre dans le noir, lorsqu'une balle égarée est sortie par le soupirail de leur salle d'études. Le malheur a voulu qu'elle vint, dans la rue, frapper à la I hanche un (Ils de la verte Erin qui, titubant, revenait d'un bar du voisinage.

- Ils tirent sur le peuple d'Irlande, ont hurlé les passants. A mort, les mangeurs de choucroute !

Et, & bras raccourcis ils sont tombés sur les y premiers Allemands qu'ils ont vus.

■ Défendons nos frères! En avant pour la I patrie allemande! Valerlandj Vaterlandt ont I crié les élèves qui, le revolver au poing, ont [ effectué une vigoureuse sortie,

Et une mêlée sanglante s'en est suivie, h peine I apaisée par la police quand sa mauvaise fortune a :onduit Camille sur le champ de bataille.

Lâché par son gentleman, craignant maintenant d'être pris pour un Irlandais par les Allemands surexcités, il ne demande d'ailleurs pas

tant d'explications et ne songe qu'à fuir ce coupegorge.

Le temps passe. Voilà trois heures qu'il arpente les larges trottoirs des larges avenues de Jersey et rien, personne même à qui il ose encore demander quelque chose. Il se méfie des sujets in partibus de Sa gracieuse Majesté britannique comme de ceux de l'empereur d'Allemagne.

— Qui si lagliano i capelli, lit-il quelque part. Un Italien ? Voilà son affaire.

— // signor Kaltembach ! s'écrie le Figaro. C'est moi qui rase la sua signoria. Il demeure à Ilobocken's avenue^ mais il n'a plus besoin de secrétaire.

— II en a trouvé un ?

— Non, mais il ne travaille plus. II a fait, ce matin, sa dernière faillite, une faillite stupenda ! II est riche, maintenant.

— Allons, se dit Camille en venant reprendre le ferry-boat qui doit le ramener à Chambet^'s Street, sur la rive de New-York, je n'ai plus qu'à m'adresser à M. Kreïsaber.

Et, en arrivant, il se dirige vers cette providence des chercheurs dans l'embarras.

Tapissé de cartons verts méthodiquement rangés et soigneusement étiquetés, un cabinet somptueux s'ouvre devant lui. Derrière une vaste

AU PAïS DES DOLLARS table-ministre, chargée de registres et de papiers, troDe, solennel comme un archevêque, un homme qui le reçoit avec une aménité protectrice.

— Je voudrais une place, lui dit Camille..

— A quel titre vous présentez-vous chez moi î

— Quel titre î Je suis bachelier.

— C'est insuffisant. Je ne vous connais pas et, dès lors, comment agir en votre faveur î

— Voici, ma carte. Quant à mes papiers...

— En fait de papiers, nous ne conaaissona que les greenbacks.

— Je comprends, vous voudriei un acompte sur vos honoraires.

— Mon Dieu, oui, une petite provision. Je ne doute pas de vous, mais vous connaissez la devise inscrite dans nos cœurs et sur nos monnaies d'or : In f}old we ti'ust.

— Combien? demande Camille qui, froissé de celte déûance, étale Sërement quelques billets de cinq dollars sur la table.

— Vous êtes un parfait gentleman, dit le placeur qui les met tous dans son tiroir. Revenez demain et j'aurai votre affaire, une place du plus bel avenir.

— Quelles seront mes fonctions ?

— Des ronclions aussi lucratives que faciles, aussi faciles qu'honorables. Je ne peux encore voua dire eu quoi elles consistent.

i3i AU PAYS DES DOLLARS

Le lendemain, impatient, Camille sonnait à la porte de M. Kreïsaber esq.

— Qu'y a-il pour votre service? lui demanda froidement celui-ci.

— Mais, je viens pour la place que vous m'aviez promise hier, vous savez bien...

— Une place ? Hier ? Aucun souvenir de cela.

— Vous n'avez gardé aucun souvenir ? Mais vous avez gardé mes dollars! s'écrie Camille, rouge de dépit.

— Vos dollars, maintenant! Quels dollars ?... Mon garçon, vous devriez vous soigner ; vous êtes malade.

— Voleur ! Voleur infâme ! s'écrie le jeune homme qui ne peut plus contenir sa colère. Je m'adresserai à la police.

— Vous direz que je vous ai pris quelque chose, que vous m'avez donné quelque chose ? ricane Kreïsaber esq. Où est le reçu? Allez, sir, allez à la police. J'en serai enchanté... Une diffamation? Des dommages-intérêts?... Tout bénéflce !

Et le malheureux sort de l'agence, furieux, désespéré, affolé !... Qui le conseillera? Qui l'aidera ?... Le docteur Johnson? Il l'avait oublié. Et il court à l'hôtel.

Dans le hall se dresse, plein de papiers multicolores, un de ces grands casiers qu'on retrouve

partout, dans les banque», dans les magasins, dans les bars, dans les gares de Vclevé. Ces papiers sonl des cartes d'un mètre carré, repliées plusieurs fois sur elles-mêmes.

Sur le verso de ces Feuilles géographiques est j imprimée la marche des trains de telle ou de tellâ'^ compagnie, confusément distribuée en autant de carrés qu'il a été fait de plia au papier et agrémentée de la vue d'une courbe terrible, d'un pont épouvantable, d'un élan aux abois, d'un lac lugubre, d'un Indien à l'affût, d'un bisou qui fuit ou qui charge, de tous les agréments que promet le voyage... Et, pendant une demi-heure, Camille s'embrouille dans ces horaires compliqués.

— Mais comment se fait-il que ce Iraln qui arrive quelque part à quatre heures en reparte b. trois heures du même jour, du même soir? Que celui-ci qui se met en route u'importe oii, à six heures attende pour cela le train qui arrive de New-York à sept heures?... Un convoi qui quitte une station une heure avant d'y être arrivé I Un autre qui part une heure avant l'apparition de son correspondant, lequel a cependant eu le temps de le rejoindre au lieu de rendez-vous t... C'est à n'y rien comprendre.

— Mais non, c'est tout simple au contraire, lui dit le garçon français qui vient à son secours... En France, nous n'avons qu'une heure : l'heure

i36 AU PAYS DES DOLLARS

de Paris. Ici ils en ont quatre : Easter-time, pour New-York ; Central-timey pour Peoria ; Mountaintinte, pour Denver ; Pacific-tîme, pour le Sacramento... Un train venant de New- York arrive à Péoria avec l'heure de Test et pour lui, par exemple, il est déjà trois heures. Mais il n'est encore que deux heures à Péoria dont il prend l'heure et, arrivé à trois heures, il repart à deux et ainsi du roste.

— Tout simple, en effet! Ce qui l'est moins c'est ce fouillis de noms que je ne connais pas, de notations baroques, d'abréviations hiéroglyphiques.

Eh bien, ne cherchez plus. Allez tranquillement dans le bas de Broadway et, sans vous mettre martel en tète, vous trouverez ce qu'il vous faut.

Chaque magasin de ce quartier grouillant est un office de tickets ; cent compagnies rivales y ont leurs centbureaux ; cent gênera! passengers agents y attendent le voyageur. Partout flottent ou s'étalent des enseignes de toile, des affiches étourdissantes, des annonces pompeuses, des réclames plus ou moins mensongères.

— Voilà ce qui s'est passé s,\ir\e Baltimore and Ohio 11. R., s'écrie la devanture du PennsyÏDania R. R... Cela ne serait pas arrivé aux gentlemen dont vous voyez les membres épars s'ils étaient venus avec nous !

AU PAYS DES DOT.T.ARS Et une gravure coupée dans aa journal représente un accident horrilile.

— Chez nous, dit le Burlington roula, vous aurez speed, comfort and safely, — vitesse, eoufort et sécurité !

— Notre ligue, soutient l'Erie H. H., est équipée avec les wagons-salons, lea wagons-dortoirs, les wagons- restaurants et les wagons- passagers les plus beaux et les plus larges du monde!

Chauffées en hiver, rafraîchies en été, nos voitures sont disposées pour que nos voyageurs bienaimés puissent, â leur aise, contempler les plus beaux paysages.

— Nos roues, arOrme le IVew-York West S/tore and Duffalo R. R., sont en acier fondu ! Elles ont cinquante centimètres de rayon, et elles sortent de la célébrée maison l-iltle Great and C° de Boston,

-Massachusetts! Nos rails sont solides, nos locomoUves sont puissantes. Aucune dépense n'a été épargnée pour faire beau et bon. Nos administrateurs courent à la faillite... Coû/iearf/ En avant I

— Nos sleepijig-cars sont en mahogani, — eu acajou! déclare le JVeM'-l'or/f Ontario and Western R. R., Ils sont ornés d'incrustations et de sculptures ! ! Nos lits ;ont larges 1 1 1 Notre lingerie est de la plus belle qualité 1 1 1 1 Nous avoua un wagon-bain I ! ! ! 1

- Vous trouverez dansnos dining-cars, insinue,

avec un sourire gourmand, le Delaware-Laktvanna and Western R. /?., toutes les delicacies de la saison : des fraises, des pois français, des newpotatoes... Si vous le préférez, nous vous servirons des lunchs à \otre place, pour soixante et quinze cents, pour rien I Nos voyageurs n'ont qu'un cri pour exalter les attentions et la civilité de tous nos employés.

— Nos chaufTeurs et nos mécaniciens ont la vertu des dromadaires, prêche le Transcontinental Memphis Pacific R. R. Nous ne leur confions nos machines que si, — la main droite sur holy Bible — ils font vœu d'abstinence, de tempérance et de sobriété... Ils ne se battent jamais à coups de pelle ni de ringard, ils ne se précipitent pas mutuellement dans le foyer de la locomotive ou sous les roues du tender, comme cela arrive journellement chez les autres compagnies.

— Fermez la porte 1 ordonne le vitrage d'un d^bit de brandy. Fermez la porte, ô vous qui entrez, et... ne voyagez que par le Midland R.R, !

Liquoristes, débitants de tabac, agents d'affaires, hôteliers, marchands de journaux, épiciers, pharmaciens, chacun se livre au commerce des tickets. Et quelle concurrence effrénée entre les Compagnies ! L'une d'elles organise- t-elle un loio excursion rate, — une excursion à prix réduit — pour le^ cavernes de Luray ou pour le Niagara? Une

autre annonce de suite un loiver excursion rate, — une excursion à prix plus réduit ; — une troisième proclame le lowest excursion rate, — les prix les plus réduits — ... Si bien qu'on fini t quelquefois par aller à Chicago pour quatre dollars ; par faire, pour quatre cents francs, avec V Union pacifie R, R., un tour circulaire qui comprend San- Francisco ; par accomplir, pour cinq cents francs, avec le Great Southern route, un voyage pareil avec retour à travers le territoire indien où les Utas et autres Peaux-Rouges sont en rébellion chronique, ce qui vous ouvre la perspective de pouvoir être scalpé, tout comme un héros de Fenimore Gooper.

— Combien pour Philadelphie ? demande Camille.

— Limited, unlimited? — Limité, illimité ? — dit l'employé en changeant de joue la chique qui lui fait une fluxion à droite.

— Limité, je n'ai pas à m'arrêter en route,

— ^ÇiViï dollars.

— C'est trop cher... Bonjour, monsieur, dit-il ailleurs à un employé qui le regarde sans répondre à son salut, je voudrais aller à Philadelphie.

— Allez-y.

— Mais combien un billet pour ce voyage ?

— Douze dollars .

— Votre voisin n'en demande que neuf!

— Achetez chez lui si vous ne tenez pas à voire tête.

— Je peux, pour sept dollars, vous donner un excellent billet, lui dit un troisième marchand, qui, afin de vendre, sacrifie presque toute sa remise.

Camille va répondre lorsque quelqu'un le repousse et lui coupe la parole. C'est une dame qui vient d'entrer et il lui plaît d'être servie la première. Les convenances n'existent pas devant ses fantaisies.

Son tour arrive enfin et il sort, muni d'une longue bande de papier qu'un pointillage à jour divise en autant de billets qu'il y a de stations entre New-York et Philadelphie.

— Et, avec cela, vous ne prenez pas une assurance ? lui dit l'agent qui le rapelle pour lui montrer un casier plein de petits morceaux de carton. Vous avez tort 1 Si vous êtes tué en route, votre famille ne pourra réclamer aucune indemnité. Si vous vous assurez, au contraire, elle aura droit à une somme proportionnelle au nombre de billets que vous aurez pris.

Il peut se faire que cette institution prévoyante assure les voyageurs, mais elle ne les rassure guère.

— D'où part le ferry pour Peiinsyhania R. /?. f demande Camille à un patrolman.

AU TAÏS DES DOLLAttS

— Penna-r-rod ? Là-bas , répond celui-ci en montrant de son bâton la direction k suivre.

— Thank you, — merci.

— Thanh you? répète l'autre en souriant.

Voilà un assemblage de mots qui est peut-être

I un peu anglais, mais qui certainement n'est pas ; américain.

Une demi-heure après, le /"«Ty-ioa/ dePen R. R. dépose notre voyageur de l'autre côté de l'fludson, & la gare de P. R. R.

C'est un immense hangar qu'on envaliit comme

une place puljlique ; qu'ébranlent de leur toscin

perpétuel les locomotives qui circulent sous sa

, voûte de fer et de verre ; qu'encombrent des

wagons pareils à de longues malles montées sur

des roulettes et dans lesquels on entre par les deux

bouts; que remplissent des trains rangés c6te &

côte, avec leurs machines de front, comme s'ils

allaient exécuter un sleeple-chase.

Et Camille hésite ; cet autre départ l'inquiète cl

I lui serre le cœur ; l'idée qu'il va plus loin, toujours

Lplus loin, l'elTraie comme si, encore une fois, il

L e'embarquait pour un monde nouveau.

Autour de lui, des voyageurs qui attendent ; des I bagages qu'on munit d'une plaque de cuivre sem- I blable â celle qu'on a remise b. leur propriétaire et I qui, à son débarquement, lui servira aies réclamer; j desdnmes qui arrivent avec d'immenses coffrespour

lesquels elles ne paient aucun supplément, cette vexation étant inconnue outre-mer ; un grospassenger qui, à coups de parapluie, corrige un gamin des rues dans la poche duquel il vient de retrouver son mouchoir ; partout des employés à moustache blonde, à veston bleu, à casquette plate...

— AU on hoard! crie l'un de ceux-ci en traînant le dernier mot qui, commencé sur un ton grave, s'achève sur un ton aigu, comme une tyrolienne. AU on hoard ! Tout le monde à bord I

Et le train s'ébranle.

Les wagons. — Marchands ambulants. — Wagon-fumoir. — Passage à niveau. — Un pont. — Un Flag-stalion, — Philadelphie. — L'armée du salut. — La nuit.

Des voies qui s'entre-croisent ; des plaques tournantes qui résonnent ; d'interminables convois de marchandises; des fourgons de toutes les couleurs et marqués d'une étoile blanche, d'un rond bleu, d'une flèche rouge, d'une ancre verte ; des trains réfrigérants chargés de dressed-beef^ — de bœuf préparé, — venu de Chicago ; unetr anchée dont les roches portent en lettres énormes : Children cry for Castoria,,. Et le train est sorti de la gare.

11 court à travers les prairies aux hautes herbes de Jersey-City, à travers les marécages pleins de larges fleurs roses sur lesquelles s'ébattent des grands papillons noirs et bleus. Puis ce sont des taillis de chênes nains ; des tournesols ; des bras de rivière entre des rives basses, et où flottent des

Ili AU PAÏS DES DOLLARS

bateaux à voile qui âembleiil naviguer dans les prés ; des cottages dont les toits rouges sont tout lacliés (lu mol : Casioria.

Mais quelle horrible machine de torture que ce qu'on appelle ici un wagon 1 11 n'y a qu'une classe de voitures î En efl'et, rien que d'affreuses Iroisièines, malgré les fauteuils de velours rouges rangés de chaque coté de l'allée qui occupe toute la longueur du véliicuie.

Il est bien commode pour les voyageurs Lui-bulenls, ce chemin central, mata il est bien gënanl pour les autres!

Qu'out-ils à s'agiter ainsi ? Ils ne le savent, ils changent de place pour chercher un bien-êlro introuvable ; ils sont avertis qu'il y a le plus grand danger à se tenir sur les plates-formes et ils vont y prendre l'air ; ils passent d'un wagon à l'autre ; ils font de fréquentes visites aux cabines qui portent les mots geni's ou ladies ; ils vont se laver dans les cabinets de toilette installés i. l'autre bout ; ils reviennent a'abreuverd'îceîodfer, — d'eau glacée, — à la caisse suspendue dans un coin. Le poêle est heureusement éteint... Ils y trouveraient sans cela un nouveau préte.tte à leur mouvement qui n'a pas de trêve...

Et c'est avec un profond ennui que Camille regarde passerdaus une course échevelëe ces paya inconnus et qui l'attristent ; ces champs de maïs;

AU PAYS DliS DOLLARS Ha

I cette campagne nue, coupée parles aiouosiléa en I lignes brisées des fences, ces barrières grossièrea ' faites de longues bùchea disposées comme des lames de jalousies... Partout des poteaux télégraphiques dont les bras horizontaux portent des fils rangés comme les tringles d'un gril interminable ; I partout des maisons en lattes noircies et coiffées d'une toiture énorme ; partout des fermes, des manufactures, de longues palissades de planches,.. Casloria, Castoria.

Si, au moins, il pouvait dormir I Hélas 111 y a si peu d'espace entre les sièges qu'on ne peut (-tendre les jamhes ; môme si on l'occupe seul, un fauteuil n'est pas assez large pour qu'on puisse s'y coucher ; ni accoudoirs, ni coins où se blottir, ni bosses où mettre la léle, ni bretelles où suspendre les bras 1 Le dossier ne dépasse même pas les épaules et la nuque n'y trouve aucun appui.

Quelques voyageurs sommeillent cependaot :

f des Nègres, la face en l'air, la bouche béante ; des I hommes, appuyés sur le fauteil de devant, comme I des asthmatiques ; des femmes renversées sur leur [ voisin, la figure et le chignon défaits.

Et, comme eux, il arrive enCu à clore la pau-

I pière. Un employé le prie de rectifier sa position,. ,

a tète porte contre la vitre d'une sorte de niche

I dans laquelle brillent une scie, une hache et

marteau, — armes destinées A combaltre

lis AU TAÏS DES DOLLARS

les incendies possibles, — et il pourrait la casser.

Il s'assoupit dans une autre posture, mais il s'éveille lout à coup, à demi asphysié. La clialeur est intolérable. Il veut ouvrir la portière ! Impossible! Il faut les musclRS d'un trappeur de l'Ackausas pour en faire jouer les vitres dans le^l coulisses poudreuses.

La fatigue l'emporte; il s'endort enfin.

— Ticket, please? lui crie un contrôleur qui le secoue brusquement et qui putich son billet, qui le perce d'un trou en forme de cœur.

Quelle heure est-il donc? Il y a un jour qu'il est parti I

— What Cime ? dcmande-t-il à un voisin.

— Quatorze heures.

Se moque-t-on de lui î Nullement. La journée, en chemin de fer, va de minuit à minuit. Midi correspond à douze heures, comme partout, mais au lieu de recommencer le compte à midi, on continue et une heure du soir devient treize heures, deux heures deviennent quatorze heures el ainsi de suite, jusqu'à minuit qui devient vingt-quatre heures.

Le sommeil va revenir pour la quatrième fois...

Un homme qui s'éloigne bien vite dépose sur ses genoux une brochure illustrée,

~ Allons, se dit-il en bâillant, si on torture

AU TAÏS DUS bULLAllS

Bes voyageurs on a au moins l'attention de les distraire.

El il feuillette le livre, quand l'homme revient.

^ Twenty-five cenls,sir.' — Vingt-cinq sous!

— Mais je n'ai pas acheté cel ouvrage.

— Oui, puisque vous le lisez.

Et il s'exécute.

Un instant apréa passe uo autre marchand qui Bjnet près de lui la carte de la Pensylvanie.

— Oui, oui, la carte Ibreée, pense-t-il.

Et il se garde d'y toucher... Puis ce sont des boites de cigares, des fruits, des éventails, des photographies, des fleurs sèches, des souvenirs du pays n traverse... Us sont ennuyeux comme des mou- ■iches, ces eommerganis ambulants I Et voilà encore Ides flacons de brandy, des caramels, des candies [faits spécialement pour Penna R, R., dit leur éti- Kquelte. Il y a, à l'arrière du train, tout un wagon ■de pacotilles dont, en détail, ou fait passer le ihargement sous le nez des voyageurs impatien-

- Daily Xews ! Daily News ! crie un news-boy B^i, pendant un arrêt d'une minute, traverse le Lvagon à la course.

D'où vient ce journal? De ce village dont les {^quatre maisons se pressent là-bas, dans la plaine. ïat-ce que le moindre hameau américain ne posi pas son organe ? Est-;;!.' (|iie, lurqu'on veut

118 AU l'AÏS uns UOLLAItS

foncier une ville aux Étals-Unis, !a première maison que l'on construit n'est pas une imprimerie î La boulangerie no viendra qu'après.

Le convoi repart.

— Ticket, please .* demande le Iraïnman, — te' cher de Iraîn.

Et il perce les billets d'un trou en forme de trèOe.

C'est trop fort 1 El, lui^^sant son livre pour marquer sa place, Camille va se réfugier dans le fumoir.

C'est un wagon long d'une trentaine de métrés et dont les essieux peuvent, comme l'avant-train de nos voitures, tourner sur un plan horizontal ; ils suivent ainsi, sans dérailler, les eourbes du rayon le plus court. Pas de fauteuils lises ici, mais des sièges volants, des chaises, des pliants sur lesquels des hommes se vautrent dans les poses les plus extravagantes. Au milieu se dresse une table couverte de journaus et de bouteilles. Quatre gros marchands en cache-poussière et en culotte noire sont assis, dans un coin, autour d'un guéridon très bas et, avec animation, ils battent des cartes crasseuses que l'un d'eux a tirées de sa poche. Les Nègres en veste blanehe qui servent de gurijiuis dans cet csluuiJnel roulant, les heurtent au passade, les arroaeut du trop-plein de leurs vei

ébranlés par les Ircpidnlions de ]a mai-che... Rien r ne peut les distraire de leur pocJcer bien-aimé,

t toujours du maïs au dehors 1 Toujours des

prairies immenses, des pAturages d'où les corbeaux

inlôveot en des vola ténébreux! Toujours, sur de

I longs éeriteaux : Castoria, Castoria, Castoria !..

Elces mots cabalistiques semblent plonger ea de

vagues méditations l'àmedes vaches qui, surprises

i dans leurs rêveries, détalent, tète baissée, aux

[ coups de sifflet de la locomotive.

La fumée Acre des vingt mauvais cigares qui y brûlent en mémo temps remplace cependant l'atmosphfere du smoking-car et, suffoqué, Camille regagne sa place. Sa brochure u'y est plus.

Pardon, monsieur, voua n'auriez pas vu [ l'ouvrage que j'ai laissé sur ce fauteuil? demandct-il à son voisin î

— Me prenez-vous pour un pich-pockel ou pour nrfeiecïiue? répond celui-ci qui se remet à tailler,

[ comme un crayon interminable, une baguette de I bois qu'il raccourcit depuis le départ.

- Il l'a mis dans sa sacoche, murmure h l'o- I rcille de notre ami le voyageur de derrière. Camille hésite à le réclamer.

— Il y a quelque temps, reprend le délateur léaireux de charmer les ennuis de la route par le

I epeclacle d'une bonne petite querelle, il y a quelque 1 temps un voyageur s'aperçut de In disparition de

IMt AU PAYS DES DOLLARS

son porlefeullle : • Monsieur, dit-il & sou voisiU; le seul qui, pensail-il, eiil pa faire la chose, voua avez pris mon portefeuille, pendant que je dormais. — Non, monsieur. C'est le gentleman qui était à côté de moi, un graud i^lond, à favoris courts, vÉtu d'un complet yankee en drap gris el portant à sa cravate une épingle dont la tÊte est une pépite d'or brut. Il a changé de wagon, mais il n'y a pas eu d'arrêt depuis et, avec ce signalement, vous le trouverez encore daoa le train. • II était, en effet, assis trois voitures plus loin et il lisait son journal, en homme dont la conscience est tranquille comme une jarre d'huile. '(Monsieur, lui dit le volé, voulez-vous être assez bon pour me rendre mon bien? — Je n'ai rien k vous, répond l'autre sans interrompre sa lecture. — Vous avez mon portefeuille, sir. Vous êtes un filou. • Et, comme une dispute allait s'élever, le trainmon lit stopper et il pria ces messieurs d'aller régler leurdill'érend audehors. Ils descendirent, s'éloignèrent quelque peu de la voie, se mirent & vingt pas l'un de l'autre et lirèrent leurs revolvers, Au troisibme coup de feu, l'homme au complet yankee leva les bras, lit un demi-tour et tomba le nez contre terre. La j ustice de Dieu avait parlé ! L'autre fouilla le cadavre, retrouva sa propriété dans la doublure du gilet et remonta en wagon. — Allrightl lui dirent les voyageurs qui, accoudés

AU PAYS DES DOI.LAHS aux portiJsres avaient assisté h la bataille. » El lé; train reprit sa route.

— Cette histoire est pleine d'enseignements, fait J Camille, mais je ne peux ni charger ma conscience d'nn meurtre, ni m'expoaer moi-mÉme à la mort, J pour un livre de vingt-cinq sous.

Le train longe les bords escarpés d'une rivière.

D'une rive à l'autre sont tendus de gros ciihles ' de fer auxquels sont accrochés des morceaux d'autres câbles, des fragmenta de planches, des débris de tabliers qui se balancent lamentablement dans le vide. Ce sont les restes d'un pont suspendu qui s'est elTondré sous le passage d'un convoi d'excursionnistes et Camille les regarde, rêveur, lors-j qu'une brusque et violente secousse vient le tireig (le sa contemplation.

Le train s'arrÉle. Tout le monde est debout, on se pousse aux portières et, sans crier, onsaute sur la voie... La locomotive défoncée ne fume plus, le , chaufTeur a été tué du coup... Une simple ren- 1 contre !

Les mécaniciens ont heureusement fait machino^ en arrière dès qu'ils se sont vus, et, s'ils n'ont piU totalement éviter le choc, les deux trains n'oaU pourtant pas télescopé, comme ils en avaient Im droit.

Encore un joli verbe, télescope}' ! Et qu'il peint!

1S3 Al' PAYS DES DOLLARS

hic^n des wagons qui s'enfoncent l'un dans

i'auLrc, un train qui rentre enlui-mèmc comme uq

LcluBCOpe!

Lu locomotive brisée est mise de cûtë, la voie cstlibre et, venue de lagare voisine, une nouvelle machine est attelée au train. Sa chaudière, plus largeà l'BrriÈre qu'à l'avant, semble le canon monstrueux d'un monitor ; sa haute cheminée est garnie d'une sorte de collerclt'î évasée destinée à retenir les étincelles et les escarbilles; le large tablier île lôle qui lui sert de chasse-bétail s'avance Comme l'éperon d'un vaisseau cuirassé ; ses roues peintes de vermillon semblent rouges encore du frottement de sa dernière course... Et on repart.

Le Havrc-de-Grâcel Camille descend une minute, le convoi est coupé pendant ce temps-là, son wagon eal maintenant le dernier et il a été envahi par des marins et par des NÈgres. Aucune place n'csl demeurée libre et force lui est d'achever son voyage sur la plate-forme, en ta vilaine compagnie d'une bande de va-nu-pieds qui s'y sont accroché) comme à l'arrière d'une simple voilure et qui, gra luilcmcnt, se font ainsi transporter d'une statiai h l'autre.

Et cramponné sur celte élagère sans bal uatradffl ballotté par les cahots, il regarde les rails ( tous ses pieds, passent et fuient avec une rapiditiji vertigineuse.

AL' l'AÏS DKS IIIILI.AIIS Daltîmorel Les marins desccnJenl, it reconquiert son fauteuil.

Des fabriques d'une longueur interminable, une large rivière qu'on traverse sur une chaussée établie au niveau du l'eau, des poteaux verts qui se confondent avec lu bots sur la lisière duquel ils sont 1 plantés. Et chacun de ces m&ls parle une colossale lettre blanche qui se dclnchc sur un fond de | verdure : Childreii ery for Castoria I Qu'est donc 1 ce Casloria qui nous poursuit depuis New-Yorkî Pas grand'chose, un simple médicament infantile et dont le caslorcum forme la base.

Une secousse projette noire voyageur contre le fauteuil derrière lequel il est assis. Brusquement arrêtés, les wagons se lamponnent légèrement les uns les autres... Qu'y a-t-il? Moins que rien. Le convoi reprend sa course et, comme dans une vision rapide, Camille entrevoit au passage des caisses renversées, des chevaux sanglants qui se débattent entre des brancards démolis, un homme qui roule dans la poussière. Ce n'est qu'une charrette rencontrée sur un passage à niveau. Hier c toit une femme mise en capilotade, demain ce sera ' un enfant en compote. Aever mind ! Qu'importe î La Compagnie ne peut, pour prÉvonir d'aussi futiles accidents, s'imposer la dépense d'un gardebarrière partout où SCS trains coupent une route.

!■'» AU l'AÏS DES DOLLARS

Elle fait peindre sur une planche Crossing ou Look ont, sur une autre rail road ou for thecars ; elle fait de cesdeitx planches une croix qu'elle cloue auhaut d'unpoteau ; elle plante cet appareil prèsdes paasagesdangereux... El sa conscience est enrepos. Crossing rail road ! Look out for the cars ! — Croiaenient de chemin de ferl Prenez garde aux voitures ! — Que voulez-vous de plus î Les wagons ne sont-ils pas des véhicules comme les autres? N'ont-ils pas les mêmes droits ? Oui? Eh bien ! Us coupent rues et chemins comme bon leur semble, ils s'en servent même comme des Irannoays inoFfensifs. . .

Tantôt, en effet, côte à côte avec les stages, — les diligences, — et sans la moindre barrière qui les ense'pare, ils suivent une route ordinaire sur laquelle on a posé des rails ; tantôt, dans une cité populeuse, ils parcourent librement une rue étroite cil ils effleurent la devanture des magasins, oiiles gens s'adossent aux murailles pour leur faire place.

Qu'y a-t-il encore ? Le train ralentit sa marche comme quelqu'un qui, en tremblant, s'aventure sur une planche pourrie 1 On approche d'un pont... Le vûilâ, là-bas ! On dirait, de loin, une toile d'araignée géomètre tendue à travers une profonde vallée; on dirait un échafaudage d'allumettes qu'on renverserait d'une chiquenaude.

AU ['AÏS DKS IIOLLAIIS Isa

La construction de ce monument n'a pas dû Être ruineuse ! On a ramassé par là de grosses pierres plates et oa les a déposées sur le sol, en deux longues lignes parallèles : ce sont les fondations. On a dressé sur ces pierres de grands chevalets de bois qu'on a rangés les uns derrière les autres et sur lesquels on a cloué des poutres. De nouveaux chevalets, placés sur le viaduc primitif qui est résulté de ce travail, ont reçu de nouvelles poutres... Cela a fait un second viaduc sur lequel on eu a posé un troisième qui en supporte un quatrième et ainsi de suite, jusqu'au huitième étage. Et les convois passent sur la crête de cette charpente hasardeuse I... Un incendie s'est allumé là-dessous ; des arbres dont le tronc a été rongé par le feu qui dévore les herbes se sont abattus et se consument au fond du précipice... Les pieds du pont ne vontils pas être carbonisés, coupés, eux aussi ? Et, pour comble de malechance, on répare cette œuvre d'un art trop primitif! H lui manque des pièces; on lui a, pour les remplacer, enlevé des jambages essentiels; ses planches vermoulues gémissent et craquent sous le poids des wagons; il oscille... Mais tout va tomber, tout va s'effondrer dans l'abîme !

— Ticket please !

Et le contrôleur perce les billets d'un trou rond.

i:<(l AU PAYS UKS DOLLARS

Un long viaduc eu liois, pas plus large qu'u voiture, l'ail suite au pont chancelant que vient! de traverser le convoi... Pourquoi stopper lârj dessus? Parce que, là-bfts, un pavillon flotte dana-J les mains d'un employé... Des signaux de d6- ' Iresse? Non, cet endroit est un fiag-stalion, une station à drapeau. S'il n'a pas de voyageurs h y prendre, on laisse Hier le traiu ; si oui, on l'a rête ainsi... Et, grimpée par un escalier vacillaaV une famille qui se cramponne aux poignées d portières suit le bord étroit du viaduc et, un p étourdie par le vertige, gagne sa place au péril deJ

— Ticleet please I Un trou en carreau, à présent! Les billets ret^B

semblent à des écumoires.

Mais un employé parcourt les wagons et i cueille les plaques des bagages, — les bi de cuivre remis par les passagers qui vont des cendre. Ils n'ont qu'à donner leur adresse, en même temps que ce billet métallique, et ils n'ont plus à s'occuper de leurs malles; ils les trouveront chei eux, — al home.

Quelques minutes après, à grand vacarme, le train s'engouffre sous une voûte sonore.

— Pardon, sir, comment s'appelle cette sta-fil lion î demande Camille h un Ni^gre.

AU l'AYS UKS DOr.I.ARS

- Ph'a, répoad celui-ci (l'un Lon bourru,

- Pha?... Cela n'est pas sur mon lickel.

- PhilaLlelpbia, dit, en souriant, une gracieuse ■ jeune filie.

■sL !a nuif. Devant la gare, la nappe d'ns- L plmitc d'une large place, nue et froide, rétléchit, 9inme un oiiroir, la flamme des becs de gaz; h I droite, à gauche, en face, de longues et larges avenues a'éclairent à tort et à travers, comme si un l coup de vent en avait bouleversé les réverbères.,. \ Et, hissées dans le ciel sombre, des lampes élec- I triques versent leur violente clarté sur les chaussées désertes... Triste, toujours triste, triste de I celte nuit, de son isolement, de tout cet inconnu, Camille s'en va & l'aventure,

Voici, cependant, un quartier dont les rues se peuplent. Une véritable foule assiège une porte I de théâtre enguirlandée de globes lumineux; plus I loin, on se presse devant un vaste écran sur lequel une invisible mais puissante luutcrue projette des annonces de base-balls et de ùreweries, des réclames qui alternent avec des paysages Fondants et des caricatures.

En capotes et en loques rouges, des dames s'arrûtont par là et, au ronflement des tambours de basque, elles entonnent un chant de guerre. C'est une compagnie de l'armée du snlul.

15» Al' PAYS UES DOIJ.ABS

Mais elles n'ont pus pleuré le premier verset de leur motet belliqueux qu'arrive une aulre troupe. Ce sont des quaket's, cette fois, des quakers dont le cœur bouillonne d'une noble indignation. Et ils intiment à la sainte milice l'ordre de rompre sur l'heure.

— Christ le veut I s'écrie la capitaine... Et puis nous sommes en Amérique, nous sommes dans la patrie de la liberté 1

— Et c'est pourquoi, répondent les opposants, nous usons de celte liberté elle-même pour empêcher vos parodies sacrilèges. Vous êtes libres de chanter, c'est vrai, mais noua sommes libres de vous le défendre !... Allez- voua-en !

Les militaires de Christ haussent les épaules et la voix. Les chanta reprennent avec une nouvelle ardeur lorsque l'une des saintes et vaillantes choristes pousse tout à coup une formidable fausse note... Son chapeau-cabriolet vient de recevoir un éclat de brique lancé par une main pieuse.

Des protestations très bruyantes s'élèvent; la querelle s'échauiïe; des passants prennent parti pour les quakers, d'autres pour les salutistes; des coups s'échangent; une détonation retentit... Le revolver entre en scène... La police I

— Ces dûmes ne sont pas libres de chanter!... Les autres ne sont pas libres de s'y opposer!.,. Ou, plutôt, tout le monde est libre.,. Lnlln, s'agit

AU PATS DES DOLLARS pas de toutçal... Vous vous expliquerez au poste t Et vous, dispersez- voua ! Circulez, gentlemen, circulez!

European plmt ! Quel titre tentateur 1 El av& arqué si

quel pli

r Camille l'a remai

w hôtel voi-

sin de la gare I II n'a rien à gagner dans les guerres de religion dont le hasard vient de le rendre témoin, il se rappelle la bousculade de Jersey- City et, un quart d'heure après, il est enfermé dans une chambre de cet établissement fallacieux, il est dans un vaste lit, le gaz éteint...

De l'autre côté de la rue, — comme les ruines d'un monastère hanté, comme un lieu de cabalistiques rendez-vous, — s'élève, colossal, un monument gothique dont les clochers se perdent dans la nuit.

Sa triple rangée de fenêtres ogivales resplendit d'une lumière aveuglante, comme si un soleil surnaturel était emprisonne' dans ses murailles; elle s'illumine ailleurs de clartés d'incendie... Etranges, des masses sombres montent, descendent, courent devant ces ouvertures fantastiques; vivement éclairés, ou noirs comme des ombres, des êtres humains apparaissent au premier étage, puis au second, puis au troisième, puis s'évanouissent dans les hauteurs, comme s'ils passaient & travers les planchers. Confuse, sortie on

ne sait d'où, une horde de spectres traverse en masse la galerie inférieure et s'en va, rapide, comme balayée par un coup de vent ; des grondements infernaux, des sifflements démoniaques, des glas diaboliques sortent, par intervalles, des flancs de ce mystérieux et effrayant édifice... C'est simplement le dépôt, — la gare, — du Penna R. R,, avec sa lumière électrique, ses ascenseurs, ses voyageurs et ses locomotives sonnantes.

Camille dort enfin. Des coups violents ébranlent sa porte.

— Quoi ? Les voleurs? Le feu? Fire-escape ?

— Au nom de la loi, descendez ! lui crie un garçon.

Tous les hôtes sont au salon; de&patrolmen les gardent ; des détectives les interrogent.

— Votre nom ?

— Camille Lecomte, de Saint-Jacques, France.

— Que faites-vous à Philadelphie ?

— Je suis venu voir...

— AU right! Vos papiers.

— Je n'en ai pas, à moins que ces lettres, ce diplôme...

— AU right, vous disje! Allez vous coucher!

Lt, du fond de l'escalier, il regarde. Les interrogatoires continuent. Riant d'un rire silencieux ou maugréant à voix basse, quelques voyageurs relâchés passent à côté de lui et regagnent leur

chambre. Sous bonne escorte, les autres se dirigent vers la police-station.

Ces derniers sont de trop habiles parieurs de courses, des jockeys trop adroits à retenir leurs chevaux, des bookmakers trop intelligents, des pick'pockets de turf, h Aies habituels de la maison. Une jolie société dans laquelle l'a fait tomber le prestige de VEuropean plan ! Et, justement, il est arrivé, cette nuit, ce qui arrive de temps à autres; la police a cerné l'hôtel, a jeté un coup de fîlot dans lequel il a failli être pris.

Les rues de Philadelphie. — Indépendance- hall, — Un cabinet de consultations. — Un docteur. — Un mariage américain. — Nègres et Négresses — Pulmann-cars .

Le jour qui se lève fait à peine perdre au Penna- Depot son aspect de moûtier légendaire que, dans le bureau de Thôtel, Camille feuillette déjà le City-directoi^,., Docteur Johnson ? Spruce-Street, 2849. Et il part à la recherche de ce numéro exorbitant.

Bâtie entre la Schuylkill et le Delaware, Philadelphie est une cité immense, prodigieuse, démesurée. Certaines de ses rues, — l'inévitable Broadway, par exemple, — ont jusqu'à vingt kilomètres. De riches magasins bordent ses avenues, de magnifiques constructions s'y élèvent et, de distance en dislance, s'ouvrent de larges places dont les vieux grands arbres, religieusement respectés, sont des restes de la forêt vierge dans laquelle

AU PAYS DKS IlOLLARS ■William Penn Iraga le plan de sa métropole, métropole de la fraternilé.

La première rue qui a'oavre devant Camille est Market-Street. Elle court, recLiligne, de la gare au Beiaware. Sur ses deux eûtes, s'alignent d'étonnantes bâtisses industrielles : maisons colossales pareilles à des palais de verre, avec leurs innombrables fenêtres sans volets et encadrées de blanc ; magasins â deux étages; prodigieux entrepôts de queues de boutons ou autres spécialités restreintes ; usines aux chemiuées hautes comme des tours de cathédrales; boutiques plus vastes, plus imposantes que des basiliques. Derrière toutes les fenêtres circulent, à grand bruit, caisses, ballots, élévateurs, tonneaux et monte-charges; le long des trottoirs encombrés, se pressent charrettes et camions; partout s'agitent et grondent une vie intense, un mouvement grandiose dont ne peuvent donner une idée les rues les plus commergantcs de Paris, ni celles de la cité de Londres, elles-mêmes.

Une avenue transversale conduit Camille à Spruce-Street, et il marche, il marche, il marche toujours I Enitn voilà !S S49 ! Pas de plaque sur la porte. Il sonne cependaut.

Le docteur Johnson ne reçoit pas ici lui dit une Négresse. Son cabinet est dans Waluut-Street,

104 AU PAYS TES [lOM.ARS

EL il repart ; il va encore. Quelle est celte stata)| équestre ? Washington, le père de la patrie, l'idi de TAinérique.

Derrière son cheval de bronze s'élèvent murailles grisâtres du vieil hùLel de ville, — Independance-hfiU, — vilain monument de briques enfumées, mais cher au cœur des Yankees.

pieusement recueillis, des curieux viennent de ton) Il b Ëtals de I Union faire das pèlerinages à cetts 1 Mecque du Nouveau-Monde. Suspendue comme un lustrp dans la coupole qui en surmonte le coriidor central, une vieille cloche fèlée y plane sur leur tête. C'est la cloche d'alarme, c'est celle qui, en 1776, appela le peuple à la révolte contre la mère-patrie devenue, parait-il, une marâtre» c'est elle qui sonna l'heure de l'émancipation de la liberté, l'heure de la grande boxe entrtf»! Jonathan et John Bull.

A gauche, s'ouvre le sanctuaire de ce lempl^ Sur une estrade qu'entoure une barrière y s encore placées une simple lable et une chaise eiË bois de fer, la table et la chaise de Washingtoaj Les sièges qui se rangent autour de ce \i vénéré sont ceux des membres du Congrès c les portraits sont accrochés à la muraille. Rienn'^ e'ié changé ici depuis le jour oii y furent s en 177ti, la déclaration d'indépendance et, en n7( l'acte de constitution des Etats-Unis ; d

jour oA les représentants de la nouvelle puissance y adoptèrent le drapeau rayé et étoile qu'avilit imaginé et confectionné de ses mains madame Washington.

A droite se trouve une sorte de petit musée national où, pieusement, on a rassemblé des lettres de Washington et de Franklin enfermées dans des cadres d'or, de vieilles armes, des poupées dont s'amusèrent des enfants du siècle dernier, des costumes d'officiers américains, des uniformes de Frani;ais, des épées rouillées, de» épauletlea qui ont appartenu à La Fayette, reliques devant lesquelles les Américains rêvent et se taisent.

Voici enGn Walnut-Slreet!... Partout, dans de vastes magasins, se rangent des meubles de luxe, s'étalent des robes, flamboient des chapeaux de femmes qui arrivent de Paris. Ici s'alignent, en galeries, des portraits qui représentent des bonnes gêna du xvii' et du xvm" siècle. lia viennent de Londres oii ils ae fabriquent par centaines; il» iront parer des salons de millionnaires. Ce sont des ancêtres t El ils représenteront les principaux d'entre les vieux colons que Charles II envoya prendre possession de la Nouvelle-Angleterre. Là s'ouvrent de véritables musi^es où tout est français , depuis les statuettes let^ plus dèlieates jusqu'aux plus vulgaires moulages,

lee AU PAÏS DES DOLLARS

depuis les meilleurs tableaux jusqu'aux bafl

bouillages les plus informes de l'école impres niste... Il y a surloul, là dedans, des copies de ta* bleaux célèbres, des œuvres saris valeur, mais dea ceuvres marchandes. Cela se vend, c'est l'essentiel. L'Américain, en fait d'art, ne connaît guère que l'art commercial, Tel tableau n'est pas de tel ou tel maître... 11 a coûté tant de dollars! Et l'admiration qu'on lui accorde est proportionnelle au chiffre qu'il représente. C'est égal, on ne croirait jamais que la douane américaine frappe d'ostraoisme tous les produits de l'art exotique et de l'ii dustrie européenne; on ne croirait jamais qœ protectionniste à outrance, le gouvernement c l'Union transporterait volontiers ses administrés dans la lune, pour les mettre à l'abri de toute importation étrangère, Plus loin dea libraire étalent, sous leur couverture rouge et dorée, la plus beaux bvres de ^os grands éditeurs, à cÔH des derniers numéros de nos revues. Et Camil^ se met à feuilleter avec une joyeuse émotion, l'u de ces ouvrages qui lui parlent de son pays,

— Vous êtes Français, monsieur? lui dit lÎQ commis de l'une de ces maisons.

— Avec bonheur. Et vous?

— Moi ? Je suis de la rue Montorgueil., Et ils parlent un instant de la patrie aimée é

regrettée.

AU TAÏS uns DOLLAIIS

— Si vous avez besoin de renseignements, revenez me voir, dit enfin le jeune libraire.

— Je n'y manquerai pas, répond Gauiille qui k reprend sa marche.

Une multitude de plaques encadre l'entrée du 1 1829. L'une d'elles porte le nom de Johnson.

Sur les corridors poudreux de cette vaste ' I- demeure donnent, de tous cûlés, des portes étroites, I ornées de nouvelles plaques de cuivre : D' H. Boot, I surgeon-dentisl ; J.-B. Uolleys-Lee , solicilor ; ■

, Wells and K. Hlackweils, advocales; K. Mactkay Kairil, privale-delective; E. G. Cook, allor- I ney in taw... Toutes les professions dites libérales ' f semblent s'être donné rendez-vous dans ce buil- ' ding. Les avocats, les notaires, les médecins, les 'Oués ont ainsi leur cabinet de travail loin, bien I loin de leur domicile privé, de cet at home inviollable que ne profanent ni les étrangers ni les I affaires.

.-W.-S. Johnson, M. D. F. S. C. S. L, lit Ga- Ijnilte sur une de ces portes... i(" Johnson M D. I Children diseuses, — maladies d'enfants, — lit-il

Comment, elle aussi ? Elle est doctoresse ? Elle (collabore avec son mari ? Escellenle idée 1...

Le docteur Johnson '! demande-t-il au Nègre en

AU l'AÏS DES DOLLARS livrée rouge qui accourt à son coup de sonnette.

— Lequel? mocsieurou madame?... Monsieur?

Bien, veuillez raUendre ici.

El ce domestique l'introduit dans une sorte d'antichambre, dans une pièce très froide, d'une austérité étudiée, d'une gravité voulue. Deux pop4 y donnent, sévèrement peintes de noir,

— M. Johnson^ M. D., dit l'une.

— M" Johnson, M. D., fait l'autre, Miiia quel est cet avis, dans ce large cadre dorâl t Le \y i. W. S. Johnson a l'honneur <

porter à la coanaisBance de sa nombreuse clie tùle que, après une expérience prolon fait une importante découverte médicale... C*ç que la reconnaissance des malades fait pari inlË^Tante de leur maladie 1 A son point cu1b| nant quand la fièvre est à son summum, baisse et s'éteint avec elle. En conséquence, \ docteur prévient ses concitoyens que chacune tj ses visites doit lui être payée au comptant et sai escompte. »

— Mou pauvre père ! Que n'a-t-il fait ainsifl murmure Camille. Je ne serais pas à Philadelphie

Il y a une heure qu'il se morfond là dedau lorsque apparaît un homme grand et maigri rase comme un acteur. Ses longs cheveux blau sont Qèrement rejetés en arriére, sa figure osseuJ

AU TAïS DES HOIJ.AUS 169

[ rappelle celle de Bonaparte, premier consul. Une large roselte polychrome s'épanouit h sa I boutonnière; troia grosses décorations scintillent \ sur son gilet : une étoile d'or suspendue à un n tricolore, une croix qu'un aigle lient dans \ ses serres, un triangle d'argent attaché ù. un ruban \ vert.

- Tiens, pense Camille, je croyais que la fierté [ républicaine dédaignait ces vains hochets honori' Qques.

Des croix? Mais il y en a plus sur certaines poi- I triaesyankees que dans un cimetière après le cho- ! Mais il n'y apas un gilet américain qui ne soil constellé d'au moins une décoration ciselée dans legoùtde nos emblèmes populaires du 14 Juillet!.. Pieuses, scientifiques, maçonniques, philanthropiques, industrielles, politiques, toutes les sociétés ) qui poussent et qui Horissenl sur le sol égalitaire [ de l'Union ont un insigne dont leurs membres ne se I séparent jamais et qu'elles échangent entre elles. 1 Tout Américain lient, comme tout Français, à ae I distinguer du reste de ses compatriotes... Ses dis- I tinclions sont seulement un peu moins officielles. L'étoile d'or que porte le docteur est, par I exemple, l'insigne des comrads, — des vétérans de la guerre de Sécession ; sa croix est une croix [ des ambulances; son triangle appartient h. une L loge de francs-maçons ; sa rosette signirie, enrm,

no AU PAYS DES DOLLARS

que, alors chirurgien-major, ou croyant l'avoir été, il a fait, où il aurait pu faire, comme officier, la campagne contre le Sud... S'il l'eût faite comme simple soldat, il n'aurait à sa place qu'une espèce de petit sou de bronze.

— Vous désirez me consulter? demande-t-il afTcctueusement à Camille.

— Non, monsieur, je voudrais vous entretenir...

— D*une affaire qui m'intéresse ?...

— Non, c'est pour moi. Je suis le fils...

— Pardon, mais une malade urgente... Je suis à vous.

Une demi-heure s'écoule ; le docteur reparaît. Personne n'est arrivé pendant ce temps-là et il aurait tant voulu montrer à son visiteur une clientMe nombreuse et choisie!

— Vite, dit-il à Camille, qu'y a-t-il? Je suis pressé.

— Je suis le fils du docteur Lecomte, de Saint- Jacques.

— Saint-Jacques? Quel État? Floride? Louisiane? Connais pas ce pays.

— En France, répond Camille qui, décontenancé, tend timidement la lettre de sa mère.

— Pour madame Johnson ? Il fallait le dire.

Black, remettez ceci à votre maîtresse.

Le sanctuaire de la doctoresse s'ouvre lentement

AU PAYS DILS DOLLAHS 171

et une dnine, longue eL plute, s'avance tout d'une ' pièce vers le jeune homme interdit,..

Mais celte famille a dévalisé un fabricant d'ordres plus ou moins équestres! Elle a deux croix, elle aussi, deux croix à rubans tricolores ! Une croix de Malte, en or, et une autre à huit pointes, en émail. Woman's relief corps! Ladies loyal league! Qu'est-ce que tout cela signifie? Et ces trois étoiles d'argent piquées sur le cûlé gauche du corsage? Aussi des décorations?

— Vous avez un enfant malade, monsieur î

- Non, madame. Je suis le fils de la veuve du docteur Lecomte, de la personne qui a écrit la

I lettre...

- Je ne connais pas de madame Leeomle, sifQe la doctoresse entre ses lèvres minces et pincées. Si vous voulez une consultation, — children diseases, — c'est cinq dollars.

- Cinq dollars? répète Camille qui ne sait plus j ce qu'il dit. Je ne suis venu que pour...

' Une consultation gratuite? Allez h la cli- Lnique de notre élève, le D' Busembark. Voici sa \ carte.

Et elle lui tourne un dos maigre et éïfOit, tandis I que Black le reconduit avec un gros rire mnel.

— C'est impossible! J'ai dû melrompcr d'adresse, |fle dit-il consterné... Connaissez-vous le docteur

Al* l'AVS iUCR noi.I.APS DBOn ï demande -t-il, un quart d'heure après, i aire venu de la rue Monlorgueil.

- Qui ne le connaît à Philadelphie î

- M. Johnson.J.W. S.î ' Mais oui? G'eat ici, le seul de ce nom. 11 f^

assez parler de lui ! Nos joi

X sont pleins (!

procès que lui intente le soKct/or Clark Lowel, un procès dont nous n'avons pas Idée en France... Il y a quelques années, mister Johnson quitta le village de rUIinois oii il avait exercé jusqu'alors ; il alla à New-Yorlt, s'installa avec sa Tamille au Wintisor's-Holel et se mit à faire de la médecine. Il ne dépensait pas assez pour ses réclames, les névropathes de l'Empire City n'aflluaient pas chez lui, comme il l'avait espéré, et les dollars passaient à cftlé de son escarcelle quand il fut consulté par une vieille fllle, miss Sarah Stephenson, qui habitait alors le Trubner's, voisin du Windsor's. Vous savez que les Américains aiment beaucoup élire domicile à l'hûtel ou au boarding house ; ils y jouissent, sans soucis et pour cinq ou six dollars par jour, d'un luxe qui, chez eux, leur en coûterait cinquante. Et puis ceux qui ont fillea k marier trouvent plus aisément à les placer ainsi, il vient tant de monde à la maison I Bref, le docteur Johnson soigna miss Sarah. Or, miss Sarah avait ujie fortune de deux cent cinquante mille dollars. Inutile de vous dire de quels soins il entoura une cliente si bien

pourvue. Un beau soir madameJohnsoQ l'aLtcnilit en vain. Il avait pris le Cunard Une et il était parti pour Liverpoûl. Il accompagnait sa malade à Londres, où elle allait prendre les eaux de la Tamise qu'il lui avait ordonnées lui-môme.

— C'est sans doute alors qu'il est devenu F, R.

C. S. L., membre du Collège royal des chirurgiens de Londres.

— C'est peu probable, mais s'il lui plait de joindre à ce nom ces initiales trompeuses, qui* l'en empêchera î II y a bien ajouté déjà celles de '

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