‹ Au pays des fjordsChapitre 32 sur 47 · DE STOCKHOLM A MALMO. — CHOSES DE SUEDE · texte numérisé non relu

DE STOCKHOLM A MALMO. — CHOSES DE SUEDE

|es tra,ets som longs, en Suede : aussi, v recher- ?he-t-on, de preference, les express — quand il y en a — , at, tout particulierement, les trains de nun, qui, « brulant>, un plus grand nombre de stations que les trains de la journee, permettent de gagner un temps precieux. Le grand express de Stockholm a Malmo qui part, chaque soir, de la gare centrale de la capitale, a cinq heures, est toujours assez encombre : mais, du moins, 11 a une belle allure ; et, comme on y trouve deux sleepingcars, on voyage a la fois rapidement et sans fatigue. Sur la route, deux ou trois villes seulement attirent I'attention, au passage : c'est d'abord, la commer<;ante et industrielle cite de Norrkoping; puis, Linkoping, chef-lieu de I'Ostro gothie. Le soir, vers neuf heures, on nous octroie trente a" trente-cinq minutes, pour diner, au huSet 'de Katrineholm; et quand je rentre dans mon compartiment, ou j'ai encore la chance d'etre seul, je trouve mon lit fait, les stores baisses, ettout organise' pour le repos de la nuit...

Quand je m'eveille, aux premiers feux du jour, le train marche, a toute vapeur, a travers un veritable chaos de rochers, de lacs microscopiques, d'il'es bizarres, de marais,

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de forets et de collines, produit des anciens glaciers dont ]a Suede a jadis ete couverte, comme le prouvent manifestement la rondeur des roches et leur polissure. L'aspect du pays, dans cette zone me'ridionale qui avoisine la Scanie, est tres curieux : dans tous les intervalles, croit une ve'getation presque sauvage, qui marie ses teintes sombres au vert plus ciair des arbres resineux des epaisses forets. Ca et la, sur les hauteurs, apparaissent quelques arpents de paturages, quelques petits champs, d'oii Emergent, peintes en rouges, des maisonnettes recouvertes de gazon. Mais, une fois en Scanie, la nature change de physionomie: de boulevers^e et d'austere qu'elle etait, elle devient riante' et, en quelque sorte, civilisee : la voie n'est plus hdrisse'e de travaux d'art, comme tout a I'heure; elle chemine, tranquillement, sur un sol que boss^Ient a peine quelques ondulations; et Ton se croit transports dans un tout autre monde.

Jem'arreteaLM??^, I'ancien* Londinum Gothorum»,rantique Metropole, pour voir sa celebre cathedrale romane, et visiter son Universite. Lund est une ville de 1 5. ooo habitants, qui en compta autrefois 200.000, et qui est bien dechue de sa splendeur. Mais il lui reste, avec ses glorieux souvenirs du passe, sa clientele Universitaire ; et c'est assez pour qu'elle tienne encore, parmi les cite's suedoises, un rang tres honorable. L'Universit(Jde Lund, emule de celle d'Upsala, aura bientot deux si^cles et demi d'existence. Fondee en 1668, un peu moins de deux cents ans apres celle d'Upsala, elle est, comme elle, pourvue d'une riche dotation, et a peu a lui erivier sous le rapport de I'organisation de son enseignement, et de ses « services". Jusqu'a ces derni^res annees, I'Universite e'taii installee dans I'e'ditice que les vieilles chroniques designent sous le nom de « Curia Lundensis », c'est-a-dire, dans I'ancien palais episcopal, car Lund fut jadis fameux par son eveche'. Mais,

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depuisquinze ans (i882),l'Alma Mater possede son Palais a elle, un beau et vaste monument que I'architecte H Zettervall a construit dans le style classique, et qui, s'il est moms imposant que le Palais Universitaire d'Upsala n'est ni moins ingenieusement approprie a sa destination, ni moms pratiquement. Comme a Upsala, I'Enseignement, supeneur compte, ici, quatre Facultes : theologie, droit mddecme, philosophie; et le nombre des etudiants qui n^dtait .1 y a vingt-cinq ans, que de 544, depasse aujourd hui 800. Lund a, du reste, comme son emule du nord, un grand Jardin Botanique, et de precieuses collections Dans les bailments de I'ancienne Universite, on a meme instolle, depuis . 882, une Biblioiheque et un Musee d'histoire.

La Cathedrale est une des plus magnifiques pages de 1 architecture romane,dont on trouve de si beaux specimens dans le nord, et, en paniculier, dans les provinces des bords du Rhin. La construction du monumem remonte, s'll faut en croire de vieilles legendes, a S. Laurent : ce qui est sur, c'est que, une fois achevee, il fut consacre par S. Eskil, I'apotre anglais de la Sudermanie, qui souffnt le martyre, pres de Stockholm, dans la viUe d'Elk.lstuna, a laquelleil donna son nom. Par la puretd des hgnes, la grace des arceaux et des colonnettes, la maieste des deux tours de la fa9ade, et I'ampleur extraordinaire des proportions, cette basilique produit un effet imposant. L'interieur, de son c6t6, a une beaute tout origmale, qui tient en partie a la disposition du pave de la grande nef, lequel domine de pres d'un demi-metre celui des nefs laterales, et a I'aspect du chceur sureleve, qui se detache majestueusement du reste de I'eglise. J'ai fait allusion a ses vastes proportions. II suffira, pour s'en faire quelque idee, de remarquer que la crypte, qui se developpe souslechoeur et le transept, a, toute seule, une superficie

de pres de quatre cents metres carres ; ^claire'e par un grand nombre de minuscules fenStres, elle est peuple'e de colonnes qui supportent la voute, egayde par le murmure de I'eau d'une fontaine, et anim^e, pour ainsi dire, par la presence de trois statues tres curieuses, celles du geant Finn, de sa femme, et de leur enfant, qui embrassent une des colonnes massives (i). Mais la nature des materiaux du monument n'est pas moins remarquable que ses proportions : presque tout I'ddifice a ete construit en blocs erratiques, et sa masse trapue semble d^fier les injures du temps. On peut seulement regretter que. apres avoir ete commence dans le style roman le plus pur, il n'ait point

(i) La presence de ces singuliers personnages, dans la chapelle souterraine, se rattachc a une legende, qui a ete contee, quelque part, yivec infiniment de charme, par Xavier Marinier :

« Dans la chapelle souterraine de la cathedrale de Lund, dit-il, on apercjoit, d'un cote, un homme embrassant avec force un des piliers; de I'autre, une femme tenant son enfant sur ses genoux et enlafant une colonne, comme pour la renverser. On raconte qu'un geant de la Scanie, nommc Finn, vint trouver saint Laurent et lui dit : Je tebatirai une magnifiqne eglise, a la condition que tu sauras mon nom, quand elle sera finie: ou que tu me donneras le soleil et la lune, ou les deux yeux de ta tete. Lc Saint accepta. Linn se mit a I'ojuvre; et c'etait merveille de voir avec quelle habilete il entassait pierre sur pierre. Deja les murailles etaient achevees, et le Saint ne savait pas le nom du geant. 11 avait d'abord cru que ce serait.unc chose facile de I'apprendre : mais il eut beau le demander a tous les anges du paradis, a tous les pretres et a tous les paysans de la Scanie, personne ne put le lui dire. II commenipait a etre inquiet, car I'eglise grandissait, chaque jour, a vue d'oeil. Mais, un soir qu'il passait, dans la campagne, il aperfut une femme assise, sur le seuil d'une maison, avec un enfant. L'enfant pleurait, et sa mere lui dit : Tai&-toi; ton pire Finn ya venir, et il t'apportera le soleil et la lune,ou les deux yeuxde saint Laurent. Cette fois, le bon Saint s'en retourna chez lui, tout joyeux. Quelques jours apres, le geant vint le sommer de tenir sa promesse. Allons, Finn, dit saint Laurent, I'eglise n'est pas encore aclievee : plus tard, nous verrons ! Quand le malheureux architecte entendit prononcer son nom, il se precipita dans la catacombe et embrassa un des plus forts piliers, pour lo renverser : sa femme et son enfant en tiront autant. Mais le Saint les changea en pierre. Us sont restes la, suspcndus a leur colonne; et I'eglise du Saint s'est elevee sur leur t4te, comme la religion du Christ sur les souches pctrifiees du paga'nisme. »

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gard(5 jusqu'au bout I'aimable severite du plan primitif Nos peres mettaient quelquefois des siecles a achever une' basilique. Or, avec la fuite des ans, le gout etait expose a subir une evolution : tel style, qui avait eu toutes les sympathies des fondateurs d'un edifice religieux, subissait parfois une eclipse, a I'apparition d'un style nouveau; et c'est ainsi qu'on vit, au moyen age, I'admiration, dont avait si longtemps joui le plein-cintre, se porter, un jour, avec une preference marquee, vers I'arceau brise, et s'enthousiasmer pour toutes les gracieuses fantaisies de I'ogive. L'influence de I'architecture gothique s'est done fait sentir, a Lund : sur les arceaux romans sont venues, ca et la, vers la fin de la construction de la cathedrale, se grefFer les dentelures" ogivales. L'oeuvre, quoique fort belle, n'est done pas absolument irr^prochable; il lui manque, sous le rapport du style, ce cachet d'unite'; qui imprime aux monuments le supreme relief.

Apr^s une journee passeedans la tranquille et studieuse petite ville, je reprenais, le lendemain matin, I'express pour Ma/mo, que dix-sept kilometres seulemenfseparent de Lund : une promenade, mais une promenade charmante, a travers un vaste Jardin, et le long de la cote du Sund. Je m'arr^te, dans la commergante capitale de la Scanie, juste le temps ne'cessaire pour rejoindre le bateau Gjedser, qui doit m'amener a Kjobenhavn; et je n'en vois que de loin la « Re'sidence », et 1' « H6tel-de-ville », qui en sont, avec 1' « e'glise Saint-Pierre », les trois e'dificesles plus remarquables; leur masse, en briques rouges, se attache bien, d'ailleurs, sur Tagglom^ration des maisons voisines et des grandes manufactures de gants. Mais j'admire, dans la perspective favorable oil il se dessine, a I'ouest de la ville et a Textr^mite des allees boise'es des promenades publiques, le monumental « chateau de Malmohus » : des fenetres grillees des [tours, les pauvres pri-

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sonniers qu'on y enferme doivent Jouir d'une vue feerique sur la Scanie et le Sund. Mais, helas ! qu'importe la beaute du panorama a qui n'a plus la liberie'?... L'un des e'poux de Marie Stuart, le comte Bothwell, en fit, ici meme, avant eux, I'experience, lorsqu'on I'y incarc^ra, en iSjS; et, depuis, nombre d'autres malheureux I'y ont renouvele'e, et I'y renouvellent encore, chaque jour.

Et maintenant que le bateau m'emporte aux rives danoises, je fais, melancoliquement, un rapide inventaire de mes souvenirs de la Scandinavie...

Mes lecteurs me permettront d'en grouper ici quelquesuns. Sans remonter au moyen age et a I'union de Calmar (1397), il n'est peut-etre pas inutile de rappeler que, en 1 523, la Norv^ge lia sa fortune et ses destinees a celles du Danemark, en passant sous le sceptre du Roi Fre'deric I. Pendant pres de trois sifecles, les deux peuples marchSrent, la main dans la main. Puis, le traits de 1812, entre la Russie et la Su6de, ayant assure a celle-ci la possession de la Norvege, I'union se trouva soudain rompue. Par la paix de Kiel, le Danemark dut consentir a cette separation; en sorte que, depuis 18 14, les deux Royaumes de la presqu'ile Scandinave, la Suhde et la Norvege, tout en restant distincts l'un de I'autre, se trouvent unis, tant au point de vue de la Couronne qu'a celui de la representation aupres des nations dtrangeres. UActe du Royaume, eh date du 16 aout 181 5, a r6gle', entre les deux pays, les rapports constitutionnels : les depenses communes sont r6gle'es sur un fonds commun, et les affaires communes sont porte'es devant un Conseil d'Etat mixte. Le pouvoir executif est confix au Roi, que secondent des ministres responsables, et k qui appartient le droit de declarer la guerre et de conclure la paix. Le pouvoir legislatif, au contraire, est confie k la Di6te, composee de deux Chambres : mais le concours du Roi doit se surajouter a celui

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des Chambres, pour la formation de la loi; le Roi peut meme, sans le Parlement, edicter, tout seul, des lois « economiques ».

J'ai parle, assez longuement, de S. M. le roi Christian IX, de Danemark, dans la 1^= Partie de cet opuscule (i ). II convie.nt done que je donne, maintenant, quelques explications surla Famille Royale de Suede. On sait que le Marechal Bernadotte (2) fut appele', en 18 to, par les Etats Suedois, a heriter de la succession du Roi Charles XIII. Or, aujourd'hui, le Roi de Su^de et de Norvege, S. M, Oscar II, est le petit-fils de Bernadotte et d'Eug^ne de Beauharnais : son origine est done doublement fran- ^aise ; et le Roi se plait volontiers a le rappeler. Apres de solides etudes a I'Universite d'Upsala, il se consacra a la marine, qui le passionnait, et effectua piusieurs voyages au long cours : promu amiral, apres avoir passe successivement par tous les grades de la carri6re,il exer9a divers commandements importants. Parallelement, son frere, le Roi Charles XV, lui confiait piusieurs missions spe'ciales, oil le Prince, qui est double d'un lettre distingue et d'un dSlicat artiste, put donner libre cours a ses gouts personnels. Le 18 septembre 1872, a I'age de quarantetrois ans, ilsucceda a Charles XV, sous le nom de Oscar II. 11 avait e'pousd, en 1857, Sophie, Princesse de Nassau, qui, doue'e, comme lui, d'un gout tres-vif pour toutes les choses de I'esprit, a su I'aider a faire, de la Cour de Stockholm, un des centres artistiques et litteraires les plus

(i) Cf., ci-dessus, pages 79 sq.

(2) Bernadotte, ne a Pau, le 2G Janvier 1764, servit la France pendant les guerres de la Republique et de I'Empire : general, en 1794; marechal de France, en 1804; prince de Pontecorvo, en 1806, il fut elu Prince Royal de Suede, par les Etats suedois, le 21 aout 1810, et adopte par le Roi Charles XIII, de la iVlaison de Holstein-Gottorp, sous le nom de Charles-Jean. II lui succeda, en 1818, sous lenom.de Charles XIV Jean, Roi de Suede et de Norvege.

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curieux et les plus distingues de toute I'Europe. De cette union, sont issus quatre fils : S. A. R. ]e Prince Gustave, due de Vermeland, He'ritier pre'somptif, ne, le i6 juin 1 858, au chateau de Drottningholm, et marie' a la Princesse Victoria, de Bade ; le Prince Oscar, nomme Prince Bernadotte (i5 nov. iSSg); le Prince Charles, Due de Westrogothie (27 fev. 1861); et le Prince Eugene, Due de Ne'ricie (i" aout i865).

Comme politique, le Roi Oscar II se distingue par la nettete' de ses vues, et par sa franchise toute militaire. Bien qu'attachd a ses propres ide'es et le'gitimement desireux de les faire pre'valoir, il consulte loyalement ses ministres et ses conseillers intimes : c'est dire que, en toutes circonstances, il demeure fiddle a son role de Roi eonstitutionnel. Malgre les querelles intestines, les regrettables dechirements des partis, et toutes les graves diffieulte's seme'es sur sa route, il a re'ussi a maintenir I'e'quilibre de I'Etat, et, a force d'habilet^, a gouverner la Suede avec bonheur. La grosse question, celle qui allourdit le fardeau de sa double Couronne, est la question norvegienne ; elle a etd d'autant plus le souci dominant de la vie du Souverain, que, apres avoir d'abord temporisd avec I'agitation norvegienne, il a cru devoir lui faire quelques concessions qui, si elles ont eu I'heureux effet d'empecher des complications plus graves ou meme une rupture, ont, du meme coup, eveille, parmi les de'moerates de Norvege, des pre'tentions plus arrogantes. Voila pour la politique interieure ; elle re'vele, on le voit, une rare sagesse, en meme temps que le plus noble caract^re. Quant a la politique extdrieure du Roi, elle n'est point tout-a-fait telle qu'on I'a imaginee, d'apr^s quelques indices, dont on s'est exag6re la porte'e. Un Roi de SuSde peut tres-bien taire quelques parties de chasse, en compagnie de I'empereur Guillaume, sans Stre, pour cela, infdode a I'Allemagne.

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Non, le Roi Oscar II n'a rien de Prussien ! Seulement, comme il se trouve place entre deux courants contraires, &t qu'il doit tenir e'galement compte des tendances democratiques de la Norvege, que la crainte de la Russie rend plut6t allemandes, et des sympathies traditionnelles et hautement avouees de la Suede, qui vont spontan^ment k la race et a la civilisation frangaisesjl est bien Evident que le Souverain peut, en tout honneur, se mettre en frais d'egards pour son impe'rial voisin. Mais, dans le fond, et parce qu'il est Suedois avant tout, le Roi Oscar II tient a conserver sa plus absolue liberte' d'action, c'est-a-dire, a demeurer neutre : Sa Majeste' voit clairement que toute autre politique risquerait de rompre, a bref delai, I'union des deux Royaumes, et de compromettre, comme Elle I'a tres-nettement fait entendre, dans un discours reste c6lebre, non-seiilement la paix du dedans, mats aussi celle du dehors. Et c'est au maintien de cette double paix que le Roi consacre ses soins les plus assidus.

Notons un dernier detail qui rendra la personne du Roi plus sympathique encore, et plus digne de notre admiration totale. Le Roi de Suede n'est pas en effet seulement un habile politique, un litte'rateur distingue, et un artiste d'elite; c'est, en outre, un homme de coeur et de courage. Un fait, entre mille autres, sufiira a le prouver. En 1862, dans le ravin de Montgros, pres de Nice, Sa Majesty se jeta bravement, au peril de sa vie, au-devant des chevaux emportes qui, dans une course vertigineuse, trainaient aux abimes un landau contenant une femme et deux enfants. On n'a point oubli6, a Nice, ce courageux et emouvant sauvetage. De son cote', le gouvernement frangais te'moigna au Prince d'alors sa haute reconnaissance, en lui faisant remettre une m^daille. Or, de ce^hommage de la France, le Prince se montra extremement fier. Et, aujourd'hui, dans le cabinet de travail du Roi, a Stockholm, on peut

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voir la mddaille d'or de 1862, suspendue, par son petit ruban tricolore, a c6\.6 du diplome du prix de poesie que rAcademie de la capitaJe su6doise lui accordait, cinq ans plus tard, dans un concours d'oeuvres anonymes.

L'une des plus constantes preoccupations du Roi et des

pouvoirs publics est celle de la consoinmation de ralcool.

Le mouvement anti-alcoolique fut inaugure, en Su6de,

d'une fa(;on ires remarquable, vers i83o, par le pasteur

Wiesselyren. Repris, dans ces dix derni^res ann^es, il a,

on peut le dire, transforme le pays et les habitudes

sociales, surtout en Norvege, ou I'alcoolisme se'vissait

comme un fle'au. LesChambres ont promulgud, en Janvier

iSgSjUne loi par laquellele commerce dede'tailde I'alcool

est interdit a tout particulier, au profit d'une Socidt^ qui

doit employer les benefices realises h des oeuvres de bien-

faisance publique. Chaque samedi, et la veille des fetes,

tons les debits d'alcool doivent etre fermes, a partir de

midi, jusqu'au surlendemain matin. Le bourgmestre a

meme qualite pour interdire compl^tement, s'il le juge

opportun, la vente de I'alcool, pendant les foires et les

kermesses, comme pendant les journ6es dlectorales et

celles du tirage au sort. On veut, par cette legislation

rigoureuse, atteindre, s'il se peut, jusqu'aux racines du

mal. On professe, dans les regions gouvcrnemeniales, une

telle horrcur pour I'ivresse publique, que pour la pre-

venir, on I'a rendue passible d'une amende, et meme de

prison ; la loi va jusqu'a condamner a des dommages-

int^rets quiconque jette a la pone un liomme ivre (i).

En parlant d'Upsala et de Lund, j'ai mo'ntrd sur queiles

(0 Dans son N" dc janvicr-fcviicr iSgl), la Rcvuc Sanitidcn i public, sous la signature dc M. Klaus Hansscii, une interessante ctiuic medico-socialc, sur rAlcoftlismc : « Nous ne sommes pas encoie assez bicu lilevcs, dit I'auteur, pour nous passer complctcincnt acs spiritueux ». 11 conscille, h bon droit, d'cxcrccr une rcfonnc surtou « dans les notions de temperance du public >>.

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bases larges et intelligentes est organise, en Su6de, I'Enseignement superieur.

L'Enseignement secondaire, qui est donne dans Jes Colleges et les Ecoles pedagogiques, n'est pas, dans son ensemble, nioins recommandable (i). Mais c'est peut-etre, toutes proportions garde'es, I'Enseignement primaire qui temoigne des plus louables efforts, pour etablir I'instruclion sur I'ordre et la discipline : son organisation suffirait a prouver combien les pouvoirs publics ont a coeur la culture et le perfectionnement des classes populaires. L'instruction primaire est obligatoire, en Suede; et les enfants instruits a domicile doivent subir, tous les six mois, un examen,devantune Commission speciale. Quant aux maitres, instituteurs ou institutrices, ils doivent tous avoir atteint leur majority,- pour pouvoir professer, et sortir d'une Ecole normale. AJoutons que I'ecole laique, ceite triste spe'cialite de la France, est chose inconnue aux pays Scandinaves : la Religion est partout reglementairement enseignee, dans les ecoles officielles ; on n'ya, nulle part, la sottise de croire qu'on travaillerait utilement a la grandeur future de I'Etat, en lui pre'parant des generations de petits athees...

Des Ecoles a la Litte'rature, la transition paraiira assez naturelle. A I'origine, c'est-a-dire au xv«= siecle, la Suede ti-ouva sa poe'sie et sa mythologie, dans les re'cits et les cliants Scandinaves qui s'e'taient conserves, en Islande, sous la forme la plus rapproche'e de leur etat primitif, et qui furent en partie recueillis dans les Eddas : elle s'ap-

(i) Partisan convaincu, et « irreductible », de la superiorite de I'enseigiiement classique, pour la formation achevee de I'intelligence, sur tous les enseignements modernes qvi'il plaira aux reformateurs presents et futurs de jamais inventer, je ne puis constater, sans un profond regret, que les Chambres suedoises ont recemment vote I'abolition du latin, et du grec, dans les lycees. Ce « progres » -la m'a, helas ! tout I'air d'etre un progres... a reculons !

propria, en les modifiant, sous I'influence du christianisme et d'une civilisation plus douce, ces legendes heroiques appel^es « Folkvisor », d'un caractere a la fois epique et grossier, et d'un rythme etroitement lie, par la repetition des rimes, a des melodies populaires (i). Au temps de la Reformation, les principaux monuments de la litterature, ou plutot de la langue, sont des traductions des livres de la Bible, ou encore de chroniques, de legendes, et de romans de chevalerie. L'histoire nationale prend ensuite son essor : non-seulement on la raconte, mais encore on prend plaisir alamettre en tragcdie, et en comedie. Survient le xvif si^cle, qui, s'il n'a pas a fournir des noms dclatants, ofiFre du nioins le spectacle d'une assez grande activitelitt^raire. Les Princes se font gloire, alors, d'etre des Mec^nes; et, a leur exemple, les grands personnages protegent les litte'rateurs. C'est la Reine Christine qui fonde I'Universit^ de Lund, en meme temps qu'elle attire k sa Cour les plus illustres savants Strangers. Dans les Lettres, I'^rudition proprement dite tient sans doute plus de place que I'imagination; la philologie et l'histoire prennent le pas sur la poesie : neanmoins, I'elan est donnd. Bient6t, Kellgrenn se fait un nom, comme po6te Epique et satirique; et, vers la fin du xviii" siecle, tandis que Halman se distingue par la composition de plusieurs comedies estimables, un Roi, Gustave III, se place, par ses drames historiques, au premier rang des auteurs dramatiqiies.

Une curieuse et attachante figure que celle de ce Roidramaturge ! Gustave III fut I'un des hommes les plus spirituels que la Su^de ait jamais poss^de's, et le represen-

(i) II scmble dcmontre aujourd'hui que les vieilles chansons Scandinaves, et, en particulicr, la ballade, sont originaires, non point, comme on I'a cru longtcmps, dc I'AIlemagne, mais des colonies danoises fondees, en Angleterre, au moyen age.

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tanl le plus caracteristique de son tSpoque si brillante. Aprfes avoir re^u une education loute fran^aise, il aima a s'inspirer de la lecture de nos auteurs, pour ses productions personnelles, soit dans le choix de ses sujets, soit dans celui des termes et des expressions memes. Cependant, malgrd sa dependance vis-a-vis du theatre fran^ais, il sut rester assez individuel, et s'affirmer assez national, pourmeriter de conquerir, dans I'histoire de I'art dramatique, la place d'honneur de cre'ateur de la schne sue'doise moderne. Et ainsi, Suedois et Gaulois tout ensemble, Gustave III a montre quelles affinites secretes existent, en realite, entre les deux races. Ce qu'il nous plait paniculierement de retenir, c'est que, disciple de la Gaule pour toute sa culture et pour sa vue de la vie, il le fut, avant tout, comme poete, presque comme un des propres fils du pays, comme on peut I'etre seulement quand on pense a moitie dans la langue de celui-la.

Mais, avec le xix" siecle, commence la reaction centre le goiit frangais (i). La socie'te 1' « Aurora », fonde'e par ^.tterborn, a Upsala, en 1807, s'inspire alors presque exclusivement des principes de la critique philosophique et esthetique allemande, qui, elle-meme, procedait d'une reaction violente contre la France. De toutes parts, cominencent des tentatives de litterature nationale : le poete idyllique Wallin ; les lyriques Nikander, Stagnelius, et Vitalis; Aug. Afzelius, le populaire metteur en oeuvre des

(i) 11 y a pourtant quelques exceptions a faire, a cat egard. Meme au xix° siecle, quelques ecrivains Suedois continuent encore a abonder dans le sens du gout frani;ais : malheureusement, ils n'ont ni assez de talent, ni assez d'autorite, pour s'imposera Tattention des contemnorains. L'un des plus connus est August Blanche, qui eut, il y a une cinquantaine d'annees, son heure de celebrite. S'il ne fit point ecole, comme auteur dramatique, c'est que, en somme, il ne futguere qu'und accommodateur » assez peu original des comedies franfaises, et des vaudevilles, du milieu de notre siecle.

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traditions su^doises ; les romanciers, tels que M""" Emilia Carlen et Knorring; d'autres encore, trahissent la force de la poussee. Puis, entre temps, deux hommes surgissent, deux colosses, qui, bien que d'orig:nenorvegienne,tiennent, par les nioelles, a la litt^rature nationale, et conquierent I'un et I'autre.une renommde bientot universelle : j'ai nomme Ibsen, et Bjornson.

Henrik Ibsen, qui est presque aujourd'hui septuagenaire(i), eut une jeunesse difficile. Ses premiers ecrits furent des vers aux Hongrois pour les encourager dans leur lutte (1848); une seric de sonnets au ^oi Oscar de Suede, pour I'engager a soutenir les interets des freres danois;et un drame sur « Catilina », ou ce conspirateur est presenie comme un utopiste, un reveur, un humaniiaire. Puis, vient une periode de calme : Ibsen ecrit alors des pieces assez ordinaires ; et, aprcs avoir preside, quelque temps, aux destinees du thdatre de Bergen, il devicnt directeur de celui de Kristiania. Mais le rdvoltd reparait bientot dans les « Soutiens de la soci6t6 », les « Revenants », la « Maison de poupee», « Rosmerlsolm «, et surtout dans « Empereur et Galile'en », drame historique en deux parties, ou il synth6iise toutes ses id6es dramatiques, et dresse un r^quisitoire contre les bases de la morale etde la soci^t6 modernes. C'est au nom d'une sorte de « christianisme » intransigeant et radical (2), qu'il s'insurge contre les conventions et les hypocrisies : il comprend, ou sembie comprendre, la necessity historique de Tav^nement du christianisme, mais, sans I'admirer, sans I'airner, sans cesser d'aspirer h. un « troisidme r^gne », qui serait, d'apr^s

(0 II est nc, ^ Skien, le 20 mars 1828.

(2) On voudra bicn remarquer les expressions dont je mescrsici: « ...Au nom d'une sorte de christianisme intransigeant et radical-' 11 est assez clair qu'un tcl christianisme n'cst pas Ic Christianisme: cc n'cn est qu'uno ombr.c nicntcusc, et tristement dcccvante I

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sa conception personnelle, la reconciliation entre la the'orie de la jouissance, fond des croyances paiennes, et celle de larenonciation, base des doctrines nouvelles. Puritain et presque sauvage, a ses heures ; trfes homme du monde, quand il lui plait, Ibsen a vecu, tantot comme un ours polaire,et tant6t comme, chez nous, un habitue du boulevard. Or, le contre-coup de cette existence assez nuance'e de contrastes, et qui se compliqua, pour lui, de Taction puissante d'une nature pittoresque, grandiose et varie'e, sur son imagination, s'est traduit fidfelement dans son oeuvre, c'est-a-dire dans une vingtaine de drames et dans un volume de poesies. Ge qu'Ibsen a, pour ainsi dire, « preche », ce sontles droits de la conscience individuelle centre les lois e'crites, et celles de la grande morale humaine contra le pharisaisme bourgeois ; c'est ramour de la verite, et la haine du mensonge ; c'est le rachat, et la purification, par la souffrance; c'est, dans nos relations avec autrui, la mise'ricorde independante, le pardon de certaines fautes que le pharisaisme, lui, ne pardonne pas ; c'est, dans le mariage, I'union parfaite des ames, union qui ne saurait reposer que sur I'absolue sincerite' des epoux et surl'entiere connaissance qu'ils ont I'un del'autre ; c'est enfin la conformite' de la vie a VIdeal, un ideal oti je dirais qu'il entre un peu d'evangile, si I'e'vangile pouvait jamais etre, seulement tant soit peu, orgueilleux et raisonneur. Ses pieces et ses poesies ont exerce, dans son pays, une influence conside'rable sur la gene'ration contemporaine. Elles en ont eu une aussi, et qui parait assez grande, en Angleterre, en Danemark, en Allemagne, en Russie. Chez nous, les repre'sentations qu'on a donn^es du « Canard sauvage «, au The'atre-libre, et de la « Dame dela mer », au Th^atre-moderne, ont provoque', sur I'auteur, des appreciations assez diverses. La curiosite a passablement servi a amercer le public; on a voulu voir, parce qu'il

s'agissait d'une piece de cet « Henrik Ibsen, dont le nom est sur toutes les levres ». Mais si Ton s'est accorde a reconnaitre qu'il a infiniment de talent et qu'il salt faire' avec une rare originalite, I'analyse de certains etats d'ame, il s'en faut qu'on ait eu, sur la « these » elle-meme qu'il pr^sente, la menie unite d'appre'ciations. N'empeche que c'est peut-etre le plus grand nom, et la gloire la plus haute, de toute la litterature Scandinave.

Car Bjornstjerne Bjornson (i), bien qu'il ait eu, lui aussi, deux cordes a son arc, et qu'il ait certainement excelle dans la poesie comme dans le roman, n'a pas eu, sur ses contemporains, Taction puissante, gene'rale, et, pour ainsi " parler, enveloppante, qu'Ibsen a r^ussi a exercer, du haut de la sc^ne. Cette « depression » d'influence s'explique aussi peut-etre par des considerations qui n'ont rien i voir ici, mais qu'il cbnvient tout de meme de noter, a savoir, par des considerations politiques. Norv^gien avant tout, et republicain avance, Bjornson a, maintes fois, soutenu avec vdhe'mence, dans la presse, des id^es propres k semer la de'sunion entre les deux Royaumes Scandinaves; il a, longtemps, passionnd, et surexcite les esprits, par des theories politiques ultra-libe'rales ; en un mot, il s'est proprement comport^ en agitateur. On comprend done qu'une telle attitude, si elle lui a valu, d'un cote', de fervents enthousiasmes, a du, de I'autre, lui aligner de nombreuses admirations, qui, sans cela, seraient allies a lui tout spontandment. Ce qui est sur, c'est que, pournousqui n'avons point k intervennir dans ces graves et brfllantes querelles, Bjornson possede, en meme temps qu'un grand talent de

(i) Norvegien, commc Ibsen, M. de Bjornson est nek Quikne, Ic 8 decembre i832. On I'a quclquefois appele le « Victor Hui^o » dc la Norvege; et le qiialilicatif n'a rien d'ouirc. Coinnic V.' Hugo, Bjornson a, en plus dc ses poesies, des ronians, et plusienrs pieces Je theiitre, drames ou tragedies.

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poete, des dons merveilleux, comme romancier. Personne n'a excelle, comme lui, a faire une peinture fidele et poetique de la v,e et de la nature; dans les regions septentrionales ou il se plait a placer la scene de ses recits C'est par la qu'il a obtenu, en France, jen'oserais dire la populante, mais, du moins, la sincere et tres sympathique estime de tons les esprits delicats qui connaissent,soit son roman « Arne », soit son exquise et si pittoresque Nouvelle « Synnove Solbakken. »

Et c'est avec le souvenir de ces deux grands noms d'lbsen et de Bornjson que j'aime a laisser le lecteur, en termmant cet aper^u sommaire du developpement de la litterature nationale, et le rapide examen de ce j'appelais, en tSte de ce dernier chapitre : Glioses de Suede.

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