CHAPITRE VI
|oici enfin notre derniere etape, celle dont on rSve, au depart ; celle dont on a, au retour, robsession du souvenir. C'est une e'tape de plus de 1 100 kilometres, qui exige huit a neuf jours, et qui se fait, confortablement et rapidement, soit par les paquebots, soit par les « bateaux de touristes », dont les Ci« Scandinaves ont organist le service, pendant la belle saison, concurremment avec des C" anglaises et allemandes. Si tout ce qu'on a remarque Jusque-la, dans les fjords, a justement rempli d'admiration, il reste k voir cependant des choses plus merveilleuses encore : I'excursion aux cotes du Nordland est proprement le « bouquet » de cet ine'puisable « feu d'artifice ». Tandis que, autour du bateau, fourmillent les monstres marins, dauphins, baleinopteres, etc., ou que voltigent les mouettes et les goelands, le paysage prend une foule d'aspects divers, tantot poetiques, tantot sauvages, toujours grandioses ; Fair a une transparence extraordinaire, qui fait illusion sur la distance re'elle ou se trouvent les objets ; la nuit cesse bientot pour faire place a un long crepuscule ; et I'on marche ainsi, de surprise en surprise, a travers ces
archipels, ou la prudence de I'Etat a multiplie'asatiete' les phares, les crochets d'amarre, et les poteaux indicateurs de la route a suivre entre tant de perfides r^cifs.
La premiere escale, apr^s le depart de Trondhjem, se fait, pres du « Torghaiten », k Stensoen. Le bateau a passe', a gauche, pres de I'ile Lecko, aux rochers geants ; et, s'il fait halte maintenant, c'est qu'il y a, dans le mont Torghatten, une trfes-pittoresque curiosite naturelle a visiter. Figurez-vous une Eminence pierreuse d'environ deux cent cinquante metres, terminde en cone, et perce'e, a mi-hauteur d'un trou enorme, dont la longueur totale, a travers les parois de la montagne, est de plus de cent cinquante metres, et dont la hauteur varie entre vingt et soixante-quinze metres, la largeur entre onze et dix-sept. .Les indigenes donnent le nom de a hullet », c'est-a-dire « trou », a ce monumental te'lescope, d'oii Ton a, sur les lies et sur la mer, une vue absolument fe'erique. L'excursion demande pres de deux heures; mais on ne regrette ni son temps, ni sa peine.
Plus loin, apres avoir croise un nombre infini de bateaux de peche, nous voici en vue de la grande ile d' « Alsten », que dominent, par-delk le bourg, les pics rocheux couverts de neige, des « Sept Sceurs » ; et, passant successivement du Vefsenfjord dans le Ramenfjord, nous trouvons aussit6t, avec un panorama superbe, la plus surprenante v6g6tation : campagnes cultiv6es, aux immenses champs de pommes de terre et d'avoine; paturages fertiles, ou paissent les troupeaux ; forets epaisses, tout s'unit pour captiver I'attention, d'abord stupe'faite de rencontrer tant de f^cond'n6 k une pareille latitude.
A « Mo », nous visitons des grottes a stalactites, et un glacier; puis, nous engageant dans I'archipel de Threnen, nous franchissons, a 66" 3o', le Cercle Polaire, pour pendtrer dans les regions myste'rieuses ou le soleil oublie
tour-a-tour, pendant I'hiver, de se lever, et, pendant Tete de se coucher. La detonation d'un canon minuscule, sur le pent du bateau, avertit les passagers du moment precis ou nous traversons le Cercle Arciique.
Ce sont ensuite,avantde toucher a5orfo,l'ile du « cavalier », dent la montagne a en effet la forme d'un homme acheval ; le cap Kunnen, qui s'avance majestueux dans la mar; et le pic altier de Sandhorn, qui ddpasse milk metres. Bodo est une petite ville de trois a quatre mille ames, pittoresque a outrance, avec son eglise gothique en
Fig. 68. - Gampement de Lapons, pres de Tromso.
bois, et ses cabanes au toit de gazon. On s'v arrete done volontiers. Au surplus, c'est le point de depart d'une foule d'excursions interessantes. Ici, s'ouvrent les gorges du Sulitelma, aux cimes neigeuses et hardies ; la, c'est a travers les sunds, le curieux phenom^ne de maree, appele « Salstrom », oil I'on voit, pendant le flux, d'effrayantes masses d'eau se pre'cipiter dans le gouffre. Partout, I'imprevu et le grandiose.
Pour gagner « Svolvar » et les a iles Lofoten », nous
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nous engageons ensuite dans leWestfjord, dont la traversee forme indiscutablement Tune des etapes les plus caract^ristiques, et les plus « m6morables », de toute cette excursion septentrionale, pourtant si etonnamment varie'e et magnifique. La raison en est apparente. A cette latitude, oil le spectacle des montagnes et des glaciers s'unit constamment a celui de la mer, le panorama, deja splendide par lui-meme, ben6ficie, grace k la transparence de Pair et aux variations de la temperature, d'une coloration tenement mobile, tenement extraordinaire, qu'on jurerait qu'il y a la, dissimul^e dans les anfractuosite's des baies myste'rieuses, quelque officine de pyrotechnicien. Or, le vrai magicien de cette faerie etourdissante est, tout simplement, le soleil, le « Roi-Soleil », — en employant le mot dans son sens le plus propre et le plus exact — , lequel est un incomparable artiste pour broyer les couleurs, les assembler, et les distribuer. Supposez alors, a la suite d'un curieux archipel, dont on a, assez justement compare la croupe dachiquetee des montagnes aux vertebres de repine dorsale d'un mammifere g^ant, supposez, dis-je, une chaine d'iles formant h^micyclc et plus pittoresques encore, les unes, se dressant a pic, aux bords des flots, les autres, se creusant en une infinite d'anses et de petits golfes, aux rives desquels s'accrochent alternativement.des villages, descabanes Isoldes, ou des 6tablissements de pSchene ; dentelez tout ce massif a la scie ; plantez 9a et la, quelques crateres, sur les cimes chauves et denudees ; etendez aiUeurs, soit un lit de mousse verte, soit une blanche nappe de glace ou de neige, et vous comprendrez si ce magicien de soleil du Nord a ici, devant lui, un champ a souhait pour ddployer les merveilleuses richesses de sa palette sans rivale! Contemple, le matin, le spectacle n'est pas seulement d'une beaut6 et d'une magnificence incoraparables ; il est saisissant, stupdfiant ! Vu, au coniraire, le
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soir, je veux dire, au soleil de minuit, avec toutes les tonalites, bleue, violette, rose, argentce, d'une lumiere pourprde, il est, sinon aussi eclatant et aussi riche, du moins plus impressionnant encore, dans son etrange et ^crasante majeste. Instinctivement, on joint les mains; et, silencieusement. avec reconnaissance, on adore le divin Auteur de semblables nierveilles, le Dieu bon et toutpuissant, qui est, au ciel, le Soleil eternel du jour et de la nuit, et qui a, en se jouant, prodigue de tels dons a ses enfants d'lci-bas : mirabilis in altis Dominus !
C'est dans le We'stfjord que se fait, en grand, de Janvier a avnl, la pgche de la morue. A cette epoque de I'annee, la mer ests.llonnee de barques innombrables; et le poisson, capture en masse, rapporte, bon an mal an, de trente a quarante millions de benefice, aux trente a trente-cinq mille hommes qui composent I'^quipage des pScheurs, a cette date, en ce coin perdu de la Norv^ge. Mais combien de ces marms, partis joyeux pour ouvrir la « campagne >,, patent, helas I de leur vie, cette perilleuse entreprise ! Surpris, loin des cotes, par la tempete, ils sombrent, obscurdment, avec leur barque; et, chaque annee, se multiplie tristement, dans les humbles cabanes des cotes du littoral, le nombredes veuves et des orphelins. Mais telle est, pour ces pauvres gens, 1' « attirance » de la mer, que les enfants, a peine arrives a I'adolescence, ont hate, eux aussi de par- /fr.-et, resignee, presqueconfiante, la veuve d'hier, jette, surune barque, ces fils, qui sont aujourd'hui sa derniere espe'rance : elle les donne a la mer, quirie lui a cependant jamais rendu son epoux, et qui peut-etre s'apprete de'ja a faire de nouvelles victimes (i)... Que voulez-vous ? C'esf
(i) II y a la un phenomene psychologique, extri^raement curieux a observer. Get amour de 1' « element » perfide, qui persiste au fond des ames de cette population de peclieurs, en depit des catastrophes qui s'accumulent, fait songer a un phenomene identique, dent on
entre la mer et eux, a la vie, a la mort ! Et sur cette passion-la, rien ne saurait pr^valoir.
Apres une halte a la station de Svolvar, et une escale a Melbo, a I'entre'e du merveilleux de'troit du « Raftsund », aux murailles de granit, nous gagnons, de fjord en fjord, le Vaagsfjord, I'emule de Vestfjord, et nous arrivons a Harstadhavn, petite ville coquette situe'e dans I'ile de Hindo. Sur la hauteur, se detache, avec son clocheton pointu,rhumble, mais gracieuse, GhapelleS'" Sunniva (i), toute pimpante dans sa robe neuve, sous son toit incline, en forme de chapeau de gendarme. Pr6s de la, Je catholicisme avait fixe, au moyen-age, sa derniSre station, en cette zone, dans I'eglise de Throndeniis : mais les protestants I'orit accapar^e; et c'est seulement depuis 1893 que les catholiques ont, a Harstad, leur Chapelle a eux.
Et maintenant, nous approchons, loujours par le fjord, et au milieu des feeries d'une nature grandiose, de la ville de Tromso, dans Hie fertile qui porte le mame nom. II n'y a la que sept mille habitants; mais c'est assez pour former, au-dela du 69° de latitude, une agglomeration relativement considerable. Tromso fait d'ailleurs un tr&s grand commerce de peaux et de poissons. Le port est litteralement
trouve clc frappants et singuliers exemples, dans la population des bassins houillers. Voyez, en effet, ce qui se passe mvanablemen , Chez nous, au Icndemain de quelqu'un de ces memorables accidents de mines, explosions de grisou, cboulcments etc., dont le recit developpe dans les feuiUes publiques, fait counr, du nord au mid. de la France, un long tYisson d'clVroi. A peine a-t-on rcmonte, du fond de la mine, les debris humains des victimes, ct precede a leurs tristes funerailles, que, a I'entrce meme de ce « puits », oil tant de mmeurs ont trouve une fin si soudainc et si aiTreuso, d'autrcs mincurs, des frcrcs, des fils, des victimes, se tiennent, Icurs outils a la main, qui sollicitent, avcc \&place des 6tres disparus, la permission de descendre ^ la mine, et d'y travailler ! On vient a peine d'en retirer cent victimes; ct deja, sur la liste des ingenicurs, s'lnscnvent deux cents, trois cents demandes, en remplacement !...
(i) Voir, ci-dcssus, page 264.
encombre de navires, qui arrivent la de tous les points de la terre, et qui portent, a la proue, dans tomes les langues, les noms les plus bizarres. Adossee aux flancs d'une riante colline, la ville a un aspect pittoresque, qu'agr^mente encore la vue de quelques monuments, rhotel-de-ville, par exemple, et les deux e'glises, I'une en bois, qui appartient au « culte evangelique », I'autre, d^core'e d'une fl^che et d'un clocher, qui sert de cathedrale aux catholiques, et dont la construction remonte a une quarantaine d'annees.
Fig. 69. — Dans les fjords du Nordland.
Sur la Place du marche, ou se trouve cette derniere e'glise, s'alignent, tout a cote', les constructions du presbytere et des ecoles. Mais ce qui donne a Tromso une physionomie a part, c'est la rencontre frequente qu'on y fait, dans les rues, des Finnois, ou Lapons, qui ont leur campement dans le voisinage de la ville.
A une heure environ de Tromso, en remontant la valle'e du Tromsdal, on arrive a une sorte de cirque, ferme' d'un cote parle Tromstind. C'est la, pres des paturages oil ils font paitre leurs riches troupeaux de rennes, que les La-
pons ont-e'tabli leur camp fixe (Fig. 68). Chaque famille a sa cabane, dont la construction, sinon la disposition et I'architecture, est assez variable : les unes en effet sont en pierre ; les autres en ga?on et en terre; le plus grand nombre, en ^corce d'arbres. Mais toutes sont invariablement coulees dans le meme moule : a I'exterieur, une ouverture est pratiquee au sommet du frele edifice, pour laisser pene'trer la lumiere du jour et menager un passage a la fumee; au dedans, sous unechaudi^reretenue par une chainette, flambe, au centre, le feu qui ne s'e'teint jamais. Le soir venu, le pfere, la m^re, ies enfants et les domestiques, s'e'tendent, dans la hutte, de chaque cote du foyer, pour prendre leur repos. Le jour, leur principale occupation consiste a mener au paturage leurs troupeaux de rennes, a les traire, et a preparer, avec le lait de ces quadrupedes,- d'excellents fromages, qui se conservent plusieurs mois, dont ils font un fructueux commerce, et qui forment, avec la chair de I'animal, laquelle du reste est exquise, la base deleur alimentation. Ce travail accoippli, ils emploient le reste de leur temps, soit a faire des bottes fourr^es, soit a fa^onner, avec la cornede renne, unefoule de menus objets ou de bibelots, cuillers, fourchettes, portecigare, etc., qu'ils vendeniauxetrangers dont ils re^oivent la visite. lis contrastent, par leur tres petite taille, avec les Norv^giens, dont la stature est au contraire g6n6ralement tres haute. Le type Scandinave est, en effet, fort beau. En mettant pied a terre, a Goteborg, j'avais H6 frapp^, a la vue de tous les grands et robustes gaillards qui flanaient, sur ie port. Mais les Lapons ont encore, avec leurs voisins, une autre difference : autant ceux-ci sont soigneux de leur personne, et enclins, dans leur mise, a une certaine coqueiteric elegante; autant ccux-lk en prennent a leur aise avec la proprete'etl'hygi^ne, ets'affublent d'oripeaux disparates qui vant h I'encontre des principes de gout les plus 6U-
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mentaires. lis ont beau serrer, a la taille, leur peau de renne, par une ceinture, et chercher a ponctuer ce tissu de polls par des bordures multicolores, toutes ces precautions sont impuissantesa corrigerla laideur d'un costume a demi huron, tout de meme qu'ellesn'attenuent d'aucune maniere la laideur meme de ceux qui le portent. Sous ce front bas, qu'encapuchonne un bonnet disgracieux et qu'eclairent vaguement deux yeux tres petits, on se demande quelle peut bien gtre I'orientation de la pense'e qui y ha-
FiG. 70. — Hammerfest : la colonne commemorative du Meridien
terrestre.
bite ; et quand, poursuivant en de'tail I'examen de ces physionomies singulieres, on remarque ces levres lippues et sensuelles, qui recouvrent d'e'normes machoires, ces nez evasds et aplatis, ce teint jaunatre, etc., on peut a peine se defendre de croire qu'on a affaire a des sauvages. Mais ces sauvages sont pe'tris d'orgueil: faute de glace pour se voir, ils s'estiment beaucoup plus beaux que les Norvegiens ; et, fiers de leur personnage, ils se reiusent a contracter avec eux aucune alliance. C'est assez dire que si, a ce
compte, la race ne de'perit point, il s'en faut diablement qu'elle s'embellisse
Plus que 3oo kilometres — une bagatelle — , et nous touchons enfin au Cap Nord.
Je crains de lasser la patience du lecteur qui abienvoulu suivre jusqu'ici les details decette relation, en recommen- ^ant, pour le reste du parcours, une description des fjords, des lies et des montagnes (Fig. 69). II le faudrait, cependant, car, jusqu'au bout, la nature renouvelle son immortel poeme, et le rajeunit. Voir le soleil de minuit, au milieu de ces d^troits invraisemblables ; assister, de la mar, au pied de ces montagnes, a la composition du tableau oil le divin Artiste s6me a plaisirtous les caprices des jeux de lumifere, est un spectacle enivrant, qu'on n'oublie jamais. Cela ne se de'crit point : il faut le voir ;' et se taire .' Ce qu'il faut voir aussi, c'est le Lyngenfjord, que je ne saurais mieux comparer qu'a une immense cathe'drale, celle de Cordoue, en Espagne, si vous voulez, mais cent fois agrandie, tant il s'y trouve d'admirables colonnes, ala base sombre, parce qu'elle est de granit, au sommet de marbre, parce qu'il a une couronne de glaciers, avec, en guise de voute, le ciel bleu, d'oti descend une lumiere ambree qui entoure les objets d'une moire mysterieusc. Puis, apr^s cette vision grandiose, voici, comme pour y faire contraste, File de Loppen, aux flancs horriblement denudes, que battent sans relache les vagues furieusesde la mer polaire. Voici la petite ville de Hammerfest, a peine relev6e de ses ruines, depuis le terrible incendie de 1890, qui la reduisit en cendres : Hammerfest, d'oii partent les flotilles qui vont pScher la morue, au Spitzberg ; oil le catholicisme a recemment plante' la croix; et oil une Colonne commemorative [Fig. 70) rappelle que c'est la qu'aboutit la partie du mdridien terrestre, mesurc dans la premiere moitie de notresidcle (i8i5-i852).
Au dela, c'est le desert, I'aridite at la solitude morne, pendant six ou sept heures. Si I'on rencontre encore, de temps a autre, quelque hutte en tronc d'arbre, I'gtre qui Toccupe n'est plus la que pour la mer. Les vrais habitants de la region sont les pingoins et les mouettes. Et Ton arrive enfin, apr^s avoir depasse Pile de Gjesvar, ou Ton aper^oit comme un soupcon de village, a ce fameux rocher schisteux et noiratre, dont les flancs, crevasses et plongeant a pic dans la mer, marquent ici le bout du monde :
Fig. 71. — Le rocher du bout du monde, au Cap Nord.
c'est le CAP nord(Fig. 71). L'aspect en est majestueux, bien que le rocher n'ait pas deux cent cinquante metres d'altitude. L'escalade toutefois en est assez rude, et exige presque une heure. Par un sentier rocailleux, on se hisse, en s'aidant de barres de fer et de cordes, jusqu'au plateau du sommet. La, emmitoufle dans des fourrures, pour se pre'server centre les morsures d'une bise glaciale, on attend patiemment le soleil de minuit. Mais, bien que la vue soit belle, quand I'astre paisible dore la crete des vagues et les parois des rochers, le spectacle le cede en
splendeiir a celuidont on a eu la radieuse vision dans les fjords. C'est done, a tout prendre, pour ]e but, plutot que pour le panorama lui-meme, qu'on pousse jusqu'au Cap Nord.
A tant faire que d'alier plus loin, c'est jusqu'au Pole Nord qu'il faudrait s'aventurer. Et I'expedition, qui a tente bien souvent de hardis navigateurs. a die, Ton s'en souvient, reprise, I'annde derniere (1896), par I'explorateur Andree (i), qui, malheureusement, se mit en route trop tard. Parti, de Goteborg, vers le milieu de juin, il ne put, una fois arrive' a la pointe du Spitzberg, lancer son ballon qu'au commencement de juillet. Contrarie bientot par le mauvais temps, il dut renoncer a poursuivre I'expe'dition. Le 24 aout, au soir, on affichait, a Stockholm, ou je J'ai lue et transcrite, la depeche suivante : Andrees ballongfdrduppskjuten till ndsta sommar, c'est-a-dire, « le de'part du ballon d'Andree est ajourne a I'ete'prochain)). Le depart du courageux aeronaute a eu lieu, en effet, de Goteborg, pour le Spitzberg, au mois de mai 1897 : c'est la qu'il a du attendre, pendant le mois de juin, le moment propice pour sa grande exploration.
Du Cap Nord a Trondjhem, le retour s'effectue, a quelques variantes pres, par le meme chemin enchanteur qu'on avait suivi, au depart.
Apres neuf ou dix jours de mer cons^cutifs, on aime alors a retrouver, a Trondhjem, les bons vagons du reseau ferre suedo-norve'gien. La route est longue, sans doute, jusqu'a Stockholm ; elle est surtout beaucoup moins belle que celle des fjords. Mais elle ne manque pas cependant de charme. Et puis, sur cette route, il y a Upsala, 011 1'on
(i) Voir, aux Pieces justificatives, N° :ii, quelques details curieux sur le depart de I'explorateur.
On sait que deux aeronautes franijais, Godard et Surcouf, pr^parent, pour i8g8, unc expedition au Pole Nord.
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se dedommage de bien des fatigues. J'en ai parle, en son lieu, comme aussi de la brillante Capitale de la Su^de : je n'ai done point a y insister de nouveau.
Je me reprocherais toutefois de ne pas consigner ici un dernier souvenir. A I'heure ou je trace ces lignes, se tient, a Stockholm, un CongrSs de journalistes. lis sont, la-bas, plus de cinq cents, venus de tous les pays du monde. Acclames par la population de la Capitale, ils ont eu I'honnem- d'etre Invite's, en une fSte princiere, au Chateau Royal de Drottningholm (Fig. 5o). Or, je trouve, dans le toast porte, en francais, par le Roi, a la santede ses h6tes, a la fin du diner de gala que Sa Majesty leur a offert, un mot que je me plais a transcrire, en finissant, parce qu'il servira, tout ensemble, a prouver ce que j'ai avanc^ plus haut de la sympathie qu'on rencontre en Suede, et a confirmer I'exactitude du portrait que j'ai 6te amene a tracer de S. M. le Roi Oscar II. Voici ce mot : c< Le souvenir de votre sejour parmi nous, Messieurs, ne s'effacera point de bien longtemps. La Suede est un des pays oil les liberies constitutionnelles ont le plus d'anciennes et profondes racines. La liberie de la presse, notamment, y est, on peut dire, presque illimite'e. A I'amour de la liberte et de I'inddpendance, le Pays, ne I'oubliez pas, sut toujours associer le respect de la le'galite et de la loyaute' ! »
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(Voir, ci-dessus, page 4, note i).
Voici les impressions que j'envoyais, de Berlin, vers la fin de septembre 1896, axi Memorial de la Loire, apres ma visite a VExposition industrielle de la Capitale prussienne.
L'Exposition Industrielle de Berlin (1896), et la legon immediate & en retirer.
En attendant qu'ils puissent avoir leur Exposition universelle, au sens large et complexe ou nous prenons le mot aujourd'liui, les Allemands y prdudent pardesExposixions particiilidres. lis en ont eu ddja, de plusieurs sortes ; et ils n'ont rien neglige, ce semble, depuis vingt ans, pour s'y faire la main. Mais, en I'espece, leur succes le plus considerable est, sans contredit, celui qu'ils ont tente, cette anne'e meme, dans la capitale, en y ouvrant une Exposition Industrielle, dont le succes — je m'empresse de le reconnaitre — a ete aussi complet que possible. Ni Geneve, ni Budapest, malgr^ I'intdret tres vif qu'y presen-
taient, pour les e'trangers, des « attractions » similaires, n'ont fait un tort serieux a Berlin. On s'y est rendu des quatre points cardinaux de I'Empire ; et, sans montrer un empressement extraordinaire, les etrangers n'ont pas euxmemes dedaigne d'y passer. J'y ai coudoye plusieurs de mes compatriotes, peu nombreux, il est vrai, mais dont la presence suffirait a prouver que la France ne se de'sinteresse point absolument de ce qui se fait aux rives de la Spre'e. Malheureusement, si je juge de leur impression commune par celle dont j'ai eu I'echo, en causant avec quelques-uns d'entre eux, au retour, il ne me parait pas qu'ils aient cherche a bien voir, la-bas, le dessous des cartes, ni qu'ils aient demele' clairement certaines tendances qui, si peu qu'on ait le patriotisme en eveil, cr^vent pourtant les yeux.
Ge sont ces tendances, ou, ces dessous, que je voudrais essayer de mettre en lumiere. Sans pretendre posse'der plus de pe'ne'tration que qui que ce soit, je crois faire ceuvre de bon Frangais en criant gare, et en aitirant, sur certains faits qui me semblent « symptomatiques *, comme parlent les me'decins, la vigilante sollicitude de qui de droit.
L'Exposition Industrielle Berlinoise avait ete' installee, au faubourg de Treptovv^, tout k une extre'mitd de la capitale. 11 y a seulement vingt ans, Treptow etait un simple village, auquel on avait longtemps accede par I'ancienne porta de Koepenik ; un village coquet et tranquille, gracieusement assis aux bords de la Spr^e, et dont rien ne pouvait faire prevoir la fortune brillante, ni si rapide. Aujourd'hui, ce village est devenu une ville; mieux que cela, une fraction de la grande ville; et son sort est lie ddsormais etroitement a celui de Berlin. Le site cependat)t restait a souhait, pour I'organisation de VAusstellung: le fleuve et ses rives, les ondulations d'un terrain vallonni, I'abondance des arbres, les derni^res pelouses du village
d autrefois, tout pouvait Stije adroitement utilise pour I'lnstallation des divers groupes industriels ; et tout I'a ete, en effet. Aussi, ne saurait-on nier sans injustice que I'Exposition Berlinoise avail grand air, et que I'aspect en etait fort attirant : rien n'avait e'te neglige pour en rendre la visite int^ressante, agreable et instructive ; et i'on y avait r^ussi.
Sans doute, il serait facile de signaler, ici ou la, un l^ger abus de la couleur locale. Les Allemands, grands « beuveurs » devant I'Eternel, comme aurait dit Rabelais, y avaient, par exemple, un peu trop multiplie les brasseries. 11 y en avail, au bas mot, autani que de pavilions industriels ; et I'on y irouvait, a chaque pas, toutes les varie'tes du genre, depuis I'humble Bierlokal jusqu'a la ^om^tuse Hofbrauereihaus, en passant par la Bierhalle,\a.Bierquelle, la Bierstube, ei je ne sais combien d'autres enseignes. Mais, comme tons ces lieux d' « agrement » ne desemplissaient pas, il y a apparence qu'on n'en avait pas, tout compte fait, exagere le nombre : la liqueur de houblon exerce, on le salt, sur tout gosier germanique, un aiiraii irresistible ! Fermons done les yeux ; et, laissant les « beuveurs » a leurs choppes, n'insistons pas.
Des produits de I'lndustrie, je me bornerai a dire qu'ils avaient 6te dresses, dans chacun des pavilions respectifs de I'indusirie du papier, du cuir, du bois, du vetement, du tissage, de la phoiographie, etc., etc., aussi habilement que possible, pour « permetire de se rendre compie de Yactivite considerable de la capitale de I'empire d'AlIemagne, et de Vetonnante diversite de sa production ». Je cite la les termes du programme ofBciel qii'on vendait, a I'entree : ce n'est pas un chef-d'oeuvre de modestie ; mais, peu importe. Les Allemands nous ont habitue's, de longue date, a n'y pas regarder de si pr^s.
Au surplus, qu'il s'agisse du cuir ou de I'electricite, de
I'horticulture et de la peche ou de I'industrie textile, je n'ai vu, dans aucun pavilion, rlen d'assez « etonnant » pour me faire oublier ce que j'avais vu, au Champ-de- Mars, en 1889. Et je me convaincs, dans men for intime, que les Allemands, s'ils sent sinceres, ont du faire lameme constatation. Mais voici ou commence la difference, et ou elle s'accuse.
Dans toute Exposition, il faut ce que Ton nomme,assez peu academiquement, un clou. C'est admis ; et Ton croirait manquer au principe primordial du genre, si Ton ne s'ingeniait a en decouvrir un. Nous avons eu le notre, a Paris, il y a sept ans, lequel, en vertu d'un rare privilege, a ete deux fois « clou » : par I'aspect, et par la destination. Les Prussians ne pouvaient done pas de'cemment s'affranchir de la loi, ni renoncer a inventer le leur. Et comme ils ne manquent pas d'une certaine imagination, ils en ont trouvS un, qui a caus6 a toute la race germanique le plus profond ravissement. Or, c'est ici que s'accentuent les ten- ■ dances propres des deux peuples, et qu'eclate la difference de sens pratique, entre I'Allemand et le Francais.
Figurez-vous, au lieu d'une pompeuse inutilite', telle qu'etait la tour Eiffel, un lac ; sur ce lac, de minuscules cuirasses ; au fond, d'un cote, une ville forte ; de I'autre, des gradins et un terre-pleinpour recevoir une nombreuse assistance; enfin, dans ce theatre d'un nouveau genre, le spectacle d'une attaque en regie de la place forte par les navires de guerre, la prise de la ville, et I'apothdose de la flotte victorieuse. Voila quel e'tait le clou de rExposition Berlinoise ; et, quelque affluence qu'il y eut a la porte des pavilions industriels, c'e'tait surtout au Marine-Schauspiel, c'est-a-dire, au spectacle sensationnel du combat naval, que chacun s'empressait a courir.
A juger les choses superficiellement, il n'y avait la qu'une « attraction » tr^s ingenieusement menagee pour
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interesser le public. Je connais des Frangais qui ont pris, a ce spectacle, un plaisir extreme : ils ont vu des bateaux, un simulacre de siege, une parade triomphale ; et ils s'en sont allds, ravis. llsn'ont rien remarque au-dela : ni Tattention haletante de leurs voisins, pendant les manoeuvres des cuirasses et des torpilleurs; ni leur silence, tandis que, entre la flotte qui attaquait, et la ville qui cherchait a se defendre, s'engageait une lutte acharnee ; ni I'impression anxieuse de leur physionomie, lorque le feu nourri des forts assieges obligeait les marins h reprendre le large; ni rair de satisfaction admirative qui s'epanouissait sur leurs traits, quand, par quelque diversion habile, un ou deux des vaisseaux forgaient un fort a ^teindre ses feux ; ni I'expression de triomphe de tous leurs visages, quand la ville dtait contrainte a se rendre et que, en une derniere parade, la petite flottille semblait contempler fierement son oeuvre de destruction et s'acclamer elle-meme, dans sa victoire. Touies ces nuances semblent leur avoir e'chappe, comme leur ont echappe les reflexions de ces memes voisins. lis n'ont pas paru se douter que cette representation cachait, sous les dehors inoffensifs d'un spectacle original, une intention calculee, non pas d'allumer — c'est chose taite, — mais d'aviver encore, la flamme du patriotisme germanique; de faire croitre encore, au fond de toute ame allemande, I'ambition de doter le Vaterland d'une toutepuissante, d'une invincible marine; en un mot, de prouver solennellement, en pleine capitale, par d'habiles parades, que d'assez grands progres avaient ete realises deja, sur ce point, pour pouvoir esperer se ^signaler bientoi par quelques actions d'eclat, dont on parlerait dans le monde ! Voila, a y regarder de pres, le sens ve'ritable duJMarine- Schauspiel de Berlin : et il faut etre aveugle de naissance; il faut ne rien savoir de la poussee, et des sacrifices d'argent.qui se font, en Allemagne, pour multiplier le nombre
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des cuirasses et mettre, sur le meme pied, h Jlotte et I'arm^e de terre ; il faut avoir oublie rouverture du canal de Kiel et les enseignements qui en ressortent, pour n'avoir pas vu oil tendait ce spectacle, ni qu'il e'tait uniquement organise afin d'exalter les imaginations, de caresser la fibre nationale, et de developper, de surchauffer, le cliauvinisme tudesque.
Pour ma part, je suis sorti, de la, navre. J'ai songd a tout I'argent qui s'eparpille, en France, au lieu d'etre concentre pour nous rendre forts, contre I'ennemi qui ne desarme pas. Je me suis rappele le temps precieux que perdent certains hommes, lesquels trouvent crane de tracasser de pauvres Religieuses, ou fort habile de se devouer aux laicisations, alors qu'ils ne devraient jamais, una seule minute, cesser d'avoir I'oeil attentif a ce qui se fait, par-dela la frontiere. Et, dans mon esprit, un triste rapprochement s'est fait, de lui-meme, entre ce qui se passe aujourd'hui et ce qui se passait, il y a trente ans. Apres Sadowa, le marechal Niel, patriotiquement preoccupe du triomphe de la Prusse et de I'organisation inquietante de son armee, . poussait un cri d'alarme : et on ne I'entendit point ; ou plutot. Ton ne voulut point I'entendre ! Aujourd'hui, ce n'est plus seulement une armee toujours redoutable, que I'Allemagne deploie devant nous : c'est une flotte considerable, minutieusement organisde, confiante en sa force chaque jour grandissante, qu'elle nous laisse entrevoir; et Ton semble ne point s'en douter ! Ne serait-ce pas le cas de crier encore, avec cette frondeuse de Gyp, si pleine de sens dans la thfese qu'elle soutient : « Ohe! les dirigeants » ?...
Je veux d'ailleurs, aux faits que j'ai avances, joindre un rapide commentaire. II m'est fourni, tout a point, par I'empereur Guillaume lui-meme et par les journaux d'outre-Rhin. Le Kaiser, qui se pique de possdder tous les
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talents, est, a ses heures, selon I'occurrence, peintre, musicien, poete, etc. Un jour que c'etait le tour du po'ete et du musicien, il composa un Hymne a yEgir; et, sur cet hymne, il ecrivit una melodie, avec un accompagnement. A quelque temps de la, il se rendait a Venezia ; et, la, au milieu des acclamations et des fetes, les musiques itahennes lui jouerent solennellement son « morceau ». Eh bien! Voulez-vous connaitre ce que dit cet « Hymne a .^gir )), c'est-a-dire, au dieu de la mer ? Le voici, en substance : « O ^gir, toi que, aux premiers feux du soleil matmal, saluentnos he'roiques marins, une guerre furieuse nous appelle sur un lointain rivage. Gonduis-nous, a travers la tempete etles ecueils, jusqu'au pays ennemi... Fais en sorte que nous, I'armee de tes fils, nous soyons proteges par toi, sur ce Dragon (traduisez : ceciiirasse...) Et quand au milieu de cette foret de mats, les navires viendront s'assailhr les uns les autres ; quand la Deesse de la guerre (traduisez : la Tactique) enveloppera I'ennemi, que nos obus auront frappe, alors, sur I'ocean, au milieu du cliquetis des armes et du fracas de nos blindages, que notre chant, semblable a la tempete de'chainee, retentisse en ton honneur, 6 Dieu souverain 1 «
^ Voila, en abrege, tel qu'il est tombe de sa plume imperiale, le chant compose par Guillaume II, en I'an de grace iSgSjtandis que, a Treptow, s'ouvrait I'Exposition Industrielle Berlinoise, et, au coeur de cette Exposition, le Marine-Schaiispiel. Si les allusions renfermees dans ce texte ne sont pas transparentes ; si la coincidence de cette composition, avec I'exaltation du chauvinisme national, a Treptow, n'est pas voulue, et flagrante, je crois qu'il faut renoncer a trouver I'evidence nulle part.
Relisez, du reste, avec attention, les gazettes allemandes de la premiere quinzaine d'octobre (1896), et vousy trouverez, de ce que J'ai appele' le « commentaire imperial » du
Marine-Schauspiel, un nouveau et suggestif commentaire. Quand la « Deutsche Tageszeitung » criait : « Nous nous attendons, depuis vingt-cinq ans, a ddfendre par le glaive ce que le glaive a conquis ; et, s'il le fallait, nous lutterions contre le monde entier » ; quand le « Dresdner Journal » ajoutait : « Meme la proclamation formelle de Falliance franco-russe ne nous ferait pas peur » ; quand la « Kfiinische Zeitung » faisait dcho aux acclamations de la France au Tsar par plusieurs colonnes d'insolences, et que, dans leur n° du 1 1 octobre, les Liistige Blaetter affichaient sans vergogne, en premiere page, un dessin dgalement outrageant pour la France, et pour la Russie, qu'y avait-il la autre chose qu'une manifestation explicite des convictions de TAllemagne qu'elle est forte aujourd'hui, sur terre et sur mer, et qu'elle se croit, en consequence, le droit de rire de tout, et de tous ?...
Sachons done etre plus sages, et plus prevoyants, que nous le fames, avant 1870. Jamais, pas plus pour notre flotte que pour notre arm6e, nous ne nous imposerons trop de sacrifices. Le Marine-Schaiispiel de Berlin, comme VHymne a /Egir de Tempereur Guillaume, comme les rodomontades bouffies des journaux prussiens, traduisent trop manifestement un « etat d'ame », pour que nous n'y pretions point attention. L'article remarquable paru, dans le « Times » du 1 1 octobre 1896, sous ce titre : Deux Empereurs, finissait par une reflexion qui devrait faire, matin et soir, Fobjet des meditations de nos hommes d'Etat : « Ce serait, disait la feuille anglaise, ce serait se tromper singuli^rement sur le caractfere etle temperament de Guillaume II, que de s'imaginerqu'il consentira longtemps a rester dans la demi-ombre qui semble aujourd'hui I'envelopper. »
Tenons-nous done pour diiment avertis; et,en songeant un peu plus a notre Marine, tachons de faire bonne garde I
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Six mois plus tard, aux premiers jours d'avril 1897, je lisais, dans VEchodes Mines et de la Metalliirgie, une communication adressee, de Berlin encore, par un observateur perspicace, dont le nom transparent de Franken dit assez la nationalite :
L'armee allemande envoie a la France un terrible poisson d'avril : elle a atteint, aujourd'hui, i" avril, la plus grande perfection que puisse atteindre une grande arme'e moderne. C'est le summmn, incontestablement.
Voici, en raccourci, les progres immenses realise's ici depuis cinq ans ;
Le materiel de mobilisation est le plus puissant qui existe au monde. On a construit, dans ces cinq annees, trente-sept mille vehicules de quinze tonnes et deux mille six cents locomotives nouvelles ; tout cela merveilleusement approprie au but militaire qui est : I'invasion.
On a construit, ou complete, vingt-cinq mille lignes strategiques, dont je vous ai donne le detail.
Doii:{e centspieces du nouveau canon ont ete construites, et le reste le sera a bref delai. On peut dire que la piece allemande, modele 1897, existe.
L'effectif de paix a ete augmente de 2.25o officiers, et ■/O.ooo sous-officiers et troupiers. On a cr^e soixante nouvelles batteries de campagne, et, dans cheque regiment d'infanterie, un quatrieme bataillon, de maniere a porter le regiment a quatre bataillons pleins. Bref, c'est la creation, achevee au i«' avril, de 42 regiments nouveaux, formant dans chaque corps d'armee une nouvelle brigade.
Done, la mobilisation de l'armee comprend un million d'hommes (juste), avec 85o.ooo gaillards au-dessous de vingt-cinq ans, ciJlibataires, valides, discipline's, encadres par iSo.ooo professionnels entraines, pleins d'autorite' et d'expdrience.
L'arme'e allemande est done en forme comme elle ne I'a jamais ete.
Seal, ]e commandement en chef est, comme chez vous, I'inconnu mystdrieux qui ne se degagera qu'au dernier moment.
Si vous ajoutez a cela la marine que Ton va construire et que Von construira, vous avouerez avec moi que jamais I'AUemagne n'a ete aussi menagante.
J'ajouterai qu'elle n'a jamais e'te aussi nerveuse. Le Souverain lui communique, depuis quelque temps, quelque chose de son agitation maladive. A tort ou a raison, on se demande a quoi sert cette etude sans relache du a mieux ■ dans I'armee », cette tension d'esprit, ces depenses; et I'on tombe d'accord que tout ceia n'est vraiment pas destine a ne servir qu'a la parade.
Que voulez-vousPJe suis bien force de vous le dire; c'est mon devoir de patriote : Vous ne regarde^ plus asse^ du cote des Vosges. II faudrait un incident pour vous eveiller: inais alors on se demande si I'on doit le souhaiter, car rAllemagne est prete a fondre sur I'adversaire avec une rapidite inouie.
^ C'est I'eflfet qu^ellc escompte le plus, du reste. On prete a I'Empereur ce mot, qu'on ne peut s'empecher de trouver profond : « Avec les Fran9ais, il faut frapper vite, et fort!»
Franken.
Si mes lecteurs ne sont pas suffisamment edifies, je les renverrai, pour plus ample informe, aux savantes etudes du Lieutenant de vaisseau Emile Duboc, dans la Revue des questions diplomattques et coloniales (Nos du i5 mai et du ler juin 1897).
(Voir, ci-dessus, page 235, note i).
Je detache, du No du 5 mai de la Revue catholique des Revues I'entrefilet suggestif, que cet interessant et tres instructif periodique a publie, sous ce titre :
Les idees d'un protestant, sur le protestantisme actuel.
Le docteur Krogh-Tonning, ministre protestant, et professeur a I'Universite de Kristiania, se livre depuis fort longtemps a d'actives recherches au sujet des plus graves questions religieuses. Ses nombreux ouvrages sur le dogme des protestants lui ont cre'e, dans sa patrie, un- veritable renom : en Allemagne, il est connu par ses derniers e'crits, intitule's I'Eglise et la Reforme, et la Theorie de la grace et la reforme tacite. Le premier a ete traduit du norve'gien ; quant au second, I'auteur I'a redige en langue allemande. C'est aussi ace dernier ouvrage que le docteur Krogh-Tonning accorde le plus d'importance. Nous y trouvons la preuve que la theorie de la justification, telle que la conceit le protestantisme bien-pensant de nos jours, s'accorde, sinon d'une fa^on formelle, du moins par son essence, avec la theorie enseignee par le catholicisme. L'auteur peut opposer, aux attaques de ses coreligionnaires la maxime de la critique catholique : son expose des theories et principes a ete reconnu exact, et correct en tout point.
Nous devons maintenant a ce travailleur infatigable une nouvelle brochure, ayant trait cette fois a la de'cadence du protestantisme, laquelle renferme des rdponses a plusieurs critiques. Cet ecrit, tout de circonstance, est forme d'une serie de onze articles, qui ont d'abord ete publies par un journal quotidian de Kristiania. Provoquee par les eve'ne-
ments qui se de'roulent actuellement en Norvege, oil elle a fait grand bruit, cette brochure n'a point manque d'attirer I'attention en Allemagne, ce pays qui, suivant les propres paroles de I'auteur, n'a souffert et ne souffre encore que de maux dus entieremem et exclusivement au proiestantisme. Nous ne pouvions laisser passer inapercu un tel ouvrage, etsurtout la critique qui s'y trouverenfermee. Esquisser les deux, en nous servant autant que possible des propres paroles de I'auteur, tel est le but que nous assignons au present article.
Si quelqu'un a le droit de s'intituler protestant, c'est sans contredit le docteur Krogh-Tonning. Membre et serviteur de I'Eglise d'Etat, en Norvege, il use largement du droit d'enquete et de discussion, dont sa religion autorise I'exercice. II reconnait, en Luther, le geant qui ne craignit point d'engager une lutte homerique contre des traditions et des conceptions seculaires ; mais il a soin aussi de distinguer en lui deux sortes de personnages, dont le premier est le Luther historique, et, le second, celui que la le'gende et la fable ont cr^e' de toutes pieces, C'est a ce dernier surtout que I'on attribue volontiers toutes les qualite's et toutes les vertus.
II y a loin de notre auteur a ceux qui ferment, sciemment ou non, les yeux devant les contradictions de la Confession d'Augsbourg, et se refusent a constater les entorses qu'elle infiige a la logique. Et cependant, cette Confession exige une foi absolue, au point qu'un Me'lanchthon ne pent passer pour s'etre trompe ou contredit, quand meme il reconnaitrait de son propre mouvement qu'il s'est trompe ou contredit. Les dieux eux-memes renonceraient a combattre de tels arguments, qui nedoiventleur semblant de solidite qu'a une prevention ankylosee.
Le docteur Krogh-Tonning est encore moins de ceux qui considerent le Luth^ranisme comme la personnifica-
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tion de I'Eglise ideale, et prodiguent I'encens a tout ce que les reformateurs du seizieme siecle inventerent de toutes pieces, et qu'ils inculquerent, de gr6 ou de force, aux peuples avec I'aide de certains princes. Get horizon lui seaible trop etroit, et il a une fa^on deliberee d'envisager les choses. On lui a demande comment il s'etait arroge le droit de critiquer I'Eglise, dont il se reconnaissait le serviteur. II n'est point enibarrasse pour r^pondre. « Jesuis, dit-il, invest! du meme droit que Luther exerfa a regard d'une Eglise qu'il s'etait, lui aussi, engage a servir. Aucun protestant ne pourra me le contester. Unemaison menace mines ; si I'un des locataires, plus avise, avertit ses voisins du danger, pourra-t-on le taxer de malveillance contre eux ? »
Qui done lui a donne cette largeur de vues, et cette clarte du regard } II est impartial, qualite bien rare chez les the'ologues protestants, qui ne lisent que les publications de leurs coreligionnaires, et affichent le plus grand de'dam pour tout ce qui porte la signature d'un catholique. La Theorie de la Grace trahit, chez lui, une connaissance approfondie des ecrits religieux du moyen age, ainsi que de ceux des temps modernes. II est egalement familiarise' avec les oeuvres thomistes ou molinistes, depuis Bannez jusqu'a Pecci, de Satolli a Franzelin, en passant par Dummermuth, Fonseca et Beliarmin. Enfin, il a e'tudie avec soin les controverses des ecoles ci-dessus mentionnees ; quelques mots lui suffisent pour caract^riser I'ouvrage publie, en. 1896, par le docteur Einig, et intitult^, De gratia divina. Le latin lui en parait ele'gant, I'exposition logique, et transparente commele cristal.
Mais ce n'est point tout. II s'est livre a d'actives recherches de I'inedit, dans les bibliotheques etrangeres, ou il a decouvert des oeuvres ignorees et datant du moyen age. C'etaient pour lui de ve'ritables trouvaille's, des sources de
lumifere, dont personne ne soupgonnaitl'existence. Aussi, est-ce avec une Joie de savant qu'il a compile les passages les plus interessants, pour les livfer par voied'impression a la publicite. « Autrefois, dit-il en manifere d'explication, j'etais assez naif pour croire que I'on se rejouirait d'apprendre que la separation entre nos frere^ n'est point aussi profonde qu'on se plait a le croire. »
A quelles conclusions ces recherches et ces travaux ont-ils tait arriver le docteurKrogh-Tonning? D'abord, k la conviction du peu de consistance du principe scriptural et de la necessite d'une succession apostolique. « Sans I'idee de I'infaillibilit^ de I'Eglise, en mati^re de salut, et celle de I'origine apostolique du clerge et sa perpeluite par succession apostolique, notre Eglise n'est point en etat de se defendre contre la scission. Le 28™= article de I'Augustana, qui erige les e'veques en gardiensde la parole divine, et fait controler cet enseignement par les paroisses, contient une contradiction insoluble. Nous voyons ddja ici une cause de scission, au sein de notre masse.
« Le principe biblique perd journellement de sa force et le protestantisme opere, grace a sa critique ne'gative, comnie le bucheron qui scie la branche sur laquelle il est juche'. II faut une interpre'tation exacteetfidele de la Bible; il faut, de plus, que cette interpre'tation soit h la portee de tout le monde, et que I'authenticite du texte soit prouv^e. A de'faut de quoi, I'edificeentier s'ecroule. Onparle volontiers d'humilite', et d'obe'issance a la parole divine; la Bible est declaree etre le ve'ritable fil conducteur dans la vie. Mais on oublie que cette parole divine n'est constituee le plus souvent que par des additions aux passages les plus importants de I'Ecriture.
« Des Chretiens de bonne foi se trouvent souvent en contradiction, sur les points les plus graves; et lorsqu'un ap6tre nous affirme que I'Ecriture n'est point exempte
d'obscuritds, nous avons quelque raison de ne point le contredire. L'insuffisance du teste scriptural ressort en droit et en fait ; autrement, il n'existerait rien qui put caractenser I'Eglise protestante. Mais vous vous Stes engage's dans une se'rie de symboles, qui sont autant de paroles d'Eglise, mais non des paroles divines. En ouvrant, pour la premiere fois, une Bible, vous vous etiez d^ja habitues a la considerer avec les yeux d'hommes d'Eglise, Vos enfants suivent la meme voie ; vous disposez d'ailleurs de leur liberie' religieuse par le bapteme, bien que la plupart d'entre eux ne reconnaitraient pas la n^cessite de ce sacrement par la seule raison que la Bible s'en porte garante. Vous croyez a I'inspiration du Nouveau Testament, non point pour des raisons exe'g^tiques, mais parce que I'Eglise a toujours profess^ cette doctrine. Le sentiment ge'neral aujourd'hui est que les principes bibliques doivent recevoir un complement, une rectification divine, qui n'est autre que I'Eglise cveie par le Seigneur,
« Or, I'Eglise n'est point la somme arithme'tique de ses membres, mais bien, et du haut en bas, une soci6te, une institution de salut, d^claree indispensable par le Seigneur, et pourvue de fonctions et d'organes ^tablis une fois pour toutes par le fondateur.
« Elle se compose de deux elements : la paroisse formee de laiques, d'une part ; et, de I'autre, le clergd. On compulserait en entier le Nouveau Testament, sans y trouver trace ou mention d'un clerge ge'neral. On nous 6leverait sur le pavois, si nous nous declarions les humbles serviteurs de la paroisse; mais c'est ce que nous ne voulons pas, et ce que devront admettre ceux qui croient qu'il s'agit de choisir, entre le service de Dieu et celui deshommes.
« L'Eglise fondee et organisee par le Christ doit etre sure d'elle-meme, dans I'interpretation de I'Ecriture, et comprendre tout ce qu'elle renferme d'obscur et de pro-
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fond. En matiere de salut, il lui faut Vinfaillibilite. Une Eglise susceptible de se tromper n'a guere de valeur; et cependant elle doit, en sa qualite de support de la veritd et en vertu de la conviction que I'Esprit la rertiplit tout entifere, se pourvoir contre des erreurs pouvant amener la perdition. Luther ecrivail, en I'an 1524 : « L'Eglise ne peutse tromper, mSme sur le moins important des articles. » Mais Luther ne constituait point, a lui tout seul, I'Eglise luthe'rienne. Celle-ci ne doit point s'en tenir aux declarations privees du premier, mais aux croyances de la seconde. Et deja, dans I'Athanasianum, I'ide'e d'une infaillibilite relative trouve un fondement.
« Oil trouverons-nous, alors, cette Eglise relativement infaillible? On doit la trouver, car Notre-Seigneur a dit qu'elle devait s'elever, comme une ville, sur une montagne qui ne pent se cacher.
« Elle est comme I'arche de sakit, voguant sur les eaux du deluge. Mais une autre idde est eclose, celle d'une Eglise invisible, que Ton pent dire introuvable. Et cependant, les paroles du Sauveur doivent signifier qu'elle doit se trouver dans la plenitude de son objeciivite. Mais oil done se trouve ce signe objectif de I'Eglise apostolique, consideree comme une realite historique, si ce n'est la charge legude paries apotres, et non celle cre6e librement et contre tout droit?
« II ne suffit pas de dire que I'Eglise existe, la oil les moyens de grace sont dispenses equitablement; et on le comprendra facilement sans qu'une experience sdculaire soit necessaire. Nous avons besoin d'un signe objectif, lequel ne peut Stre constitue que par la succession leguee par Notre-Seigneur et par ses apotres, perpetuee par Fordination ecclesiastique. Le corps apostolique est investi des moyens de grace, et ces sources de vie ont ete place'es eritre ses mains.
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« Ceite charge ne saurait etre perpetue'e autrement que par succession apostolique. Le droit et la force, ainsi que les moyens de grace avec toute leur efficacit^ en matiere de salut, sent entierement dans les mains de ceux qui ont ete investis de ces droits par voie d'ordination. Creer un ordre d'une paroisse decoule d'une the'orie arbitraire et artificielle, que I'on a inseree au pre'alable dans le Nouveau Testament, pour Ten extraire ensuite. C'est la une des theories erronees et contradictoires creees par Luther. Le 14= article de I'Augustana stipule que tout homme qui veut enseigner a I'dglise, ou dispenser les sacrements, y est regulierement autoris^ (rite vocatus). La confession d'Augsbourg a reconnu ce principe comme s'appuyant sur le droit canonique ; Melanchthon en reduisit cependant la porte'e dans son apologie. Celui de la succession trouve encore des adherents en Allemagn^, en Angleterre, et dans les contr^es du Nord.
- « L'Eglise d'Etat, en Norvege, ne reconnait officiellement que le principe subjectif : gestion des moyens de salut, conformement a I'Ecriture, et suivant la propreide'e de celui qui s'est confere ce droit. Quelques mots prononces avant le repas suffisent pour reproduire la cene, et fournir I'^quivalent de la communion catholique. Or, celui qui n'a point regu I'ordination, selon le rite apostolique, pent, a la ve'rite, pre'senter a sesadeptes le pain et le vin, mais non le corps et le sang du Seigeur. II peut prononcer la formule de I'absolution, sans pour cela absoudre d'une fagon reelle et efficace. La succession apostolique est d'ordre episcopal, ainsi que I'ont admis les Eglises catholique, orthodoxe, et anglicane; ou tout, au moins d'ordre paroissial, comme chez nous. »
Toutes ces theories ont amen6 I'auteur a considerer le catholicisme, dans son interpre'tation de la charge apostolique, comme un membre de Vima sancta catholica. C'est
pour lui une fraction de TEglise ; et il voit en nous les « freres separes », et pense tout autrement de I'assemblage bariole des sectes qui se « contredisent les unes les autres ». II ne prete pas a Rome les couleurs sombres sous lesquelles ses coreligionnaires se plaisent a la peindre, et il reconnait que toute la chretiente en derive. II s'avance meme resolument, lorsqu'il dit : « L'Eglise catholique est la seule grande confession, qui tienne haut et fernie la^banniere de la foi chretienne. »
Si quelqu'un s'avise de lui dire que ce raisonnement doit le conduire a Rome, il rdpondra, avec la franchise qui honore I'homme : « S'il est demontre que Rome et la v6rite sont des termes synonymes, j'irai aussitot a Rome, et je m'efforcerai d'y mener tous mes lecteurs. Mais divers points me separent de Rome. D'abord, mes ouvrages, et mes idees sur le dogme. Rome est le plus haul principe eccle'siastique ; entre elle et le principe ecclesiastique protestant, il existe un abime, qui est I'infaillibilit^ du pape. »
Aux contradictions de son propre camp, il n'attribue d'autre cause que rinfaillibilite de I'Egliseetla succession apostolique. Ges termes sont de'ja empruntes au glossaire catholique. Mais ils ont ici un autre sens, car ils signifient succession e'piscopale et infaillibilite absolue, c'est-adire infaillibilite dans tout le domaine de la verity, tandis que, dans son idee, la succession peut etre paroissiale, et rinfaillibilite purement relative. C'est dire qu'elle se borne aux questions les plus importames, et n'est point generale.
II desire, de tout coeur, voirdisparaitre les malentendus, les accusations injustes et les preventions non fondles, enfin assister a I'acheminement vers une union parfaite.
« C'est a cet edifice, dit-il, que j'entends travailler et prier. Si Dieu le permet, tout obstacle disparaitra. Comment cette union se realisera-t-elle? Rome doit-elk
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devenir protestante, ou le protestantisme deviendra-t-il romain ? L'un est aussi improbable que I'autre, at tout est entre las mains de Dieu. La tache est assez grande et assez ardue pour que chaque chretien y prenne part. Ma vie n'aura pas ete inutile, si j'ai pu reussir a prouver que la cause principale de la scission n'etait point dans I'essence, et ne provenait que de quelques differences. La re'conciliation est dans I'air. Si les circonstances actuelles s'y opposent, Dieu y pourvoira par un miracle, si nous le demandons dans nos pri6res. »
II est temps de terminer cette etude. Nous passons sur d'autres parties de I'osuvre, notamment sur le passage relatif a la Reforme, qui est declare'e etre autre chose qu'un « e'lan moral dans le plus haut sens du mot ». Nous laissons aussi de cote celui qui a trait a la liberte d'enseignement, au sein de I'Eglise d'Etat, en Norvege, et que Tauteur declare etre riche de consequences desastreuses, consequence fatale de la « liberie' de conscience et de I'interpretation arbitrairede la Bible a I'exclusion de tout le reste ».
Nous renvoyons a la Gennania, qui a publiedes traductions allemandes des oeuvres du docteur Krogh-Tonning. Chaque ligne trahit la lutte que ce noble esprit a engagee pour la cause de la verite. Une telle lecture ne pent qu'dever le catholique, et le remplir de reconnaissance pour Dieu qui I'a mis, lui, en possession de la pleine et lotale verite.
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(Voir, ci-dessus, page 282, note i).
J'extrais d'une Revue, en date du 10 juin i8q6, les details suivamssur I'expedition que I'explorateur Suedois, M. Andrea, preparait alors pour le Pole Nord :
Vers le Pole.
Le voyage qui va s'accomplir, dans quelques jours, est bien le plus audacieux qu'on ait jamais tente'.
Hier, M. Andree, ingenieur a Stockholm; M. Eckolm, professeur a I'Universite d'Upsala, et M. Strindberg, le neveu du dramaturge, tous trois Sue'dois, se sont embarques, a Goteborg, a bord du Virgo, qui va les transporter avec leur ballon, le Pole Nord, dans Tile de Norskcearna, una des iles norvegiennes situe'es a la pointe du Spitzberg, a douze cents kilometres du pole. C'esi la que les trois savants sue'dois proc(^deront au gonflement du Pole Nord au moyen de cylindres remplisdegaz sous pression. C'est avec ce ballon que M. Andre'e et ses hardis compagnons de voyage comptent faire I'exploration du Pole Nord. L'ascension aura probablement lieu au commencement de juillet. Le ballon destine a faire la conquete du P6Ie a vingt metres de hauteur, et jauge oinq mille metres cubes. Son enveloppe est constituee par une e'toffe de sole, dite j>onge de Chine, qui offre une enorme resistance. L'etoffe est double dans sa partie infe'rieure, triple dans sa partie superieure. Les differents le's sont coUe's et cylindres, de fa?on a former un tissu absolument adherent ; puis, revetus a plusieurs reprises d'un vernis special. Le filet est en chanvre d'ltalie, paraffine' avec soin; les cordes doivent
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etre passees les unes dans les autres pour eviter les nceuds ; la panic supe'rieure, enfin, doit rester lisse pour empecher raccumulation de la neige dans les mailles.
Quant a la nacelle, void la description qu'en font les journaux sp^ciaux : elle est constitute par un cylindre de 2 metres de diametre, de i metre 3o de hauteur interieure. Sur un de ses cotes, le cylindre porte une paroi plane, espece de pan coupe, de i metre 3o de cote a sa base, et regnant du plancher jusqu'a mi-hauteur de la nacelle; c'est sur ce pan coupe que la nacelle se couchera lors de I'atterrissage, et on e'vitera ainsi son roulement sur le sol.
Le cylindre, en osier et rotin, a son plancher renforce par deux traverses, et est perce de deux trous, I'un qui sera garni de porcelaine, pour I'usage que Ton devine, I'autre qui servira a descendre, a quelques metres au-dessous de la nacelle, le rechaud a alcool sur lequel on fera la cuisine. C'est, on le comprend, pour diminuer les chances d'incendie qu'on eloignera ainsi le rechaud; on n'allumera qu'a distance, et on I'e'teindra toujours avant de le remonter dans la nacelle. La paroi cylindrique est niunie de deux fenetres carrees de i5 centimetres de cote, garnies de vitres. Le couvercle, renforce par deux traverses, porte une trappe mobile autour d'une charniere, pour permettre I'entre'e et la sortie des aeronautes.
Dans cette nacelle, on a me'nage la place de trois hommes, dont deux pourront se tenir debout, pendant qu'un sera couche. Le journal, le Nexu-York Herald, avail offert de contribuer pour cent mille francs aux frais de 1 expedition, si les trois voyageurs consentaienta emmener avec eux un correspondant de ce journal. M. Andre'e, le chef de I'expedition, refusa.
C'est que le ballon le Pole Nord doit emporter, avec les trois aeronautes, le lest, les vetements de rechange, des armes, les instruments me'te'orologiques pour la d^termi-
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nation du temps, du lieu, de I'altitude, de la vitesse; enfin, les vivres necessaires, pour une expedition dont la dur^e minima est calculee a quatre mois.
Les trois voyageurs emportent aussi avec eux un traineau en aluminium d'une grande l^gerete. La nacelle, egalement en aluminium, est disposee de maniere a etre facilement iransform^e en bateau portant une voile ei parant ainsi, dans la limite du possible, aux eventualite's. Enfin, un appareil photographique permettra de reproduire, par des instantan^s, la configuration des regions arctiques, a mesure qu'elles se developperont devant I'observateur.
Le poids total des hommes et du materiel est de 2.400 kilogrammes, qui viennent s'ajouier a celui du ballon, du filet et de la nacelle, lvalue a 2.600 kilogrammes. C'estdonc une charge lotale de 5. 000 kilogrammes, que le Pi>le Nord enl^vera dans les airs, pour cette expedition fantastique.
M. Andre'e croit pouvoir, avec son ballon, passer pardessus ces formidables barri^res de glace, a travers lesquelles les batiments les plus solides n'ont jamais pu se frayer un passage ; et il esp^re trouver, au pole, la mer libre, ou, en tout cas, pdn6trer nombre de secrets qu'on ne fait que soupgonner.
Reste k savoir si cette bardie tentative peut reussir. M. Andr6e a pr6sent6, Tannic dernii;re, son projet au congr^s international de ge'ographie de Londres, a la Societe frangaise de navigation aerienne, a I'Academie des sciences de Stockholm, et a nombre desociStes savantes. Son projet a 6te' accueilli avec un cnthousiasme qui n'exclut pas les apprehensions les plus s^rieuses. Notre Academic des sciences, h. la demande de M. Andr6e, a nomm6 une Commission pour examiner les conditions indispensables au succfes. La conclusion de la Commission a e'te' que le vail-
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lant explorateur pourrait peut-etre arriver au Pole, mais que rien ne permettait de croire qu'il put en revenir.
En tous cas, les paris sont ouverts, car cette grande expedition aerostatique peut etre consideree, k I'heure qu'il est, comme conimencee.
J'ai dit (page 282, texte et note) que M. Andre'e est actuellemeni (juin 1897) en route pour le Pole Nord, et que les deux aeronautes fran9ais, Godard et Surcouf, preparent, pour I'an piochain, leur propre expedition. Ce ne sera point ia seule. M-" L.-L. Dyche, de la Kaneas State University, s'achemine, en ce moment meme, vers la presqu'ile d'Alaska, oh il se propose d'organiser, pour le Pole, une expedition, qui commencera en 1898, et qui durera trois ans, et plus, s'il en est besoin. On peut done esperer que le « probleme » du Pole Nord est a la veille d*etre resolu. L'exemple duvaillant pionnier Nansen aura prochainement porte' ses friiits !
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TABLE DES MATIERES
AVANT-PROPOS
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