CHAPITRE V
I CHEMiNONs-Nous maintenant vers Trondhjem — , vers Trondhjem, qu'il serait si logique et si simple d'ecrire et de prononcer, a la Norve'gienne, au lieu d'adopter, comme nous le faisons generalement, la lourde graphie « Drontheim », sans paraltre nous douter que, en disant Drontheim, nous marchons, naifs incorrigibles, a la remorque des Allemands !
Le voyage, de Bergen a Trondhjem, est proprement la premiere etape du voyage au Cap Nord : a beaucoup d'egards, on en fait la comme I'appremissage. Tantot en effet, Ton navigue sur la haute mer, et il faut bien, coute que coute, se resigner a subir roulis et tangage ; tantot, on rentre au milieu des ties, et le bateau reprend une assiette plus normale; tantot eniin. Ton glisse en plein fjord, etl'on retrouve le calme bienfaisant d'une course sur un lac. Le paysage d'ailleurs change peu, en de'pit de son infinie vari^te' : c'est, du commencement a la fin, la serie des ilots aux rives steriles et aux formes bizarres, Tenchevetrement des montagnes a pic qui semblent chercher a s'escalader les unes les autres, la dentelure des fjords qui souvent sont dessin^s par des murailles granitiques, I'amoncelle-
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ment des gorges qui r^pStent cent fois Te'clio du moindre son, en unjmot, la magnifique mise en sc6ne d'une nature grandiose et sauvage, dont la vue tient consiamment radmiration en haleine, sans jamais la lasser. Dieu, qui est partout admirable dans ses oeuvres, est vraiment grand; vraiment sublime, sur ces hauteurs, hauteurs de la mar, mirabilis in altis, et hauteurs des montagnes et des glaciers 1
Le bateau, en quiitant Bergen, s'engage parmi les ilots rocheux qui peuplent la mer jusqu'au dela d'Alvestrom, jusqu'a Fenire'e du Sognefjord. L'une des plus curieuses de ces iles est celle de Hornelen, qui se dresse ^ pic, comme un geant ; mais elle n'a pour elle que la majesty de sa masse imposante. La petite ile de Seljeo, que Ton rencontre ensuite, se recommande au contraire par le touchant souvenir de la vlerge Irlandaise, S''' Sunniva, qui, issue d'une famille royale, et condamnee par son p6re a choisir un epoux, vint s'y re'fugier. Mais la pauvre enfant tombait, pour ainsi dire, deCharybde en Scylla (i); elle n'echappait aux obsessions paternelles que pour courir, aux mains brutalesdes paiens qui habitaient File, de plus grands dangers. Plutot que d'etre victime de leurs instincts sauvages, elle supplia Dieu de la faire pirir ; et, en effet, la voute de la grotte ou elle s'e'tait retirde sMcroula miraculeusement sur elle, au moment ou les paiens allaient s'emparer de sa personnc.
Nous faisons escale k Aalsund, coquette ville d'environ 8.000 habitants, batie sur deux iles juxtaposdes,etdontles maisons de bois abritent plus d'un « richard » ; puis, nous reprenons notre course vers le nord, dans la direction de Molde et de Christianssund. Trois a quatre heures de tra-
(i) Voir, dans mon volume : Du Vesuve a I'Etna, la description de ces deux ^cueils, legcndaires chez les Anciens (pages 191 sq.).
versde, et nous voici a Molde, qui n'est qu'un bourg insignifiant, en comparaison de la commer^ante petite cite' d'Aalsund, mais un bourg dont la situation enchanteresse atiire et fixe-, chaque anne'e, pendant la belle saison, une
brlllante et nombreuse colonie d'etrangers. Molde estgracieusement construit, sur le Romsdalsfjord, au pied de collines verdoyantes que dominent, a I'arriere, des montagnes dont I'altitude varie entre 1.400 et 1.700 metres. On y a done, d'abord, grace a ce double voisinage, tous
les plaisirs des yeux. Mais on y trouve aussi d'autres plaisirs : celui du contact d'une soci^te elegante, pour laquelle les habitants se sent mis en frais de distractions de toute sorte; et celui des innombrables excursions, entre lesquelles on n'a que I'embarras du choix, dans cette zone privilegie'e. Le Romsdalhorn, Andalnaes, Ornjem, voila, pour n'en citer que trois entr'autres, des buts de promenade capables de seduire les touristes les moins enthousiastes.
Christianssund rivalise avec Aalsund, pour Factivite' commerciale : c'est, du reste, de part et d'autre, le pays de cocagne de la merluche, laquelle y a enrichi bicn des gens. Apres une halte rapide, nous reprenons la mer ; et le bateau cingle, cette fois, directement vers Trondhjem, la plus septentrionale des villes de I'Europe, batie sur le Nid, et arrosee par une petite riviere qui a son embouchure dans le Trondhjemfjord.
Si Christianssund est la rivale d'Aalsund, Trondhjem est re'mule de Bergen : site, commerce, habitudes, climat, tout fait, de ces deux villes importantes, deux soeurs jumelks. Dans une de ces vieilles chansons dont les Norvegiens se transmettent le refrain, de pere en fils, on trouve cette exclamation typique : // fait si bon sejourner, d Trondhjem ! Et le refrain a, ma foi, raison. Trondhjem fut, jadis, la capitale de la Norvege. Aujourd'hui, c'est une ville de 25.000 habitants, dont les rues ont un ecartement invraisemblable (afin de conjurer le danger des incendies dont elle a trop longtemps et trop cruellement souffert), et dont I'aspect a un charme infini (Fig. 66). Au milieu de ces rues, frdquemment coupees a angle droit, repre'sentezvous une foule de maisonnettes, peintes generalement en jaune, et coifFdes d'un toit pointu ; mettez, entre les mdandres du Nid, qui I'enserre dans ses replis, une presqu'ile, oil s'entassent d'autres baraques en planches, pa-
reillement peinturlur^es ; a Tarrifere, sur les coteaux verdoyants, piquez quelques villas ; enfin, sur la petite ile Munkholmen, dressez les bastions du vieux chateau, et vous avez, en raccourci, la silhouette de.Trondhjem. Mais ce qu'il vous sera bien difficile d'imaginer, c'est I'enchantement qui r^sulte, ici, du cadre merveilleux dans lequel se detache la ville : c'est la caresse de ce fjord, qui a presque les proportions d'un bras de mer ; c'est la grace de cette riviere, qui leche, en ville, les pieds des habitations des
Fig. 107. — Chute d'eau du Nid, pres de Trondhjem.
pecheurs, et qui s'en va, a quelques kilometres plus loin, former une magnifique cascade (Fig. 67) ; c'est la majeste sereine des montagnes voisines, qui mettent comme un diademe royal au front de la cite ; c'est, pour tout dire, I'abondance et la richesse de ses glorieux souvenirs, qui s'eveillent, par essaims, des que vous foulez le sol de la ville.
Trondhjem, qui s'appela d'abord « Nidaros », c'est-adire « Bouche du Nid », est en effet le « Reims » de la Norvege : aujourd'hui encore, les Rois s'y font couronner;
et, pendant des si6cles, ce fut la que se fit obligatoirement leur election. Or, cet excds d'honneur s'explique par I'importance que sut donner a Nidaros I'un des hommes, dont le nom et la m^moire sont le plus justement veneres, aux Pays Scandinaves, le Roi Saint Olaf. II avait contribu6 a la prospdrite' de la ville, pendant sa vie : une fois mort, il assura sa fortune et sa cele'brite, par la possession de ses pre'cieux restes. Sa chasse, exposee sur le maitre-autel de la cath6drale S. Cle'ment, attira, a Trondhjem, pendant tout le moyen age, des legions de p^lerins. On y fixa, en 1 1 5 1 , le siege metropolitain de la Scandinavie ; et, Jusqu'a la Re'forme, I'archeveque de Trondhjem compta, parmi ses suifragants, tant en Norvege que dans les iles lolntaines, une dizaine pour au moins de sieges e'piscopaux. De cette brillante page d'histoire religieuse, si malheureusement interrompue par I'invasion du luthe'ranisme, il reste aujourd'hui un souvenir vivant, dans la vieille cathe'drale anglo-normande, qu'un emuie de Viollet-le-Duc, M. Christie, a si bien travaille, depuis trente ans, a restaurer avec intelligence, qu'on pent presque la regarder comme reconstruite. Dans cette venerable metropole, ou les Rois de Su6de viennent se faire sacrer Rois de Norvege, on avait laisse commettre, pendant plus de trois siecles, d'impies depredations. II s'agissait done d'une restauration complete ; et le devis des travaux a executer atteignait un chiffre considerable. Mais, ramour-propre national aidant, on a trouv6 les sommes necessaires pour mener I'oeuvre a peu pr^s a bonne fin. Et c'est merveille de voir, rajeunie, ressuscite'e, et triomphante, cette basilique, la reine inconteste'e des monuments religieux de la Scandinavie, avec ses murs de schistechloriteuxet bleuatresur lesquels se d^tache, dans sa blancheur laiteuse, le marbre des colonnes, que dominent des vofltes aeriennes ; avec ses faisceaux de piliers, aux chapiteaux tapisses defeuillage;
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avec ses milliers de figurines ; avec ses deux choeurs', surtout, aux delicieuses chapelles. On de'pense, bon an mal an, cent mille francs a cette restauration. Le jour oil elle sera aciiev6e, un probleme se posera, qui, si I'on tient compte du bon sens qui distingue la population norvegienne at de I'esprit liberal qui anime les pouvoirs publics, pent atre, d'ores et deja, considdre comme tranche. Ce probleme, le voici : A qui appartiendra alors la basilique? Sera-ce aux proiestants, qui savent bien, helas ! qu'ils seront impuissants a lui rendre la vie? Ou bien, sera-ce aux catlioliques, qui, outre qu'ils peuvent s'y reclamer du souvenir de la possession du lieu saint par leurs ancetres qui Font fait batir, sont seuls en mesure, en y faisant rentrer triomphalement le Dieu du tabernacle, d'y ramener la chaleur et la lumiere, la joie et la grandeur?... Esperons qu'il n'y aura pas d'hdsitation pour la solution du probleme, et que les morts qui dorment, sous les dalles du cimetiere voisin de la cathedrale, leur dernier sommeil, pourront, de nouveau, tressaillir, quand passeront, pr^s d'eux, pour gagner le sanctuaire, les pretres, qui leve^-ont sur eux leur main benissante, et quand, en se rendant aux offices, les fideles leur jetteront I'aumone rafraichissante de leur pieux souvenir.
En attendant, la sainte Eglise de Jesus-Christ, qui ne manque de rien tant que d'ouvriers — operarii autem patici ! — dans un pays ou les ames de bonne volont^ et les natures droites et loyales sont innombrables, a d^ja repris pied, a Trondhj'em. A defaut de la cathedrale, qu'elle attend et espere, elle y poss^de, avec un vaste hopital ou les Religieuses de S*= Elisabeth prodiguent aux malades leurs soins intelligenis, des ecoles pour les enfants des deux sexes, un presbytere, et un joli sanctuaire, oia, les offices sont suivis par de fervents neophytes, sous la paternelle direction de deux prStres de'voues. Ce n'est
IhlSve'.
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encore la que le grain de se'neve, de la parabole e'vangelique. Mais qui ne salt que le grain de seneve est susceptible de produire un des plus grands arbustes ? Et qui, sachant cela, et voyant ce qui se passe, a Trondhjem, aurait assez peu foi en la bonne Providence, pour ne pas espe'rer fermement que cat arbuste ne tardera gufere a e'tendre sur toute I'aimable cite' le bienfaisant ombrage deses rameaux ?...
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