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Au pays des fourbes

Mon revolver était tombé. Mon bras pendait inerte. Les Allemands m'entourèrent brutalement. Un sous-officier ramassa l'arme et tira en l'air pour l'essayer. Un autre cherchait à m'enlever ma ceinture et mon équipement. Je me reculai vivement, en criant : « Arrière 1 je suis général français !» Il y eut un temps d'arrêt, mais le feldwebel qui maniait mon revolver, montra le ciel et prononça d'une voix forte : Deutschland iiber allés! — et on acheva de me dépouiller.

Je saignais abondamment. Un soldat s'approcha et me rit sous le nez, en me disant : Capout! Un infirmier me fit un pansement avec le paquet que j'avais dans la poche, puis, pour soutenir mon bras, il alla chercher une écharpe. L'officier arrivait.

Le feldwebel fit son rapport. Sans doute, parlait-il de ma venue subite par derrière les lignes allemandes.

« C'est un mauvais cas, monsieur, vous pouvez être fusillé, pour venir ainsi par derrière ! » dit le lieutenant, en français, — et il m'emmena.

« Quel grade avez-vous? — Général. — Général !» H se rapprocha aussitôt : « Eh bien ! monsieur le général, quand pensez-vous que la guerre finira? — Quand l'un des deux sera battu. » Il ne tira pas vanité de l'heure pour me dire que l'avance allemande pouvait amener cette décision. H répéta seulement sa question, sous une forme différente : « La guerre sera-t-elle finie l'an prochain? » Je ne répondis plus.

D m'avait questionné avec un très \df intérêt. Assurément, il était plus occupé de la fin de la guerre que du triomphe de ses armes. Je constaterai ce souci prédominant chez d'autres officiers. De nombreux camarades français, pris comme moi dans l'offensive allemande de mai, seront également frappés de cet état d'esprit : en plein succès, devant des avantages inespérés, beaucoup dp mandent, avec lassitude, quand finira la guerre !

Le lieutenant avait pris un sentier qui tomba bientôt sous le feu des mitrailleuses françaises. Il s'accroupit au ras du sol, pendant que je le regardais ironiquement. « Non ! ce chemin ne mène pas, dit-il, en se relevant, passons là. » Il m'entraîna sous bois. Peu après, nous débouchions dans une prairie ou se trouvaient une voiture de ravitaillement et, auprès d'elle, un feu de soupe ; plus loin, était un poste téléphonique près d'une seconde voiture. Un capitaine, sous un arbre, regardait sa carte. Il vdnt à nous, parla au lieutenant et me prit en consigne.

« Comment avez-vous été capturé? Nous avons pris encore, ce matin, un autre général. Vous savez bien que nous sommes là ! Pourquoi vous, le chef, ne partez- vous pas plus tôt? » Après un silence, je répondis comme à moi-même : « Le chef ne part pas plus tôt que les autres. »

Après une demi- heure de marche, une grande ferme apparut. C'était là que se trouvaient le commandant de bataillon et son état-major. « Quel nom dois-je annoncer à notre comte? » demanda l'officier. Je me nommai.

Le commandant me salua, puis il me dit : « Votre blessure a-t-elle été piquée contre le tétanos? — Non. — On va le faire. »

On appela le médecin. L'opération fut ridicule. La seringue ne marchait pas et il fallut s'y reprendre à plusieurs fois. Le geste était fait, l'humanité et la science satisfaites. Mon bras seul avait marqué quelque impatience.

« Avez-vous encore besoin de quelque chose? » Je demandai un verre d'eau. •

Le commandant me dit : « J'ai appartenu, autrefois, à la cavalerie. » E ajouta : « C'est un grand malheur personnel, monsieur, d'être fait prisonnier quand la grande bataille commence. » Je ne répondis rien. C'était bien là toute ma peine !

Le jour baissait. On m'emmena à pied avec d'autres soldats prisonniers. Nous rencontrâmes des troupes qui riaient et nous interpellaient en passant. Près d'un carrefour, on fit une halte sans fin. Nous reprîmes ensuite la marche vers le nord, pour atteindre une ferme où se trouvait un organe de liaison. Litroduit dans une salle obscure, je voyais, à travers une porte vitrée, dans la pièce voisine, trois jeunes officiers qui fumaient, ayant achevé leur repas. Le chef de notre escorte leur faisait son rapport. L'un d'eux se leva, vint à moi et me fit sortir sur la route, à la lumière des étoiles.

« Vous êtes blessé? — Oui, et je ne veux pas continuer à marcher comme on m'y oblige, en oubliant mon grade et ma blessure. — Attendez là, me dit-il, il passera peut-être une voiture. »

Je m'assis. Les autres prisonniers furent emmenés dans la nuit.

C'était le premier moment de solitude s 'offrant à moi pour songer aux événements qui s'étaient déroulés, depuis trois jours, d'une façon intense, et qui se terminaient, pour

moi, tragiquement. Trois jours d'après-combats, devant un ennemi qui avait déjà fait une avance insolente sur des positions réputées, succès doublant sa confiance.

Nous a\àons pris la bataille, le 28 mai, au sud de Mont- Notre-Dame, avec peu d'artillerie, des fronts étendus et des liaisons difficiles, conditions qui facilitaient la manœuvre d'infiltration de l'adversaire. Cette manœuvre, il l'avait bien menée. Se trouvait-on en présence de troupes choisies pour tenter le dernier effort? Était-ce seulement le tempérament sans nerfs des Allemands, qui leur permettait de combattre si posément? Cette offensive, où s'arrêterait-elle? La Marne, dont le voisinage m'avait poussé à prolonger ma résistance, avec quelques débris, serait-elle un obstacle suffisant pour arrêter un adversaire en si bon ordre?

Ma brigade avait-elle passé? J'en avais eu, après son départ, une sorte de confirmation par im renseignement verbal qui avait reflué vers moi, mais combien, avec la distance, cela s'imprécisait ! Que de questions auxquelles je ne pouvais répondre, qui se pressaient chez moi avec une surenchère d'angoisse ! Prisonnier ! Pendant quatre ans de guerre, j'avais toujom's pensé que c'était là le pire sort, la grande infortune ! Et, dans la nuit qui m'entourait, je sentais une lourde tristesse, avec ce doute amer : « Passerontils la Marne? »

Une auto s'arrêta. Un feldwebel en descendit, qui pénétra dans la maison. Peu après, il revint accompagné d'un of&cier qui me fit signe de monter. Le feldwebel et moi nous partîmes, et l'air frais de la nuit, me fouettant le \isage, dispersa mes pensées jusqu'au prochain village où se trouvait le poste de secours. C'est là que me déposa la voiture et qu'on me fit entrer.

De la porte, j'aperçus dans le fond d'une grande salle deux sanitahes d'âge mùr, d'un type allemand très accusé. Us me demandèrent mon nom. Un seul parlait couramment

notre langue ; ce fut lui qui m'inscrivit sur un grand livre et me fit une fiche qu'il cpingla lui-même sur ma veste. Je |eur demandai à manger. Il était 11 heures du soir, et, sauf le verre d'eau du commandant, je n'avais rien pris depuis 9 heures du matin. Les pseudo-médecins m'assurèrent qu'on allait me donner tout ce qui m'était nécessaire, mais qu'on devait attendre pour cela le médecin qui commandait le poste. Ce dernier arriva bientôt, examina mon bras en connaisseur et ne dit rien. Puis il me conduisit dans une chambre et présida à la confection de mon lit, gourmanda un infirmier, me fit apporter du thé, un œuf, une bouteille de vin, de la purée, du fromage. Quand tout fut rassemblé, il me dit sans préambule : « C'est mon devoir de vous traiter ainsi, et si vous avez besoin de quelque chose encore, ce sera mon devoir de vous le donner ! »

J] partit. J'étais à bout de forces. Je mangeai et bus comme une bête affamée. C'était là, du reste, un repas qui, comme celui du condamné à mort, ne devait pas se reproduii*e. On avait rempli son u devoir », le jour de ma capture, une fois pour toutes, avec moji Je devais, à partir de ce jour, mourir exactement de faim, jusqu'à l'arrivée de mes premiers envois de France, c'est-à-dire quatre mois après !

Je me couchai et m'endormis sous les yeux d'une sentinelle qui passa la nuit dans ma chambre.

Le lendemain, une auto sanitaire me transporta, avec d'autres blessés allemands, à Fère-en-Tardenois. Le soleil éclairait les moissons et la poussière de la route. Dans les bois et les champs, mille choses brillaient comme aux beaux jom's. On avait une grande peine à concilier cet éclat avec la tristesse présente ! Après avoir roulé une heure, on s'arrêta auprès d'une guinguette. Les blessés demandèrent de l'eau à un soldat qui se trouvait devant la porte et ils tendirent leurs vilains gobelets ; mais lui, les arrêtant d'un geste, leur apporta des bouteilles d'eau minérale, dont il semblait avoir à profusion. Tout ce monde riait en les pre-

nant. Voilà donc le pillage, cette terrible marque de 1 invasion et son cortège de pensées poignantes ! Chaque pas, pai un détail nouveau, proclamait la victoire si loui'de à penser au milieu de ces riies !

On se remit en marche. Nous croisâmes plusieurs convois. Les Allemands échangeaient des cris au passage ; d'autres, dans les arrêts forcés, venaient causer avec mes compagnons de route et leurs regards se portaient ensuite vers moi. Je ressentais cruellement cette atmosphère humiliante et je trouvais la route longue, quand j'aperçus, en me penchant, les premières maisons de Fère.

Ainsi on refaisait, en sens inverse, dans ce calvau'e de la captivité, tous les combats en retraite des derniers jours. Fère, que j'avais protégée, l'avant-veille, jusqu'au moment où on m'avait donné une mission nouvelle ! Qui avait défendu Fère? C'était une question obsédante qui m'occupait encore pendant que nous entrions dans le village.

La voiture s'arrêta devant un grand logis servant d'ambulance. Dans la cour, se trouvaient de nombreux blessés français de tout âge, de to# costume et de toute couleur. Territoriaux grisonnants, Marocains bronzés, nègres d'ébène, maculés de sang et de poussière, fantassins, alpins, artilleurs, chacun étalait sa misère, sa fatigue, ses blessures, et ce que l'ennemi avait bien voulu lui laisser coimne nippes. Il y avait là des officiers et des soldats. Dans le fond, un groupe de médecins et des brancardiers.

On me fit pénétrer dans une salle qui comprenait une quarantaine de lits, occupés, également, par des Français et des Allemands. On entendait parfois des gémissements douloureux. Le médecin allemand traversait la salle, impassible. On eût dit que ces malades ne lui appartenaient point. Tout son travail consistait à les identifier, et, pour sm\Te sans doute un ordre méthodique, comme on fait en Allemagne, d'autres leur donneraient plus tai'd des soins. Ils gémissaient en attendant.

J'avais trouvé un lit inoccupé, au fond, près de la porte qui donnait sur un parc, et j'avais, par là, un peu d'air.

Le soir, on amena quatre négros, tout jeunes, que, faute de couchette, on plaça au pied de mon lit, dans l'étroit passage du milieu. Ils étaient bleesés tous les quatre, mais, enveloppés dans leur fatalisme silencieux, aucun ne se plaignait. Ils jetaient autour d'eux des regards sans paroles, avec leurs bons gros yeux saillants. On ne les soignait ni plus mal ni mieux que les autres. Personne ne l'était, pas même les blessés allemands. Pendant trois jours, je resterai là, sans qu'aucun ne s'avise de moi, sauf pour m'apporter du café de gland brûlé et des tartines de marmelade, mais c'est au numéro de ma couchette que s'adressent ces attentions. J'étais, du reste, dans un état de prostration fiévreuse qui me rendait indifférents les aliments, si on peut appeler ainsi ce que l'on nous donnait.

J'écoutais le bruit des canons qui passaient, des voitures et des fourgons ; je tentai de me lever pour voir, pour connaître ce qui restait des forces ennemies. Mais je ne pus y réussir. Ma blessure, la fièvre, tout m'arrêtait. Et je ne pus que m'efforcer de deviner, dans ce charroi, ce qui était encore redoutable pour nous.

Nous entendions aussi la canonnade. Comme à l'aurore de la guerre, alors qu'on n'était pas encore rompu à la musique des batailles, on faisait des raisonnements enfantins. En ces temps de 1914, quand le vent éloignait l'écho, on disait : « Ils s'en vont ! » Ici, au contraire, on s'accrochait au bruit pour le retenu' près de soi : « On les entend ! ils sont encore là ! l'avance est enrayée ! » Rêves de malades c'est vrai, — mais rêves de Français !

La nuit, les avions vinrent nous bombarder. Il en devait être de même partout, les jours suivants, à JFère encore, plus tard à Fismes, à Hirson, puis en captivité à Karlsruhe I

Chères liaisons avec les camarades de là-bas ! Chères distractions de la captivité ! Chères visites que l'on accla-

mera à Trêves par des démonstrations joyeuses, auxquelle les Allemands répondront en tirant sur les prisonniers !

Le troisième jour, je sortis par la porte du fond qui donnait dans le parc. Un gazon descendait jusqu'à une lisière de bosquet, où, sur près *de cent mètres, étaient alignés, pêle-mêle, des restes de pillage, de liesse, de ripailles,/ de beuveries. Bouteilles de toutes marques, conserves \'idées, fourchettes tordues, verres cassés, gisaient au milieu d'objets de toute sorte, vêtements, lingerie de femme, pièces d'étoffe dédaignées, dont plusieurs coupons de flanelle rouge ! Tout marquait le sac de la ville I Spectacle poignant ! Evocation tragique du recul, du pillage, de l'orgie et des rires se moquant de la France ! Des infirmiers venaient encore, de temps en temps, retourner du pied ces misères pour trouver quelque chose à glaner. Je jette, moi aussi, un regard désolé sur ces loques et je ramasse un verre de toilette en cristal, que les barbares ont dédaigné pour sa petitesse et, peut-être, pour sa qualité. Ce sera mon premier bagage, car je n'ai rien, jusqu'à présent, qu'un portefeuille, un mouchoir, un porte-monnaie, un couteau et un chapelet.

Au dehors, le flot des voitures a cessé. L'armée paraît s'être écoulée. Une ouverture dans le mur permet une échappée vers la rue principale qui, si bruyante la veille et l'avant- veille, est aujoui'd'hui silencieuse. Le soleil est radieux. Je reste là à rêver une partie du jour. Quand je rentre, on vient d'amener un aviateur, le pied percé par une balle. Il souffre, et il n'a pu dormir depuis plusieurs nuits. Nous restons à causer un moment. Puis c'est l'aumônier allemand qui passe et m'offre ses services pour expédier, à Berlin, une lettre qui h'a ensuite à sa destination en France I

Quelle joie ! Si on pouvait savoir, de si bonne heure, ce que nous sommes devenus 1 Je le remercie vivement. Il reviendra le lendemain prendre la lettre. Je serai nicilhcu-

reusemeut parti, avec le vif regret de ne la lui avoir point remise, — regret cependant superflu, car cette lettre, comme toutes celles que nous avons expédiées, pendant plus d'un mois, dans des circonstances analogues, ne serait pas partie !

Aucune n'est partie ! Aucune ne devait partir ! C'est une des formes préférées de la fourberie allemande d'offrir ses services pour n'en rien faire 1 A Marie, à Trélon, une quinzaine d'officiers écriront, pendant un mois, sous l'œil bienveillant et amusé des Allemands, des correspondances dont aucune ne parviendra. Chez moi, la première carte reçue était datée de Pologne et portait le n^ 8. Les sept autres qui l'avaient précédée n'ont jamais été envoyées. Il en fut de même pour tous mes camarades !

Le jour suivant, selon l'usage allemand, on me prévint, cinq minutes avant le départ, que j'allais être transporté à Fismes.

La route se fit dans un camion, qui, pour toute installation, ne contenait qu'un banc mobile et très instable. Je le partageais, pour une très petite part, avec d'autres soldats allemands. Ce banc, occupé à refus, on coucha du monde par terre sur une paille maigre. Il y avait là des blessés sérieux, tous Allemands, qui se plaignaient de leurs souffrances que cet inconfort augmentait.

Je pensais, comme beaucoup en France, avant d'être captif, que les blessés allemands étaient bien soignés aux armées, à l'aide d'un matériel moderne. C'était là une grande erreur ! Peu à peu, je pus mesurer l'indifférence que les Allemands professent pour tout ce qui est blessé ou invalide et les mauvais soins qu'ils leur donnent. Avec l'absence d'humanité, qui est leur marque inimitable et le goût prononcé qu'ils ont pour les réalisations immédiates, un blessé est une nonvaleur dont il ne convient pas de trop s'embarrasser et qui, le plus souvent, ne vaut pas la dépense. Je prouverai cela, plus loin, par deux témoignages éclatants.

A Fismes, vers une heure de raprès-midi, notre camion nous arrêta devant l'hoRpice des vieillards. H y avait là un désordre fou. On semblait déménager l'hôpital. J'appris que les bombardements d'avions avaient été si intenses, les nuits précédentes, qu'on s'occupait d'aller ailleurs.

Dans la cour étaient des blessés de toute sorte et des prisonniers non blessés. J'allai de l'un à l'autre, dévisageant les numéros des cols, pour apprendre quelque nouvelle rassurante sur mes anciennes troupes. Un lieutenant d'infanterie me dit que mon groupe d'artillerie, qu'il désigna par son numéro, n'avait cessé, en se repliant, d'infliger des pertes à l'ennemi. Un petit soldat m'assura qu'il a,vait vu passer ma brigade le soir. « Sur le pont? — Oui, sur le pont, derrière moi. — Mais, était-ce bien la brigade? — Bien sûr ! la brigade ! — N'était-ce point, seulement, les chevaux de main? — Mais non, la brigade, je vous dis ils étaient tous à cheval. — Et il y avait un cavalier su chaque cheval? — Oui, oui, bien sûi', mon général. Allez c'était bien elle ! »

Pour les bonnes nouvelles, il faut toujours trois certitudes.

Il est deux heures. Personne ne prend garde à moi dans ce phalanstère. Un zouave m'engage à me rapprocher de la cuisine où on distribue de la soupe et il m'offre, comme récipient, une cuvette métallique qui ne lui sert plus et qui est propre. Je cherche une autre solution et je fais une tentative pour demander au médecin de l'hôpital de me faire servir à manger dans ma chambre, comme il convient à mon gr^de. Il est vrai que je n'ai pas de chambre. Je ne puis trouver le médecin. Je n'ai pas d'interprète. J'interroge, en mauvais allemand, des gens dont les grades m'échappent, qui m'écoutent en souriant, et je n'arrive à rien.

La faim me presse. Je vais droit à la cuisine et je demande au cuisinier, sur un ton de commandement, de

me servk à manger. Il me sert aussitôt, me fournit une assiette et me fait une tartine qu'il plie soigneusement dans un papier blanc glacé. Je regarde avec étonnement cette enveloppe, mais le cuisinier a près de lui, sur une autre table, quinze ou vingt mains de papier écolier dont il se sert pour envelopper les portions. C'est encore le pillage qui a conduit cette papeterie à la cuisine. L'eau minérale coule aussi à pleins bords. Les caves de l'hospice ont été vidées de ces digestifs et d'autres toniques plus sérieux.

Comme je reviens dans la cour, un docteur allemand la traverse. Je vais à lui. Il comprend le français. Je lui dis qu'arrivé depuis deux heures, je voudrais ma chambre et mon lit. Il hésite, puis me confie à un sous-officier qui me conduit au premier et m'introduit dans une chambre sans lit. « Et le lit? — On va l'apporter tout de suite ! » On l'apporte en effet. Je puis m'asseoir. Je découvre, dans un coin, une boîte à cigares vide. Je mets dans la boîte mon verre de Fêre-én-Tardenois, et je considère que j'ai déjà uiia valise.

Vers quatre heures, je descends pour reconnaître les aîtres. J'ouvre, un peu au hasard, une porte du rez-dechaussée, et je trouve deux femmes dont la moins âgée peut avoh* soixante ans ; l'autre me dira, peu après, qu'elle a quatre-vingt-trois ans. Elles sont attachées à l'hospice qu'elles n'ont point voulu quitter. Au milieu de ce hourvari, elles représentent les traditions de la maison qui continuent à s'exercer par la bonté et la charité. L'une d'elles sort un moment et me rapporte une paire de chaussettes, deux mouchoirs, deux serviettes et un petit morceau de savon. « Il ne faut pas le dire. J'ai pu leur cacher ce linge ! » On ne peut comprendre la joie que de pareils objets apportent au prisonnier qui, depuis plusieurs jours, n'a pu fahe aucune toilette, et qui n'a ni savon ni serviette !

« Je suis née à Metz, me dit la plus âgée de ces deux dames.

J'ai VU rinvasion de 1870. Combien celle-ci est plus terrible ! Ils prennent tout, ils brisent tout, ils brûlent tout ! » On se quitte avec des mercis et des protestations mille fois émus, — avec des espérances aussi.

Je place mon linge et mon savon dans ma boîte à cigares. Il me semble que j'ai là des trésors. Le soir, on m'apporte une soupe. Je me couche. Je m'endors. A minuit, on bombarde la ville et un incendie se déclare. Je suis las. Je m'en désintéresse après quelques minutes.

Le lendemain, je vais de nouveau essayer de causer avec les blessés de la veille qui sont encore répandus dans la cour. Le malheur vous rapproche vite. Et ne dois-je pas les réconforter et les remonter? Plusieurs viennent à moi avec plaisir, et croient encore qu'un général pourra les aider mieux qu'un autre.

Vers onze heures, un sanitake vient me prévenir que je quitte l'hôpital. Etonné, je descends toutefois, emportant ma boîte et mes serviettes. Je trouve une colonne de ^ingtcinq blessés, rassemblés devant la porte, prêts à partir.

Je me refuse à faii'e une nouvelle étape à pied. « Vous allez près d'ici, à quelques kilomètres, me dit le sousofficier chargé de nous mettre en route. >' J'hésite. Je regarde mes amis. Ils paraissent avoir envie de m'emmener. Je me décide. Nous partons.

On marche, en effet, pendant deux ou trois kilomètres, et on s'arrête dans un hameau. On nous donne du similicafé sans café et du pain sans farine. On stationne là une demi-heure. Sommes-nous arrivés? Non, on repart. J'essaie en vain de savoir où nous allons. Impossible de rien apprendre. On marche, on mai'che. Parmi nous, se trouvent dix à douze blessés aux jambes qui se traînent péniblement. Nous ne sommes plus conduits que par deux soldats. Je leur impose des haltes fréquentes. Je les interroge de toutes façons. Je n'en puis rien tirer. On me fait toujom's signe que nous ai'riverons bientôt.

Nous sommes à Beamieux, que nous avons atteint après mille méandres. Il faut maintenant aller à Pontavert! C'est trop fort ! Je me fâche encore ! On s'assoit. Mais bientôt les blessés aux jambes demandent eux-mêmes à repartir, redoutant l'engourdissement et l'ankylose si nous nous arrêtons trop longtemps. On marche et on se traîne.

Voilà le village, ou plutôt ce qui fut, autrefois, le village de Pontavert. A l'entrée, un grand cimetière étend, sur la rive de l'Aisne, sa nappe funéraire et fleurie. Que de larmes, de sacrifices, de courage et d'amour de la terre française sont enfermés dans ces tombeaux pieusement entretenus. De grands bouquets de marguerites ont poussé près des croix symétriquement disposées. Ces menus soins nous montrent qu'on pensait avoir mis pour toujours à l'abri des souillures allemandes les chers héros qui dormant là ! J'ordonne qu'on s'arrête, et nous saluons respectueusement nos morts. Chacun est ému. « Que va devenir tout cela? »

A la sortie du village, nous trouvons une auto sanitaire et, instinctivement, chacun s'arrête en protestant. Nous avons déjà fait 24 kilomètres, nous n'irons pas plus loin. Les blessés sont égrenés sur le chemin. Je prescris de s'asseoir sur le bord de la route et d'attendre.

Nos deux conducteurs parlementent avec le chauffeur de l'auto. Cela dure un temps infini, comme tout en Allemagne. Le conducteur se décide enfin à accepter dans sa voiture une dizaine de blessés, que je désigne.

On veut ensuite nous emmener plus loin, et, pour nous décider, on nous dit que nous prendrons, à quelques kilomètres, un petit train qui nous conduira dans un lazaret. Un lazaret, c'est un lit ! Nous tombons de nouveau dans le piège. Nous repartons. La nuit est venue. On avance sans rien voh', et, après une heure et demie, on arrive.

Nouvelle déception. Il ne s'agit nullement d'être embarqués 1 Nos gardiens nous arrêtent dans un champ, où ils

nous parquent, pour y passer la nuit à la belle étoile ! Nous n'avons rien mangé depuis une heure de l'après-midi. Il est 10 heures, et nous avons marché tout le jour. Je réclame du pain, on me le refuse en se moquant ! L'air est frais. Les corps sont épuisés. Nous n'avons, pour la plupart, pas de manteau, et pour tous, pas d'abri ! On se couche dans la terre, dans la saleté. La souffrance physique s'ajoute à l'angoisse morale. Les blessés nous ont rejoints ; ils partagent notre misère.

La nuit, les avions français bombardent les routes de l'Aisne entre Berry-au-Bac et Pontavert. C'est maintenant le désert dans cette partie de la vallée l Cela a été notre premier réconfort de voir le peu de profondeur de cette armée chargée d'une offensive capitale. Mais nous voudrions bien dire aux avions d'aller ailleurs faire des bombardements fructueux. H fait froid, et, pour certains, l'énervement, plus grand que la fatigue, empêche le sommeil.

Au matin, on marche pour se réchauffer et on se rend compte des lieux. A cent mètres, se trouve un croisement de lignes près d'une baraque en planches qui sert de gare. Un train arrive, vers 8 heures, avec un chargement de pain remplissant plusieurs trucs. Je me porte vers celui de la bande qui me paraît être le chef, et je lui demande de nous donner du pain. Il refuse. Je me fâche sans résultat. Nous n'avons pas mangé depuis ^^ngt hevu:es. Je regarde mes deux soldats, mais il n'y a rien à tirer de ces brutes. Il faut se résigner.

On nous embarque, vers 11 hem'es, sur des trucs oii nous serons tous mélangés. Allemands, Français, officiers et soldats et il faudra subir les plaisanteries de nos adversaires, qui ne s'adressent pas toujours à nous, mais dont l'écho retentit tristement dans nos âmes. Nous arriverons à Châtillon à 3 hem'es, et c'est là seulement, que nous recevrons une soupe, après un jeûne strict de vingt-six

heures et une étape de 27 kilomètres, faite par des blessés aux jambes et conduite par un officier général.

Je ne réclame point de compassion. J'aurais souffert mille autres misères, sans me plaindre et joyeusement, pour aider et' réconforter mes camarades malheureux, mais je voudi'ais faire comprendre à mes compatriotes, à la façon dont les Allemands traitaient les généraux, comment ils traitaient nos soldats !

A Châtillon, on émit la prétention de me faire manger ma soupe sans cuiller. Je vois encore le geste ironique du gradé allemand, me montrant comment on s'y prenait pour la projeter dans la bouche avec une tranche de pain. J'obtins enfin cet ustensile élémentaire, refusé à mes camarades.

Châtillon n'était qu'une halte. Nous fûmes à Laon vers 5 hem'es. Il y avait là de nombreux trains qui circulaient ou stoppaient et une grande afïluence de troupes, de voitures et de voyageurs isolés, aux abords de la gare. Quelques bombes d'avion y eussent été bien désirables !

A la Kommandantur, où j'entrai pour être identifié, je vis plusieurs piles de très grandes cartes d'état-major au 80 000^ portant, en titre : Soissons, Château- Thierry et Reims. Spécialement tirées pour cette offensive, ces cartes avaient été très largement distribuées aux gradés de l'armée allemande.

Ce séjour à Laon fut pour moi très pénible. Ma fatigue était grande. Je ne savais où me tenir ni où m'asseoir. Frôlé, tantôt par la grossièreté des hommes, tantôt par la tenue correcte et élégante des officiers allemands qui me dévisageaient, j'étais gêné, pour la France comme pour moi, après mon étape de la veille et ma nuit à la belle étoile, de me montrer à eux dans une tenue médiocre.

On m'embarqua le soir pour Hirson, mais on me fit descendre à Marie, dans la nuit. Je couchai là, dans une usine. Le lendemain, je retrouvai une partie de mes cama-

rades de route. Puis arrivèrent trois officiers, le capitaine G..., le lieutenant Ch... et le sous-lieutenant R.. qui furent installés près de moi.

D'après l'accord de Berne, les prisonniers étaient autorisés, dans les huit premiers jours de leur capture, à adresser à leur famille une carte donnant de leurs nouvelles ; cette carte ne subissait pas le retard systématique de dix joiu-s appliqué à toutes les correspondances ultérieures. Je fis, à cet égard, une demande pour moi et pour mes compagnons. On l'accueillit avec faveur. Nous écrivîmes nos cartes, mais aucune ne parvint jamais ! On allait, peu à peu, s'initier à la fourberie si prévenante des Allemands. Nous en étions encore à la période de crédulité.

Deux jours après, nous partions pour un lazaret inconnu. Le soir, nous couchions à Hirson, dans des lits sordides, près de la gare. La nuit, une sirène fit descendre tout le personnel allemand à la cave. Je me félicitai de ce bombardement, en pensant que si les avions venaient ici, ils devaient aller aussi à Laon où j'avais souhaité leur visite.

Le lendemain, on nous emmena à Fourmies. En réalité, nous devions aller plus loin, à Trélon, oii se trouvait notre futur lazaret ; mais le train ne partant que dans l'aprèsmidi, on voulut nous y conduire à pied. Je protestai, et me rendis à la Kommandantur où, après de longs pourparlers, on nous autorisa à attendre le train qui nous fit arriver vers 3 heures.

En résumé, pendant ces huit premiers jours de capti\ité, on avait imposé à des blessés des marches au-dessus de . leurs forces, sans tenu' compte de la nature de leurs blessures, plusieurs étant blessés aux jambes.

On nous avait laissés vingt-six heures sans manger, nous forçant à marcher pendant dix heiu-es.

En dehors du premier pansement qui avait été fait sur le champ de bataille, nous n'avions reçu aucun soin.

Si on scrutait son moral, l'ennemi ne montrait qu'im

enthousiasme limké. Sa lassitude, et sans doute le souvenir d'offensives sans lendemain, le faisaient se réjouir avec réserve. C'était là l'impression que j'avais recueillie, particulièrement à Laon.

Au peu de profondeur de l'armée adverse, dont j'ai déjà parlé, s'ajoutait l'extrême jeunesse de tout ce qui formait les échelons ou les convois. On croisait de jeunes cavaliers qui avaient l'air de collégiens ou de petits lads d'écurie.

Dans l'artillerie étaient, déjà, incorporés de nombreux éléments autrichiens. Parmi les conducteurs, la moitié avaient le képi cylindrique au lieu de la casquette allemande.

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