LE LAZARET DE TRÉLON — LE DOCTEUR MICHELSON
A Trélon, une fois débarqués, nous de\aons traverser la ville pour atteindre le lazaret. Déjà, sur les portes et dans l'encadrement des fenêtres apparaissaient ces pauvres visages maigris de femmes, d'enfants et de vieillards prisonniers des pays envahis ! Chers Français, fidèles au drapeau, qui souffrez depuis quatre années sous le joug le plus infâme, e' qui tardez au cœur les plus grands biens, la fermeté et l'espérance ! Tout ce monde nous regardait avec tristesse et sympathie, nous adressant de la main des saints d'amitié. Notre propre malheur lui procurait l'inconsciente petite joie de voir des uniformes bleus, de ce bleu horizon qui sera l'emblème du monde, la couleur immortelle derrière laquelle s'est ralliée l'humanité.
Nous dûmes attendre à la porte du lazaret. On s'étonnait de notre envoi dans cet hôpital qui n'était pas organisé pour recevoir des officiers. On ne savait à quoi se résoudre. On allait demander des ordres. Ce sont là les préludes allemands. Il ne faut y attacher aucune importance. Ils ne sont faits que pour tromper plus smement, pour dérouter et permettre plus facilement de tout refuser et de tout oser.
Enfin, vint un docteur, encore jeune. C'était le fameux docteur Michelson. Il prit la mouche parce que je lui déclarai que j'en avais assez d'être promené dans tous les sens, embarqué pour un point et débarqué dans un autre,
d'être enfin traité, logé et nourri d'une façon qui ne convenait ni à ma qualité ni à mon grade. Il me concéda, d'un air rogue, que dès qu'il pourrait constituer un train complet d'évacuation, il m'enverrait en Allemagne pour un stationnement définitif ; mais, à l'heure actuelle, j'avais à guérir ma ble-sure à Trélon.
On me donna une chambre, en commun avec le capitaine G..., venu de Marie avec moi. Le lendemain, arriva le commandant T..., qui occupa dans notre salle une troisième place.
Notre premier souci fut d'écrire chez nous. On s'empressa de nous procurer des cartes-lettres, trouvant notre demande trop juste pour ne pas la satisfaire aussitôt. A ces prévenances, on ajoutait toutes les explications et les conseils qui pouvaient accélérer la marche de nos correspondances et garantir leur arrivée. C'était la comédie habituelle, déjà vue, avec la différence qu'on la jouera, à Trélon, pendant tout notre séjour. Jusqu'à la fin de juin, on ramassera nos cartes hebdomadaires et mes lettres bi-mensuelles, mais rien n'arrivera : quinze officiers peuvent en témoigner. Aucune des lettres écrites par eux à Trélon n'est parvenue en France.
Le lazaret de Trélon, installé dans une filature, comportait un hôpital civil et un lazaret militaire.
L'hôpital recevait les prisonniers civils que l'inhumanité allemande et le va-et-vient des offensives jetaient là, après les avoir arrachés à des régions diverses. Il en était de tous les âges et de toutes les professions, malades ou guéris, qu'on gardait, ces derniers, on ne savait pourquoi ! On aurait pu écrire : Lasciate ogni spemnza, à l'entrée de cette maison dont on n'obtenait de sortir que pour aller au cimetière. Je causais, souvent, avec ces pauvres gens, représentant toutes les classes de la société que le dénuement nivelait !
Quelques jours après notre arrivée, on amena deux misé-
rables vieux, un ménage : l'homme marchant péniblement et pas à pas, la femme voûtée et cassée, ayant, l'un comme l'autre, sûrement plus de soixante-dix ans. Us étaient touchants par les soins qu'ils cherchaient à grand'peine à se rendre. L'offensive de mai était allée les prendre à Château-Thierry et les avait amenés à Trélon. On pouvait se demander quelles étaient les raisons de tactique ou de sécurité nationale qui avaient imposé de s'emparer de ces vieillards pour les déraciner à 150 kilomètres de leur foyer, — si ce n'est le seul motif d'une parfaite et inutile cruauté. Geste barbare de brute allemande, que les déportations de Lille et de Belgique avaient rendu officiel et administratif! Geste ignoble que la France ne doit pas oublier ! Geste criminel qui laissait les grands-parents et les petits enfants à l'abandon, pom' déporter les mères en Silésie et les filles en Hanovre ! Nous avons vu, hélas ! en traversant l'Allemagne, ces groupes de femmes, françaises ou russes, travaillant dans les champs, alignées comme des soldats, encadrées par deux landsturms armés, qui nous acclamaient avec des accents d'espérance !
J'adjure tous mes compatriotes de ne point oublier ! Ils ne trouveront pas dans l'histoire, depuis l'avènement du Christ derrière lequel s'abritent encore ces hypocrites, un vainqueur pour violer aussi abominablement les lois de la guerre et de la famille, poiu* déporter des populations inoffensives, disperser leurs foyers aux quatre vents de leur empire et réaliser cette barbarie reculée de faire cultiver leurs champs par des esclaves sous la menace du fouet ou de la mort !...
Les prisonniers civils étaient soignés par le docteur P..., qui, lui aussi, bien que membre de la Croix-Rouge, avait été retenu par les Allemands, malgré ses protestations et contre le droit des gens. Comme un interprète le lui disait un jour, dans un moment d'exjiansion : « Vous en savez trop long, maintenant, pour qu'on vous laisse partir. »
Si le docteur P... avait à s'occuper de cette population civile, dont le ravitaillement était assuré par le Comité franco-belge, par contre, il lui était sévèrement interdit de donner des soins et même d'adresser la parole aux blessés militaiies des nations alliées. Il le faisait en cachette, parfois, mais la haine et les dénonciations des sanitaires et du bas personnel allemand lui enlevaient toute possibilité de suivre un malade avec fruit.
Le lazaret militaiie comprenait huit à neuf cents blessés : Italiens, Anglais, Eusses, Français et Belges. Ils étaient dans une lamentable misère à tous les points de vue, mais, pai'-dessus tout, au point de vue alimentaii'e et médical.
Ils recevaient une soupe immoiTde le matin et une autre semblable le soir. Dans l'un et l'autre cas, l'eau faisait tous les frais du potage. On ajoutait, parfois, un peu de blé ou des épluchm^es de pommes de terre, des betteraves à bestiaux, mais jamais de graisse.
Les Italiens, qui étaient les plus mal traités et les moins résistants, mom^aient d'une façon impressionnante. Chaque matin, par une porte de derrière voisine de la fenêtre de ma chambre, on voyait, dans un chariot, entasser des cercueils qu'on allait mettre en terre sans plus de formalité.
Les Anglais n'avaient pas plus à manger mais ils supportaient mieux ces privations, ayant une constitution plus robuste. Beaucoup, cependant, nous inspiraient une grande pitié.
Les Russes, très industrieux en cordonnerie et travaux de couture, trouvaient, dans la fabrication de sandales et de menus objets, l'occasion de récolter, auprès des Français et de la population civile, des biscuits qui étaient devenus une monnaie d'échange. Un biscuit valait 1 mark 50 (1 fr. 85). Le soir, dans les couloiis, on se livrait à un agiotage qui serrait le cœur, car la seule faim en était le mobile. H s'y tenait une véritable bourse. On y vendait de tout pour se procurer de l'argent qu'on échangeait contre du
pain ou des biscuits. J'avais bien songé à intervenir, mais au milieu de tous ces alliés de pays divers, sur lesquels les circonstances me refusaient une autorité bien définie, il était difficile de remonter ce courant de la faim, d'empêcher les Français, qui seuls possédaient quelques come^stibles, de s'en défaire en faveur de leurs alliés, même contre une rémunération qui ne demandait qu'à s'offrir.
Tout cela était d'une tristesse poignante, et me dispense de m' étendre plus au long sur l'infériorité des soupes du docteur Miclielson.
Au point de vue médical, c'était bien autre chose encore. Le docteur Michelson se donnait l'apparence d'une certaine bienveillance à l'égard des officiers, au nombre d'une quinzaine environ, qui se trouvaient au lazaret. Mais il se désintéressait totalement des sept à huit cents malades et blessés qui, autant que ces -officiers, étaient confiés à ses soins. Jamais il n'est entré une seule fois dans les nombreuses salles où mouraient tant de gens ! Lorsqu'on lui disait qu'un Italien allait trépasser : « Eh bien ! qu'il meure ! C'est logique ! Tout le monde meui*t ! » Il abandonnait entièrement sa clientèle aux soins d'infu'miers inexpérimentés et aussi peu humains que lui, qui, par leui* incapacité professionnelle, amenaient leurs malades à la gangrène ou à la mort. De temps en temps, on condiusait à la salle d'opération quelques blessés dont l'état avait empiré au point de nécessiter une intervention cliirurgicale, et il les opérait. Quand j'ai quitté Trélon, il se dispo- Bait à couper le bras à un jemie blessé gangrené, dont ce membre, garrotté par un sanitaire incapable et privé ainsi de toute circulation sanguine, tombait en pomiitme. Au moment d'aller m' embarquer, je rencontrai le docteur P... qui me dit, très ému : « J'ai examiné ce pauvre garçon ! On pourrait peut-être encore sauver son bras, avec un peu de dévouement ! Je voudi'ais le tenter. Mais comment m'y prendre? Je ne suis même point censé l'avoir vu ! »
H ne m'appartient pas de faire le procès du docteur Michelson. Le docteur P... s'est chargé de ce soin. Il a en mains assez de preuves et de pièces pour constituer contre ce misérable un formidable dossier d'accusation.
Le docteur Michelson est un forban qui relève de la juridiction du corps médical international pour ses crimes professionnels qui, tous, se résument en cette flétrissure : « Ayant pu sauver un de ses semblables confié à ses soins, n'a pas essayé de le fane. )>
Dans ce triste hôpital, il y avait encore quatre sœurs de charité, quatre douces âmes, toujours souriantes, et parfois espiègles, que les Allemands promenaient d'un lazaret à l'autre, depuis le début de la guerre. Animées d'un tranquille courage, ces saintes femmes faisaient rayonner autour d'elles, furtivement, tous les adoucissements que leurs grands cœurs leur suggéraient. Elles étaient les intermédiaires entre les malheureux blessés et les bonnes Françaises de la petite ville de Trélon, qui rêvaient compassion et pitié en regardant de loin les cheminées de notre usine où tant de corps souffraient, où tant d'âmes étaient en peine ! C'était un livre, un mot d'espérance, que les bonnes sœurs apportaient, une barre de chocolat tombée du ciel, une compresse ou une bande dérobées en cachette à la salle de visite, pom^ soulager une blessure laissée sans pansement, un mouchoir, du savon, une boîte de lait ! Des flem's, quand on n'avait rien autre ! Mais, là encore, le docteur Michelson veillait et défendait qu'on apportât des fleurs aux prisonniers !
Une des sœurs faisait la poste. Toujours un broc vide à la main, elle s'arrêtait devant vous, assez près pour intercepter les regards : on laissait tomber le billet dans le broc, et elle passait, souriante.
Toute correspondance avec les gens du village était punie d'une sévère peine de prison. Les Allemands, comme toujours, n'observaient aucune proportion entre le délit
et la peine. C'était le principe de la force « illimitée », préconisé par Nietzsche et son école, autorisant, partout et sans motif, une hypertrophie de brutalité !
Pour revenu' à nos quatre religieuses, je désigne ces grandes Françaises aux récompenses qu'elles ne désirent pas dans leur abnégation, mais qu'elles ont méritées par la constance de leur dévouement et leiu' fidélité à la Patrie I
Je prononce aussi, avec une reconnaissance émue, le nom de Mme M..., qui habitait Glageon, le village voisin. Victime de la soudaineté de l'invasion et séparée des siens, elle était toute seule et captive depuis quatre ans. Des fruits, du linge, des fraises et des fleurs du parc du comte de Mérode, elle a su nous faire parvenir tout cela eu dépit d'une haineuse surveillance. Son cœur, habitué à la souffrance, employait à nous aider d'ingénieux et touchants subterfuges.
Le docteur P... nous faisait passer des journaux, — soit la Gazette de Cologne, soit la Gazette des Ardennes, — abominable journal de propagande allemande rédigé en français. Le seul avantage de la Gazette des Ardennes était de nous fournir le communiqué français que les journaux allemands ne donnaient pas toujours. En dehors de ce texte, sa lecture était écœurante.
Remarquablement rédigée, avec une très habile mauvaise foi, elle savait, en démarquant les séances de la Chambre française au gré de ses besoms et en déuatui'ant les discours et les faits, bâtii' des articles impressionnants de logique, pour démontrer aux popiUations envahies que la France, au bout de son effort, sombrait dans la dictature clemenciste. Chaque jour, le premier mmistre français avait les honneurs d'un article in j mieux.
Cette ardente campagne montrait à quel point TAllemagne redoutait le grand patriote auquel la France avait confié la conduite de ses destinées.
Vers le milieu de juin, le commandant T... et le
lieutenant aviateur V... rêvèrent d'évasion. Nous étions à 3 kilomètres de la frontière beige. C'était tentant. Une fois en Belgique, cependant, il fallait encore atteindre la Hollande, c'est-à-dire parcourir 200 kilomètres en pays occupé. On marcherait la nuit, on dormii'ait le jour. La plus grande difficulté était enfin de passer la frontière hollandaise.
Entre la Belgique et la Hollande, la frontière était sévèrement gardée, pour arrêter aussi bien les prisonniers que pour empêcher les Belges d'émigrer. Les Allemands avaient installé des réseaux électrifiés qu'on franchissait, jadis, en s'assurant de la connivence de certains habitants du pays. Ceux-ci consentaient à vous passer, dans un tonneau, pour 1 000 marks. Mais cette opération avait valu de nombreuses exécutions capitales, et personne, en Belgique, ne se souciait plus de la tenter. Les évadés trouvaient donc préférable de gagner l'Allemagne et de traverser la frontière germano-hoUandaise. Là, il est vrai, on se trouvait en présence d'autres difficultés, car le terrain marécageux permettait de passer seulement sur des chaussées étroites, toujours facilement gardées.
Le docteur P... nous avait donné, à cet égard, des renseignements précieux. Il s'était même, dès le premier jour, occupé de mon évasion personnelle qui était en préparation lorsque le commandant T... et le lieutenant V... songèrent à la leur. Pour en terminer avec moi, l'affake ne put aboutir. Ma blessure et mon âge ne me permettaient pas de faire 200 kilomètres en portant sur mon dos 10 kilos de vivres. Il aurait fallu des relais que le docteur P... tenta d'établir, mais en vain. Je dus, avec regret, oubher ce projet.
Le commandant T... s'était assuré le concours de la sentinelle qui prenait sa faction près de notre chambre et gardait une des portes de l'enceinte. Quelques biscuits avaient amorcé ce jeune soldat, qui, refusant l'argent qu'on lui offrait, demandait seulement des adresses en France
pour s'y réclamer de ses services après qu'il aui'ait déserté. n avait déjà vu le front, devait y retourner dans quelques joui's, et ayant assez de la guerre, il était résolu à s'en affranchir.
L'affaire marchait bien jusque-là. Il y avait, malheureusement, une deuxième sentinelle qui surveillait, d'un peu plus loin, la même porte. Tout cela se trouvait sous le rayon visuel de la fenêtre de notre chambre, sise au rez-de-chaussée, ce qui était très favorable comme étude de l'opération. Malheureusement, ce qui manquait, c'était le temps. Sans que nous ayons pu avancer la question, le soldat qui marchait pour nous arriva à la veille de son départ. Il fallait donc opérer dans la nuit, sans avoir pressenti le loyalisme de la deuxième sentinelle.
Nous eûmes la clef de la porte par notre futur déserteur qui l'apporta au commandant T.... On laissait, en effet, cette porte ouverte dans le jour, pour le service du camp, et on la fermait à 9 heures. Jusque-là, on pouvait ne pas s'apercevoir de la soustraction de la clef. A 9 heures, nous épiâmes ardemment. Le geôlier chef était un ignoble Russe, passé aux Allemands, qui avait pour mission, le soir, de vérifier la^ fermeture des encemtes du camp. Son aspect était repoussant. Il s'affublait d'une ridicule tenue, avec un sabre en bois et des épaulettes grotesques. Le ■ Eusse vint fermer la porte et ne retrouvant pas la clef, il poussa des exclamations ! Des sanitau'es accom'ureut et, suivant l'habitude allemande, chacun fit entendie des cris guttm'aux. On chercha la clef sur le sol, puis on fit quelque opération que nous ne vîmes pas, la nuit étant fort proche.
A minuit, la sentinelle qui avait pactisé avec le comman- ; dant T... vint prendre sa faction. Les deux officiers étaient prêts, ayant revécu les effets civils que le docteur P... leur avait procm'és. Chacun était nanti, pour sa route, d'ime centaine de biscuits, de quelques conserves, d'une boussole et d'une carte. Mais le problème de la porte n'avait pas
avancé, au contraire, par suite de l'éveil donné. Je conseillai d'envoyer d'abord la sentinelle en reconnaissance. Elle revint, affiimant que la porte n'était pas fermée. Il ne restait donc, comme obstacle, que la deuxième sentinelle. Ou la faii'e acheter par son camarade, aussi cher qu'il voudrait, ou la faire masquer par lui, en l'occupant, pendant qu'on essayerait de passer.
L'incomplète connaissance que nous avions de la mentahté allemande nous inclina vers la première solution. C'était la mauvaise. On peut acheter un Allemand, mais deux Allemands ne s'achètent point, car si l'affaire tourne mal, ils savent bien qu'ils se dénonceront l'un l'autre. Ils n'acceptent pas de complices.
La deuxième sentinelle s'était mise en travers de la porte. Il fallut abandonner l'affaire, qui n'était pas au point.
Cependant, le temps s'écoulait. Nos blessures se fermaient peu à peu toutes seules. On parlait souvent de départ, et malgré le regret de quitter notre chère France, nous sentions que le provisoire de notre séjour ne pouvait se prolonger ici. Nous étions, d'autre part, très mal. En Allemagne, nous espérions être traités humainement, trouver des installations acceptables, des livres pour travailler, des journaux pour suivre la guerre, recevoir enfin des nouvelles des nôtres et des envois de France. On croit toujours ce qu'on déske.
Le 24 juin, la nouvelle courut que nous partions le lendemain. Le docteur Michelson vint lui-même nous apporter la confirmation de ce bruit. Nous devions être dirigés sur le camp de Limbourg, pour y recevoir une affectation définitive, car Limbourg n'était qu'un camp de triage.
Le 25, après nos adieux faits aux chères sœurs et au docteur P..., nous nous formons devant la porte du lazaret. Nous sommes quatorze officiers. Nous avons dû laisser un de nos camarades, le capitaine G..., atteint de fièvre. Nous
partons. On veut nous faire passer en dehors de la ville pour atteindic la gare. Nous nous y refusons. Nous tenons à revoir ces visages français dont les regards, à l'arrivée, nous ont enveloppés d'une si douce sympathie. Hélas I depuis ce temps, l'avenu' est resté bien chargé de nuages, malgré la confiance qui n'a quitté aucun de nous, à aucune heure, et dont ces admirables populations des régions envahies nous donnent un si bel exemple ! On a enrayé l'offensive, mais si près de Paris ! Quel danger menace encore la France !
Voilà les premières demeures. On agite, sous le soleil, des mouchoirs dans l'encadrement des fenêtres, pour prêter à la France, que nous représentons, un serment de fidélité ! Pauvres gens ! soumis à la plus arbitraire persécution ! Une sœur me disait, l'avant-veille, que le moindre oubli des prescriptions les plus chicanières entraînait trois à six mois de prison. On avait, au début de juin, imposé à chaque habitant de fournir deux kilos d'orties, pour remplacer des matières premières absentes, et la formule était : « Deux kilos d'orties ou deux ans de prison ! » Or, cette prison se fait dans des conditions terribles à Sedan, et beaucoup n'en reviennent pas ! Tel est le régime subi pendant quatre ans par nos bien-aimés compatriotes, dont les clairs regards de Français nous encom'agent, pendant que des brutes aux lourdes bottes nous conduisent.
Nous entrons à la gare. L'embarquement est presque terminé. Le docteur Mchelson est là ; il nous laisse croii-e que nous allons à Limbourg. Nous serons conduits et gardés par un jeune docteur, des sanitaires et de nombreux soldats en armes.
Le train comprend trois cents blessés : Français, Anglais, Russes, Itahens. Plusieurs sont gravement atteints et incomplètement guéris. On les a condidts à la gare dims des conditions déplorables, entassés dans des chariots ou juchés siu: des bancs mobiles, sans tenir compte de leurs
ankyloses ! Malgré tout, ils ont le sourire, ils ont Fespérance qui ne quitte jamais un Français, et le plaisir rancunier de dire adieu à cette maison de famine.
Nous voyons, par les portières, fuir ces terrains boisés, .ce joli pays de Trélon, souillé par l'occupation, mais non détruit comme tant d'autres régions de France. Nous passons à Fourmies, Hirson. Là, on s'arrête près de la gare, devant une usine de guerre. Des ouvrières françaises en sortent aussitôt. Elles sont pourchassées par un oJBicier économique. Elles s'en vont en riant et reviennent un moment après. Une d'elles, d'aspect distingué, toute jeune fille, supporte plus difficilement que d'autres cette servitude obligatoire du travail et, à notre vue, son visage se couvre de larmes. « Il a bien fallu entrer là, nous dit-elle, en désignant l'usine, sans quoi, c'était la prison, à Sedan ! Et on sait ce que c'est que la prison ! »
Voilà, derechef, le surveillant qui les poursuit et qui s'en prend à un simple soldat allemand. Celui-ci lui répond sur le même ton, c'est là un fait nouveau, certes !
Puis ce sont des jeunes gens de quinze à seize ans qui montent sur le marchepied pour nous serrer la main. Ils rient : a Les Boches en ont assez, allez ! Ils en font une tête ! Ils ne tiendront plus bien longtemps ! » Et voilà quatre ans que cette jeunesse est sous la botte teutonne qui n'a pas réussi à les empêcher de rire et d'avoir confiance.
Le train se met en marche. On traverse bientôt Charleville-Mézières, on voit Sedan qui s'allonge, là-bas, dans les prés, vers Bazeilles ! En face, les bois de la Marfé ! Que de souvenirs s'attachent à ces lieux, en ce moment riants et verts, ensanglantés, déjà, à deux reprises, dans un laps de cinquante années !
Le jour baisse. On va vers Luxembourg, on s'endort et on se réveille dans la vallée de la Moselle. Des vignes, des vignes, des vignes, grimpant partout, dans les pentes les plus escarpées, sur les pahers les plus hardis. On ne néglige
rien, on le voit, en Allemagne. L'ensemble est pittoresque. La vallée de la Moselle est toujours jolie, oii qu'on la regarde.
Nous nous arrêtons à Trêves, quelque temps, sur un rameau de voie excentrique ; la ville, à peu de distance, se montre à nous, comme toutes les villes allemandes, espacée, ombragée, aérée. On ne distingue que des pavillons séparés, avec des arbres et des jardins. Nous apercevons des Français. Nous apprendrons plus tard qu'il y a, à Trêves, un camp d'officiers, célèbre par son régime de fusillades.
Voilà Coblentz ! Voilà le Rhin, encaissé entre ses rives vertes ! Mais à nous, il apparaît comme un symbole très au-dessus d'une entité géographique ! Nos cœurs battent avec une douloureuse émotion ! C'est là ce gage de victoire que, depuis si longtemps, nous avions rêvé de franchir avec nos étendards victorieux, tous les cuivres vibrant et les tambours battant à pleine caisse !
C'est prisonniers que nous le franchissons, allant remettre nos personnes à cette Allemagne qui, récemment, nous paraissait encore si forte, aux premières heures de notre captivité. On a beau avoir une foi qui pendant quatre années n'a jamais failli, une foi tout éclairée de mysticisme indéfectible, on souffre, par instants, très cruellement, par toutes les tentations que vous suggère le démon boche... qui sait?... et quand?... et comment? Oui, comment? C'est là la question sans réponse. On a si souvent essayé ! et, toujours, il a fallu s'arrêter ! Et eux aussi, ils ont essayé, en Picardie, et ils ont dû s'arrêter ! Et cette fois encore, ils se sont arrêtés ! Cela finira un jour I Cela finu'a bien pour nous! C'est certain! Mais comment? Par quel moyen? Dans quelle forme, matérielle? On ne voit pas. On ne sent qu'une chose, c'est qu'on est encore bien lohi du Rhin, ce challenge de la victoire.
Dans ce train qui emporte trois cents alhés, en est-il un qui ait osé rêver de la réaUté : l'occupation du Rhin,
cinq mois après, succédant à la reddition de l'Allemagne? Jamais la justice immanente ne s'est manifestée avec tant de puissance. Jamais aussi le crime n'avait atteint un tel cynisme, tme telle ampleur, une telle cruauté !
Après le Rhin, nous suivons le cours capricieux de la Lahn. L'Allemagne est encore, là, jolie. Nous n'avons qu'à bien regarder, car, plus loin, nos yeux, et pour longtemps, ne seront plus en fête.
On arrive à Limbourg. Nous réunissons nos paquets, mais, contre toute attente, nous n'y descendons point. Le bruit court que nous allons en Silésie. Impossible de rien savoir. On descend, toutefois, quelques prisonniers blessés à Limbourg. On aurait pu, tout aussi bien, laisser là les quinze officiers que nous sommes.
On continue vers l'est. La nuit vient, froide pour la saison. Le voyage est pénible, la nourriture très insuffisante : un bol de gland brûlé, le matin ; une soupe, à midi ; un bol de thé, le soir, et deux tranches de pain, dont une enduite d'une pâte sans finesse et sans goût, comme un mélange de sciure et de graisse. Nous achetons, pour nous soutenir, du vin blanc à 16 francs la bouteille. On traverse l'Elbe à Torgau.
La nuit revient, plus froide encore. Au matin, le train passe à Glogau, puis c'est la plaine qui commence, plate, infinie, monotone ! Pommes de terre, betteraves, anis, blé, orge, avoine, pâturages ! C'est la grande culture qui absorbe la petite propriété. Le morcellement ne se maintient qu'aux alentours des villes, pour les cultures maraîchères. Mais là, comme partout du reste, pas une main de terre qui ne soit cultivée. Les jardins se serrent; les légumes se pressent contre les maisons, envahissent les gares, courent sur les talus, dessinent, en tout sens, des damiers et des quadrillages. Sur les côtés de la voie ferrée s'alignent, à l'infini, des cerisiers chargés de fruits naissants ; d'autres sont plantés le long des talus. En dehors des bois,
on ne voit, dans la ville comme dans la campagne, que des arbres fruitiers. Tout doit rapporter en Allemagne.
Les villes traversées ont l'aspect général déjà signalé. De grandes maisons, d'un goût douteux, mais vastes, éclairées et salubres, bâties en pavillons distincts noyés dans le feuillage. En songeant à la chère France, à ses villes jolies et pleines de goût, on voit, toutefois, ces dernières un peu étriquées. Il y semble, parfois, que sur un carré minimum on ait voulu résoudre le problème de mettre un maximum de locataires. Nos villes, il est vrai, sont plus anciennes que les villes allemandes, dont beaucoup, dues au développement récent de la vie industrielle, ont pu réaliser de plus larges installations.
La situation doiûoureuse dans laquelle nous place les dévastations de cette guerre, et les justes réparations que nous sommes en droit d'exiger, nous permettront, tout en maintenant l'art délicat qui donne à nos cités leur joliesse, de les tracer sur un modèle plus ouvert et mieux adapté aux nécessités modernes de la vie.
Une remarque que nous ferons partout est le sentiment d'entretien qui règne dans toute l'Allemagne. Rien n'est à l'abandon ! Aucune ruine, aucun délabrement, pas plus dans les villes que dans les campagnes. C'est, sans doute, à ce sentiment qu'il faut attribuer la terreur folle de l'invasion ressentie par toute l'Allemagne devant les étendards victorieux du maréchal.
Les gares, en Allemagne, sont vastes et leurs abords techniques largement dotés. En certains points, elles donnent l'impression d'absorber les villes qu'elles desservent. Chaque station, d'importance moyenne, possède toujours seize à dix-huit voies de garage, sur lesquelles | des trains, chargés et prêts, attendent leur tour de dépai't. "
Nous ne pouvons, hélas 1 relever des avantages aussi sensibles Sur les tracés de nos gares françaises. Un camarade, | officier du génie, me dit que les chemins de fer, en Alle-
magne, étant dans la main de TÉtat, celui-ci a plus de facilité pour tailler à sa guise que le président d'un conseil d'actionnaires.
Il n'est jamais inutile, en pensant à sa patrie, de recueDlir tout ce qu'on voit de bien, même chez ses adversaires, et le témoignage d'un prisonnier n'est pas suspect, à cet égard, d'une trop grande bienveillance.
Le terme de notre voyage approche, à notre insu, car nous ignorons où on nous mène, depuis trois jours et trois nuits que nous roulons.
Nous passons à Lissa, à Ostrowo. Nous ne sommes plus loin de la frontière de Pologne. Voilà Skalmierzyce ! N'estce pas un nom russe? On s'arrête.
C'est bien la gare frontière. Les Allemands l'appellent Skalmierchiitze. Le bruit court qu'on ne va pas plus loin. On nous pousse encore un kilomètre plus à l'est pour nous arrêter devant une vaste étendue de baraques, de machines, de fils de fer et de projecteurs électriques, autour desquels se promènent des sentinelles.
C'est le camp russe où nous allons être internés.
A peine descendus, le camp nous apparaît dans son horreur ! Nous avons de la peine à croire que c'est là notre future résidence ! Sur ce mâchefer ! Sous ces réseaux de fils qui s'étendent à perte de vue dans une plaine décevante ! Dans le camp, tout est repoussant, tout est sale ! Nous nous regardons consternés. Voilà le stationnement définitif après lequel nous avions soupiré !
Les blessés débarquent ! Certains, épuisés, sont portés par leurs camarades. On se représente ce qu'a été, pour ceux qui n'ont point le libre usage de leurs membres, la souffrance de ce voyage de soixante-douze heures sur de.> bancs de bois, sans couverture ni manteau !
Deux Anglais s'évanouissent. On les allonge sur le bord du chemin.
Le personnel du camp arrive peu à peu, habillé d'anciennes tenues prussiennes éclatantes, portées à l'arrière, dont la vue impressionne désagréablement. Aux Allemands sont mêlés des Eusses, nos alliés d'hier, et ce monde jette sur nous des regards durs, ironiques ou curieux. C'est un premier contact d'hostilité.
Un Français, un petit soldat, vient à nous. Prisonnier de 1915, il est au camp depuis un an, et il nous donne quelques renseignements sur la vie qu'on y mène.
Le camp est gardé et commandé par des Allemands, mais servi par des Russes qui y rempUssent les fonctions
de médecin, infirmier, cuisinier, cantinier, interprète, ordonnance, 5tc. Il pomTait contenir vingt mille prisonniers ; il en renferme, à l'heure actuelle, sept à huit mille, logés dans des baraques à moitié enterrées. C'est un camp de soldats ; le camp des sous-officiers le plus proche est à Sagau, à 200 kilomètres.
Au camp est accolé un lazaret qui compte huit à neuf cents blessés. Lorsque ces blessés sont guéris, on les fait passer dans le camp et on les emploie, soit sur place, soit dans des commandos de mines ou dans des exploitations agricoles.
Notre petit Français s'étonne qu'on nous ait envoyés ici, car le lazaret, oii nous irons sans doute, n'est pas mieux installé que le camp pour recevoir des officiers.
On cause, et nous ne bougeons pas. Un gradé est venu nous compter plusieurs fois. Au bout d'une heure, des soldats russes apportent des brancards pour transporter les deux Anglais qui sont toujours sans connaissance. On attend nerveusement et sans comprendre. Enfin, un sousofficier, bariolé de jaune et d'amarante, pousse un cri, fait un geste, et nous sommes acheminés vers le lazaret.
Dès que nous avons franchi les deux enceintes, des officiers, français et anglais, viennent à notre rencontre. Ds sont une vingtaine, arrivés au camp depuis une semaine, ils se demandent pourquoi, — comme nous-mêmes.
On nous installe dans une baraque en papier où nous couchons dix-neuf sous le même toit. Je réclame une chambre seule, pour moi, comme l'accord de Berne m'en donne le droit. On me répond qu'on n'a pas cette installation distincte disponible. C'est la continuation des fins de non-recevoir dont le docteur Michelson, à Trélon, nous avait donné la primeur.
A côté de notre baraque se trouve celle des Anglais. Ils sont treize, tous assez gravement blessés, pris sur la Somme ou sur l'Avre. Le plus élevé en grade est un mé»
decin charmant qui est chargé de soigner le groupe des officiers des deux nations. Le meilleur voisinage s'établit, n y a, parmi nos camarades alliés, des éléments très jeunes, sympathiques et aimables, comme le sont toujours les Anglais la connaissance faite. Mais leur misère est extrême. Aucun envoi n'est encore parvenu jusqu'à eux. Nous allons être, au contraire, secourus, dès notre arrivée, en biscuit et même en conserves, par le comité de secours du camp des soldats. Celui-ci existe depuis longtemps ; il reçoit des colis collectifs de la Société du Vêtement du prisonnier de guerre et de la Fédération nationale ; il a constitué une petite réserve de vivres qu'il emploie avec le meilleur esprit de fraternité, pour soulager des malheureux auxquels ces vivres n'étaient point destinés.
Un tour dans le camp nous le montre conforme à notre impression du début. C'est le bled ! la plaine infinie, sans une ondulation, presque sans un arbre. Quelque côté qu'on embrasse, on ne voit que des fils de fer derrière lesquels des sentinelles se promènent. Il n'est pas une seule échappée de verdure, pas un seul point plaisant à regarder. De l'orge à perte de vue, une nappe mouvante agitée par le vent et, au centre, une tache de mâchefer.
Près de notre baraque fonctionne une machine à vapeiu* archaïque qui engendre la nuit l'électricité, avec un tapage infernal. Il faut l'avoir entendue pour s'en faire une idée ! Elle constituera, dans notre souvenii*, une des caractéristiques du camp.
Après une première nuit bercée par cet horrible bridt, nous essayons, au jour, de nous nettoyer et de réparer le désordre du voyage. Ce n'est point aisé. Nous n'avons que cinq cuvettes pour dix-neuf officiers.
Vers 10 heures, je vais en reconnaissance. En surmontant mille difficultés, j'obtiens l'autorisation d'aller voir le président du Comité de secours du camp des soldats qui touche au lazaret. C'est un simple brigadier. Le comité, élu
par tous les prisonniers français du camp, conformément aux prescriptions des accords, se compose de cinq membres. n s'occupe spécialement : de la répartition des secours entre les prisonniers, présents au camp ou détachés en commandos ; du rapatriement des prisonniers de guerre grands blessés, ou très anciens prisonniers à échanger tête pour tête ; enfin de la défense des droits des prisonniers \âs-à-vis des autorités allemandes. Ces droits sont consignés dans les accords de Berne du 16 mars et du 26 avril 1918, qui forment, en quelque sorte, le règlement du prisonnier.
Les accords s'occupent : du rapatriement ; de l'installation des prisonniers dans les camps ; de leurs promenades et jeux ; de leurs correspondances ; des punitions qui peuvent leur être infligées et de la discipline ; de la nourriture minimum que doit leur délivrer l'État allemand ; des ravitaillements qu'ils peuvent recevoir de France; de l'arrivée et de la distribution des colis et des lettres, etc.
Les accords ont aboli les camps de représailles, adouci les punitions, réuni dans un même camp les frères prisonniers et ouvert la voie aux échanges et au rapatriement. Il se dégage un souffle d'humanité de ces conventions, que la France a su décider l'Allemagne à signer, pour mettre fin aux odieux traitements que celle-ci infligeait à nos prisonniers, depuis le début de la guerre.
Ce généreux effort, malheureusement, a été, en partie, inutile dans ses résultats, par suite du cynisme avec lequel l'État allemand, par des instructions officielles, a organisé, aussitôt, la violation des conventions qu'il venait de signer.
En cas de conflit, il est vrai, les prisonniers français sont autorisés à porter leur litige devant l'ambassadeur d'Espagne à Berlin, chargé de défendre leurs droits. Mais là encore l'Allemagne oppose à cette action une nouvelle félonie, en ne transmettant pas à l'Espagne les réclamations qui lui sont adressées.
Les accords, en France, sont inconnus du public comme des combattants. Pour les uns comme pour les autres, le contraire eût été préférable, aussi bien pour régler les envois, en raison des besoins et des tolérances, que pour permettre aux prisonniers de revendiquer des droits dont on les prive d'autant mieux qu'ils en ignorent la teneur.
Le brigadier, président du Comité de secours, me montra son cahier d'enregistrement contenant les correspondances adressées par le Comité aux sociétés d'assistance françaises, aux camps voisins et aux autorités allemandes. Le dévouement, l'esprit de charité, la camaraderie, la fermeté et la dignité sont répandus dans ces pages avec une mesure parfaite. Je l'en félicitai sincèrement et je regrette de ne pouvoir citer ici son nom, que je n'ai point noté ni retenu. Je lui demande de me laisser emporter ce cahier pour en donner lecture à mes camarades.
La Société du Vêtement du prisonnier de guerre, ne secourait, en fait, que le camp de troupe de Skalmierschûtze. Le lazaret, que les offensives allemandes d'avril et de mai avaient rempli de malades et de blessés, constituait, par suite, dans l'organisation des secours, une lacune qu'avait remplie, par esprit de bonne camaraderie, le Comité du camp, mais qu'il était urgent de signaler en France, pour aider ce comité effectivement dans son œuvre de charité.
Le camp des soldats n'avait pu se désintéresser des souffrances de ses deux cents compatriotes, anémiés, blessés dont la misère demandait des soins immédiats. Pour les uns, le lait, les oeufs, le chocolat étaient médicalement indispensables. Pour les autres, il fallait des reconstituants, en remplacement de la nourriture du camp, du linge pour les pansements, des vêtements. Chaque jour, un délégué du comité venait dans les salles des malades et des blessés prendre les noms de ceux dont Tétat de santé nécessitait des soins particuliers.
Je fis écrire, par le Comité, et j'écrivis moi-même à la Présidente de la Société du Vêtement, pour lui signaler cette situation et pour lui demander de constituer, par des envois spéciaux, une réserve de conserves et de linge pour le lazaret.
Dans le cahier de correspondance du Comité, le chapitre qui touchait aux revendications des droits des prisonniers, \is-à-vis des autorités allemandes, n'était pas le moins réconfortant à lire. Le brigadier en profita pour me mettre au courant de plusieurs violations des accords qui me parurent justifier une réclamation immédiate.
L'accord avait, en effet, supprimé, pour les caporaux et les soldats, toute autre punition que le « mittelarrest ». Or, chaque fois qu'un prisonnier était renvoyé d'un commando pour y avoir commis une faute, aussi légère qu'elle fût, on lui infligeait, à son arrivée au camp, quatorze jours d'Erziehungskompanie (compagnie de perfectionnement), qui consistait en un peloton de chasse, sac au dos, avec 20 kilos de charge, pendant douze heures. De plus, s'il arrivait des colis à son adresse, on ne les lui remettait qu'à l'expiration de cette punition.
D'autres faits m'étaient signalés.
La punition du mittelarrest comportait l'internement dans une cellule sans lumière artificielle, mais éclairée, le jour, par la lumière naturelle. Or, on bouchait toutes les ouvertures pour laisser le prisonnier dans une obscurité complète, qui durait parfois trente jours!
Enfin, le prisonnier, au pain et à l'eau, ayant pour lit une planche sans paille, avait droit, d'après l'accord, un jour sur quatre, à une paillasse et à la nourriture ordinaire, — faveur dont les prisonniers de Skalmierschiitze étaient frustrés.
En ce qui concerne le passage de quatorze jours à l'Erziehungskompanie, les Allemands, avec leur fourberie habituelle, se défendaient d'imposer là une punition non
prévue par l'accord, en soutenant que ce n'était point une punition, mais un travail de perfectionnement, comme s'ils étaient chargés de perfectionner nos soldats ! Je formulai donc une réclamation que j'adressai au commandant du camp.
« Monsieur le colonel, disais-je, oul'Erziehungskompanie est une punition et alors vous infligez des punitions qui ne sont pas prévues par l'accord — ou, comme vous le dites, ce n'est pas une punition, et, dans ce cas, pourquoi le faites-vous pas remettre à ceux auxquels vous imposez ces exercices de perfectionnement les colis qui arrivent pour eux et qui ne doivent leur être retenus que s'ils sont punis? 0 Je citai plusieurs prisonniers victimes récemment de cette mesure arbitraire. Enfin, je m'élevai contre la façon d'exécuter ces mittelarrest sans détente et en cellule noire. Sur ce dernier point, la Kommandantur du camp entra en fureur, nia le fait et demanda des noms.
Je répondis : « Monsieur le colonel, vous m'avez demandé quels étaient les prisonniers qui avaient fait l'objet de la lettre de réclamation que je vous ai adressée. J'ai l'honneur de vous faire connaître que je puis vous donner les noms suivants : Horvatte Georges, 45095, caporal, puni de quatorze jours de mittelarrest du 21 juin au 4 juillet : n'a reçu d'autre nourriture que du pain et de l'eau pendant cette période. Protton Pierre, 46093, soldat, a subi le même régime dans une cellule obscure du 27 mai au 23 juin. De plus : Salazar Augustin, 66954, à l'Erziehungskompanie, du 29 juin au 13 juillet : n'a reçu qu'à sa sortie deux colis arrivés pour lui pendant cette période. Germain Alexandre, 66692, à l'Erziehungskompanie, du 22 juin au 7 juillet : n'a touché que le 10 juillet quatre colis arrivés pour lui pendant ce temps. »
De ceci, il advint qu'on tint compte, par la suite, tous les quatre jours, des droits à la paillasse et à la nourriture ordinaire des prisonniers punis de mittelarrest. Mais je n'ai
pu savoir, avant mon départ du camp, si la punition inique de l'Erziehungskompanie avait été supprimée. J'ai tout lieu de croire que, comme tant d'autres, ma réclamation a été, sur ce point, inutile.
Le troisième jour, le colonel comte von Enhausen, ancien officier de cavalerie, commandant le camp, vint, accompagné du médecin, nous visiter dans notre baraque en papier. Je lui expose que je ne suis pas à ma place dans un logement que je partage avec dix-neuf officiers, en majorité lieutenants ; que ces officiers, eux-mêmes, ne sont pas à leur place dans un camp de troupe qui n'est même pas une installation bonne pour les sous-officiers. J'ajoute, enfin, que la nourriture qu'on nous donne est inacceptable pour tout le monde, officiers et soldats.
Le colonel est un petit homme, très vieux, basané de teint, portant monocle, avec des jambes torses. B oppose à tous mes propos des gestes évasifs d'impuissance que l'interprète me traduit de la façon suivante : — Le colonel est très étonné qu'on vous ait envoyés à Skalmierschiitze ; il va écrire, pour signaler le fait, à l'Inspecteur des camps et vous partirez bientôt, — pas demain, ajoute-t-il ingénument, mais, peut-être, après-demain. — Morgen oder ubermorgen (demain ou après-demain) est une des formes de la fourberie allemande, qui se débarrasse ainsi, par un mensonge, de toutes les demandes qui la gênent. En ce qui concerne la nourriture, me dit l'interprète, les cuisines du camp ne sont pas organisées pour faire un ordinaire d'officier et, par suite, on ne peut rien changer à celui qu'on vous donne. — Voilà d'autres mensonges, car, dans les mêmes casseroles, il suffirait, pour nous satisfaire, de mettre des denrées qui ne soient pas, par leur nature, destinées aux bestiaux.
La nourriture était épouvantable. Elle se composait, le matin, d'une soupe formant une colle pour montgolfière, dans laquelle nageaient de gros grains de blé sans saveur,
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gonflés comme du riz, et d'une deuxième soupe de betteraves à bestiaux, coupées en mince filets trempés dans l'eau de cuisson. Le soir, on avait encore une infâme soupe, faite avec des épluchures de pommes de terre oià adhérait la peau du tuberciûe ! Ceci nous permettait, au moins, de juger « par corps » de la façon dont étaient nourris les soldats français prisonniers en Allemagne.
Pour compenser cette absence de nourriture, le colonel nous avait engagés à acheter à la cantine ce qui nous manquait, c'est-à-dire à peu près tout. Il fallut d'abord faire mille démarches pour y aller et, quand nous y fûmes, on n'y vendait rien que du tabac, de la limonade et de la bière, trois éléments étrangers à la nutrition. Pour tout le reste, pour le miel, par exemple, qui était excellent — un Alsacien- Lorrain m'en donna un jour une boîte — il fallait une carte, qu'on refusait, naturellement, de nous délivrer. On nous bernait là comme ailleurs.
Les Russes, malgré la paix de Brest-Litowsk, travaillaient au camp comme prisonniers, sous la suiTeillance de soldats allemands. Aux questions que je fis, à titre de curiosité, sur cette anomalie et sur la façon d'appliquer les traités de paix, il me fut répondu que les moyens de transport manquaient pour rapatrier ces Russes et qu'en attendant on les occupait à des travaux des champs parce que l'intérêt supérieur l'exigeait. A côté de ces Russes prisonniers, arbitrah'ement retenus, se trouvaient des Russes sanitaires, interprètes, ordonnances, qui faisaient le service du camp. Les docteurs russes nous regardaient fort en dessous et ne nous saluaient jamais. De notre part, nous ne pouvions avoir que du mépris pour des alliés qui nous avaient si indignement traliis. Entre Russes et Anglais, l'animosité était plus effective, particulièrement entre les ordonnances anglais et les infirmiers russes. Le mot : Rouskyl prononcé avec un souverain mépris, était laiicé par les Anglais, chaque fois qu'ils croisaient un Russe.
Ceci ne donnait lieu, en réalité, à aucune rixe violente mais, souvent, à des luttes de force, exécutées en plaisantant, oii les Anglais, dans une forme olympique, excellaient à passer à taba<î leurs anciens alliés.
Le dimanche arriva. Nous allâmes entendre la messe à la chapelle du camp. L'aumônier était un jeune prêtre luisant d'embonpoint. Il m'avait fait, la veille, une visite, avec force déférence, m'expliquant qu'il n'était pas Allemand, mais Polonais. Puis il me dit, comme tout le monde : « Monsieur le général, quand finira la guerre? — Quand le bon Dieu voudra, monsieur l'aumônier ! » Cette réponse canonique ne parut pas le satisfaire, en dépit de son caractère sacré, et il ramena l'entretien dans le domaine du temporel. « Je crois, me dit-il, que le roi d'Espagne va faire une démarche nouvelle. On vous donnera l'Alsace et la Lorraine, et la guerre finii*a comme cela. »
La chapelle servait, à la fois, au culte orthodoxe et au culte catholique, avec un simple changement de décor, à des jours donnés. L'assistance était surtout composée de Russes manifestant une très grande piété extérieure, qui paraissait sincère.
En revenant de cet office, à hauteur de la Kommandantur, je rencontrai le colonel accompagnant le général inspecteur du cam^p. Ce dernier avait une tête prussienne et une gi*ande barbe blanche rappelant les gravures classiques de 1870. Je m'avançai vers lui et, après l'avoir salué, je lui demandai quelle était la raison pour laquelle nous ne partions pas, ce camp n'étant pas un camp d'officiers. H m'assura qu'il ferait, pour cela, tout son possible. Je ne connaissais pas très bien, à cette époque, la valeur de cette expression dans une bouche allemande.
Je le saluai et je revins au lazaret accompagné par un major du camp, vieil officier de 70, lui aussi, mais beaucoup plus cassé que le général. Il crut devoir me dire : '< Ah ! monsieur le général, nous n'avons pasToulu cette guerre ! —
Vous n'allez pas me dire, monsieur le commandant, que c'est nous qui Tavons voulue ! — Ce sont les Anglais, monsieur le général ! — Les Anglais ! Il est bien étrange que des gens qui n'ont pas d'armée veuillent la guerre ! » Il n'ajouta plus rien. Le bourrage de crâne de la nation s'était étendu jusqu'à lui et il était, comme elle, incapable d'établir les responsabilités d'un crime auquel il avait applaudi avec tous les autres, escomptant, comme eux, pour l'effacer, le prestige de la victoire.
Dans ce triste camp, il fait heureusement un beau soleil, bien que la température soit rafraîchie par les vents froids qui nous fauchent et que rien n'arrête. Ce soleil éclaire nos loques, nos blessures, notre maigreur, notre anémie ! Beaucoup de prisonniers marchent pieds nus. Les Italiens, surtout, sont impressionnants de dénuement. Us cherchent constamment, dans les détritus des abords des cuisines, quelque chose à manger. Les Anglais, pour rehausser leur misère, ont leur propreté traditionnelle. On les voit toujours occupés à se laver et à laver leur linge. Parmi eux se trouvent des enfants véritables que leurs cheveux blonds rajeunissent encore. Ils se promènent par groupes sympathiques, calmes toujours, ne discutant pas, riant doucement et semblant unis par des relations de paisible amitié. Il y a, notamment, quatre petits unijambistes qui ne se quittent point. Ils n'ont pas vingt ans chacun et seulement quatre jambes à eux tous... les autres sont restées sur la Somme, en terre française !
Je passe, chaque jour, dans les salles pour réconforter nos alliés et pour causer avec nos chers Français. Je signale au comité du camp les misères les plus intéressantes soit pour les secourir, soit pour les inscrire sur les listes de rapatriement. Ah ! la commission itinérante, celle qu'on attend toujours et qui ne vient jamais ! A-t-elle fait battre des cœurs, a-t-elle fait naître des espérances si souvent déçues I
Les commissions itinérantes se composent d'un médecin suisse et d'un médecin allemand. Elles ont pour objet de racoler des candidats pour être présentés à la commission définitive. Trois listes de rapatriement sont dressées : une par le Comité de secours du camp, une par le médecin allemand du camp, une par le ministère de la guerre suisse. La commission itinérante doit examiner tous les prisonniers qui se trouvent sur Tune de ces trois listes. Ceux qui sont acceptés par elle sont présentés à la commission centrale qui juge en dernier ressort et décide le rapatriement. En cas d'extrême urgence : estropiement définitif indiscutable, tuberculose avancée, etc., le médecin du camp peut décider le rapatriement de sa propre initiative, sans présenter le malade à aucune commission.
Voilà la théorie. La pratique est très différente. Je ne dis pas qu'il n'y ait jamais eu de commission itinérante : mais je n'en ai jamais vu, ni personne qui en ait rencontré une, et n'en ai entendu parler que par l'accord.
Dans mes visites au lazaret, je note également les blessures qui me paraissent abandonnées et, avec le docteur anglais, nous tâchons d'amener les chh'urgiens allemands, qui viennent de temps en temps, à faire les opérations nécessaires.
Un pauvre fantassin du 363^ est un squelette, une momie. H a, en plus, une balle dans le genou. Le Comité lui donne chaque jour du lait et du chocolat qu'il reçoit avec une reconnaissance touchante. Je l'inscris pour l'évacuation directe et je prépare l'assaut du docteur allemand qui paraît totalement privé d'initiative et qui manque, comme tout Allemand, de cette humanité qui pourrait étayer sa chancelante volonté. Qu'est devenu ce pauvre enfant dont je n'oubherai jamais le profil sépulcral? Est-il sorti avant les autres de ce camp, autrement que pour aller au cimetière? A-t-il pu attendre le rapatriement de la victoire? — Un autre, du premier groupe d'aérostiers, a une balle dans
les reins. Le docteur anglais me dit qu'il n'y a, pour l'heure, rien à faire. Je tâche de lui faire admettre ce diagnostic peu consolant. Avant mon départ, son état devait sensiblement s'améliorer. — Celui-ci, du 1®^ R. L, a une balle dans le ventie. La plaie est horrible. Elle n'est pas soignée. J'obtiens qu'on lui donne au moins un bandage pour étancher le pus. Huit jours après, passe le chirurgien et le pauvre diable a la bonne fortune d'être opéré. Tout se déroule bien. L'opération réussit. Rien n'est émotionnant comme d'assister à la joie enfantine de ce brave garçon qui me raconte, avec une joyeuse animation, tous les préparatifs de l'extraction du projectile et me le montre enveloppé dans son mouchoir noué. Il me découvre sa plaie, en bonne voie, et étale une allégresse reposante. — Voilà, ici, de l'albumine, de la fièvre, de l'entérite, de la dysenterie. Un tel ne peut boire que du lait. S'il absorbe d'autres aliments, la fièvre le prend, tout son corps enfle, il a l'air d'un monstre, comme je l'ai constaté dans une période de crise. Voilà de sérieux débours en vivres pour le Comité du camp, sans compter d'autres malades dont il faut soigner le cafard, la mauvaise chance, car chacun raconte ses misères de toute nature, et il faut toujours trouver une consolation concrète pour soulager des blessures morales. Je fais ainsi la connaissance d'un petit ItaUen. Il a vingt ans, mais il est si chétif et si maigre qu'il en paraît à peine seize! Blessé trois fois, on vient encore de l'opérer. Il est de Crémone. Je lui donne quelques biscuits, et ses yeux s'éclairent ! Il est entendu qu'il viendra, chaque jour, à l'heure du repas, près de la baraque des officiers français. Malheureusement pour lui, nous devions bientôt quitter le camp. A-t-il retrouvé ses parents et les rives du Pô?
Que de misères ! Pendant co temps, des Allemands sanglés dans leui's uniformes passent indifférents, menant au travail des prisonniers russes. Et ces Russes les suivent comme des enfants obéissants, et avec des regards d'en-
fants ! Si on fouille au fond de ces prunelles, on se demande comment on a pu faire état de semblables alliés, sans avoir pris la précaution de les mettre en lisières !
Ame d'artiste ! passionnée pour des chimères, avec quelque grain de folie et une volonté flottante, tel est le Russe ! Victime, jusqu'ici, de minorités coupables, pris entre l'égoïsme tsariste et l'anarchie bolcheviste, il regarde passer le cyclone, cherchant, dans la tempête, une main pour le conduire et un ami pour l'éclairer.
Quelle belle mission d'instruire ces enfants que d'autres méditent d'exploiter î
Nous avons perdu un petit Français. On va l'enterrer au cimetière de Skalmierschutze. Nous avons acheté une couronne et une plaque de métal pour qu'on le retrouve plus tard ! Hélas ! qui viendra le chercher ici? Le même jour a lieu un enterrement russe. Les deux cortèges se suivent. Les Russes ouvrent la marche avec leurs choeurs d'une harmonie si pure et si douce ! Nous suivons en silence. Les deux prêtres sont côte à côte et causent ensemble entre les deux cortèges. Le pope porte une grande lévite blanche, qui ressemble plus à un manteau de cuirassier qu'à une robe de cénobite. Il a de longs cheveux bouclés, tombant sur ses épaules, et un chapeau de feutre demi-carré semblant acheté rue Vivienne.
Sur la tombe où va reposer notre petit soldat, l'aumônier catholique fait un signe de croix, et j'adresse à ce compatriote, qui va dormir si loin des siens, un dernier adieu au nom de la France.
On revient avec le son aigre des fifres boches, cette musique de fête de village ridicule pour des soldats ! On médite une entrée triomphale dans le camp, mais je fais manquer ce projet en arrêtant brusquement tous les officiers français au dernier tournant, et les fifres, qui n'ont rien vu, défilent seuls. Les sentinelles crient, mais nous rions, sans obéir.
Le réveil sonne avec sa lente psalmodie et ses notes mourantes, qui est la façon allemande de sonner les fanfares. C'est aujourd'hui le 14 juillet !
J'avais rêvé d'abord de passer une revue au nez des Allemands, mais l'état des vêtements pillés, l'échange d'une partie des uniformes contre des robes d'hôpital, me font abandonner cette pensée. Je n'aurais pu réaliser une attitude correcte et militaire, devant un ennemi dont c'est le principal souci. Nous nous réunirons, cependant, avant le déjeuner, dans un coin du camp pour y crier notre espérance !
Ce petit complot se déroule à l'heure fixée, sous l'œil des sentinelles, sans éveiller leur attention. On vient s'étendre sur l'herbe, par petits groupes. Il y a bientôt là, derrière une baraque, cent cinquante blesi>és français. J'arrive. On est debout. Je rappelle nos épreuves, l'an'êt de l'offensive, la confiance que nous devons avoir, toujours ! la haine qui ne doit plus nous quitter, jamais ! et, après moi, à pleine gorge, nous crions par trois fois : « Vive la France 1 Vive la France ! Vive la France ! »
Nous ne partons toujours pas. Ni demain, ni aprèsdemain, ni même les autres jours. Le camp répand une odeur infecte qui vient de la fosse inqualifiable qui nous sert de water-closet. Fosse au-dessus de laquelle court une simple poutre à la disposition de tous oii, sans voile, sans hygiène, sans pudeur, sans aucune séparation, je dois, moi, général français, partager l'infortune commune, à côté de soldats allemands ou de prisonniers russes, italiens ou anglais. Tout cela est très au-dessous de tout ce qu'on peut concevoir, en concevant le pire.
Il faut en finir. Je me décide à écrire une nouvelle léclamation.
« Monsieur le colonel, — nous avons été embarqués le 25 juin 1918 pour le camp de Skalmierschiitze, bien que l'autorité allemande ne puisse ignorer que ce n'est point à un camp pour officiers.
« Nous aurions excusé cette erreur, si on s'était hâté d'y mettre fin et de nous diriger dans un camp convenable. Mais on nous annonce toujours notre départ, pour le lendemain ou le surlendemain, sans que jamais ces promesses se réalisent.
« Nous vous avons demandé de nous faire donner une autre nourriture, vous nous avez répondu que l'organisation des cuisines ne le permettait pas.
« J'ai demandé de vive voix, il y a huit jours, à M. le général inspecteur du camp, de hâter notre départ; il m'a répondu qu'il avait sollicité des ordres, mais qu'il n'avait pas de réponse.
« H ressort de tout ceci que c'est bien l'autorité supérieure allemande qui nous retient, depuis le 28 juin, dans un camp où un général français couche dans une baraque avec des sous-lieutenants et n'a même pas une table pour écrire ; oii les officiers mangent, comme leurs hommes, une soupe inacceptable, pour les uns comme pour les autres, n'ont aucune salle de réunion et doivent aller au cabinet au-dessus d'une fosse commune et nauséabonde, assis à côté de soldats de toute nation, sans une planche pour les en séparer.
« Je ne puis tolérer plus longtemps une pareille violation des accords de Berne.
« Je vous prie, en conséquence, monsieur le colonel, de transmettre ma réclamation à l'autorité supérieure chargée d'ordonner notre transfert dans un camp d'officiers.
« S'il n'y est pas fait droit, à bref délai, je m'adresserai à la puissance protectrice chargée de nos intérêts pour qu'elle fasse connaître au gouvernement de la Eépublique française une violation qui ne peut se prolonger sans représailles réciproques à l'égard des officiers allemands internés en France. »
Quand je relis cette lettre, maintenant que je sais, je ne puis que sourire en songeant à l'inutilité d'un pareil coup
d'épée dans l'eau : inutilité de la réclamation auprès de l'autorité supérieure allemande ; inutilité de la menace de la puissance protectrice, à laquelle les réclamations ne sont jamais transmises !
Toutefois, auprès des échelons immédiats, ces manifestations avaient quelquefois un certain effet. Crainte d'un blâme de l'autorité supérieure peut-être, pour n'avoir pas su éviter un conflit qui, si on n'en transmettait pas le dossier à l'Espagne, pouvait lui être dénoncé par la réclamation orale faite à un délégué, lors d'une de ses visites au camp. Pour cette raison, ou pour d'autres, les commandants de camp chercheront à éviter, par tous les moyens, les réclamations adressées à la puissance protectrice. Le ministère allemand, par contre, se contentera purement et simplement de classer l'affaire.
Tout autour du camp, dans la vaste plaine, les moissons s'achevaient, faites par des soldats, des femmes, des enfants. Les gerbes jalonnaient au loin la plaine déblayée. On s'occupait de les lier, et des chariots traînés par de petits chevaux les transportaient près des villages, pour y dresser des meules à l'abri des vents. Le soir, à l'heure douce, dans le calme du jour mourant, le village s'épandait dans les chaumes pointant haut et dru leurs piquants, sur lesquels toute une marmaille com^ait pieds nus, avec des rires ! Nos braves soldats, encore qu'un grand nombre fussent habitués aux champs, regardaient ces records d'épiderme avec une stupéfaction indicible !
Depuis quelques jours, nous avions obtenu l'autorisation d'aller nous promener, sous la conduite d'un officier allemand. Notre première excursion avait été diiigée vers le grand village de Skalmierschiitze. On ne peut concevoir l'effet bienfaisant d'une telle sortie I Au retour, nous a^^ons l'impression qu'un bain calmant avait détendu nos corps et apaisé nos âmes. On avait eu la sensation de liberté ! de cette liberté, enfouie à fleur de terre seulement, qui
reviendrait un joui", puisqu'on pouvait si aisément en faire renaître le charme !
A l'analyse de ces sentiments, on mesure la cruauté allemande, s'obstinant à refuser dans certains camps toute sortie aux prisonniers et, dans d'autres, à diminuer ces sorties contrairement à tous leurs droits !
Skalmierschûtze est presque une ville. Elle abrite des cités ouvrières habitées par le nombreux personnel du chemin de fer que nécessite une gare frontière russe. La différence d' écart ement des voies ferrées de ce pays et de celles du reste de l'Europe obligeait, en effet, avant la guerre, à transborder les voyagem's et les marchandises à l'arrivée de chaque train, pour pouvoir continuer sa route. Les Allemands, qui s'installent toujours dans un pays comme pour n'en jamais sortir, avaient poussé déjà la réfection des voies russes, ramenées à la largeur eom'ante de l'Europe, jusqu'au front oriental où les a trouvés le traité de Brest-Litowsk. C'est ce que m'explique l'officier qui nous conduit, homme poh, n'ayant rien de militaire, négociant en denrées coloniales à Duisbourg, près de la frontière hollandaise, qui trouve que la guerre est longue et que Skalmierschûtze est loin de son bureau. H nous demande, lui aussi, quand finira la guerre? « Plus tard que vous ne pensez, répondions-nous, pom' le décevoir. » Mais, c'était nous qui nous trompions, heureusement !
Le 16 juillet, je recontre le colonel von Enhausen. Il a reçu ma lettre et il me dit : « Vous partirez demain. » Je le salue silencieusement.
Notre stupide séjour en Pologne est terminé. Envoyés là par incurie et négligence de l'autorité supérieure des camps, nous y avons été maintenus par indifférence et sans-gêne de l'administration qui nous avait pris en charge ; nous en sommes sortis, sur une menace. Tout est bien. On se prépare. On mouille des biscuits pour la route. On rassemble quelques conserves pom' suppléer à la nourriture du retom'
qui ne sera pas meilleure que celle de l'aller. « Où va-t-on? — On va à Karlsruhe, nous dit-on. » Ainsi, Trélon, Skalmierchutze, Karlsruhe, voilà les itinéraires logiques de l'administration allemande qui rêvait de réformer le monde 1 Pauvres gens ! Pauvre monde ! Karlsruhe ! Qui n'a entendu parler du camp de Karlsruhe? C'est évidemment notre camp définitif. On sera bien, — on se dit toujours cela quand on est Français, — près de la frontière suisse, pour s'évader, et aux premières loges pour le bombardement d'avions.
Enfin, on va quitter ce bled perdu aux confins du royaume de Venceslas ! On va s'installer !
Nous demandons à retourner, encore une fois, à Skalmierschutze. Au retour, notre guide est mélancolique. Il voudrait bien nous suivre et se rapprocher de Duisbourg. Notre sort envié ! J'en rêve.
En rentrant au camp, c'est un petit Alsacien-Lorrain qui est de faction à la porte. Plusieurs ofiiciers, au com's de ses gardes précédentes, ont déjà causé avec lui. Il nous fait un signe des yeux, joyeux et plein d'amitié. Le lendemain, pour mon départ, il m'enverra un bouquet tricolore de giroflées, que j'emporterai à travers l' Allemagne, et dont je garde encore, dans un livre, une fleui* parfumée.
Avant de quitter le camp, le matin, on nous soumet à l'opération de la fouille. Tous nos paquets sont ouverts, fouillés minutieusement, nos poches retom'nées pour voir si nous n'emportons pas des objets défendus, favorables à notre évasion, boussoles, cartes, armes ; ou si nous ne colportons pas des écrits ou des placards injurieux pour le gouvernement allemand. Nous ne sommes pas encore habitués à cette opération policière qu'on pratiquera, par la suite, avec un luxe d'humiliations et de brutalités qui nous sont pour l'heure épargnées. Mais tout cela, déjà, nous indigne profondément, et nous ne sommes pas loin de résister ! Si nous avions pu prévoir l'avenii' I
Nous voilà dans la gare de Skalmierschùtze. On nous
parque, on nous déparque, enfin nous montons dans le train, ou, plus exactement, on s'apprête à nous y faire monter. Nous sommes vingt-cinq, dont six Anglais et dixneuf Français. Notre voiture comprend : un compartiment de 2^ classe, pour l'officier qui nous conduit et sa gai'de ; un compartiment de 2^ classe, pour moi et quelques officiers ; deux compartiments de 3® classe, ces derniers •insuffisants, pour le reste du détachement et d'une classe inférieure à celle qui revient à des officiers. Je m'aperçois de la chose. Je descends et je fais descendre, avec leurs paquets, quelques officiers déjà montés en troisième. Je demande ensuite à l'officier de nous donner des places convenant à notre qualité. E parlemente. On appelle deux employés. Il me répond enfin que si nous voulons monter, on changera les voitures à Lissa et s'il n'y a pas de voitures à Lissa, on les changera à Lindau. Je lui réponds : « Vous n'avez qu'à téléphoner. »
On remonte et on se serre. Nous partons. On passe à Ostrovo. La plaine se déroule comme à l'aller, plate et laide, mais intégralement cultivée. Là, comme en d'autres points de l'Allemagne, nous sommes acclamés par des groupes de femmes françaises ou russes, encadrées par deux soldats allemands, pour le travail, sarclant ou retournant les champs, comme les esclaves de Rome. Nous retrouvons nos cerisiers avec des fruits mûrs ! A Lissa, on nous donne satisfaction en accrochant au train une voiture de 2® classe, où la jeunesse prend ses aises. A Lindau, on s'arrête. Voilà le marchand de journaux. Nous tendons avidement les mains avec nos 10 pfennigs. Un sous-officier, descendu d'un wagon voisin, vient à nous et nous explique, en nous montrant un schéma du front sur son journal, que l'offensive a repris et que les Allemands ont, cette fois, passé la Marne. On écoute la nouvelle sans broncher, mais en recevant au cœur un coup douloureux. Nous remontons. Le train repart et nous voilà penchés sur le texte allemand
annonçant l'offensive du 15 juillet, entre Château-Thierry et la Main-de-Massiges, suivie du passage de la Manie entre Jaulgonne et Dormans. Les Allemands sont à la Chapelle-Monthaudon et à Saint-Aignan, villages que j'ai occupés récemment. Tout cela cause une peine amère ! On lit et on relit, pour trouver quelque part un mot atténuant la gravité des événements. On calcule la faible distance qui sépare encore de Paris. On craint pour Êpernay. On redoute l'agrandissement de cette morsure de la Marne. On souffre ! On est prisonnier !
Dans quelques jours seulement, se dessinera, peu à peu, la véritable physionomie de cette offensive et son caractère d'infécondité. Grâce à la manœuvre du général Gouraud, l'offensive générale ne peut exploiter le passage de la Marne. Un chroniqueur militaire allemand, dans un article, paru en août, expliquera pourquoi, grâce à cette manœuvre du chef de la IV® armée, l'offensive du 15 juillet a échoué Mais en attendant que les Allemands aient repassé le fleuve et que la contre-offensive ait dégagé la voie Paris-Châlons, nous restons sur notre angoisse infinie!
Voilà Sagan, voilà toutes les villes traversées : Forst, cité industrielle, Cottbus, Falkenberg. A Falkenberg, on accroche, près du nôtre, un wagon de permissionnaires. On cause avec eux, pendant les arrêts, pour les pénétrer. Us se rendent compte que la guerre n'est pas commode à terminer et ils savent, disent-ils, qu'elle ne sera pas terminée cette année. « Le kaiser nous a dit : « Cette année, nous ferons la paix avec les Français et les ItaUens, et, l'an prochain, nous battrons les Américains et les Anglais. » Voilà la formule du jour. Elle nous fait rire. On leur objecte que les Italiens, loin d'être battus, reprennent le dessus. Es ne discutent pas. L'Allemand ne discute jamais. La discipline l'en a déshabitué. Il a son tuyau. On pourrait dire sa consigne. On ne discute pas une consigne. On la maintient obstinément. On ne s'en écarte jamais. Le
tuyau du jour, c'est qu'on battra les Italiens cette année, et les Anglais l'année suivante. C'est là un dogme. Cela dispense de méditer, de chercher, de douter. Le kaiser Fa dit, c'est assez ! Examiner si la chose est probable ou possible, si les événements vont se prêter à cette affaire, serait une injure pour le kaiser et un travail au-dessus d'une cervelle allemande.
La nuit vient. Voilà seulement une demi-journée passée, et il faut encore rouler quarante heures pour atteindre Karlsruhe. Passerons-nous par Halle et Cassel ou plus au sud? Un officier vient me trouver et me confie un certain nombre d'effets, ayant l'intention de tenter, la nuit venue, une évasion, si on passe par Cassel, trajet qui nous rapproche de la Hollande. Ce projet sera abandonné, car, à Eilenburg, nous nous dirigerons sur Leipzig où nous arrivons à minuit. On nous offre d'aller dîner. On dort, on refuse. Les dîners pour prisonniers, dans les gares, on sait ce que cela vaut. Le lendemain, on quitte Leipzig à 5 hem^es, sans presque l'avoir vu. Grande ville, entourée de grandes plaines ! Telle est l'impression que j'en ai. Nous nous dirigeons vers le sud. Des plaines, toujours des plaines. Assurément, je ne croyais pas l'Allemagne aussi laide, dans la majeure partie de son sol, aussi uniformément laide. Pour nous, toutefois, qui marchons vers la Thuringe, le paysage va s'améliorer.
Nous laissons léna à gauche, nous passons à Weimar ! Erfurt ! C'est toute l'épopée se déroulant aux yeux de ces captifs français qui, l'âme étreinte, songent au prestige de cette grande époque, sans se douter que sa gloire sera bientôt dépassée en munificence morale, par l'œuvre de justice et de réparation accomplie par la France et ses alliés.
A 18 heures, nous nous approchons de Francfort. La ville est taillée sur un vaste plan. La gare est un monument où arrivent ensemble une trentaine de voies parallèles. Une
fois descendus, on nous enferme dans un sous-sol dont les fenêtres donnent sur la place de la gare, où se trouve le Carlton-Hôtel. Il n'y passe ni automobiles, ni voitures à chevaux. Le fait est symptomatique aux abords d'une gare. Bientôt, on nous apporte une nourriture horrible ! L'officier qui nous accompagne pousse lui-même une exclamation de dégoût et refuse d'y toucher. Nous demandons de la bière, il n'y en a pas pour les prisonniers, mais seulement une limonade chimique, atroce au goût, que nous laissons. On remonte pour s'embarquer et s'endormir. Le lendemain, 19 juillet, c'est Karlsruhe !
Nous voilà arrivés. Nous allons pouvoir enfin nous installer, en attendant les victoires décisives du printemps de 1919, mais, nouvelle déception, on nous fait remonter et on nous emmène à Rastatt.