‹ Au pays des fourbesChapitre 8 sur 10 · ONT BIEN MÉRITÉ DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

ONT BIEN MÉRITÉ DE LA PATRIE

Cela console de tout, mais cela ne doit pas arrêter la Justice !

LA REVOLUTION. — DURETÉ DES SOVIETS ENVERS LES PRISONNIERS FRANÇAIS. — l'ÉMEUTE

Le 5 novembre, nous recevions la nouvelle de notre avance sur Landrecies, Maubeuge, et sur la rive gauche de la Meuse, dans la direction de Sedan. On sent que Foch ferme de plus en plus sa tenaille, et veut imposer un armistice victorieux sur un sol libéré.

A l'intérieur, les manifestes se succèdent, mais ce n'est pas avec des paroles qu'on apaise les révolutions. On annonce des émeutes à Hanovre. On parle d'un meeting à Osnabruck. Le général aurait quitté la ville pour se réfugier au camp.

Le commandant de L... vient me trouver pour me demander si, en présence de ces événements, j'estime qu'il y a à prendre des mesures particulières? Une seule, nous réjouir ! Nous ne devons pas avoir, pour l'instant, d'autre cure. Plus tard, si les troubles prennent une forme anarchique, j'aviserai.

Le 9 novembre, nous apprenons que l'empereur ayant eu jusqu'à la veille pour abdiquer et ayant omis de le faire, la République a été proclamée dans toutes les villes d'Allemagne. Le prince Louis aurait tenté de se sauver par Kiel. Nous n'apprendrons que plus tard la fuite de Guillaume II

Les journaux nous apportent l'avance du maréchal Foch qui tient, par ses armées, Mouzon, Vendresse, Vervins, La Capeile, et plus encore, sans doute, à l'heure oii nous

lisons ces lignes ! Tous nos désirs fervents de prisonniers, tous nos pronostics confiants se sont réalisés ! La France est libérée et F Allemagne est militairement battue !

Elle soutiendra le contraire, plus tard ! Elle ordonnera de di'esser des arcs de triomphe pour recevoir les troupes qui reviennent, et on acclamera ces braves qui, pour sauver leurs os, ont accepté, sans discussion, des conditions humiliantes et néfastes pour leur patrie! De tous ces gestes, aucun ne lavera la honte ! et « l'armée allemande reste, pour les siècles, marquée au fer rouge : elle s'est battue pour le pillage ; elle n'a pas eu le courage de se battre pour ses foyers (1) ! »

Le 10, à midi, nous subtilisons au dentiste allemand, révolutionnaire avancé, une proclamation du soviet d'Osnabriick dont voici le résumé :

Le Conseil des Ouvriers et Soldats (C. 0. S.), élus par leurs camarades, prendra avec le commandant de la garnison les mesures militaires nécessaires pour l'ordre public.

Tous les officiers qui se rallient au nouveau régime conservent leur commandement.

Appel au travail, à la continuation du commerce et de l'industrie, au respect des propriétés.

Entre le C. 0. S. et le commandant de la garnison d'Osnabriick il est entendu :

L'ordi'e à Osnabriick est assuré par le commandant de la garnison et par le Petit conseil des soldats, dont le délégué est le lieutenant Franz Meyer.

Les militaires punis pour raison pohtique ou pour infraction légère à la discipline doivent être remis en liberté, les affaires de ce genre classées.

Le contrôle du ravitaillement, soumis au C. 0. S. et au commandant de la garnison, doit répartir également ce ravitaillement entre les officiers et les soldats.

(1) Paul Perrin,

Le pillage est puni par la loi martiale.

Les officiers conservent Tépaulette et Fépée.

Le port des armes à feu est interdit à tout militaire et

Le salut, en dehors du service, est supprimé. Cependant les officiers doivent être abordés avec respect.

Tout militah'e doit être rentré à minuit.

Les ordres du C. 0. S. doivent être suivis par la population civile.

Les hommes de troupe en permission à Osnabriick, ou qui ne sont pas de la garnison, qui n'ont par suite droit à aucune nourriture, doivent se rendre dans leur garnison.

L'ordre et la discipline militaire ne doivent être compromis d'aucune façon.

ÇY . , ^ Le commandant de la garnison, *^^^ • Kromschrôder, capit. de réserve.

Le Conseil des ouvriers, Jean Kaldenbash, etc.

Le Conseil des soldats, Franz Meyer, lient, de réserve, etc.

Ce jour-là, — 9 novembre, — un marin vint au camp et, la cigarette à la bouche, parla au général qui lui fit de grands saints, sans penser à la lui faire arracher par un homme de garde, comme on l'avait fait aux prisonniers du camp d'Eutin.

Je songeai à un contrat possible entre le C. 0. S. et nous, et j'estimai qu'il était prudent, pour ce cas, de donner quelques conseils aux jeunes officiers.

Je fis donc, le soir même, communiquer l'ordre suivant :

« H est à prévoir que des délégués du nouveau gouvernement se présenteront au camp et chercheront, peut-être, à engager des conversations particulières avec les prisonniers.

« Je rappelle que j'ai seul qualité pour entamer ces entre-

tiens, défendre les intérêts des officiers, et régler, s'il y a lieu, les conditions d'un régime nouveau.

« En présence des événements politiques qui se précipitent chez nos adversaiies, l'indifférence doit être, en apparence, notre seule attitude.

« Une entière réserve et une glaciale froideur conviennent pour le nouveau parti, comme elles convenaient pour l'ancien.

« Nous nous trouvons toujours devant la race allemande.

« Il n'y a rien de changé. »

Le lendemain — 10 novembre — on ne nous remit aucun journal. Nous en fûmes réduits aux nouvelles que nous glanions à la cantine ou auprès des interprètes, qui se laissaient aller plus facilement à parler.

Vers 10 heures on vit arriver un détachement armé, d'une dizaine d'hommes, que leur façon peu militaire de se tenir nous désigna comme une émanation du C. 0. S. Le chef s'entretint avec un lieutenant du camp qui montra de la main, à ce délégué, la du'ection où se trouvait la demeure du général. De là à dire qu'on était venu arrêter celui-ci, il n'y avait qu'un pas, vite franchi par tout le monde.

Le soir nous avions une représentation théâtrale. On jouait, entre autres choses, le Convive de Henri Pagat et Théodore cherche des allumettes. L'interprète Lafouit, seul représentant de la censure, était venu y assister en civil, ce qui était un signe du temps. On apprend par lui que l'Empereur et l'Impératrice sont en fuite ; que Liebknecht a harangué la foule du balcon du palais impérial ; que la République est proclamée en Allemagne ; que le duché de Brunswick avait déjà dénoncé le mouvement par la fuite précipitée du gendre du kaiser.

Je dis au commandant de L... : « Vous ferez jouer la Marseillaise à la fin de la soirée. — Et l'interprète? — S'il nepartpas, on lui du'a pohment de le faire, parce qu'on va

jouer la Marseillaise. Il a été à Paris, il comprendra. » En effet, il n'attend même pas l'invitation.

Le 11, le bruit court que l'armistice est retardé. On en lit les conditions sur une feuille de VExtraUatt trouvée à la cantine.

Ces conditions soulèvent chez nous un vif enthousiasme ! Nous pensons aussitôt que ce n'est là qu'un prélude, et qu'on profitera de ce que la fourberie allemande cherchera sûrement à éluder une^part de ces exigences pour envahir l'Allemagne, avoir des gages, et lui faire sentir l'épreuve salutaire de l'occupation.

Bientôt, par les journaux, nous apprendrons que les Allemands s'attendent à cette occupation. L'un d'eux écrit : « Tous nos efforts doivent tendre à empêcher qu'on occupe Berlin. »

L'aumônier allemand qui nous avait rendu quelques services, viendra me trouver, la veille de mon départ pour la Hollande. « Je serais bien heureux, me dit-il, si vous vouliez me laisser un papier constatant que j'ai fait mon possible pour aider les officiers français à Osnabriick. Cela me servirait pendant l'occupation. »

L'occupation, aux yeux des Allemands, était la manifestation la plus éclatante de la victoire, celle qui devait leur en imposer le plus et abattre leur arrogance, toujours prête à renaître. La douceur, l'humanité, qui, contre nous, de la part d'un ennemi victorieux, eussent été les armes les plus sûres, ne pouvaient rien dans le royaume de la force, si ce n'est : — étonner et faire sourhre !

n faut traiter son ennemi avec les sentiments qu'il nourrit dans son propre cœur. Le gantelet de fer tendu, qui a toujours été l'argument préféré des Allemands, est, en fait de douceur et de mansuétude, le seul geste auquel il soit sensible et qui nous grandisse à ses yeux.

Le 12 novembre, il se confirme que le général est parti sans prévenir personne, ni passer aucune consigne. C'est

bien la fuite. Nous ne parlerons plus de ce personnage très allemand. Sa dernière histoii'e, cependant, mérite d'être rapportée.

Parmi les dix-sept officiers évadés d'Helmstedt le 16 octobre, se trouvaient : le lieutenant P..., du 214^ R. L, le sous-lieutenant M..., du même régiment, et le sous-lieutenant Ch..., du 333^ R. I. Après trois jours de marche, ils avaient été arrêtés près de Seesen, au sud de Hanovre, par un garde-chasse aidé d'un paysan. Ils mangèrent chez le paysan, oii vint les prendre un capitaine dont j'ai parlé plus haut.

Au moment de partir, les officiers voulurent payer, mais le capitaine leur dit : « C'est inutile ! »

Le général, à leur arrivée à Osnabrûck, réclama, à chacun, trois francs pour frais de nourriture fom'nie par le paysan. Us acceptèrent de payer, bien qu'un peu étonnés. Mais le général n'avait point terminé. « Et puis, dit-il. vous devez encore trois francs pour la demi-jom'née perdue par cet homme à courir après vous ! »

Pour tout ce qui m'étonne, je le fais répéter. Je fis donc revenir le lieutenant P..., pour être sûr que je n'étais pas victime d'une fantaisie. C'était nettement vrai. « Nous n'avons pas voulu payer, naturellement, me dit le lieutenant P..., et le général n'a pas insisté. » Le coup n'avait point réussi.

Je songeai à tous les misérables efforts que cet officier général avait tentés, in extremis, quelques jours avant l'arrivée de l'attaché espagnol, pour nous voler 4 marks sur des caisses à biscuits qui n'appartenaient ni à l'Allemagne ni à lui, manœu\Te que nous avions pu déjouer. Et aussi à la punition de cellule qu'il avait infligée, à la belle époque, — avant de changer son tonnerre contre un sac de voyage, — à notre camarade le sous-lieutenant V... du 19^ R. L, pour avoir supposé qu'on pourrait peut-être, éventuellement, soupçonner de vol les autorités allemandes !

Cet Allemand, alors que son pays s'effondre, est incapable de se hausser à la hauteur tragique des événements. D est préoccupé de nous faire payer trois marks I

Nous ne lui en voulons point. C'est la race ! Il serait aussi dénué de sens d'en vouloir à un Allemand d'être fourbe, injuste et cruel, que de tenir rigueur à un Soudanais d'être noir.

Cette race, il nous l'a fait connaître, nous l'en remercions, comme nous remercions tous les commandants de camps de Blenhorst, Fuchsberg, Magdebourg, Halle, Eutin, Trêves, Helmstedt, Ham-Munden, Munster II, Skalmierschûtze, et tant d'autres, d'avoir tenu, chacun, à apporter son témoignage d'infamie contre sa propre race, pour nous mettre en garde contre elle dans les conditions défensives de paix qui vont lui être présentées.

Comme je le dirai à mes chers camarades de captivité, avant de les quitter, si nous n'avons pas eu l'ivresse, nous avons eu l'amer devoir de pénétrer l'âme allemande, pour dénoncer au monde sa malfaisance sans cesse bandée vers le mal, son unique horizon.

Le même jour — 12 novembre — le feldwebel Wite, qui nous était contraire en tout, nous annonça que le lieutenant ne viendrait pas à l'appel, et qu'il était délégué pour faire cet appel !

Le commandant de L..., qui reçut cette communication, lui déclara tout net qu'il fallait aller chercher l'officier, car on ne tolérerait pas un appel fait par lui. — « Il est couché. — Allez lui dire de se lever. Un sous-officier ne fera pas l'appel ! »

Prévenu par le commandant, je descends à 9 heures avec tout le monde. L'officier n'est pas là. J'arrête le feldwebel en lui disant que l'accoTd de Berne ne lui reconnaît pas le droit de faire l'appel. — « L'accord de Berne, je ne le connais pas. — Voilà bien, toujours, la même défaite ! »

Je commence l'appel moi-même. L'officier arrive. Il

s'est levé. H veut au moins que son geste ait un dénouement. Après une courte discussion, je lui cède la place. Je lui remets ensuite une lettre écrite la veille, tendant à régler nos rapports en période d'armistice.

Je demande que le camp des prisonniers passe sous mon commandement, acceptant d'être responsable de l'ordre et de la discipline, vis-à-vis du commandant du camp, et de tenir compte de ses prescriptions. En second lieu, je prétends que toutes les mesures ayant un caractère de suspicion préventive soient rapportées, notamment qu'on nous rende nos manteaux confisqués, nos rasoirs, nos pâtes dentifrices, notre eau de Cologne, qu'on nous remette nos conserves et nos colis sans les ouvrir, en|in qu'il n'y ait plus qu'un appel dans la journée, fait par moi.

Une heure plus tard, j'apprends que le sous-officier préposé à la réception des colis veut encore nous briser un dixième de nos biscuits pour y chercher des boussoles ! Ces gens-là seront des brutes jusqu'au bout ! des brutes, quand même I On ne peut voir dans cette destruction inutile que de la méchanceté 1

Le capitaine W..., vice-président du comité de secours, qui a reçu le choc du feldwebel, a fait une très belle résistance, et lui a dit que les biscuits resteraient dans les caisses jusqu'à décision du commandant du camp. Le sousofficier a voulu quand même les briser, mais le capitaine s'est retiré pour lui laisser la responsabilité d'opérer seul, et cette violation de l'Accord n'ayant, sans doute, pas été prévue, il n'a pas osé l'inaugurer sans en avoir référé à ses chefs.

Le soir, la promenade est faite par un feldwebel au courant des journaux, qui nous apprend que l'illustre Foch a été assassiné I — tous les cœurs se tendent, mais tout finit dans un large rire, — par un bolcheMk français 1 Poincaré est en fuite, et... la flotte anglaise s'est révoltée.

C'est l'histoire qui continue, dont la première page fut :

« Nous n'avons pas voulu la guerre ! — L'histoire écrite ad usum populi par les gouvernants allemands, qu'ils soient de l'ancien ou du nouveau régime. »

Toutefois... Poincaré en fuite... on va fort !

Ce qui est plus certain, c'est la fuite du kaiser, de l'Impératrice, du Ki'onprinz et de quarante généraux, en Hollande. L'Empereur a été interné. Nous espérons que cette fuite ne lui fera pas éviter le châtiment qui l'attend et que les Alliés sauront, pour le juger, se faire remettre ce criminel que sa mégalomanie burlesque et l'avidité de son entom"age ont conduit à peupler le monde de mères éplorées, de veuves et d'orphelins !

Le 13 novembre, on sonne comme pour l'appel, qui \dent d'être fait. Nous descendons. Ce sont les délégués du C. 0. S. d'Osnabrtick. Ils viennent inspecter le camp : un capitaine, des sous-ofïiciers, des soldats et un représentant des ouvriers.

Le capitaine du C. 0. S. fait former le cercle et prononce, en se promenant, un discours violent I Mon voisin me dit : « Nous allons être fusillés. » L'interprète traduit : « Vous connaissez le changement de gouvernement qui s'est opéré I Derrière nous se trouve toute l'Allemagne ! La discipline la plus stricte sera maintenue dans l'armée ! L'organisation et l'inspection des camps sont conservées. On vous accordera des facilités quand on le pourra, et on vous rapatriera le plus tôt possible, j'espère avant la Noël. »

Mais, le représentant des ouvriers veut aussi parler et dit : « La révolution, ici, n'est pas comme en Russie. Il n'y a pas de désordre chez nous. »

Un soldat ajoute aussi quelques mots inutiles.

Je demande à parler au capitaine délégué et je lui expose qu'un certain nombre de mesures doivent être rapportées comme inutiles et vexatoires, dont la première est le maintien en cellule d'officiers punis, avant l'armistice, pour évasion ou pour des fautes moindres. Les locaux discipli-

naires ne réunissent aucune des conditions de l'accord, et c'est une raison de plus pour élargir des officiers qui, aux termes de l'armistice, doivent être rapatriés et qui sont, en attendant, les hôtes de l'Allemagne et non ses prisonniers.

Le capitaine écoute mon discours que le lieutenant P... lui traduit, phrase par phrase, et il me demande de mettre par écrit mes demandes qu'il transmettra à l'inspection du camp, aussitôt.

Le C. 0. S. parti, j'adresse à la Kommandantur une réclamation pour obtenir : l'élargissement des prisonniers, — la suppression de la sentinelle sur le terrain de jeu, — la restitution de nos ordonnances actuellement employées dans une ferme, au lieu de nous être laissées, — l'envoi d'un officier pour aller chercher à Helmstedt les bagages des évadés, afin que ces bagages puissent arriver avant notre départ.

Toutes ces demandes, sans exception, me seront refusées quelques jours plus tard.

Le 15 novembre était un vendredi, jour de douches. Chacun défilait, à son tour, dans un groupe de huit, sous la pluie d'eau chaude qui nous permettait de nous savonner une fois par semaine. Le doucheur était un homme assez instruit, mécanicien, à idées avancées, aimant à causer avec ceux d'entre nous qui connaissaient l'allemand.

« Les soldats, disait-il ce jour-là, se sont bien battus, mais ils ont fini par voir que la guerre était perdue. Alors, pourquoi continuer? »

S'adressant ensuite au commandant Ch..., avec lequel il s'entretenait volontiers : « Major, quand pensez-vous que les Anglais quitteront la France? — Quand nous n'aurons plus besoin d'eux. — Comment cela? — Mais oui, la présence des Anglais nous permet de diminuer nos troupes et de renvoyer dans leurs foyers les ^^eillos classes dont la nation a besoin pour reprendre sa vie. — Ah ! oui ! évidem-

LA RÉVOLUTION â35

ment ! mais, major, la guerre n'est pas finie ! Dans deux ans, en 1920, les Anglais ne voudront pas partir, et les Français ne seront pas assez forts pour les chasser. Alors nous \iendrons, nous, Allemands, aider les Français à les chasser. Le roi VII (comprenez Edouard VII), grand politique, a voulu la guerre. — Comment ! sans armée? — Il pensait que la France et la Kussie suffiraient, alors, pas besoin d'armée ! Mais les Russes n'ont jamais marché réellement, à aucun moment. »

Cette mentalité, au sujet du loyalisme anglais, est un réflexe direct de l'esprit d'injustice qui hante, maladivement, toute cervelle allemande croyant avoir la force pour elle ! Être le plus fort et ne pas commettre une spoliation, est une grave atteinte aux principes dogmatiques nationaux, c'est méconnaître ses devoirs et se conduire d'une façon déraisonnable.

Les officiers, cependant, commençaient à être énervés. On ne travaillait plus. On ressassait les probabilités du départ. Les uns le voyaient proche. D'autres, après l'armistice. Quelques-uns, dans trois mois. Aucune de nos demandes n'était satisfaite, sauf la livraison des colis et des lettres sans les ouvi^ir, mais, dès le 20 novembre, il n'arrivait plus ni lettres ni colis. Les derniers colis ne contenaient, du reste, que des enveloppes. L'absence de lettres était incontestablement plus pénible. Les officiers punis continuaient leurs punitions, malgré l'armistice, malgré la rigueur de la température, malgré l'installation inacceptable des locaux, qui rendait encore plus inhumaines des sanctions ridicules, au point où les choses en étaient.

Le dimanche 17 novembre, Osnabriick se couvrit de neige. Le commandant de L... demanda, comme l'Accord l'y autorisait, que l'appel fût fait dans les couloirs. Cette demande fut refusée. L'officier fut particulièrement arrogant à l'appel, qui se fit dans la cour. Tout le monde, ayant

froid, battait la semelle. H s'écria que si Ton ne se tenait pas mieux, il prendrait les moyens nécessaires pour rétablir l'ordre. Le commandant Ch... fut puni de trois jours de cellule pour avoir porté un effet à raccommoder chez le tailleur en dehors de l'heure fixée ! Quelques jours auparavant, le lieutenant R... qui, au cours d'une tentative d'évasion dont j'ai parlé précédemment, avait reçu, à vingt mètres, dans le côté, la décharge d'un fusil de chasse, était sorti de l'hôpital d'Osnabruck, à peine guéri, et, le soir même, malgré le froid, on l'avait mis en cellule, et toutes ces vexations, cette inhumanité, cette arrogance, ces perpétuelles menaces, au moment oii nous étions victorieux, montraient une immense bêtise, en même temps qu'elles surexcitaient les esprits à un point qui devait amener un éclat.

Le 18, le lieutenant C..., du 163^ R. L, était sorti de prison et on lui avait dit que sa punition était terminée. H vint me voir pour me remettre des papiers. Le lendemain, mardi, l'appel avait eu lieu sans incident. Vers dix heures, le lieutenant C... se présenta chez moi de nouveau et me dit : « On vient me chercher pour me remettre en prison. Je refuse d'y aller. On me rappelle une vieille punition, infligée avant l'armistice, que je n'avais pu fah-e en son temps parce qu'aucune salle de discipline n'était libre. L'armistice est signé. Je ne veux pas la faire. »

Je dis à C... : « Je vais voir le commandant du camp pour obtenir qu'il cède. » Il me quitta. ^

Comme je sortais, un moment après, le commandant de L... montait chez moi pour me faire part de la surexcitation des officiers. « C... est dans sa chambre, me dit-il, et on a établi un barrage pour empêcher les soldats qui venaient le prendre de passer. »

Je descendis au rez-de-chaussée où s'était formé le groupe le plus nombreux. J'appelai le lieutenant P..., notre interprète, et je me rendis, accompagné du commandant de L..., à la Kommandantm*. Ce fut l'officier de service

qui nous reçut. Le commandant du camp n'était point là. Je dis à cet officier « que l'armistice suspendant l'état de guerre entre les belligérants, les punitions, infligées avant l'armistice, devaient être également suspendues. Nous ne pouvions tolérer qu'on continuât à nous traiter de la sorte. D'une main on nous remettait des placards contenant des appels à la fraternité, et, de l'autre, les réponses de la Kommandantur écartant nos demandes les plus justes et les plus logiques. Cela ne pouvait pas durer ! »

Le lieutenant allemand se plaça sur un autre terrain. On avait refusé d'exécuter un ordre, il fallait que cet ordre fût exécuté. « Même s'il est injuste? — La punition doit être faite. — Nous allons voir ! »

Nous sortîmes. L'officier nous suivait de près. On vit de suite que nous n'avions pas eu gain de cause. Dès que le lieutenant parut, il fut reçu par des sifflets et des cris de : « Barbare ! » Il s'adressa au lieutenant P... et lui dit : « Veuillez dire que si les officiers ne font pas en sorte que l'ordre règne, je m'arrangerai pour l'obtenir par tous les moyens ! » Le lieutenant P... répondit : « Je me refuse à transmettre ces paroles, car je suis l'interprète des officiers français quand ils ont à vous parler, mais non le vôtre. » Le lieutenant insista : « C'est dans leur intérêt que je vous demande de leur répéter mes paroles. Si l'ordre ne se rétablit pas, je ferai venir la garde et je ferai tirer ! » Le lieutenant P... dit simplement : « L'officier allemand vous menace ! » A ces mots, éclate une tempête de huées et de coups de sifflets stridents, renforcés par la résonnance des couloirs dans lesquels nous nous trouvons.

L'officier se retire. Nous attendons environ une demilieure sans nouvelles. Je remonte pour parler au lieutenant C... et lui donner des instructions. A mon retour, on me dit que le commandant de L... a été appelé à la Kommandantur avec le lieutenant P... Une demi-heure après, ils reviennent. Ils n'ont rien obtenu. Le résumé de la discussion

tient dans cet ultimatum : « Il n'y a pas à considérer si on a signé un armistice, si on a changé le gouvernement, ni si vous êtes victorieux. Il n'y a qu'un fait, c'est que vous ne voulez pas nous obéir, et nous sommes décidés à vous y amener par tous les moyens. Nous vous donnons trois quarts d'heure pour laisser partir en cellule le lieutenant C..., après quoi nous ferons tirer les mitrailleuses. »

Le sous-officier délégué du comité des soldats insista dans le même sens, et un simple soldat du C. 0. S. demanda qu'après la fin de sa punition, le lieutenant C... fît encore, d'un seul trait, quinze jours pour son évasion, sans tenir compte de sa prison préventive.

En présence de cet ultimatum qui créait une situation grave, par suite de la nature du caractère allemand ne reculant jamais devant une infamie, je réunis en conseil les officiers supérieurs et quelques capitaines et lieutenants, pour avoir des indications sur l'état d'esprit de leurs camarades.

J'exposai la situation, je demandai l'avis de chacun en commençant par le plus jeune, puis j'ouvris une discussion générale sur les divers avis exprimés. Il en ressortit : « 1° que nous ne pouvions par la force empêcher le transfert du lieutenant C... à la prison ; 2° que si nous persistions dans la résistance, il fallait aller jusqu'au bout, tenter de désarmer les soldats allemands, engager la lutte avec la garde, et risquer la vie de nos jeunes camarades dans une affaire qui devait toujom*s conduire à notre défaite ; 3° que l'essentiel était d'avoir violemment protesté contre une mesure inopportune et inhumaine, résultat acquis pai' l'énergique refus du lieutenant C... et par les huées et sifflets dont on avait couvert, à deux reprises, l'officier de ser\ice qui venait le chercher. On pouvait en rester là. »

Ayant ainsi consulté le sentiment de tous, je pris la décision suivante :

Le commandant de L... et le lieutenant P... iront porter à la Kommandantur la réponse suivante :

« Les officiers français, sachant que les Allemands ont rhabitude de faire usage de leurs armes sur des gens désarmés, ont décidé de céder devant la force. Le lieutenant C... exécutera sa punition, sous la réserve que la garde viendra le prendre et qu'il sera emmené de force. Nous ne nous opposerons pas à cet acte. Mais nous nous réservons, à notre rentrée en France, de faire une protestation au gouvernement français sur la façon dont nous avons été traités après l'armistice. »

Le commandant de L... et le lieutenant P... vont porter cette réponse à la Kommandantur. Les officiers présents sont : Fofficier insulté, le commandant du camp, qui vient d'arriver, des délégués du C. 0. S.

Le commandant de L..., entraîné par l'indignation, à la vue de ces délégués, ajoute à la réponse qu'il apporte : « En lui faisant remarquer qu'il n'y a rien de changé en Allemagne et que la comédie du Soviet qui s'y joue n'est destinée qu'à tromper l'Europe. »

Il fut bien inspiré, car cette dernière phi'ase émut très fortement ceux qui n'avaient pas bronché sous l'affront sanglant de la première. Mais là, encore, affront sanglant, pour nous et pour tout autre qu'un Allemand ! Nous nous oublions toujours à supposer à ces barbares des sentiments comme les nôtres et nous en déduisons des mesures ou des arguments qui s'émoussent sur eux ! Une heure après, un officier délégué du C. 0. S. viendra nous menacer de ses mitrailleuses, et il se complaira dans cette pensée qu'il a le pouvoir de tirer sur nous désarmés, « sans s'arrêter à aucune considération ! » Ce que nous estimons un acte infâme, les Allemands le jugent une manifestation naturelle de la force. Toute la guerre s'est inspirée, chez eux, de ce principe. Cette différence de vues explique nos étonnements, nos erreurs confiantes, et nous trace pour l'avenir nos devoirs nouveaux.

Le commandant du camp venait d'arriver à la Komman-

dantur. N'ayant pas engagé l'affaiie, il montra moins d'entêtement et répondit qu'il acceptait que le lieutenant C... ne fasse pas sa punition, mais qu'il fallait que les officiers exprimassent le regret d'avoir insulté l'officier de ser\ice par des sifflets et des cris de : « Barbare ! »

L'officier insulté exigea de plus que les officiers déclarassent qu'aux futurs appels ils auraient une attitude correcte, telle que celle qu'ils « avaient toujours eue, du reste, devant lui ».

Le commandant de L... demanda à l'officier de vouloir bien mettre par écrit le texte de ses exigences. Après l'avoir lue, il dit qu'il pouvait répondre, au nom des officiers français, qu'ils auraient, aux futurs appels, l'attitude qu'ils avaient toujours eue, il le reconnaissait lui-même, et qui était l'attitude qu'ont toujours les officiers français quand on ne cherche pas à les provoquer. L'officier allemand se contenta de cette déclaration, et on ne parla plus des excuses.

Là-dessus, tout semblait terminé, quand le délégué du C. 0. S. voulut parler à son tour. Il protesta contre Tallusion qu'avait faite le commandant à la comédie qui se joue en Allemagne. Il ajouta que nous nous faisions une très fausse idée de ce qui s'y passait ! que le kaiser parti Tétait pour toujours et que c'était le peuple allemand, représenté par les C. 0. S., qui gouvernait l'Allemagne. Il nous priait de le dire à nos camarades et en France, également.

La nouvelle s'était répandue, joyeuse, de la libération du lieutenant C... et chacun allait l'en féliciter, quand la cloche nous appela de nouveau pour l'appel. La jom-née n'était point finie. C'était au tom* du Soviet d'opérer pour son compte. On descend et nous nous rangeons dans la cour.

Le Soviet apparaît : un capitaine, un ouvrier, un sousofficier, un soldat. Derrière sont les officiers du camp, les sous-officiers et les interprètes.

L'officier du Soviet se porte en avant pour parler. Sa figure est marquée d'une horrible cicatrice circulaire, impnmée comme un fer à cheval. Sa bouche est tordue d'un côté. Il prend une pose de Conventionnel, le regard lointain, l'air sombre, la parole coupante. Il tranche sur Fénergumène de l'autre jour qui, en marchant, parlait d'un ton terrible des adoucissements qu'il se proposait de nous accorder ! Celui-ci a la menace froide, pèse et martèle tous ses mots.

« La délégation que vous avez devant vous, nous dit-il, représente le Comité des Ouvriers et Soldats d'Osnabruck, sous les ordi'es duquel se trouve votre camp.

« Ce comité vous a déjà réunis, il y a quelques jours. Il vous a annoncé qu'il était disposé à améliorer votre situation et qu'il désirait que les rapports entre vous et lui ne fussent pas tendus. » (On n'oubliera pas que toutes mes demandes concernant la reconnaissance de nos droits méconnus, présentées après cette visite, avaient été intégralement refusées.)

« Or, le comité a appris que les officiers n'avaient pas voulu exécuter un ordre et s'étaient livrés à une émeute.

« Au nom du Comité des Ouvriers et Soldats, j'avertis les officiers français que si des faits semblables se renouvellent, les mesures nécessaires seront prises pour les réprimer. Les deux régiments d'Osnabruck, entièrement aux ordres du Comité, marcheront comme un seul homme contre les officiers, et on tirera, avec le nombre de mitrailleuses nécessaires, sans s'arrêter à aucune considération. »

Les officiers sourient ! ils ont tort I La chose est sérieuse.

Mais le sous-officier du Soviet s'avance et veut aussi parler :

« Nous avons appris que le général français vous avait dit qu'il n'y avait rien de changé en Allemagne, que le

kaiser n'avait pas abdiqué, qu'il était en Hollande et nous donnait des ordres de là-bas... »

Tous les officiers protestent en criant violemment : « C'est faux ! c'est faux ! »

Le Soviet continue :

« Ceci est un mensonge. Le kaiser a bien abdiqué et il n'existe plus pour l'Allemagne, où c'est le peuple qui règne. »

Je m'avance, au milieu des protestations indignées des officiers, et je lui crie :

« Je n'ai jamais dit une pareille absiu:dité ! Je ne suis pas assez bête pour essayer de faire croire de semblables bourdes à des officiers français. Nous lisons chaque jour les journaux allemands et nous savons aussi bien que vous ce qui se passe en Allemagne ! )>

Tous les officiers manifestent. Le capitaine tire à plusieurs reprises le sous-officier par le pan de son manteau. La gaffe est trop évidente. Il lui répète : « Assez de discours ! assez de discours ! » Mais comment arrêter un homme qui n'a rien à dire? D continue comme un ivrogne. Les officiers protestent. Le capitaine se penche vers le lieutenant P... et lui demande ce que disent, en ce moment, les officiers français ! P... lui répond : « Les officiers français protestent contre les affirmations de votre délégué. Ces propos ridicules n'ont pas été tenus par notre général. Mais à la façon dont vous nous traitez, tout ici montre bien que si le kaiser n'est plus, rien n'a été changé en Allemagne ! »

Le sous-officier continuait : « Enfin, quoi qu'il en soit... » Je l'interrompis violemment : « Comment ! quoi qu'il en soit... Vous m'accusez de mensonge, et vous dites ensuite : quoi qu'il en soit ! » Le sous-officier vient vers moi et me dit en français : « — Je dirai, simplement, que vous avez été mal renseigné. » — « Il ne s'agit pas d'être bien ou mal renseigné ! Il s'agit de savoir si j'ai dit une pareille stupidité à mes officiers ! Et je n'admets pas qu'après avoir accusé de

mensonge un général français, vous ajoutiez : quoi qu'il en soit ! »

Les officiers applaudissent. Le capitaine semble perdre pied autant que son acolyte. Il répète d'un ton moins assuré : « Nous maintiendrons Tordre par tous les moyens. » Les officiers causent, indignés, et murmurent. Us ont une attitude absolument en désaccord avec l'effet de ces menaces.

Les délégués se retirent.

Je remonte dans ma chambre, après avoir remercié tout le monde. A peine m'étais-je installé, pour noter tous ces incidents, qu'un émissaire allemand m'avertit qu'un major veut me parler à la Kommandantur.

Je m'y rends. Je trouve là, en effet, un major très poli. H me demande si j'ai quelque désir particulier à exprimer pour les officiers? « Certes ! lui dis-je. — Entrons là », et il m'introduit dan'S la baraque où on m'avait fait, un jour, mettre en chemise pour me fouiller. Entrent aussi le lieutenant commandant le camp, un marin délégué et l'interprète en chef.

Le major me fait asseoir et m'écoute. J'étais à ce moment ému d'indignation, ce qui donnait à mes paroles un ton particulier de sincérité et de force.

« Je demande que nous soyons traités autrement. La guerre est finie. Nous sommes victorieux; nous devons être rapatriés et nous ne sommes plus les prisonniers de l'Allemagne.

« J'ai demandé à prendre ici le commandement des officiers, répondant de leur discipline.

« J'ai demandé que les officiers en prison soient libérés, et, au contraire, on veut en incarcérer d'autres en leur rappelant de vieilles punitions qu'ils n'ont pu faire.

« J'ai demandé que nos ordonnances nous soient laissées conformément à l'Accord.

« On m'a tout refusé, cela après l'armistice !

« Pouvez-vous commettre, vis-à-vis de nous, de pareilles maladresses? Nous partons la haine au cœur, excédés de tout ce que nous avons vu et souffert. Le nouveau gouvernement nous a traités comme l'ancien. Nous ne pouvons que songer à répandre en France cette haine, quand nous y rentrerons. »

Le major ne relève rien, mais il prend des notes.

« Si on vous accorde le commandement du camp, me dit-il, me donnez-vous votre parole d'honneur qu'on ne s'évadera pas. »

Je suis tenté de lui répondre : « Qu'est-ce que cela peut vous faire ! » Je lui dis : « Je réponds de la discipline, et si un officier s'évade — ce qui me paraît peu piobable — je m'engage à vous en rendre compte à l'appel. »

L'officier allemand fait téléphoner à Hanovre et me dit : « J'espère pouvoir répondre ce soir à vos diverses demandes. »

Nous nous levons. Il m'accompagne jusqu'au tourniquet qui sépare notre prison de la Kommandantur. Il n'a pas quitté la note aimable. H me parle de la France où il a été prisonnier et bien traité. C'est le major rapatrié de Cette, Toulouse et Béziers, dont j'ai déjà parlé.

Le lendemain, nous avions acquis les avantages suivants :

Les officiers français étaient mis sous mon commandement et n'avaient plus aucun rapport avec les officiers allemands.

Je faisais, moi-même, l'appel ; un sous-officier venait chercher mon compte-rendu dans ma chambre.

Les officiers punis étaient élargis.

Le réveil à sept heures était supprimé.

Un officier serait envoyé, chaque jour, à la gare poiu- la réception des colis, et pour s'entendre, au sujet de notre départ, avec les autorités militaires chargées des transports.

L'émeute avait servi à quelque chose.

Mais comme TAllemand ne peut faire mie concession sans vous donner un coup de poing, ce même jour, mercredi 20 novembre, des sous-officiers d'artillerie vinrent reconnaître des positions dans la cour, pour mettre, contre nous, leurs mitrailleuses en batterie.

Pendant ce temps, la révolution se déroulait en Allemagne. La presse nous en apportait les échos. Ceux qui réfléchissaient à ces événements ne pouvaient y voir qu'une agitation de suiiace, derrière laquelle la vieille Allemagne, déboutée de son entreprise guerrière, allait se reformer, plus unie que jamais, pour nous livrer les batailles économiques de la paix.

Une révolution ne change pas le caractère d'une race. Elle déplace les pouvoirs, organise la vie suivant d'autres principes, mais les dominantes d'un peuple sur\ivent à tous les changements de régime. Parce qu'il avait plu à une minorité d'énergumènes de profiter des circonstances pour agiter momentanément leur pays, la race allemande, dans sa masse, n'en demem'ait pas moins laborieuse, disciplinée, unie dans le travail, aussi bien entre les industries similaires solidairement associées, qu'entre le patron et l'ouvrier indispensables l'un à l'autre. Un mouvement révolutionnaire passager ne pouvait prévaloir contre cet appétit universel, insatiable et ordonné des gains, que l'ordre et la vie laborieuse étaient seuls en puissance de satisfaire.

Le Soviet nous apparaissait donc comme un paradoxe accidentel, dans une Allemagne hiérarchisée jusqu'aux moelles. Tout cela serait balayé par le premier vent, pour revenir à l'ancien ordre des choses, géré, peut-être, par

d'autres maîtres, mais constituant toujours, à notre égard une redoutable menace pour les temps à venir.

La victoire devait y parer en exigeant les justes réparations et les garanties nécessaires à la résurrection de notre vie économique.

La France reprendrait alors son travail sous un régime de faveurs provisoires, dans lequel il ne fallait voir qu'une transition réparatrice, pour lui permettre de s'élever plus rapidement au niveau des autres nations, moins éprouvées par le dommage de la guerre ; mais sa renaissance et sa prospérité, la France devait les chercher seulement dans son propre labeur. Les traités, s'ils favorisaient la reprise du travail, ne le remplaçaient pas. Il fallait bien comprendre cela.

Dans la lutte économique intense qui se préparait, non seulement avec l'Allemagne mais avec toutes les nations du monde, la décision devait appartenir à l'énergie autant qu'à l'adresse. Pour l'ouvrier, il ne s'agissait plus seulement d'être un maître, mais encore un laborieux; non par à-coups, mais avec l'application obstinée, sincère et passionnée qu'on apporte à une œuvre qui vous est en quelque sorte personnelle.

Peut-être avait-il manqué, jusqu'ici, à l'ouvrier français, de mieux comprendre que son travail était sa chose, que c'était bien pour lui qu'il travaillait, alors que des rancunes de classes l'inclinaient trop souvent à penser qu'il travaillait pour un patron. Tous deux devaient comprendre, enfin, que le bras et le cerveau ne peuvent agir efficacement l'un sans l'autre, et qu'ils ont intérêt à s'unir pour produire le plus possible, au lieu de se combattre.

La réconciliation sincère du patron et de l'ouvrier nous paraissait donc l'assise indispensable du travail futur. On devait clore cette vieille et inféconde querelle, contraire aux intérêts des ouvriers, du patronat et de la France, en la remplaçant par une symphonie procurant à tous trois

les bénéfices majeurs que des nations rivales savaient tirer d'un tel accord.

Ce point obtenu, TÉtat intervenait pour préparer et favoriser le travail ; coordonner les efforts et élargir leur champ d'action ; dresser des moniteurs à tous les échelons ; faire les avances de fonds nécessaires et prendre à son compte tous les essais offrant quelque espérance de progrès.

Dans cette intervention, l'État devait ouvrir de larges horizons, sans compter, et voir grand I

Ainsi dissertions-nous en attendant l'arrivée des journaux. Ceux-ci apportaient les nouvelles du conflit intérieur, les récriminations et les reproches échangés par les divers partis. C'est le sort de toute nation vaincue I Les idoles sont renversées. Ludendorf et Tirpitz nous apparaissent traînés aux gémonies dans les feuilles allemandes.

« Avant l'offensive de mars, — dit la Gazette de Francfort, — les avertissements, par des gens avisés, n'ont point manqué à Ludendorf, car il se proposait des buts hors de proportion avec les moyens dont il disposait. Mais il s'attachait de son côté à étouffer la voix de ces avertissements, et à faire une propagande contraii'e, laissant croire au succès.

« Quand l'esprit public eut été suffisamment préparé dans ce sens, on commença le 21 mars, l'offensive à laquelle on attacha la désignation déraisonnable de la Grande Bataille de l'Empereur !

« Le premier choc ne conduisit pas au résultat. Tout le plan échouait, et la situation véritable fut connue par laeaucoup, non seulement au front, mais dans le pays.

« Au lieu de se retiier, après le premier choc, dans les anciennes et solides positions de défense, Ludendorf pousse les troupes à de nouvelles batailles et gaspille les réserves en hommes et en matériel. Il gaspille, par-dessus tout, le moral de ses troupes, basé sur la confiance. Cellesci combattent dans les plus mauvaises conditions, et sont,

en plus, attaquées, dans la contre-offensive ennemie, par des forces très supérieures en hommes et en matériel, alors qu'on avait entretenu chez elles, par une propagande très effective, que les réserves ennemies avaient été dépensées et que la guerre sous-marine empêchait l'arrivée des armées américaines.

« Lorsque les réserves ennemies, soutenues par les nouvelles armées américaines, réussirent à briser notre front par des masses de tanks que la commission supérieure de l'armée avait sous-estimés, on ne pouvait plus compter que sur la lutte à mort ».

L'article démontre ensuite que la nation a été trompée jusqu'au bout, car, alors que Ludendorf et ses troupes n'avaient plus aucune espérance de victoire, on faisait croire, à l'intérieur, à la possibilité d'une heureuse issue I

« Lorsque Ludendorf vint lui-même à Berlin pour prier instamment qu'on envoyât aux Alliés une demande d'armistice, il trouva tout le monde encore sous l'impression d'un effondrement imprévu et récent.

« Les mêmes mensonges et la même propagande furent pratiqués pour la guerre sous-marine.

« En 1914, nous avions vingt-huit sous-marins, et Tirpitz déclarait qu'on pouvait affamer l'Angleterre.

« En 1916, au moment de la grande propagande pour la guerre sans merci, nous avions cinquante sous-marins et on en déclarait trois cents !

« Nous n'en eûmes jamais que cent trente, en moyenne, dont vingt à peine tenaient la mer, les autres étant en réparation, ou aux essais, ou dans les ports.

« Le recrutement devenait de plus en plus difficile pour ce dangereux service. »

« La même chose — dit Persius — arriva avec la flotte de haut bord. Les équipages, lorsque l'ordre de départ arriva pour tenter une bataille navale, au mois de novembre 1918, virent qu'en raison de leur infériorité en

bateaux, il devait y avoir un sacrifice inutile de précieuses vies humaines, si une bataille s'engageait. C'est à ce moment qu'ils se révoltèrent.

« Et nous ne pouvons que remercier ces hommes raisonnables qui ne se sont pas laissés tromper par des phrases. » {Qazette de Francfort, 20-11-18 !)

En résumé :

Les Allemands mentent entre eux comme ils mentent aux autres.

L'Allemagne reconnaît avoir été militairement battue. C'est Ludendorf, le chef suprême, qui homologue cette défaite en venant lui-même à Berlin déclarer que ses armées sont à bout, et supplier qu'on arrête les Alliés, vainqueurs sur tous les points, par une prompte demande d'armistice.

La propagande mensongère et le mépris de la vie de ses soldats, telles ont été les seules conceptions militaires que ce premier général allemand trouva à opposer au clair génie du maréchal Foch.

La presse s'occupe aussi d'Hindenburg, avec plus d'indulgence. Il a su s'effacer à temps devant son lieutenant.

Puis, c'est l'empereur qui entre en scène. Il accorde au professeur George Wegener une interview larmoyante, dans laquelle il se présente comme un pauvre monarque ignorant tout ce qui se machinait dans son royaume. On croirait entendre un roi d'opérette prisonnier de ses méchants ministres. C'est Bethmann-Hollweg et Jagow qui ont tout fait. « Moi, je ne savais absolument rien. Ils m'ont envoyé, contre ma volonté, en Norvège. Je ne voulais pas fane ce voyage. Mais le chancelier me dit : « Sire, il faut faire ce « voyage, pour garantir la paix ! — Alors, je suis parti, w

Ce monarque, qui s'est enfui lâchement en Hollande, se croit à l'abri dans le château d'Amerongen. Mais les AlHés parlent de se le faiie livrer parce que, n'ayant pas abdiqué, il ne peut être considéré comme uu touriste.

La réponse ne se fait pas attendre. L'ancien kaiser, qui a, depuis longtemps, abdiqué toute dignité, abdique précipitamment sa couronne, le 28 novembre, espérant dérouter ses juges par une formalité procédurière. Mais c'est en vain ! Dans la justice immanente des peuples, il n'y a pas de maquis pour les prévenus.

Pendant ce temps, le gouvernement de la révolution essaie du stratagème des appels à la fraternité des peuples !

Le 14 novembre, le C. 0. S. de Berlin lance une proclamation aux peuples de France, d'Italie, d'Angleterre et d'Amérique !

« Une guerre atroce, etc.. La caste militaire, etc.. Jamais le militarisme ne renaîtra... La coexistence paisible des peuples ! Un commerce utile à tous ! Une Société des Nations basée sur une paix durable. »

Cela finit par une conclusion que ces prémisses font prévoir :

« Nous voulons nous asseoir, à l'avenir, avec des droits égaux, au conseil des peuples ! »

On croirait entendre le loup pris au piège : « Délivrezmoi ! C'est la justice ! Vous n'avez plus rien à craindre, et prenez ma patte fraternelle ! »

On a vu, plus haut, la façon dont, quatre jours après cette proclamation, le loup parlait d'assassiner froidement, pendant l'armistice, avec sa patte fraternelle, des officiers français désarmés.

Toutefois, la presse allemande finit par se rendre compte que nous ne sommes pas tombés dans le piège de la main fraternelle tendue.

« Le maréchal Foch, dit-elle, fait exécuter l'armistice d'une façon inexorable. Il s'en tient, en tout, au traité, et pousse ses représentants à exiger les conditions formidables du traité d'armistice. »

S'en tenir au traité, — cela paraît monstrueux aux Allemands 1 Ils sont tentés de dire : « Est-il un traité, une con-

vention, un accord que nous ayons jamais observés? Un traité d'armistice a-t-il donc plus de valeur que les autres? Si nous n'avons pas respecté les accords bilatéraux établissant, pour les deux parties, une parité d'avantages, pourquoi observerions-nous, aujourd'hui, un traité qui nous est contraire?

« Foch s'en tient, en tout, au traité ! »

Voilà qu'à Spa, le général Nudant ne plaisante pas. Il met les choses au point.

« Les difficultés étaient connues et les délais ne peuvent être changés. La situation est ainsi et pas autrement. L'Allemagne a accepté les conditions d'armistice. Si elle ne l'avait pas fait, sa situation n'en aurait pas été meillem'e. »

La Bavière, cependant, cherche à dégager sa responsabilité du crime de la guerre, et publie, dans ce but, la correspondance du comte Lerchenfeld, ambassadeur de Bavière à Berlin en 1914.

Dans ce plaidoyer, nous lisons de curieuses dépêches :

« A Berlin, on aurait préféré que l'action contre la Serbie' ne se fît pas attendre si longtemps, pour ne pas laisser au gouvernement serbe le temps d'offrir spontanément une satisfaction, peut-être sous une pression franco-russe.

(( L'empereur est en voyage dans le Nord, le chef du grand état-major et le ministre de la guerre prussien en congé, pour prétendre être aussi surpris que les autres puissances, par l'action de F Autriche-HongTie. »

Le 31 juillet 1914, au matin, la Légation bavaroise à Berlin exprime, dans un message, la con\iction que les efforts « certainement sincères « de lord Grey pom' maintenir la paix n'arrêteront pas le cours des choses.

Le même jour, la Légation bavaroise télégrapliiait à Munich le tableau suivant de l'opinion :

« Il y a, pour le moment, deux ultimatums : Pétersbourg: 12 heures. Paris : 18 heures.

« A Pétersbourg, question sur les motifs de lamobiUsation.

« A Paris, question sur le maintien de la neutralité.

« Tous deux recevront, naturellement, une réponse négative. — Mobilisation au plus tard samedi, 1®^ août, minuit,

« État-major prussien considère guerre avec la France comme gagnée. Compte pouvoir soumettre la France en quatre semaines. Dans l'armée française aucun bon esprit, pas de canons contre dirigeables et mauvais fusil. »

Et tout cela va s'effondrer, en effet, au bout de quatre semaines, dans la bataille de la Marne, dont le Vorwœrts, du 2 décembre 1918, nous donne le récit :

« Les causes de notre défaite. — La Marne. »

« Les publications tirées des archives bavaroises prouvent au moins que pour humilier à fond la Serbie, on était décidé en Allemagne à laisser aller les choses jusqu'à une guerre contre la Russie et la France, et, au besoin aussi, contre l'Angleterre.

« Que l'on ait évalué trop bas la puissance militaire de Fadversaii'e anglais, qu'en particulier, on ne se soit pas gardé contre les effets du blocus de la faim, cela donne de la circonspection et de la prévoyance du Grand État-Ma]or et du Ministre de la guerre d'alors, le pire témoignage qu'on puisse concevoir.

« On s'est évidemment représenté, non seulement la défaite de la France, mais le cours de toute la guerre, comme beaucoup trop facile et rapide, et on a compté que, des pays neutres : Hollande, Danemark, Norvège, Suède, ainsi que d'Italie et de Suisse, on obtiendrait, sans difficulté, tout le nécessaire.

« Mais on a aussi estimé trop haut la supériorité de notre propre commandement et de notre armement, — trop bas l'habileté et la cohésion de l'armée française. Erreurs qui ont été durement payées.

« Toutefois, cela n'exphque toujours pas pourquoi, de notre côté, dans les circonstances politiques telles qu'elles

s'étaient réellement développées, nous avons déclaré la guerre à la France, au lieu d'attendre sa déclaration de guerre. Combien avons-nous nui, de la sorte, à notre situation politique et à notre considération morale dans le monde !

« Cette fougueuse déclaration de guerre prématurée ne s'explique que par ce fait que nos préparatifs du temps de paix, pour une double guerre, avaient été établis, uniquement, sur l'idée préconçue de l'offensive à l'Ouest et de la défensive à l'Est, et que notre État-Major ne trouvait pas le moyen de modifier son plan pour l'adapter à la situation réelle.

« Nous fûmes donc obligés de déclarer la guerre à la France parce que nous restions esclaves d'une préparation de la guerre, incomplète et mauvaise. Nous la déclarâmes, — afïirmons-le, encore une fois, — parce que notre plan d'opération ne reposait que sur l'offensive à l'Ouest, et que le chef de F état-major fut trop pauvre en idées et en moyens d'action, pour le modifier conformément à la' situation.

« Pour la même raison, il faut que je contredise, de la manière la plus expresse, l'affirmation répétée de M. Bethmann-Holweg au représentant de la Gazette générale d' Allemagne, que nous nous serions trouvés, en face de la Belgique, dans une situation de funeste nécessité et de contrainte de la violer. Il dit cela de bonne foi, d'après les généraux prussiens compétents d'alors ; mais ce n'était pas plus exact pour cela. J'ai déjà montré que l'offensive de l'Ouest n'était nullement nécessaire, et même que, vu le rapport réel des forces, elle était une faute.

« Toujours est-il qu'elle eut d'abord du succès, parce que les Français ne s'attendaient pas à être débordés par elle ; ils avaient pensé que l'aile droite de l'offensive allemande arriverait seulement le long de la Meuse, et ils espéraient de la résistance de l'armée belge une plus grande influence

qu'elle n'en eut en réalité. Aussi furent-ils partout vaincus, dans les premiers combats, et il en fut de même des deux corps d'armée anglais peu préparés à une guerre continentale ; tandis que la marche des Français en Haute- Alsace et en Lorraine échouait également.

« L'armée française aurait pu se trouver dans une situation grave, si Joffre ne s'était pas résolument décidé à retù'er son centre et son aile gauche derrière la Marne. Par là, il rétablit immédiatement la situation et il préluda à la transformation qui devait aboutir plus tard, après quatre ans de guerre, à la victoire des Alliés.

« De nouvelles troupes, venues d'Afrique, du front des Vosges ou de la frontière italienne, affluèrent vers le front nord, en même temps que l'armée anglaise se renfoiçait d'un 3® corps. Toutes ces troupes, mises en ligne, remplaçaient les pertes du mois d'août.

« Les pertes équivalentes, par contre, infligées aux Allemands, ne pouvaient être remplacées aussi vite ; les sièges d'Anvers, de Maubeuge et d'autres forteresses, affaiblissaient encore l'armée allemande.

« Pour comble de malheur, les événements du front Est, qu'on n'avait pas prévus, brouillaient encore le plan du commandement allemand : l'armée austro-hongroise en retraite sur toute la ligne ; la petite armée allemande du front Est, mal conduite par-dessus le marché, en retraite sur la ligne de la Vistule ; de larges parties de la Prusse orientale inondées d'ennemis ; tous ces événements furent prompts à punir la stratégie de papier et de mensonge du grand état-major allemand.

« Il parut indispensable d'envoyer immédiatement au nouveau commandant du front Est — général Hindenburg — les renforts les plus urgents. On ne pouvait les prendre que sur le front Ouest qui arrivait, à ce moment, à une heure critique de l'offensive.

« Deux corps d'armée et une division de cavalerie lui

furent enlevés, et d'une manière surprenante : juste au milieu de notre front, contre lequel Joffre se disposait à conduire à la contre-attaque ses masses fraîchement rassemblées.

« On aurait pu prendre ces forces allemandes au plus près, soit à l'aile gauche de l'armée, soit à la frontière de l'Alsace du nord ; on aima mieux faire un chassé-croisé (en français dans le texte) en amenant cette aile gauche, au prix de grands détours, jusqu'au centre allemand. H s'en fallut d'un cheveu qu'elle n'arrivât trop tard à la bataille de l'Aisne qui suivit celle de la Marne ; ce n'est qu'au dernier moment qu'on put empêcher une déchh'ure dans la ligne de combat allemande.

« Cette mesure absolument exceptionnelle s'expUque, peut-être, par les vues qu'avait alors le Grand État -Major allemand sur le développement ultérieur des opérations. Le comte Schlieffen, le grand prédécesseur du second Moltke, avait, dans un brillant ouvrage sur « la bataille de Cannes », discuté les conditions préhminah'es du combat d'encerclement par les deux ailes, du combat d'anéantissement, d'après le modèle du général carthaginois Annibal. D'après lui, le centre de l'armée assaillante pouvait être faible, à condition que les deux ailes pussent opérer l'encerclement avant que le centre ne fût rompu.

« Dans les premiers jours de septembre, le commandement allemand rêvait encore d'une bataille de Cannes, qu'on préparait à la grande armée française, et qui devait décider du sort de la campagne en quatre semaines. L'aile gauche allemande devait pousser largement à travers la forte ligne des citadelles frontières de l'Est, tandis que l'aile droite débordante, partant du Nord-Ouest, devait repousser l'ennemi.

« Par sa retraite derrière la Marne, Joffre para au danger imminent et entama partiellement le plan allemand à sa base. D'autre part, l'aile gauche allemande ne par^4nt pas

à faire irruption à travers le barrage des forts ; au contraire, le général Sarrail, avec une grande hardiesse, se maintint à l'ouest de la Meuse appuyé sur Verdun, et déborda à son tour l'armée du kronprinz allemand. Et Joffre fit encore mieux. Il forma en toute hâte, à Paris, une nouvelle armée, la 6^, celle du général Maunoury, qu'il lança dans le flanc de l'aile droite allemande. Ainsi, il renversa les rôles, et cernant, par les deux ailes, l'armée allemande, il tenta de gagner sa bataille de Cannes.

« A ce moment, les Allemands lui firent encore un grand plaisir : le général Kliick, commandant l'armée de l'aile di'oite, ne continua pas sa marche sur Paris, mais appuya, avec la masse de ses forces, vers le sud, au delà de la Marne et du Grand-Morin.

« Ce mouvement était tout à fait dans l'idée du commandement allemand, dans l'idée d'une « bataille de Cannes », et il n'y a pas à blâmer Kliick ; mais cela l'exposait d'autant pbis à l'attaque de flanc venue de Paris. Pour y faire face, il dut en toute hâte faire repasser la Marne à ses forces et allonger de plus en plus son aile ouest. Kluck resta vainqueur dans la bataille contre Maunoury; mais il se fit entre lui et la II® armée allemande, une large brèche extrêmement dangereuse. Seules, l'indécision du général anglais et la lourdeur de son armée empêchèrent là une irruption dans la brèche du front de combat allemand, cil on n'avait à opposer qu'un seul corps de cavalerie contre trois corps et demi anglais.

« Ainsi, on se décida à bon droit à la retraite, étant donné, d'ailleurs, que la victoire de Kliick n'avait pas été décisive, et que l'ennemi n'avait pas été chassé du champ de bataille. Au contraire, de Paris, on pouvait tenter à chaque instant un nouveau débordement.

« Le plan de campagne allemand avait complètement échoué ; la situation était retournée. Ce n'est qu'au prix de grands efforts que l'armée allemande parvint à se main-

tenir, dans les dix jours qui suivirent, au nord de l'Aisne.

« Ceci contredit ceux qui prétendent que la retraite de la Marne a été prématurée. La situation générale à Fouest était devenue défavorable pour les Allemands, tandis que la victoire d'Hindenbing, à Test, n'avait détourné que le danger le plus pressant, mais n'avait amené aucun changement décisif dans la situation militaire de là-bas.

« Mais la retraite de la Marne, imposée à l'armée allemande, et la longue et dure défensive à laquelle elle contraignit l'armée de l'Ouest, donna aux Anglais le temps et la possibilité d'amener à une grande puissance leur armée continentale.

« Peut-être, doit-on dire que la bataille de la Marne a été l'événement décisif de la guerre ; les visées d'offensive allemande vers l'ouest étaient iiTécusablement ruinées ; elles avaient tablé sur des suppositions inexactes. » (Vorwœrts, 2-12-18.)

On éprouve, toujours, à lire la bataille de la Manie, cette émotion profonde qu'inspire un événement grandiose ayant porté les destinées de la patrie. A la fierté, se joint une pieuse gratitude pour ceux qui donnèrent leur vie dans ces immortelles journées. Ailleurs, la mort frappe parfois sans nécessité apparente. A la Marne, malgré la sanglante poussée intensive faite des deux côtés, sans relâche, l'action reste sui* un point mort également pressé ! On sent que quelques sacrifices en moins auraient permis une rupture, avant que la stratégie eût décidé de la victoire 1 Aussi, chaque tombe, là-bas, a-t-elle arrêté effectivement l'ennemi, a-t-elle gagné la bataille, qui, sans elle, nous eût échappé.

Aux mères et aux veuves, qu'une telle pensée soit douce i

L'énervement croissait. On nous faisait espérer chaque

jour notre rapatriement. C'était tantôt une question de

jours, tantôt une question d'heures, mais nous ne partions ni à un jour, ni à une heure.

On eut l'idée de se faire photographier. Un professionnel d'Osnabriick vint avec son appareil et une jeune fille qui préparait ses plaques. Il nous groupa devant le bâtiment et allait opérer, quand l'autorité allemande surgit. Elle s'opposa à ce que la caserne fût photographiée, parce qu'au rez-de-chaussée se trouvaient des fenêtres grillées. Après de longs pom-parlers, l'officier allemand finit par revenir sur sa défense, à la condition qu'on verrait aussi, sur l'épreuve, les fenêtres du premier étage — qui n'étaient pas grillées — afin qu'on ne puisse pas dire, en Europe, qu'on enfermait les officiers français dans des cages ! Malheureusement pour l'Allemagne, on le faisait, non pour les officiers, mais pour les sous-officiers, on le verra plus loin I

Pauvre courte cervelle allemande ! pour laquelle la photographie a été, pendant cette guerre, un moyen de propagande, inutile d'ailleurs, et qui croit encore qu'en montrant en France un cliché où des officiers regardent par des fenêtres ouvertes, on oubliera tout le passé !

Vers la fin de novembre on vint me prévenir que cinq ordonnances se sont évadées. A cette nouvelle les esprits des jeunes officiers s'échauffent. J'apprends que beaucoup seraient désireux de gagner à pied la Hollande, qui se trouve à 90 kilomètres, environ. Je suis très nettement opposé à ce projet. J'expose aux officiers ma façon de voir, qu'ils doivent considérer comme un ordre :

« n n'est pas admissible que des officiers français, dont le rapatriement a été réglé par le maréchal Foch, veuillent se rapatrier à leur guise, avant leur tour, par des moyens indignes de leur qualité.

« Si les 450 000 prisonniers français agissaient de même, on voit les dangers créés par cet exode lamentable.

« Le maréchal Foch saura nous réclamer. Nous n'avons qu'un devoir, c'est d'attendre.

« Si la situation intérieure de F Allemagne se modifie d'une façon inquiétante, j'aviserai.

« D'ici là, ceux qui transgresseraient mes ordres assumeraient toutes les responsabilités d'une désobéissance au chef. »

Quelques jours après, nous apprenons l'arrivée à Berlin du général Dupont, venu pour organiser notre retour.

Dans une note adressée à tous les camps de prisonniers, il nous demande d'attendre avec patience et dignité notre départ régulier. Le lendemain, un télégramme de lui exprime le désir d'avoir une dizaine d'officiers volontaires — qui seront probablement retardés dans leur rapatriement — pour aller commander des camps de prisonniers français et y maintenir l'ordre jusqu'au départ. J'ai aussitôt cinquante noms d'officiers désireux de rendi'e service. J'en rends compte à Berlin au général Dupont, en lui envoyant les noms de dix capitaines ; — il ne devait point en user.

Vers ce temps, le major commandant le camp vint me voir pour m'offrir ses services. Je répondis à sa démarche en lui demandant de hâter notre rapatriement et, d'ici là, de s'occuper de faire arriver nos lettres, nos colis, d'augmenter et de varier nos promenades.

Il me répond aimablement qu'il y est tout disposé, puis m'annonce qu'il quitte le camp le lendemain pom' prendre un commandement de troupe. Je comprends mieux ainsi la valeui' de ses offres, et je n'insiste plus.

M lettres ni colis n'arrivent depuis un mois ! Les nerfs de tous sont à fleur de peau. Le commandant de L... bat le rappel pour trouver des conférenciers in extremis, continuer les représentations théâtrales, la musique, occuper tout le monde. De mon côté je m'efforce d'obtenir des promenades plus fréquentes, mais on se heurte, en dépit des paroles et des promesses, au sans-gêne et à la fourberie allemands !

Le 5 décembre, le feldwebel Witte, qui n'a cessé de nous

ennuyer, est chargé de conduire en promenade un groupe d'officiers. La tête de ce groupe s'engage sur un itinéraire déjà suivi. Le feidwebel, qui est en queue, arrête les officiers qui se trouvent auprès de lui, et les force à le suivre dans des sentiers boueux. La tête de la promenade se refuse à changer son itinéraire, continue sa route, et rentre au camp tranquillement, sa promenade faite.

Mis au courant du fait, je prends les devants pour régler cette affaire par l'offensive, et j'écris à la Kommandantur :

« Hier, le feidwebel Witte, après avoir laissé la tçte de la promenade s'engager sur un chemin que nous avions déjà suivi, a voulu lui imposer un itinéraire de son choix, dans la boue.

« La tête de la promenade, où se trouvait le plus ancien du groupe, s'y est refusée, comme c'était son droit — droit reconnu encore récemment par le ministre de la guerre allemand (voir la lettre réponse à la réclamation du lieutenant-colonel T..., à Trêves).

« Le feidwebel Witte a donc emmené la queue de la promenade dans un chemin détestable, et l'a fait rentrer avant l'expiration des deux heures réglementaires.

« H serait désirable que ce feidwebel, qui n'a cessé de nous traiter le plus durement possible, soit invité à comprendre qu'il y a quelque chose de changé, entre lui et nous, depuis l'armistice et la victoire de la France ! »

Le lendemain, je suis appelé dans la salle de réunion où se passent nos entretiens avec la Kommandantur. Je m'y rends avec le lieutenant P..., mon interprète. Trois jeunes officiers allemands sont là. Le plus ancien commande le camp, depuis le départ du major. C'est lui qui prend la parole.

Le lieutenant tient, dans ses mains, ma lettre. H défend assez mollement le feidwebel Witte, et me dit qu'il va être libéré dans deux jours. Il aborde ensuite la question qui le touche, c'est-à-dire le dernier paragraphe de ma réclamation, où je parle de la victoire de la France.

« Ces mots sont très pénibles à lire, alors que nous faisons, pour les prisonniers, tout ce que nous pouvons I »

« — Eh bien' lui dis-je, très vivement, je ne trouve pas I C'est le nouveau gouvernement qui, le premier, a amené les mitrailleuses contre nous, cela après l'armistice, et qui nous traite plus durement que Fancien ne l'avait jamais fait ! »

Après un silence, le lieutenant reprend : « Je regrette que monsieur le général ne voie pas toute la peine que nous prenons pour faire plaisir aux officiers français. »

Celui qui me parle s'est montré, le jour de l'émeute, le plus violent pour pousser tout le monde à nous mitrailler I Mais, comme tout Allemand, il a oublié tous ses méfaits, D s'étonne qu'il n'en soit pas de même chez nous !

Le général Klosterfeld s'étonnait aussi de la haine que nous lui conservions pour toutes les humiliations qu'il nous avait imposées.

Les hommes d'État allemands s'étonneront également qu'on n'ait pas oublié les atrocités de Belgique, de Lorraine et de Serbie, et qu'on prenne contre eux des garanties pom' empêcher le renouvellement de ces crimes.

Il y a, dans le caractère allemand, une remarquable unité. Qui en voit un, les connaît tous ! dominés par le génie du mal, et pratiquant, surtout, l'oubli des injures qu'ils font aux autres !

Le 9 décembre, à sept heures, l'officier qu'on m'a autorisé à envoyer, chaque jour, à la gare, pour le service des colis, veut y aller. On refuse de le laisser sortir. Je réclame, personnellement, sur ce fait, vers dix heures, à l'officier de service, qui me promet qu'il pourra aller à la gare à trois heures. A cette heure-là, l'officier se présente encore pour s'y rendre. On l'en empêche de nouveau !

« Je regrette que monsiem* le général ne voie pas toute la peine que nous prenons pour faire plaisir aux officiers français ! »

Nous sommes au 14 décembre. Dans l'après-midi, la

Kommandantur me fait appeler pour m' annoncer que nous partons le lendemain par Munster et par la Hollande. Nous serons embarqués vers huit heures du soir à Osnabriick.

Un moment après, on me prévient que le payeur réglera, à neuf heures, le lendemain, notre solde jusqu'au 15 décembre.

Tout cela paraît sérieux ! Mais après tant de déconvenues, j'estime qu'il vaut mieux garder pour moi la confidence, et laisser dormir la jeunesse déjà si agitée.

Le soir, nous avons une séance théâtrale dans laquelle se jouent : Hortense, couche-toi! et Miquette et sa mère.

On chante le Petit drapeau :

Flotte, petit drapeau, Flotte, flotte bien haut 1

Nous th-ons aussi une tombola. Avant de se séparer, on a songé aux enfants des camarades tués à l'ennemi, et, en quelques heures, des lots ont surgi, en grand nombre, particulièrement des dessins rappelant notre captivité.

Nous avons recueilli ainsi 628 francs pour les orphelins de la guerre.

Après la séance, la jeunesse organise une promenade de fantômes et fait du bruit jusqu'à une heure presque matinale. Je me félicite, dans mon lit oii je ne puis dormir, de n'avoir pas accru cette agitation par l'annonce de notre départ.

Le lendemain, au jour, je fais répandre la nouvelle qui jette tout le monde hors du lit. La prison retentit de chansons et de cris joyeux. On court dans les étages ; les portes battent ; chacun monte et descend. On s'interpelle avec des rires. La musique joue des marches françaises et l'hymne national. Des chants s'entendent dans la cour :

Flotte, petit drapeau, Flotte, flotte bien haut !

Notre exil est fini I on va revoir la douce France!

Heureux ceux dont aucun chagrin n'altère la joie du retour !

Vers 4 heures, je réunis les officiers, pour leur parler une dernière fois. Chacun est devenu sérieux et montre une très sincère émotion.

Je leur lis mon ordre d'adieu, qui se termine par ces mots :

« Nous quitterons, dans quelques heures, cette terre de haine, pour nous mêler à la joie qui, de l'autre côté du Rhin, fait frémir tous les cœurs I

« Au moment où nous allons prendre aussi notre part d'une victoire, à laquelle nous avons tous contribué par quatre années de guerre et, plus récemment, par le sacrifice ordonné de nos libertés, j'adresse aux trois cent quatorze officiers, anciens prisonniers du camp d'Osnabriick, l'expression de ma fierté d'avoir pu, avec eux, continuer, ici, sans défaillance, la guerre contre un ennemi abhorré I

« N'oubliez pas ! La sécurité de la France l'exige.

« Votre devoir tient en ces mots : se souvenir, et empêcher que les autres oublient !

« Vous avez regretté d'être bannis de l'ivresse de la vicroire, réjouissez-vous, aujourd'hui, d'avoir étudié la fourberie de l'âme allemande.

« Le danger allemand n'est pas dans les institutions, monarcliiques ou libérales.

« Il est dans la race fourbe, inhumaine et avide.

« Quelles que soient les mesures prises, le fléau renaîtra, si chacun ne veille pas sur la maison.

« Contre cette race inspirée par le génie du mal, soyez des gardiens vigilants !

« Soutenez, là-bas, dans la France « saoule de gloire », ceux qui seraient tentés d'oublier le crime de la guerre, les atrocités de quatre ans d'invasion, et nos enfants couchés dans leurs tombeaux I

« Ainsi vous veillerez sur la Patrie.

u Au revoir, chers camarades ! Au revoir, jeunesse mûrie par l'épreuve ! Ne vous reposez point. Le relèvement de la France, victorieuse mais brisée, présente un vaste champ à votre activité.

« Voyez grand ! faites grand pour elle ! Le monde, en pleine paix, s'offre toujours à la conquête du travail î Que le travail français y prédomine ! Qu'on trouve, bientôt, sur tous les points du globe, des Français travaillant à la grandeur de leur pays.

« Que le flambeau intellectuel et artistique de la France, qui n'a cessé d'illuminer les peuples, trouve, désormais, son émule, dans le resplendissant éclat que jetteront, dans l'avenir, son commerce, son industrie, sa puissance navale, son empire colonial.

« Sa splendeur morale ne sera maintenue, ses florissantes destinées ne pourront se réaliser, que par le travail sincère et obstiné de ses enfants, et par l'union sacrée de tous autour du drapeau national, — notre seule couleur I

« Vive la France immortelle ! »

A la façon dont ils traitaient les officiers de tout gi'ade comme de tout âge, on peut prévoir le régime de capti\ité que les Allemands infligeaient à nos chers soldats.

La flagellation, la bastonnade, les coups de crosse ou de baïonnette ; l'exposition dans des cages de tortm'e en fil de fer barbelé, plus basses qu'une hauteur d'homme, où on devait rester accroupi, sans manteau en toute saison ; les chambres de chauffe sous les fours à coke, et les salles closes où on faisait arriver des jets^de vapeur d'eau ou de gaz délétères ; le garde à vous, tout nu, aux ardents rayons du soleil, pendant de longues heures, sans bouger ni manger ; le travail dans l'eau glacée jusqu'à mi-jambes, le peloton de chasse, l'absence de sommeil et de noiu-riture, les coups de pied, de poing, de bâton, de sabot, de tout instrument à portée de main, et encore mille tortures inventées par leur imagination sadique, les doux enfants de France ont connu tous ces supplices des Germams, auprès desquels la mort, octroyée par eux pour un rien, était, pour quelques-uns, parfois, un dénouement meillem'.

Les tourments variaient avec les régions. C'est amsi que près du front, à Metz, Montmédy, Vouziers, la cage de 1 m. 20 de hauteur en fil de fer barbelé, est employée partout. Dans les régions minières, on préfère le chauffage, les coups et toutes les brutalités qu'inspirent les outils de travail. Ailleurs, c'est la faim qui sert à obtenir Tépuise-

ment des forces, en la complétant par des marches de cinq à dix hem'es sous des poids de 12 à 30 kilos, avec des coups de crosse ou de baïonnette, à chaque chute !

En dehors de ces sévices adaptés au milieu, les Allemands avaient des séries de tourments qui pouvaient s'appliquer partout. Le plus général consistait à donner au prisonnier une tâche notohement au-dessus de ses forces. L'incomplète exécution, qui en résultait forcément, était le prétexte de nouvelles tortures dont la plus cruelle était l'hiver le supplice du froid.

Après une dure journée de travail demandant le repos et l'abri, on ramenait le prisonnier, déjà bourré de coups, pour le laisser au garde à vous, sans manteau et sans soupe, pendant plusieurs heures glaciales de nuit.

Tous ces faits, révélés par les dépositions des prisonniers rapatriés, consignés dans une pièce officielle dressée pour chacun d'eux dans les centres de rapatriement par un officier de police judiciaire, élèvent contre l'Allemagne un réquisitoire formidable appuyé par des milliers et des milliers de témoignages, dans toutes les régions françaises rentrées en possession de leurs enfants meurtris !

Quand on lit ces pages d'horreur, on se demande si on rêve ! s'il s'est vraiment trouvé, au vingtième siècle, une race assez privée de morale pour trouver une jouissance quotidienne dans de pareilles cruautés, infligées à des êtres humains, suivant des dispositions réfléchies !

Le gouvernement français, qui détient ce dossier, devra s'en faire une arme de justice pour déposséder de toute tutelle coloniale, comme de toute puissance confédérative, une race légalement indigne.

En Allemagne, en Hollande et sur le bateau qui nous a ramenés à Cherbourg, avec deux mille prisonniers, j'ai recueilli, de mon côté, un certain nombre de témoignages, qui m'appartiennent, et dont il entre dans la tâche que je me suis tracée, de saisir l'opinion.

J'ouvre une lettre qu'un pauvre diable, trop confiant dans la censure, écrit à son député.

Elle est signé Bourde, 7^ territorial. Munster II, kommando 40.

Au bas de la lettre, je trouve, de ma main : a A été chauffé sous le four à coke, le 22 juin 1917. » Plus bas, j'ai inscrit : « A adressé au général allemand une réclamation à laquelle ce dernier a répondu par sept jours de cachot sévère. »

« Monsieur le Député, — Veuillez avoir la bonté de m'excuser si je prends la liberté de vous écrire. Je ne puis laisser passer, ni souffrir des brutalités de la part des Allemands à mon égard sans vous en porter connaissance, ayant toute confiance. Monsieur le Député, que vous voudrez bien en porter connaissance à qui de droit, à seule fin d'intervenir auprès de l'autorité allemande pour abolir ces actes les plus odieux.

« Le 21 juin, m'étant commandé un travail impossible pour ma force, j'en fis la démonstration auprès du chef qid me le commandait. Celui-ci accepta, mais en porta réclamation au chef de ma corvée.

« Le lendemain, je fus, de nouveau, commandé par le chef de la corvée à faire ce travail, je voulus lui en faire également la remarque que je n'aurais pas pu le faire vu mon peu de force. Il ne voulut rien écouter et commença à me frapper de coups de poing, en me poussant jusqu'à la place du travail. Il me demanda plusieurs fois si je voulais oui ou non travailler. Je répondis que oui, mais selon mes forces.

« Surpris de colère et accojnpagné d'une sentinelle, ils me frappèrent sur un parcours de 200 mètres, me terrassant de plus de cinquante coups de poing jusque dans la prison. Là, ils m'arrachèrent de la barbe et des cheveux, malgré mes cris et mes douleurs, puis, à nouveau, m'envoyèrent dessous les fours à coke dans une chaleur insup-

portable et m'obligeant à travailler quand même. Mon corps n'était plus qu'un chiffon et lamentable à voir.

« Au bout d'une heure, ils me défermèrent et m'envoyèrent travailler dans cet état.

« Monsieur le Député, j'en porte de ce jour, la réclamation auprès de M. le Général, mais je suppose qu'il n'en sera pas avisé, et, à nouveau, je viens solliciter de votre bonne bienveillance pour intervenir auprès de qui pourrait en faire la transmission à l'autorité allemande pour que ces faits ne se renouvellent plus et pour alléger un peu nos peines, qui sont, parfois, au-dessus de nos forces. »

Pauvre garçon ! Je lui demande : « Que faisiez-vous dans la chambre sous le four? » — « Je devais transporter des briques qui étaient rangées d'un côté, vers l'autre côté, et quand j'avais fini, je les rapportais. »

Voici la copie, certifiée par la vétusté et la saleté du papier qui a longtemps traîné dans une poche — d'une réclamation collective de : Le Nédellec François, 32^ colonial, Wibaille Ferdinand et Vermeulen Julien, à Monsieur le général commandant le camp des prisonniers de Senne, au sujet des mauvais traitements subis de la part du sousofïicier et du fonctionnaire caporal dans la soirée des 24, 25 et 26 octobre 1917.

« Le mercredi 24 octobre, après avoir travaillé pendant la jommée et fait notre possible pour donner satisfaction à notre surveillant, nous avons été punis, à notre rentrée du travail, de trois hem^es d'immobilité devant les fils de fer, sous la sm'veillance du poste de garde.

« Après environ une heure de cette punition, un de nos camarades est tombé. On a dû le transporter à l'infirmerie et le lendemain il a été reconnu malade alité, par M. le Docteur du commando.

« Cette même punition nous a encore été infligée le lendemain, n'ayant encore pu produù^e le rendement imposé, lequel était au-dessus de nos forces.

« Vendredi, le 26, après avoir travaillé avec autant de bonne volonté que les jours précédents, à 6 heures du soir, le sous-officier et le fonctionnaire caporal sont venus sur les lieux du travail armés de leurs baïonnettes.

« Après une demande du sous-officier voulant nous faire continuer à travailler, sur notre réponse d'avoir fait plus que notre tâche habituelle et que nous étions très fatigués, alors que nous n'avions fait aucun geste menaçant, le... et suivant cet exemple, le fonctionnaire brigadier ... nous ont frappés avec cette arme... qu'elle était au clair et qu'à ces ... essés profonde obscurité.

« ... de notre profond respect et fidèle obéissance (1). »

J'interroge Le Nédellec, un des trois réclamants, sur l'existence des prisonniers au camp de Senne. Il me confirme les faits contenus dans la lettre qui précède. Ils étaient à bout de force, tenus, sans jamais de repos, à un travail forcé qu'ils activaient toujours pour éviter la punition de trois ou quatre heures d'immobilité, devant les empêcher de dormh* et de reprendre des forces pom* le lendemain. A cela, il fallait ajouter une nouniture détestable.

« On travaillait huit heures dans le fond de la mine, ou dix heures-à la surface du sol. Mais soit en travail supplémentaire, soit en punition, on vous ajoutait toujom*s quelque chose pour accroître une fatigue déjà bien grande. Deux fois par semaine, du reste, par suite d'un chevauchement des équipes, on travaillait douze heures au lieu de huit, dans le fond de la mine.

« Le sous-officier était très méchant. Ce n'était pas un homme, mais une bête brute. — Le commando s'appelait : Konstantin der Oross.

Vaudenet (Louis), du 267^ E. L, a été frappé, comme le

(1) Les points de suspension remplacent des mots indéchiffrables effacés par l'usure.

précédent, au camp de Senne, à coups de baïonnette et de crosse sur la tête. Il est tombé à terre. On l'a mis ensuite au garde à vous pendant dix heures, en plein hiver, au mois de décembre 1917. Il avait seulement une petite veste et un pantalon, sans capote. Pendant sa punition, il est tombé de nouveau et la sentinelle Fa frappé par terre à coups de pied.

« Le lendemain, je me suis fait porter malade, mais le docteur ne m'a pas reconnu, et on m'a envoyé travailler dans l'eau glacée montant jusqu'aux jambes. Mes jambes se sont enflées et, alors, on a bien été obligé de me reconnaître malade.

« Dans les mines où nous avons travaillé, près d'Essen et de Verne, nous étions encadrés par des civils et frappés tout le temps ; en bas, frappés par les civils ! en haut, frappés par les sentinelles ! Un jour nous fûmes frappés par six sentinelles à la fois.

« Après l'armistice, ce traitement a continué. Nous espérions nous reposer, mais on nous a forcés à travailler sous peine de mort, pour profiter de nous jusqu'au bout.

« Au commencement de l'année, le 10 janvier 1918, dans un commando de culture qui dépendait du camp de Senne, j'ai été témoin du fait suivant :

« Un soldat français, Leroux (Louis), était sorti à Warbourg pour faire un tour. Un gendarme l'arrêta et le ramena au commando. La sentinelle l'accusa d'avoir voulu s'évader. Comme Leroux n'avait pas voulu s'évader, mais seulement se promener, il s'en défendit très vivement.

« La sentinelle furieuse le tua. Il fut enterré quelques jours après. »

Brack (Ernest), du 1®^ R. A., pris en septembre 1914, a été frappé pendant ses quatre années de captivité.

« On nous donna un jour la tâche de trois jours pour deux hommes. Comme nous avions terminé notre tâche ïin peu avant l'heure, ayant travaillé de toutes nos forces

pour pouvoir ensuite nous reposer, le lendemain on nous donna la tâche de six jours pour deux hommes. Bien entendu nous ne pûmes pas la finir. On nous frappa alors à coups de crosse et de baïonnette, et on nous mit au piquet.

« Notre travail durait douze heures, une semaine le jour, une semaine la nuit, mais, dans le raccord qu'on faisait, pour passer du jour à la nuit, on nous maintenait vingt-quatre heures en place, et si, par suite de la fatigue, notre travail ne donnait pas le rendement habituel, on nous gardait après la relève pour le finir, ou on nous mettait au piquet.

« Nous étions frappés constamment. »

Tanger (Albert), du 3^ zouaves, est au camp de Pressicholand et détaché en commando chez un civil. D a la fièvre, il ne se rend pas au travail. Le patron arrive et le rosse à coups de canne jusqu'à rompre la canne en deux Il prend ensuite son revolver. « J'ai dû, malgré mon mal, aller au travail. Ce patron passait pour avoir tué deux prisonniers français. »

Picon (Henri), du 105^ K L, est au camp de Dulmen, près de Dortmund (WestphaUe). « On m'a mis au garde à vous pendant dix heures, parce que je n'avais pas fourni assez de travail. J'avais la fièvre très fort, et comme le médecin allemand était venu ce jour-là, vers midi, je demandai à le voir, mais il ne voulut pas me reconnaître, et, le soir, on me mit en « tôle » sans manger.

« Nous étions battus par les civils, aussi bien que par les soldats, et ils étaient cruels comme eux. »

Dary (Jean-Baptiste) du 163® R. L, capturé en 1916, déclare avoir été frappé et maltraité pendant toute sa captivité. Il a dû faii'e dix mois d'hôpital de mai 1917 à mars 1918.

Chapron 36^ R L, a été roué de coups dans les mines.

Castillon Maiiin, 18^ R. L, a été battu, condamné aux travaux les plus durs, giflé. Travaillant dans la mine de

5 heures du matin à 6 heures du soir, on le remontait puis on lui infligeait des travaux supplémentaires très pénibles souvent au-dessus de ses forces. Les 19, 20 et 21 novembre 1918, après Tarmistice, il est resté trois jours sans recevoir aucune nourriture.

Guigo {François), 22^ R. L, et Ferrero (Charles), camp de Munster II, commando 22, ont été rossés par le poste et le sergent du commando oii on les forçait à débiter 20 000 kilos de coke par homme et par jour.

Je n'ai pas le loisir de les interroger tous avec grands détails. Je me contente, parfois, d'établir l'impression d'ensemble qui les montre livrés au seul régime de la force : tâche écrasante, sévices et coups, injustes punitions se transformant, par la fatigue, le froid et la durée, en une véritable torture, assaisonnée de coups au moindre prétexte, sans nourriture, sans sommeil. Voilà ce que nos chers compatriotes ont enduré pendant quatre ans.

Si certains, dans les fermes, ont été mieux traités par suite des services que leur ingéniosité et leur intelligence ont pu rendre, dans d'autres fermes, ils étaient battus par l'habitant comme dans les mines par les soldats. Ainsi que le dit Picon, le civil est aussi méchant que le militaire !

En voici un nouveau témoignage :

Gaze (Jean), 143^ R. L, et Lerouge (Pierre), sapeur mineur, déclarent qu'au commando d'Ochenwârder (Hamburg), le matelot Legonihr, 1^^ régiment de marine, qui, atteint de varices, accomplissait un travail très pénible, demanda à ses patrons civils de s'arrêter un instant. Ceux-ci refusèrent et appelèrent la sentinelle, nommée Michelsen, du 17® régiment (IX® C. A.), qui le roua de coups.

« Le soir, nous vîmes tous ses bleus. Le lendemain, il dut entrer à l'hôpital pour quinze jours ! »

Il n'est pas rare que des prisonniers roués de coups soient obhgés d'entrer à l'hôpital et vraiment, il faut avoir été atrocement battu, pour que les médecins allemands

acceptent d'en faire ainsi l'aveu officiel. — Nouvel exemple :

Bauboucher, 4^ R. I. ï. — « En novembre 1917, on nous faisait travailler dans l'eau pieds nus, et si on refusait de subir ce vrai supplice, on était frappé à coups de crosse et mis au poteau de 9 heures à 2 heures, pendant quatre jours, sans capote l'hiver et sans manger. On se procurak, par les camarades, un peu de nourriture.

« J'ai vu, vers cette époque, le camarade Duchatel recevoir tellement de coups, qu'on dut le faire entrer à l'hôpital oii il demeura quinze jours ! »

Briey (Alphonse), 94^ R. L, a reçu, en 1914, des coups de crosse si violents dans les reins, qu'ils n'ont point guéri et qu'il s'en ressent encore.

Viala Georges, 163^ R. L, employé à Mannheim à un travail de carrière, a été battu à coups de crosse sous prétexte qu'il n'allait pas assez vite.

Dutertre (Julien), du 145^ R. L, a été employé près de Dormouth dans les mines de Rauxel. — « Comme je n'ai jamais travaillé dans les mines, et qu'il me fallait, en plus, aller aux fours à coke, j'ai demandé à travailler à d'autres tâches 0 il je rendrais plus de services. On m'a mis au garde à vous pendant quatre jours sans rien me donner à manger. Si je bronchais, on me battait.

Ruysschssrt, du 362^ R. I. ; Carion Honoré, du 32^ colonial ; Moulin, du 150^ R. L, se plaignent d'avoii* été battus à tout bout de champ. Moulin signale un camarade détaché à Hanborn, au commando 53, qui serait mort de coups reçus.

Bernon Roger, du 61^ chasseurs, se plaint d'avoir été employé à Roisel, près de Péronne, à décharger pendant trois mois du matériel de guerre. Transporté à Jeumont, près de Maubeuge, dans un parc du génie, il a été frappé par les pionniers allemands qui l'obligeaient à travailler pieds nus dans la neige.

« Un camarade du bataillon, nommé Berdoux, est mort

de privations et de coups, ainsi que deux autres dont je ne connaissais pas les noms.

« Un Allemand, nommé Schmuze, du 114^ d'infanterie, domicilié à Dusseldorf, est la principale cause de ces barbaries.

« J'ai été envoyé, dans la suite, au camp de Munster, commando 36.

« Là, le 14 novembre, après l'armistice, un officier du Comité des ouvriers et soldats est venu nous menacer de nous attaquer avec des grenades et des mitrailleuses si nous refusions de travailler en raison de l'armistice. »

On voit, par là, que le C. 0. S. n'a pas plus déménagements pour les soldats que pour les officiers. Aux uns comme aux autres, il offre, pour premier argument, la mitrailleuse. Pour les soldats, il ajoute les grenades.

Le sergent Meniconi, du 24^ colonial, est puni en mai 1918, après la signature de l'Accord de Berne, de vingt et un jours de cellule. Le quinzième jour, on lui annonce que par représailles pour les traitements inffigés en France aux prisonniers allemands, on va lui faire faire du peloton de chasse. On le charge de 17 kilos de pierres et il doit faire 10 kilomètres en deux heures dans un terrain marécageux et défoncé : une séance le matin, une l'après-midi, et au moindre mouvement des coups de pied et des coups de crosse. « Cela dura une semaine. Je tombai plusieurs fois de faiblesse, mais je dus subir jusqu'au bout cette épreuve — défendue par l'Accord et l'humanité — le docteur refusant de me reconnaître malade. »

Hue (Louis) est un caporal du 226^ R. L Le 21 mars 1917, il est arrosé complètement par un contremaître qui nettoie un vitrage et qui s'est amusé à le noyer. Hue vient lui demander pourquoi? « H me frappa alors avec une violence inouïe à l'aide du manche de sa lance. A la suite de ces coups sur la tête et le côté droit du visage, j'ai dû me faire arracher une dent et j'ai perdu la faculté de l'ouïe de l'oreille droite. »

— Témoin : Surio, du 2® génie, qui travaillait avec moi. — Camp de Munster II, commando 56. »

Lautier (Albert), 2^ classe, 258^ R. I. ~ « Le 20 septembre 1914, à 10 heures du soir, fait prisonnier par le 13^ régiment d'Ingolstadt au combat de Thionville, je fus amené devant les officiers allemands qui voulurent me faire diie oii était mon régiment. Comme je m'y refusai, un Allemand me tira un coup de fusil à l'épaule qui me cassa l'articulation, me fit une entaille dans le cou et m'atteignit à la tête. Je fus soigné pendant huit mois à l'hôpital. »

Rigaud, 2® classe, du 111® R. L, a été pris à Malancourt le 20 mars 1916. H se trouvait en mai de la même année au commando 150, dénommé Buer-Resse, dépendant du camp de Senne (Westphalie). Travaillant dans des mines de charbon, il a été martyrisé par le feldwebel Karl qui était le chef du commando.

« D'une façon générale, les Allemands nous battaient constamment à coups de crosse, de pied, de poing, de manche d'arrosage, tout était bon. Tout cela se faisait avec une brutalité inouïe. On nous faisait sortir en pleine nuit, au retour du travail, et, sans nourriture, on nous laissait dans la neige, sans capote, de minuit à 5 heures.

« Nous n'étions jamais reconnus par suite de la pression du feldwebel.

« Un camarade du 111® R. L, nommé Princivalle, qui, au garde à vous, avait tourné la tête, a été roué de coups par la sentinelle, devant moi. »

Voici maintenant deux témoignages relatifs aux cages de torture en fils de fer barbelés.

Le maréchal des logis de Roux, du 6® régiment d'infanterie coloniale, a été pris le 29 décembre 1917. à La Croixsur-Meuse. Il a été envoyé au camp de représailles de Jarny* Conflans-Maison. Il y est resté quinze jours. I^ régime consistait à faire passer les prisonniers dans ime cage étroite et trop basse pour qu'ils puissent se tenir debout.

Le prisonnier de Roux y est resté neuf heures, sans manteau, dans la neige, le 1®' janvier 1918. A l'approche de la nuit, ses protestations énergiques et même ses menaces, ont fini par avoir raison de la cruauté de ses geôliers. On l'en a sorti après de très vives souffrances.

D'après les renseignements donnés par des sentinelles allemandes, des prisonniers y étaient, parfois, laissés la nuit. Deux d'entre eux seraient morts dans la cage.

Henri Durrand, maréchal des logis aviateur, Spad 89, a été pris le 6 janvier près de Dieuze.

Interné à Metz, il a été emmené à Giessen, enfin à Bernau, en Bavière, dans un camp de prisonniers aviateurs organisé comme la maison hantée de Karlsruhe. Là, on vaccinait les prisonniers contre la typhoïde, la variole, le choléra, ce qui permettait de les garder un mois et on écoutait leurs conversations avec des microphones.

Évadé, puis repris, l'aviateur Durrand a été mis en cellule noire, contrairement à l'Accord. C'était en avril. La tenue était en treillis, sans manteau. JQ fallait rester debout et on jetait de temps en temps de l'eau par terre pour empêcher les prisonniers de s'asseoir ou de se coucher.

Henri Durrand donne d'intéressants renseignements sur les cages de torture.

Au fort de Kameke, oii il a été interné en premier lieu, des aviateurs étaient enfermés dans des boîtes en fils de fer barbelés de deux mètres de long sur un mètre de large et un mètre de haut, de telle sorte qu'ils devaient se tenir accroupis. C'était au mois de janvier. Ils n'avaient pas de nanteau et on leur donnait seulement une tranche de pain lar jom'.

Dans les régions de Vouziers et de Montmédy, le régime le la cage en fils de fer barbelés est d'une pratique courante.

A Vouziers, on fait passer dans les cages, pendant deux leures, un certain nombre de prisonniers avant de les nvoyer dans les carrières. Après leur travail, on les repasse

encore pendant deux heures dans les cages où ils ne peuvent se reposer.

De Bernau, l'aviateur Durrand est allé à Lechfeld, en Bavière, d'où il s'est évadé. Repris, il a été battu à coups de crosse. En prison, il a eu la fièvre espagnole et n'a pu obtenir que des soins tardifs.

En principe, les évadés sont toujours battus, — au moment de leur capture, et à leur retour dans le camp ; un certain nombre d'hommes sont requis pour cela, quelquefois même tout le poste.

Voici un évadé repris du camp de Munster II, commando 22. Il se nomme Erena (Gustave). Il est battu d'abord par le poste, puis on le mène au bureau où il est battu par le sergent, enfin le secrétaire de ce dernier vient également le battre.

Harel (Paul), du 166^ R. L, camp de Senne, commando 238, est battu parce qu'on lui a donné un travail au-dessus de ses forces, le 23 février 1916 ; puis il est battu à la tête à coups de sabot de bois par des civils qui l'emploient — qu'il déclare aussi mauvais que les soldats. — Il s'évade en septembre 1917, il est repris et battu de nouveau par la sentinelle et le poste.

Le poste ne battait pas seulement des évadés repris, comme on va en juger :

Exbrayat Gabriel, 2^ classe, du 40® R. L, travaille de juillet 1917 à juillet 1918, dans des carrières de pierres du commando de Piesberg dépendant du camp de Hameln.

« Le 19 août, j'étais avec le camarade Devillers, qui habite Villers-Bretonneux, et qui, âgé et fatigué, ne peut fournir un travail très rapide. J'intercède pom* lui auprès de la sentinelle qui me couvre aussitôt d'injiu'es. Je veux voir le sous-ofïicier, mais ce dernier ne veut pas m' entendre.

« Peu après, la sentinelle m'appelle et me conduit au poste où se trouvaient quatorze hommes de garde.

« Je fus d'abord assommé à coups de poing, chacun so

relevant pour entretenir mon supplice. Puis, on me mit un banc à la main et on me fit faire des mouvements de gymnastique. Au bout de quelque temps, on me dit : « On voit que vous recevez des colis, car vous résistez mieux que les Russes. »

« Voyant qu'ils voulaient m'amener à bout, je m'arrêtai aussitôt. Mais ils se jetèrent sur moi et m'allongèrent sur le banc où on commença à me frapper à coups de tuyau en caoutchouc, puis à coups de bâton. Cela dura quinze minutes. J'étais plein de sang avec les chairs tuméfiées. Quand je pus sortir, un camarade lava mes plaies avec de l'eau fraîche, car je dus aller au travail comme les autres.

« Le soir, au retom' du travail, je fus de nouveau appelé au poste et la scène de midi recommença, sauf que les sentinelles n'étaient plus que six au lieu de quatorze et se lassèrent plus vite. Je souffris, néanmoins, d'une façon inimaginable, à cause des blessures reçues à midi qui s'ouvraient de nouveau sous les coups.

« Je dus ensuite nettoyer le corps de garde.

« J'ai écrit au commandant du camp, puis au consulat d'Espagne, mais je n'ai reçu aucune réponse.

« Parmi les sentinelles allemandes les plus enragées, je me souviens d'un Fritz qui habitait les environs. »

BeiUieu (Adrien), F^ classe, du 330« R. I. « En septembre 1916, au commando de Farendoch, près de Soltau, j'ai été témoin des faits suivants :

« Une nouvelle sentinelle prit le commandement de la corvée et obligea quatre prisonniers à transporter des billots de bois beaucoup trop lourds pour eux. Il aurait fallu être six ou sept pour les déplacer.

« Comme ils ne pouvaient y parvenir, ils refusèrent d'accomplir un pareil travail. La sentinelle les laissa tout le jom', tête nue, en plein soleil.

(( Le soir elle prit à partie un zouave, lui donna des coups de crosse et le menaça de tirer sur lui.

« Le zouave découvrant sa poitrine, lui dit : « Tire, si tu « es capable ! » La sentinelle tira et il mourut deux heures après. ))

Je reçois dans ma cabine, à bord du Patrice, la visite de trois prisonniers que je n'ai pu interroger avec les autres le matin.

CauUet Philbert, Bob Léon, Debarge (Jean-Baptiste), tous trois du 6^ R. L T. Es \àennent déposer sur un fait monstrueux, dont, avec eux, furent victimes nombre d'autres prisonniers. L'un d'eux expose les faits :

« Le 22 janvier 1916, au camp de Munster II, commando 40, mine Germania, on voulut nous imposer de travailler douze heures au lieu de huit, deux fois par semaine. Nous protestâmes.

« En nous remontant, après le travail, on nous conduisit, environ quatre cents, dans une salle oii on nous laissa enfermés jusqu'à 9 heures du soir.

« A ce moment, les sentinelles vinrent nous chercher par groupes de vingt à trente, pour nous conduire dans une baraque où on présentait à chacun de nous un papier à signer contenant cette déclaration :

« Je déclare, de mon plein gré, accepter de faire, deux fois par semaine, une tâche supplémentaire de quatre heures. »

« Tous ceux qui ne voulaient pas signer recevaient des coups de bottes et étaient ainsi reconduits en cellule.

« Le lendemain, on nous ramena à la salle Amoniac. H y avait, entre cette salle et la baraque, environ 200 mètres à parcourir qui furent faits avec les sentinelles courant derrière nous, tapant sur tous ceux qu'elles pouvaient attraper. Je perdis un sabot, mais je me gardai de m'arrêter, car j'aurais été assommé.

« Dans la salle où arrivaient des tuyaux de chaleur, on lâcha les gaz des fours à coke. Nous étions en\iron deux cents Français, des Belges et des Russes. Il faisait une tem-

pérature atroce et desséchante. Nous quittâmes nos vêtements, nous cassâmes les vitres, d'en haut, mais les Allemands, qui entouraient la salle par dehors, les remplacèrent par des planches nous enlevant le jour et l'aération. Nous pûmes tenir pendant trois jours, les 22, 23 et 24 janvier. Les Allemands venaient de temps en temps nous regarder de l'extérieur par une petite lucarne, et suivant notre aspect, ils faisaient arriver de nouvelles vagues de chaleur et de gaz.

« Au bout de trois jours, dans la crainte d'être asphyxiés, nous acceptâmes l'engagement écrit sur le papier :

« Je déclare, de mon plein gré, accepter de faire, etc.. »

Voici des témoignages qui nous apprennent qu'en certains commandos, on était puni de prison pour avoir demandé à voir le médecin.

Léon Valence, du 69^ K L Au commando d'Anroche, près de Lipstatt. — « Quand nous étions malades et que nous demandions à aller à la visite, on nous frappait. J'ai vu le fait se reproduire à l'égard de plusieurs camarades.

« Un Italien, qui avait 40 degrés de fièvre, a été conduit au travail à coups de crosse. Il est mort au bout de deux jours. »

Joseph Savary, du 263® R. L, a été puni, près de Warbourg, dans le village de Corbecke, de trois jours de cachot pour avoir demandé le docteur.

Colin Maurice, du 6' R L, me dit : « Je n'ai pas de santé. Accablé de mauvais traitements, mal nourri, il me fallait travailler dans les mines. Ce n'est pas mon métier. Je ne fournissais jamais assez de travail pour les Allemands. Alors ils me battaient, m'empêchaient de dormir par leur punition du garde-à-vous, et j'avais le lendemain encore moins de forces. On nous descendait à 500 mètres de profondeur, où nous étions dans l'eau, entièrement nus, obligés de faire un travail très pénible, que nous ne pouvions jamais terminer.

« J'ai passé trois dimanches de suite au piquet. »

Le dernier témoin interrogé à bord du Patria, presque en vue de Cherbourg, porte un nom symbolique.

Amerongen (Guy), du 402^ R. L, pris en septembre 1915. Infirmier au lazaret du camp de Munster II.

« Un jour, en décembre 1916, on m'amena un malade, Baker Mathurin, qui avait une fièvre violente et qui ne pouvait ni parler, ni manger. Il ne répondait que par un geste énervé à toutes mes questions.

« Je dus le nourrir à la cuiller. Quand il commença à parler, il répétait toujours « : Travailler... pas travailler ! — Qu'est-ce que j'ai dit? — travailler... pas travailler ! »

« Ayant vu qu'il portait des médailles, je pus gagner sa confiance avec un chapelet, que je lui donnai. Puis je cherchai à renouer le fil de ses idées, un peu au hasard d'abord, pendant que je faisais une enquête pour m'éclau'er.

« J'appris qu'à Osterfeld, au commando 92, dépendant du camp de Munster II, les prisonniers français avaient préparé une grève au cas où on ne ferait pas droit à leurs justes réclamations.

« Les Allemands, avertis, comme ils l'étaient toujours, aménagèrent dans la mine une galerie souterraine, qu'ils clôturèrent avec des fils de fer barbelés ; ils enlevèrent tous les outils, bâtons, pierres, pouvant servir à se défendre, puis ils y descendirent les Français, avant que la grève n'éclate.

Là, ils les assommèrent dans la nuit à coups de câble, de gom'din, de baïonnette ! Ce fut épouvantable ! Six ou sept prisonniers furent transportés de là à l'hôpital.

Baker, qui avait reçu des coups de bâton sur la tête, était devenu fou. Par la suite, en l'amenant, très doucement, à reconstituer la scène, il s'est amélioré un peu, mais il est resté toujours un demi-fou.

« Après un an de folie, il a été rapatrié en France.

« Il y avait toujours, au camp de Munster, mie moyenne

de soixante à quatre-vingts fous qui venaient principalement du VII^ corps. On les gardait toujours plus d'un an avant de les rapatrier. Le docteur David, qui était très pangermaniste, quand on parlait de rapatrier un fou pour le guérir chez lui, répondait toujours : « Non ! on peut ({ encore, peut-être, l'améliorer ici et en faire un travailleur « de plus pour l'Allemagne. »

Amerongen me signale encore le cas d'un homme nommé Galton qui était mort de froid dans le lazaret en avril 1918. On touchait un bac de charbon par baraque et les pneumonies sévissaient.

Des déportés belges qui, en 1917, y avaient été amenés moururent en grand nombre. Dans une seule baraque, en un mois, on compta trente décès sur trente-six occupants.

En dehors des civils, il mourut en deux ans (1917-1918), au camp de Munster II, 1 225 prisonniers, dont 336 Français (130 en 1917, 206 en 1918). Sur ce nombre, il faut compter 12 tués à coups de fusil et 14 suicides.

Ces chiffres ont été pris à la Kommandantur.

A la lecture de ces dépositions rapidement glanées dans un groupe restreint de rapatriés, dont je n'ai pu interroger qu'une centaine, le sentiment public appréciera ce que doit contenir le dossier officiel formé des clameurs douloureuses de 450 000 prisonniers !

Ce livre n'est pas une œuvre de vengeance. C'est une étude réfléchie, favorisée par des observations journalières, appuyée sur des témoignages précis dont la source,, toujours indiquée, peut être contrôlée. On s'y est élevé audessus de toute rancune, sentiment médiocre et de nul profit ; et sans condamner entièrement le principe des sanctions privées, on les a estimées de faible importance, encore que beaucoup, non sans danger, y voient une réparation propre à les satisfaire.

On entend dire, en effet : « Il faut que l'Allemagne nous livre les coupables et que ceux-ci soient châtiés ! »

C'est irréalisable, car, sui' mille crimes commis, on nous livrerait un coupable I Comment retrouver les auteurs des atrocités de Belgique, de Lorraine, de la région du Nord, de Serbie ou de Roumanie? C'est toute l'armée allemande obéissant aux ordres de ses chefs, aux instincts de sa race, aux enseignements de la religion de la force ! C'est toute la nation qui a approuvé ces massacres, dont elle attendait la victoire I

Ce serait un danger, car, au prix de quelques boucs émissaires frappés, la race allemande, ainsi sommairement lavée de tous ses crimes, penserait avoir satisfait à la justice des peuples, et se tiendrait pour quitte envers le monde !

La question est plus haute! Elle vise le châtiment global et implacable de l'Allemagne et sa déchéance morale ! Une mesure moindre, apaisant quelques ressentiments locaux, n'aurait point de portée et méconnaîtrait les vrais intérêts de la France.

^:;Ti'ois points doivent nous occuper et ont besoin d'être éclaircis : ^^^ L'action de la justice ;

La réparation des dommages ; Le danger à venir.

L'action de la justice — ne doit s'étendre qu'à quelques grands coupables, dont le principal est Guillaume de HohenzoUern.

Dans une monarchie affranchie de contrôle, le chef est responsable. Lorsqu'il se sent trop faible pour conduire, il doit céder la place. S'il la conserve, sa responsabilité demeure entière.

Plus que tout autre chef, Guillaume de HohenzoUern doit porter le poids de ses crimes, car, loin de s'être laissé mener par d'autres, comme il le prétend aujourd'hui oii le châtiment le menace, il n'a cessé, pendant près de quarante années, de souffler sur sa poudre pour la rendre plus sèche, d'incendier l'Europe par ses discours pangermanistes, de préparer ouvertement la guerre par ses louches intrigues, par son indigne fourberie à l'égard de Nicolas II, et par des armements si déraisonnables que la France, mise en péril, a dû rapporter la loi de deux ans I

Quand la guerre fut décidée, en juillet 1914, ce jocrisse irrité s'écria : « Je montrerai à l'Europe que je ne suis pas une marionnette I »

C'est pour éviter ce jugement péjoratif que plus de huit millions de soldats dorment sur des champs de carnage, et qu'un nombre infini d'orphelins, de mères et de veuves, pleurent leur foyer dispersé et leur bonheur perdu I

Est-il possible d'accepter l'exécution capitale d'une brute

poméranienne pour avoir assassiné quelques petits enfants, ou celle d'un commandant de sous-marin pour avoir noyé des vieillards et des femmes, pendant que le responsable, ayant organisé et ordonné ces crimes, vivrait joyeusement dans le château d'Amerongen, épiant l'heure de remonter sur le trône d'Allemagne pour préparer d'autres carnages?

Le jugement et la condamnation de Guillaume de Hohenzollera ne sauraient être mis en question. Sa mort s'impose comme la réparation attendue par la conscience horrifiée des peuples ! Cet acte de saine justice soulagera les cœurs. A l'heure où on s'efforce d'établir le règne de la paix, on verra, dans l'exécution de celui qui ne chercha qu'à la troubler, le gage d'un effort sincère.

La réparation des dommages — doit être intégrale pour tous les pays de l'Entente victimes de l'agression allemande. Elle ne peut l'être qu'au prix de la misère et de la gêne des puissances centrales, et de leur esclavage financier jusqu'à l'acquittement de leur dernière obole due !

Toute autre solution est un défi à la justice 1

Oublions le passé I Gst la solution allemande. Ailleurs que dans une bouche teutonne, c'est un cri de démence ou de trahison !

Il faut que V Allemagne vive! — est une autre chanson connue, seulement acceptable si la vie de l'Allemagne est consacrée à nous payer jusqu'au dernier centime. En dehors de ce juste acquit, je ne vois pas l'éclatante nécessité de favoriser l'existence d'un peuple qui n'a jamais songé qu'à détrousser les autres, qui rêvait de les démembrer, et s'était essayé, déjà, par l'intermédiaire de Liman von Sanders, à massacrer méthodiquement une race.

En présence de la perfidie des Allemands, de leurs crimes,

de leurs menaces, faut-il, en résumé, que la ruine résultant de la guerre, voulue par eux et perdue par eux, soit pour nous ou pour eux?

A telle question, la presse française a déjà très éloquemment répondu.

Le danger à venir — est toujours redoutable ! On ne s'en rend pas compte ! On se laisse gagner trop souvent par des impressions de surface ! On est heureux lorsque nos ennemis dépouillent leur arrogance pour un jour, qu'ils paraissent céder ! On les croit matés et soumis ! Mais l'Allemand n'est jamais soumis ! Il n'accepte jamais son sort ! L'esprit du mal toujours tendu, qu'on soit en paix, en guerre, en armistice, il ne cherche qu'à profiter du relâchement de son adversaire et de sa confiance ! H n'est jamais sincère ! Sa platitude, si réputée, n'est qu'un procédé de combat. Sa fourberie épouse tant de formes qu'on s'y laisse tromper. Aimable et empressé, logique et bonhomme, avec l'apparence d'une grande sincérité, telle est une de ses manières. Elle empaume ceux qui l'écoutent et qui disaient, avant la guerre, que nous méconnaissions les Allemands ! Ce sont les mêmes qui ajoutaient que le kaiser aimait la France. Un autre mode est la manière forte. C'est celui dont l'Allemand se sert le moins habilement. C'est aussi le plus facile à combattre du tac au tac, comme a fait Clemenceau en 1909, et, plus récemment, le maréchal Foch. Devant les rodomontades de l'Allemagne, il a parlé en vainqueur, le doigt sur la gâchette, et on a aussitôt déclenché une nouvelle forme : la prostration, — la plus dangereuse, car elle tend à endormir son adversaire !

Un Allemand abattu est un fourbe qui joue la comédie pom' inspiier la confiance nécessaire à une perfidie nouvelle.

Cela, certains le voient, assurément, mais toute la

France ne le voit pas ! Et toute la France doit connaître et mesurer le danger qui la menace encore ! Toute unie derrière les deux chefs qui Font sauvée et la conduisent, elle doit, frémissante, imposer sa volonté de nation meurtrie, pour qu'on cesse d'étaler devant elle cette ingratitude douloureuse, qui consiste, pour essayer une billevesée, à l'offrir de nouveau en holocauste au droit violé et à la justice tardive.

Que chacun cesse donc de s'écrier, en ouvrant son journal : « Les Allemands en rabattent ! On les a mis au pas ! On les a ! » Oui, pour une semaine ! Les Allemands ripostent mal sous les coups, mais ils ne sont jamais matés que pendant le temps qu'on les bat I Et dès qu'on cesse de frapper, ils redeviennent arrogants et ruminent un mauvais trait, une nouvelle félonie ! Sans bonne foi, avides et cruels, la paix sincère est impossible avec eux !

Comme l'a affirmé le président Wilson, dans son discours du 27 septembre 1918 : « Les Allemands nous ont convaincus qu'ils sont sans honneur ! Ils n'observent aucun traité ! Ils ne respectent aucun principe et ils ne craignent que la force ! »

On ne peut, en conséquence, traiter avec des adversaires aussi discrédités, qu'après avoir pris toutes les précautions, défensives et coercitives, qu'exige leur mauvaise foi, « toutes les garanties extraordinaires » dont parle le président Wilson dans sa réponse d'octobre, à l'Allemagne.

La révolution n'a rien changé à cet état de choses. L'héritage du passé a été transmis aux démocrates par les hobereaux, dont quelques-uns sont restés parmi eux pour assurer la tradition. Cela, on a pu le constater dans toutes les négociations et conventions passées, signatures données, depuis le 11 novembre, aussitôt protestées et violées. Les Allemands signent en riant tout ce qu'on leiu: présente,

mais ne tiennent compte de rien. Ils n'observeront pas plus le traité de paix définitif qu'ils n'ont observé les armistices, et ils s'afh'anchii'ont de tout ce que l'occupation et la force brutale ne pourront pas leur arracher, par la violence !

L'idée émise, par certains, d'admettre dans une Ligue des Nations, faite précisément contre eux, ces amoraux dégénérés, en marge de la ^le morale comme les singes le sont de la constitution humaine, est la plus grave plaisanterie, formulée depuis celle du serpent à notre grand'mère Eve!

La Ligue des Nations n'a de valeur que comme une alliance défensive, pour conserver la paix par la force des armes et la droiture des intentions.

Nous sommes quelques gens tranquilles qui voulons travailler en paix, estimant qu'on peut vivre dans le quartier sans se détrousser ni se piller les uns les autres : nous nous entendons entre nous pour éconduke tout apache qui pénètre dans la ruelle, et voilà tout !

Tout le reste, c'est de la littérature ! Primo vivere, deinde pMlosopharil La procédure n'a jamais arrêté une invasion de barbares ! Le tribunal d'arbitrage ne peut servir qu'à endormir un des partis, en général le plus honnête, pendant que l'autre se prépare, — et il favorise ainsi la mauvaise cause.

Une éminente et fort respectable personnalité a bien voulu nous dire que le tribunal de la Haye n'avait point été inutile ! Au lendemain . d'une guerre qui a tué huit millions d'hommes, en a blessé trente millions, a dévasté deux empires et demi et a duré prè§ de cinq années, une telle déclaration, en provoquant quelques sourires, a fait aussi passer quelques frissons, à l'idée du sort qui nous attendait si nous avions omis d'édifier le palais de la Paix!

Trêve de rêveries !

La Ligue des Nations, si elle est dirigée contre l'Allemagne, la seule qui médite de troubler l'ordre public, constitue une très bonne précaution pour différer la gueiTC, mais insuffisante pour la supprimer.

Le président Wilson, lui-même, dans son dernier voyage en Amérique, a reconnu qu'on ne pouvait espérer écarter la guerre à jamais.

D faut donc, après avoir arrêté toutes les mesures propres à la retarder, — alliance des peuples honnêtes, par exemple — prendre encore toutes les précautions pour la gagner et pour arrêter — par une solide barrière de contre-invasion — « les nations sans honneur, qui n'observent aucun traité, qui ne respectent aucun principe, et qui ne craignent que la force ! »

On se leurre copieusement avec toutes les garanties de désarmement de l'Allemagne, de limitation d'effectifs, de projectiles et d'engins, de milices ou d'armée de métier ! On ne connaît donc pas le caractère allemand pour faire état de pareilles insuffisances, auxquelles l'ingénieuse fourberie de nos ennemis enlèvera tout caractère d'efficace durée ? Tout cela a été essayé, au siècle dernier. On en a vu l'inanité ! A notre surveillance, déjà gênée par mille entraves, on ne peut assigner, dans le cas le plus favorable, que quelques années de profit, parce que les circonstances changeantes et les intérêts variables des peuples favoriseront, à un jour donné, le relâchement d'une consigne déjà si difficile à appliquer, alors que, cependant, les Alliés, encore imprégnés des horrem's de la guerre, se trouvent unis par un ressentiment commun.

Sans négliger ces précautions retardatrices, il faut donc envisager la véritable protection qui, elle, ne changera point avec le courant des idées, la « solide barrière », établie une fois pour toutes, donnant à penser à ceux, tentés de la franchir, et qui, s'ils persévèrent, est capable de les arrêter I

Sans barrière, la France, la grande victime, est de nouveau livrée à ses impitoyables ennemis, à ceux qui, déjà, font enseigner dans leurs écoles, aux petits enfants : « Qui a conquis l'Alsace? — Les Allemands. — Qui a repris l'Alsace? — Les Français. — Qui leur reprendra l'Alsace? — Nous ! »

Il est fort bien de nous dire : « On va essayer de s'aimer, et si on ne peut pas, si les Allemands veulent encore vous reprendre vos mines, vous tuer vos enfants, et vous brûler vos cathédrales, nous viendrons vous aider I »

Mais, pour cela, il faut un mur qui nous permette d'attendre l'arrivée de nos Alliés. Et ce mur doit être solide, car les progrès de la science, de la métallurgie, de la chimie, feront de la prochaine guerre une fournaise diabolique, auprès de laquelle celle d'où nous sortons nous paraîtra un feu de la Saint- Jean !

n nous faut une barrière puissante, parce que cette guerre qui a affranchi le monde, c'est la France qui l'a le plus douloureusement supportée ! Ce sont les fils de France qui ont péri les plus nombreux ! C'est la terre de France qui a été le plus cruellement dévastée ! Et il ne faut pas que cette dévastation recommence I que ce sang répandu, que cette ruine initiale, en attendant d'être secourus, nous soient à nouveau infligés !

Alors... respectons autant qu'il est possible le mirage des mots dont certains ne peuvent se passer, ainsi que tous les grands principes des nationalités, des libertés intérieures et intimes des peuples, de leurs droits à disposer d'eux-mêmes et à s'organiser, mais en tant que ces principes d'esthétique sociale ne compromettent pas notre propre salut, car notre salut, appuyé sur la victoire, prime ces théories et doit intéresser le monde comme la vie d'un peuple brave, qui l'a sauvé, et qui, plus qu'aucun autre, a droit à l'existence.

Tout le reste sont des nuées et des rêves que veulent appliquer des gens qui ont une solide porte et ne craignent

pas les voleurs ! Alors, à travers la porte, ils les évangélisent. Et nous, qui n'avons pas de porte, nous leur servons comme sujet d'expérience pour juger, sur nous-mêmes, si leur prosélytisme a gagné la partie !

C'est ainsi qu'ils nous feront perdre la nôtre.

Le Christ a enseigné de secourir ses ennemis, mais il n'a pas prescrit de sacrifier ses amis.

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