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LES TRAVAUX, LES CONFÉRENCES, LE THÉÂTRE

Pendant que se déroulaient ces" querelles, était venu le jour consacré à ceux qui dorment leur étemel sommeil. Nous avions demandé d'aller prier et déposer des fleurs sur les tombes de nos camarades morts en terre d'exil, mais le général ne m'avait autorisé à emmener au cimetière d'Osnabriick qu'une députation. Je voulus la composer avec vingt officiers. Il réduisit ce chiffre à dix, parce que vingt, disait-il, « ce serait une manifestation ! »

Le 2 novembre, vers 9 heures, nous quittons le camp sous la conduite d'un feldwebel. On s'élève sur le coteau auquel est adossé la caserne. Osnabriick apparaît peu à peu, son vieux Dôme, ses clochers, puis les toits de ses édifices, ses maisons, ses jardins. Un doux soleil d'automne jette mille feux sur la ville et se répand dans la campagne où flotte encore un peu de brume au pied des bois et le long des ruisseaux.

Au sommet, on s'arrête pour respirer et regarder. Devant l'horizon étendu, on songe à la liberté et aux vastes espaces qu'on pourra parcourir un jom*, sans entendre des cris gutturaux, des signaux d'alarme, des aboiements de chiens, des coups de feu I sans se heurter à des fils barbelés, à des trappes, à des pièges à loup ! sans endurer la faim, la soif, la fatigue, jusqu'à la limite des forces ! sans être

LE JOUR DES MORTS i91

enfin roué de coups par les rabatteurs lancés derrière vous qui vous ont repris, à demi mort.

Et moi, je songe, plus encore, à ceux vers lesquels nous allons avec nos fleurs et nos couronnes, qui ont acquis la véritable liberté affranchie de toute faiblesse comme de toute douleur.

Ô chers morts ! auxquels la France et le monde sont redevables de la victoire et de la paix ! Chers morts qui vous êtes offerts si généreusement, et dont le sacrifice a permis de gagner la guerre ! Veillez sur la belle France que vous aimez davantage en ce jour ! Guérissez ses blessures et essuyez ses larmes ! Inspirez-lui l'union et le travail ! Qu'elle ne s'arrête point au seul prestige si resplendissant de ses armes, mais que tous ses enfants, unis par les lois de charité et de justice, refassent avec courage la France de nos rêves, la maîtresse du monde par la douceur et par l'humanité, l'exemple de tous, la souveraine de la paix après avoir été la reine de la guerre !

Nous descendions doucement. Les abords de la ville se révélaient déjà par quelques maisons entourées de verdure. Derrière les baies des fenêtres, des yeux curieux regardaient le bleu de France qui passait. Sur une plaque de marbre, aux abords d'une place, je lus : « En mémoire de la victoire du 18 juin 1815. » — Waterloo ! — La perpétuelle contradiction qui agite cette terre étroite dans un flux et reflux constant s'apaisera-t-elle jamais?

Nous arrivons au cimetière. Les allées sont jonchées de feuiUes. Les tombes portent des fleurs fanées et le cimetière est désert. La commémoration des défunts inspire en Allemagne d'autres coutumes et ne semble pas appeler les visites que nous faisons à nos chers morts.

Pourquoi, chez nous, cette journée qui nous rapproche d'eux avec tant de douceur, n'est-elle qu'annuelle? Pourquoi ne pas vivre plus souvent avec eux auprès de cette terre imprégnée de leur souvenir? venir causer sur leurs

tombeaux? leur demander conseil, à eux qui ont déjà fait ce voyage que nous ferons tous à leur suite pour connaître la lumière et la vie?

Je songe à mes promenades d'autrefois dans les cimetières d'Eyoub dévalant vers la Corne d'Or ! à ces champs de tombes sans limites qui étendent sur les collines la douceur paisible du repos, pareilles et égales devant la mort ! éparses sous des arbres de toute essence et de tout parfum, et donnant à ces lieux une attirance et une poésie prenantes !

L'Orient vit avec ses morts. Ceux qui restent viennent journellement causer sur les tombeaux de ceux qui sont partis, où beaucoup d'affaires se traitent. Ce n'est pas l'accomplissement d'un devoir annuel. C'est toute l'orientation d'une vie qui conserve leur place, dans la famille, aux présents invisibles qui n'ont que l'apparence de s'en être éloignés.

Nous passons auprès de tombes inachevées, recouvertes seulement de terre, de branchages et de fleurs défraîchies, comme des tumuli provisoires. Là, dorment ceux qu'ont emportés la grippe, la douleur, la misère, ces grimaçantes répliques de la guerre ! A qui la faute? Nous le sa\ions depuis longtemps ! Le monde le sait, aujourd'hui, alors que les coupables se dénoncent eux-mêmes ! s'accusent î s'injurient I « — C'est toi qui as voulu cela, Bethmann-Holweg 1 — ] Non, c'est toi, vil Empereur ! » — Et le peuple qui les a acclamés, quand il pensait que le crime allait réussir, dit maintenant, en se couvrant de cendres : « On nous a trompés ! » On t'a trompée, race infâme sur la puissance des engins nécessaires pour abattre la France ! Mais le crime, tu l'as commis tout entier par tes convoitises gonflées et ta joie répugnante, pendant qu'on assassinait nos chers petits enfants lorrains I

Dans un enclos, ajouté récemment au vieux cimetière, de modestes croix de bois sont alignées au chevet des tombeaux. De jeunes arbres les abritent. Ce sont les restes

mortels des Alliés. Des Belges, des Russes, un officier français, — le lieutenant P. Ch... — et quatre soldats de chez nous dorment là, voués à l'oubli ! Leurs noms sont à peine tracés !

Pauvres enfants ! obscurément tombés, loin des vôtres, abandonnés de tous ! sans ce regard maternel vous soutenant dans l'agonie ! sans l'ivresse de ceux qui sont frappés au milieu des cris de victoire ! Mais, comme eux, vous avez déjà entendu sa voix qui les appelle.

Sur le bord d'une tombe, on songe, malgré soi, au problème de la vie que la mort seule sait résoudre, au secret qui demeure de l'autre côté du tombeau ! La raison pure est impuissante à percer le mystère, mais le cœur a toujom's de profondes intuitions.

Le lieutenant H..., du 156® R. L, jeune prêtre officier, dit quelques prières auxquelles nous répondons.

Notre visite est terminée. On se retire lentement, l'esprit occupé par tous les mystères qu'on frôle. En sortant, nous nous heurtons à un convoi funèbre qui gravit la côte pour entrer dans le champ des morts ! Je fais ranger les officiers près de la porte pour saluer cet adversaire exonéré du châtiment de ses compatriotes, qui n'a plus à compter qu'avec la justice de Dieu.

En ces temps, j'abordai un jour avec le commandant de L... une question sur laquelle nous eûmes rapidement une façon de voir commune.

La qualité du groupe de prisonniers dont j'avais l'honneur d'être le doyen et le chef, son application au travail et ses intérêts d'avenir, avaient fait naître en moi le vif désir de perpétuer, en nous associant, les liens formés ici dans l'épreuve commune.

Le commandant de L... et quelques autres officiers avaient eu la même pensée.

Le premier objet de notre association devait être d'en-

tretenir la haine contre nos ennemis, non seulement dans nos cœurs, mais, par prosélytisme, dans tous les cœurs français qui n'avaient pas approché comme nous Tâme allemande.

Le second but était de nous aider mutuellement dans la vie.

Il faudrait, dis-je au commandant, faire discuter ce projet dans une séance du comité de secours, oii tous les officiers ont des représentants.

Le comité se réunissait, chaque mercredi, dans une chambre. Le président du comité était le commandant de L..., doublé, pour la correspondance et certains soucis de détail, par le dévoué capitaine W..., vice-président, ce qui permettait au commandant de s'occuper plus à loisir de la tenue du camp et des rapports toujours tendus des officiers avec l'autorité allemande.

Notre proposition réunit tous les suffrages. Ce n'était point, assurément, une société de secours mutuels que nous voulions fonder, car nous étions trop peu nombreux pour pouvoir constituer une caisse de mutualité. Mais nous nous engagions « à nous aider dans la vie, à employer notre influence, nos relations, notre expérience, pour améhorer avec un indéfectible dévouement, et dans la plus large mesure possible, le sort et les destinées de travail de tous nos camarades ». ~ '

J'estimai que cet engagement solennel devait former le seul article de notre règlement d'association.

Une première mesure indispensable était la constitution d'un annuaire, refondu chaque année, indiquant la situation et l'adresse de chacun de nous. Nous pourrions, ainsi, nous suivre, et, par le rappel de nos noms, qui, sans cela, eussent été vite oubliés, rafraîchir la sympathie qu'ils évoquaient.

On fixa une cotisation très minime pour couvrir les frais d'impression et de correspondance, et on décida qu'un

banquet aurait lieu annuellement, pour un contact « par corps » que le seul annuaire ne pouvait procurer.

Notre camarade, le lieutenant P..., homme de lettres, dont nous avions apprécié si souvent le talent et la chaude parole, voulut bien accepter de rédiger cet annuaire.

Assurément, ce groupe de prisonniers avait montré une correction qui eût imposé le respect à un autre adversaire. Toute cette jeunesse continuait dans le travail les efforts amorcés au camp de Rastatt. Ici, comme là-bas, sous l'impulsion du commandant de L... et du capitaine B..., inspecteur de l'enseignement primaire, les leçons se disputaient toutes les salles et heures disponibles. On ne faisait pas moins de cinq cours, chaque jour, plus ceux qui étaient professés, le soir, aux ordonnances, par trois officiers. Aux divers étages fonctionnaient des cours d'anglais, d'allemand, d'espagnol, de littérature française, d'histoire, de mathématiques, de comptabilité, d'électricité, de sténographie, d'arboriculture, d'aviculture, de dessin, de musique, de culture physique. Tout cela occupait trente-deux professeurs, et cette dévouée pléiade, par son exemple et ses leçons, rivalisait de patriotisme et versait dans Fâme de tous le sentiment du devoir et le goût du travail.

En dehors de cet enseignement pédagogique, ceux qui n'allaient plus à l'école pouvaient écouter trois conférences par semaine sur les sujets les plus divers.

Ces conférences étaient faites dans la salle de réunion du deuxième étage qui possédait une estrade. Avant d'y pénétrer, il convient de remercier le lieutenant paysagiste P..., qui nous rapatria déjà dans le joli pays de France, en peignant sur ces murs des horizons français : la Bretagne, la Toiu"aine, Paris et la Côte d'Azur, — travail laissé inachevé.

Dans ce cénacle trop étroit, et devant nos esprits charmés, s'est déroulée la douce France avec les souvenirs de son passé, ses lettres, ses arts, ses croyances, et toutes les formes de sa beauté.

Le lieutenant F..., dont j'ai montré plus haut la compétence et le talent, nous a continué, ici, son étude de la littérature française commencée à Rastatt. Avec un sens profond d'observation et un verbe impeccable, le brillant conférencier nous conduit de la Renaissance jusqu'au dixhuitième siècle, oii il est arrêté, comme tant d'autres, par la victoire du maréchal Foch.

Le lieutenant P..., en nous parlant de la Fille de Roland, évoque la France meurtrie, qui, trois ans après la perte de l'Alsace, se ressaisit aux grands accents de son passé et fait un rêve que ses petits- enfants accompliront.

Inlassable conférencier, le lieutenant P... nous promène ensuite à travers les théâtres de verdure ou de plein air, de Cauterets, du Ramier, Arles, Orange, Béziers, puis il nous mène à l'hôtel d'Acézat, le Temple des Jeux Floraux, à la recherche de l'hypothétique Clémence Isaure.

Enfin il nous initie au Félibrige qui, dans la restaurer tion des coutumes et de la langue régionale, a déjà gagné la Provence, l'Auvergne, le Limousin, la Gascogne et d'autres provinces.

C'est là un premier essai de régionalisme. Il est, pour la France, d'un intérêt vital d'étendre ce mouvement aux autres branches de son activité. L'influence grandissante de la presse et des universités provinciales aidera puissamment à développer cet effort qui doit, en fin de compte, atteindre jusqu'au régionalisme administratif, le seul qui permet à la France le jeu de sa respiration normale et le développement natm-el de ses forces.

Pour le rendre possible, il faudrait conmieucer par rompre avec la division périmée de la France en départements et constituer des régions délimitées par les affinités de race, de langue, de mœurs, et par la communauté des intérêts économiques.

Depuis Napoléon I^ la France est l'état le plus centralisé du monde.

Plus tard, le tracé de ses chemins de fer, convergeant vers Paris, semble avoir été dessiné pour engorger les ministères de toutes les pièces administratives dressées dans le moindre bureau de province.

En temps de guerre, comme en temps de révolution, qui tient Paris est maître du pays. C'est là un grave danger.

En temps de paix, cette centralisation bureaucratique est en opposition avec le principe de la division du travail ; elle accepte que les faits soient jugés à distance ; elle s'oppose au courant de vie que les diverses régions de la France ne demandent qu'à imprimer elles-mêmes à la gestion de leurs intérêts propres, « en produisant librement et naturellement dans le sens de leurs aptitudes, de leurs traditions héréditaires, des ressom'ces de leur race et de leur sol ».

Le régionalisme a trouvé une foimule heureuse :

Les affaires de la Nation à l'État.

Les affaires de la Région à la Région.

Les affaires de la Commune à la Commune.

Mais voici une voix de l'He-de-France, celle du lieutenant D..,-P..., conseiller municipal de Paris, qui, en deux conférences remarquées, expose, dans l'une : la crise urbaine créée par l'exode des campagnes ; dans l'autre : le régime administratif de la capitale, qui est un peu malmené.

Paris a un préfet de la Seine, un préfet de police, un conseil municipal, ce dernier privé de toute initiative et démuni de presque tout pouvoir réel.

De cette organisation tricéphale, résultent de multiples inconvénients : lourdeur de la machine administrative, enchevêtrement des services, rivalité entre les préfectures et les services municipaux, entre le reste du département et Paris.

Tout cela est connu de tout le monde, mais aucun progrès d'ensemble ne se réalise.

Londres, Bruxelles ont été réorganisés dans les années qui ont précédé la guerre. Paris, après la paix, ne devra pas être oublié.

Le problème de la crise du logement, à Paris, qui résulte de l'exode vers la capitale, est, de toutes les questions en suspens, la plus tristement urgente et la plus difficile à résoudre.

La construction était avant la guerre inférieure à l'immigration, de telle sorte que la part de la population non logée allait en croissant, et l'autre part s'entassait dans des logements insalubres ou dans des garnis, avec la tuberculose, l'alcoolisme, la prostitution et la mortalité infantile comme conséquences.

L'exode ver^ Paris avant la guerre était de trente "mille âmes par an, de soixante-dix mille pour le département de la Seine.

Il faut absolument désencombrer la capitale et lui donner de l'air.

On a dit que l'avenir des villes était à la campagne. Les Anglais ont essayé, les premiers, de résoudre leproblème en ce sens, en transportant leurs usines à la campagne et en créant, autour d'elles, des cités nouvelles avec de l'air, de l'espace, de la lumière, des jardins et des fleurs et toutes les réalisations de confort et d'hygiène que peut désirer un Anglais.

Les résultats ont été infiniment probants.

A Garden-City, la prostitution et l'alcoolisme ont presque complètement disparu. La mortalité a été réduite de 50 pour 100.

En France, des efforts ont été déjà réalisés aux mines de Bourges (Pas-de-Calais) et à Vigneux. Ces exemples seront suivis, et l'État pourra faire de plus grandes choses dans la reconstitution des régions dévastées par la guerre.

Parmi nous se trouvaient deux élèves de l'École des Chartes. C'était une bonne fortune. On les mit naturellement à contribution.

Le lieutenant G..., le distingué bibliothécaii'e de la Facidté. de Droit de Paris, nous présente la France des Bibliothèques,

nous décrivant tous les trésors qui dorment là, ignorés de tant de gens qui se privent inconsciemmeDt de leurs bienfaits.

Il nous montre le modernisme américain résolvant le problème des relations faciles, entre le public et les livres, par des formalités très simples et des installations avenantes.

Avec cette attraction, et celle du « home » confortable et fleuri, on cherche à déterminer parmi le peuple américain une concurrence sérieuse aux cafés et aux spectacles malsains ou inutiles.

Le lieutenant G... est très applaudi pour le pieux hommage qu'il adresse aux treize bibliothécaires qui quittèrent leur horizon pour aller défendre la patrie, et qui sont morts pour elle.

Le lieutenant S..., à la fois chartiste et bénédictin, nous présente la France du moyen âge. Fart médiéval avec sa foi religieuse, les chefs-d'œuvre que cette foi inspire à ses artistes, ses allégories, sa mystique, ses cathédrales. Dans un style plein de poésie, qui porte encore l'empreinte de ce ciel d'Italie qu'il a quitté pour venir défendre sa patrie, le jeune bénédictin nous dépeint l'admirable envolée des psaumes, les scènes touchantes et gracieuses de l'Évangile, auxquelles les artistes de l'époque médiévale empruntaient les sujets de leurs œuvres. Leur seul souci était de mettre la pureté des formes au service de la pensée, d'enfermer sous la pierre un enseignement bienfaisant, le motif d'une méditation profonde. La théorie de l'art pour l'art les eût bien étonnés !

Le sous-lieutenant G..., professeur d'histoire à Nancy, nous retrace, dans une série de conférences, les origines de la France, ses ancêtres, sa formation. Il campe devant nous, en de saisissants portraits, ces. barbares d'élite qu> s'appelaient les Francs, et qui, bien que venus de Thuringe, surent s'humaniser au contact de notre doux ciel, des traditions et de la culture latine, des leçons de par-

don et de charité du christianisme qiii florissait en Gaule.

Voici un tout jeune aviateur, le sous-lieutenant G..., qui n'écrit plus qu'avec trois doigts mais dont la plume de poète dépeint la majesté, l'éclat, la splendeur des paysages aperçus avec des yeux d'artiste, à 4 000 mètres au-dessus des nuages qu'éclaire le soleil. Stratus, nimbus, cumulus, monts neigeux, cols et cratères, ombres et taches, plaines irradiantes forment des tableaux pour géants, féeriques ou fantomatiques ! Et quand il abaisse ses regards vers la terre, lui, le maître des ahs, il jetie de là-haut une pensée d'admh'ation touchante pour le pauvre soldat de France qu'n voit, en bas, se battre dans la boue, sous la pluie, voué aux gaz, aux barrages, à la mine, laissant sa vie pour une semelle de terre, jusqu'au jour oii toutes ceUes-ci, ajoutées l'une à l'autre, l'auront conduit au Khin français.

il n'entre pas dans ma pensée de parler de toutes les conférences qui nous fm'ent faites sur la banque, les assurances, les colonies, les chemins de fer, les machines de terre et de mer, les coutumes et jeux provinciaux, et sur tant d'autres sujets qui remplirent une cinquantaine de causeries, faites par des gens qui connaissaient ce dont ils parlaient ! Une des raisons qui rendait ces conférences attrayantes était l'absence complète de documents qui ne permettait d'exposer que des questions vécues et possédées, en écartant les statistiques ou les faits ramassés dans des livres. Cela donnait à la parole une sincérité et une conviction persuasives et instructives.

En mettant sous nos yeux l'héritage somptueux du passé, les richesses présentes et les nécessités de l'avenir, ces conférences précisaient nos devoirs et exaltaient en nous la volonté de les i emplir. Autour d'une France mieux connue et révélée plus belle, en dépit des imperfections courageusement signalées, elles groupaient étroitement toutes les classes de la Nation dressées pour la défendre, eu lui inspirant le désir de la mieux servir.

Ces divertissements de l'esprit, qui occupaient une partie de notre temps, se complétaient le soir, à certains jours, par quelques amusements plus dii'ects.

Nous avions, en premier lieu, loué un cinéma, sous réserve que les films ne contiendraient aucune scène patriotique ou miiitaii"e, ni aucun uniforme allemand. On devait faire tourner le cinéma une fois par semaine et couvrir les frais de location avec une entrée de 50 pfennigs.

Dès le premier jour, on nous envoie des films stupides. Nous en sommes réduits à demander des paysages seulement ; cela dure ainsi trois semaines.

Au bout de ce temps, la Kommandantur nous fait proposer d'acheter le cinéma pour 900 marks (1 125 fr.). Nous refusons. On trouve alors une note du ministre ou de l'inspection des camps, qui défendait aux ofi&ciers prisonniers de fah'e tourner le cinéma plus de deux fois par mois. Dans ces conditions, pour couvrir nos frais, nous étions obligés de doubler le prix des entrées, et nous n'avons plus qu'à rendi'e notre cinéma. La Kommandantur ergote un peu, mais comme nous ne sommes liés par rien, elle finit par le reprendre.

On se tourna alors vers le théâtre et la musique. Sous la direction du lieutenant V... et du capitaine B..., un orchestre et une fanfare furent formés, qui, vers la fin de notre séjour, étaient l'un et l'autre fort en progrès, et nous permettaient, à certaines heures, d'entendre notre hymne national ou des marches françaises ! ■

On avait aussi organisé des chœm-s qui chantaient des chansons de France et le petit drapeau :

Flotte, petit drapeau !

Flotte, flotte bien haut,

Image de la France,

Symbole d'espérance !

Tu réunis, dans ta simplicité, La famille et le sol, — la liberté I

Enfin nous, avions transformé notre estrade pour conférences en une scène de théâtre, avec décors, que le lieutenant P... venait repeindre chaque semaine, suivant les pièces qu'on jouait le dimanche.

C'était Courtehne, Tristan Bernard, Henry Pagat, Max Maurey qui étaient nos auteurs favoris. Le Client sérieux, V Article 330, V Asile de nuit, V Anglais tel qu'on le parle, Miqu'ette et sa mère, et tant d'autres saynètes, défilèrent devant nous. Les rôles de femmes étaient tenus par des officiers sans moustaches de la classe 18. En principe, un officier allemand et un interprète assistaient à ces fêtes. Quand ils partaient à temps, on jouait la Marseillaise pour finir. Quand ils demeuraient jusqu'au bout, on ne pouvait vraiment leur demander de l'écouter debout comme nous le faisions. Nous tentâmes un jour de leur faire écouter ainsi le Petit Drapeau, mais l'officier nous empêcha de le chanter.

Ces représentations, dont la préparation absorbait les instants d'un grand nombre, machinistes, souffleur, régisseur, acteurs et musiciens, nous rendirent d'immenses services après l'armistice, alors que la nervosité de l'attente et les bruits fantaisistes qui ne cessaient de circuler détournaient tout le monde des travaux qui avaient fait le fond des occupations jusqu'ici.

A ces délassements préparés s'ajoutaient aussi les réjouissances et liesses improvisées en quelques heures, en réplique à des communiqués heureux. Elles se déroidaient la nuit dans les couloh's, malgré la tyrannie de nos gardiens allant jusqu'à nous défendre de nous y promener et d'y chanter. Le lieutenant P..., notre admirable mipresario, était un maître giimeur. Avec des couvertures et quelques oripeaux, il préparait, en trois quarts d'heure, une cavalcade inoubliable. Qui pourra jamais chasser de sa mémoire les Funérailles de TEmpire allemand, le Catafalque, les Pleureiises et les Prêtres du « Goti mit uns » ? Et le Kaiser

enchaîné, son Jugement, sa Dégradation aux accents de la Marseillaise? Et le Chameau? et VOurs?

La jeunesse s'épanchait dans ces fêtes, avec des rires qui ne s'éteignaient point. Quand tout était fini, quelques enragés formaient encore des théories de fantômes qui allaient taquiner ceux qui avaient eu Fimprudence de s'endormir trop tôt.

Tous ces professeurs, tous ces conférenciers, ces musiciens, ces acteurs, ces poètes, ces chanteurs et ces mimes, c'étaient vraiment les « bons ouvriers », qui, par leur savoir, leur dévouement et leur gaieté, ne cessaient de faire circuler parmi nous la vie ! — la vie qui tient le moral haut, l'esprit en haleine, la volonté tendue et exerce les forces pour les employer ensuite sans délai au relèvement de la Patrie.

RÉCITS d'Évasion. — ignominies allemandes

Novembre nous avait amené le lieutenant-colonel T..., du 4® R. L, transféré du camp de Trêves à Osnabriick, par mesure disciplinaire, sous la rubrique d'avoir favorisé et préparé des évasions et de réclamer trop souvent.

Nous causâmes des diverses façons de s'évader et de la dernière évasion du camp d'Helmstedt que venaient d'annoncer les journaux allemands. Cette évasion avait été exécutée par dix-sept officiers, dont un grand nombre devaient être repris.

H nous semblait que le déguisement correct et l'emploi du chemin de fer étaient le procédé qui présentait les plus grandes chances de réussite. H amenait l'évadé en bonne forme dans le voisinage de la frontière, en état par suite d'affronter les privations et les longues attentes sous bois qu'imposait, parfois, l'opération de la franchir.

Le procédé consistant, une fois sorti du camp, à gagner la frontière à pied, marchant la nuit et se cachant le jour, cela pendant une semaine et plus, déterminait l'extrême épuisement des forces, au moment où, pour sortir d'Allemagne, il fallait un effort suprême ! Beaucoup d'évadés, capturés alors qu'ils allaient réussir, reconnaissent avoir commis des imprudences que seule justifiait leur lassitude.

Quand j'étais en Pologne, j'avais appris ainsi que des officiers, enfermés dans des camps de la région de Bromberg, avaient tenté de s'évader en marchant courageuse-

ment vers Touest. Les uns étaient tombés épuisés par la fatigue, le mauvais temps, la faim, la fièvre, après avoir couvert 300 kilomètres. D'autres, marchant vers le nord, espéraient se glisser dans un bateau neutre, mais reçus à coups de fusil par les douaniers allemands, ils avaient été facilement repris.

Le lieutenant-colonel T... me donna sur Trêves d'intéressants détails. «La population, me dit-il, ne semble pas autrement tenir à l'empire allemand. EHe se mettra volontiers du côté du vainqueur, pous n'avoir pas à payer la guerre. — J'espère bien, lui dis-je, que nous aurons, non seulement la Sarre, mais tout le terrain compris entre la Moselle et le Ehin, et Trêves, par suite, dont la majeure part se trouve sur la rive droite de la rivière. »

Notre conversation aborda ensuite le régime odieux et criminel du camp de Trêves. Le lieutenant-colonel me dit avoir déjà averti le gouvernement français de toutes les violations des accords et du droit des gens qu'il y avait relevées. Il voulut bien, devant tout l'intérêt que j'y prenais, me faire un résumé des événements auxquels il avait assisté. Cette pièce a été envoyée par moi, à ma rentrée, au Ministère de la guerre. Je la reproduis ici en raccourci :

« Nourriture. — Les officiers prisonniers étaient nourris par la cuisine de la compagnie chargée de la garde du camp. Les soldats allemands, servis les premiers, recevaient de la viande en morceaux, lorsqu'on en donnait, et nous, seulement un hachis fait avec des déchets. Sauf les pommes de terre cuites à l'eau, le reste de la nourriture était immangeable. Avec tout ce que nous laissions forcément, les Allemands entretenaient, sous nos fenêtres, un troupeau de vingt-cinq porcs environ, dont l'odeur seule était pour nous et la chah' pour l'ordinaire de la compagnie.

« Promenades, — Le commandant du camp émit la prétention de nous faire marcher en rangs serrés, espacés seulement d'un mètre, et je dus interdire de sortir dans ces

conditions, jusqu'au moment où on céda devant notre protestation.

« De plus, contrairement à l'accord, ces promenades étaient constamment faites sur le même itinéraire, sous la conduite d'un feldwebel et la garde de deux soldats allemands.

« Punitions. — Les punitions étaient presque toujours doublées ou triplées !

« Un officier arrivant en retard à l'appel ou dans une tenue incorrecte était puni de quatre jours de cellule, plus huit jours d'augmentation. Total : douze jours de cellule.

« Alors que l'Accord fixe le tarif d'une évasion à quinze jours d'arrêts, en principe, et à trente au maximum, tout officier repris après évasion n'avait jamais moins de quarante-huit jours de cellule ainsi décomptés :

6 jours pour avoir porté des effets interdits 6

12 jours d'augmentation 12

6 jours pour avoir quitté le camp 6

12 jours d'augmentation 12

6 jours pour être détenteur d'objets

interdits (boussole, argent, carte) 6

6 jours d'augmentation 6

Total 48

« A ces quarante-huit jours de cellule se joignaient la prison préventive comptée en dehors et, le plus souvent, une punition pour bris de clôture.

« Quatre officiers, parmi lesquels les lieutenants C. et L..., devant passer devant une cour martiale, restèrent en prison préventive pendant trois mois, sans interruption, alors que l'Accord prescrit d'interrompre, par huit jours de répit, toute punition qui dépasse trente jours. La prison prévenj

tive, quand on est déjà prisonnier et gardé, n'est, du reste, qu'une aggravation de cruauté inutile.

« Dans ces conditions, les locaux disciplinaires du camp de Trêves ne désemplissaient pas et on devait attendre son tour ou faire sa peine dans la prison militaire de la ville.

« Echanges de prisonniers. — Le camp était systématiquement oublié. On ne s'occupait pas de nous. Des officiers, pères de famille de quarante-cinq ans, pris en août 1914, qui, par suite, avaient deux raisons pour être rapatriés ou échangés, ne partirent qu'en octobre 1918.

« Le sous-lieutenant P... et le soldat André A..., qui am-aient dû être rapatriés depuis longtemps, sont morts à l'hôpital par suite de ce retard.

« Alertes d'avions. — Dès le signal de l'alerte, tout le personnel allemand, sauf les sentinelles, descendait dans les caves, et les officiers devaient rentrer dans leurs chambres. H leur était interdit de se montrer aux fenêtres, de chanter et de crier. Les sentmelles avaient l'ordre de tirer sur la partie du bâtiment d'où partait le bruit, ou sur tout officier qui se laissait voir, même derrière une vitre. C'est ainsi que nous reçûmes, à ma connaissance, trois coups de feu, qui n'atteignirent personne, mais dont les traces étaient visibles sur les murs de la chambre.

« En août, une bombe étant tombée dans la cour, creusant un entonnok énorme, deux sentinelles furent placées sur ses bords avec ordre de tirer sur tout officier prisonnier qui s'en approcherait.

« Réclamations à V ambassade d'Espagne. — Nos nombreuses réclamations n'ont jamais reçu de réponse. Le camp avait été formé au mois de juillet 1917. La première visite d'un attaché espagnol eut lieu le 15 octobre 1918. C'était un attaché du Consulat d'Espagne de Francfort, qui faisait une tournée dans plusieurs camps. Je lui demandai ce qu'étaient devenues toutes nos réclamations. Il me

répondit qu'en juin 1918, il avait reçu Tordre de son ambassadeur de venir à Trêves, mais que le commandant du corps d'armée de Coblentz lui avait, jusqu'à ce jour, refusé l'autorisation qui lui était nécessaire pour accomplir cette visite. »

Ce simple aperçu ne montre pas seulement toutes les violations faites aux Accords et au Droit des gens, mais aussi toute l'inhumanité et la cruauté inutile des Allemands, ainsi que leur honteuse fourberie.

Un officier s'évade. Cela vaut quinze jours d'arrêts, — d'après l'Accord, — mais ici, pour paraître humain, la fourberie inspire de n'infliger que six jours pour cette faute. L'officier croit s'en tirer à bon compte, mais on lui ajoute une punition pour avoir été trouvé portem* d'une carte et d'une boussole, une autre pour avoir porté une tenue ci^'lle, puis on double ces trois punitions, et on arrive ainsi au total de quarante-huit jours de cellule, auxquels il faut encore ajouter la prison préventive !

La question des promenades, à Trêves, montre la même fourberie et la m.ême injustice. A cet égard, le lieutenantcolonel T... m'énumère les réclamations adressées par lui, au nombre de sept à huit, contre l'obligation de ne suivre jamais qu'un seul itinéraire, imposé par l'autorité allemande. Aucune n'a abouti, et l'itinéraire unique a toujours été maintenu.

H put me dire, en consultant ses notes, qu'une lettre adressée, à ce sujet, par lui, à l'ambassade d'Espagne, était partie le 5 septembre 1918. Le 28 novembre, c'est-àdire près de trois mois après l'envoi de cette lettre, je reçus, pour le lieutenant-colonel T..., communication de la réponse du ministre de la guerre allemand sur cette affaire, à l'ambassade d'Espagne. Je la. transcris ci-dessous : I « En ce qui concerne les promenades des officiers prisonniers de guerre du camp de Trêves, il ne peut être question qu'elles ne doivent avoir lieu que dans une direction

Les officiers ont la liberté de choisir des chemins à leur gré, après avoir quitté les faubourgs. »

L'Espagne nous transmet cet éhonté mensonge !

La même lettre du lieutenant-colonel T... se plaignait qu'on tirât sur les officiers sans raison. Dans ce camp de Trêves, non seulement on n'abritait pas les officiers contre les avions, mais encore on tirait sur eux, parce qu'entendant ronfler les moteurs français, ils élevaient la voix joyeusement, — cela, toutes les fenêtres fermées. La réponse s'exprimait ainsi :

« En ce qui concerne la conduite des gardiens, pendant les attaques d'avions, la déclaration que les sentinelles guettent les officiers est sciemment fausse. C'est la conduite insubordonnée des officiers qui a mis les sentinelles en excitation et non le lancement des bombes. La Kommandantur s'était vue obligée de donner l'ordre de se servh des armes à feu aussitôt que les consignes ne seraient pas sui- Yies. Mais au lieu de les observer, on entendait crier : Hurrah ! par les fenêtres. »

On peut se demander si^ on a le droit de tirer sur des prisonniers désarmés, qui ne cherchent ni à s'enfuir, ni à se révolter, mais qui, dans une chambre, toutes fenêtres fermées, s'oublient à crier : Hurrah ! en entendant ronfler des moteurs français.

La réponse du ministre allemand est entre les mains du lieutenant-colonel T...

Quelque temps après commencèrent à arriver, au camp d'Osnabriick, un certain nombre des dix-sept officiers évadés du camp d'Helmstedt qui avaient eu la mauvaise fortune d'être repris.

Chacun me fit son rapport de captivité et d'évasion. J'en reproduis quelques-uns ci-après :

Sous-heutenant de B..., du 42^ R. L (anciennement au 18® dragons). — « Le 16 octobre, nous sommes partis dixsept officiers, grâce à un tunnel creusé par nous sous les

diverses enceintes du camp. La descente se faisait par une trappe découpée dans le plancher de la baraque où nous couchions. Les déblais étaient entassés sous la baraque même, légèrement exhaussée sur pilotis. La sortie débouchait dans un bâtiment presque abandonné qui paraissait servir de débarras à du matériel réformé. Nous comptions, une fois là, sortir, au moment opportun, par la porte ou par une fenêtre. Mais toutes celles-ci étaient closes, clouées et barrées par l'extérieur, et tous nos efforts, pour les ouvrir, restèrent inutiles. H était 9 heures du soir environ. Nous nous arrêtâmes au projet de démolir la partie du mur qui paraissait la moins solide. Après un ardent et silencieux travail, on put enfin passer, et chacun se dispersa, par groupe de deux, dans la direction que le groupe avait projeté de suivre.

« J'étais seul. Le capitaine de chasseurs à pied qui devait partir avec moi avait fait, au dernier moment, dans l'escalier, une chute brutale rendant impossible son évasion. J'emportai du chocolat, du pain, du fromage et du lard. J'étais revêtu d'un complet civil convenable et je parlais suffisamment l'allemand. Je m'enfonçai dans la nuit et je marchai jusqu'au jour. Mon but était d'atteindre ime station quelconque de la ligne Berlin-Hano^Te-Cologne. Au matin, dans une petite gare, non loin de Stendal, je pris un train qui se dirigeait vers l'est, par prudence, et je le quittai, peu après, pom' m'infléchir vers le sud. Le bruit avait couru, au camp, que l'Ems était gardé sur tout son parcours par un contrôle sévère qui s'appliquait aux routes comme aux voies ferrées. J'espérais, en remontant par le sud vers les somxes de l'Ems, éviter cette surveillance. Je passai donc par Stendal, Magdebourg, Halle, Francfort, Cologne et Aix-la-Chapelle. Je prenais un nouveau billet à chaque grande gare, pour ne pas éveiller les soupçons par un trop long trajet vers l'ouest.

« J'airivai à Aix-la-Chapelle, vers 5 heures du soir. Je

pus sortir de la gare sans encombre, et je fis une reconnaissance jusqu'à Richterich, petite localité qui se tenait à mi-chemin entre la ville et la frontière. Des abords du village, on pouvait voir, sur la voie ferrée, un passage à niveau gardé ; mais les gens qui passaient ne semblaient pas soumis à un contrôle particulier. Toutefois, je ne voulus pas me risquer, ce jour-là, sans avoir étudié mon terrain.

« A la nuit, je rentrai en ville et j'allai coucher dans un hôtel. Cela n'est point à faire, si près de la frontière, et ce ne fut qu'à grand'peine que je pus obtenir d'y passer la nuit sans m' être présenté d'abord à la police, pour y faire viser mes papiers, — ce qui m'eût fort embarrassé. On m'accepta sur la promesse que j'irais dès le matin accomplir cette formalité.

(( Je dormis. Le lendemain, on me rappela la visite que j'avais à faire à la police et je quittai l'hôtel à pied, soidisant pour aller lui montrer mes papiers, mais, en réalité, pour tirer vers l'est,' afin d'éviter les soupçons et me rabattre ensuite, en contournant la ville, dans la direction de mes projets. #

. « J'atteignis ainsi, à 5 kilomètres d'Aix-la-Chapelle, une ligne de hauteurs ayant des vues très étendues. Je me postai dans un bois d'oii je voyais très bien tout le pays entre les directions du nord et de l'ouest. Je n'avais pas de boussole malheureusement, mais seulement des croquis des environs d'Aix-la-Chapelle et de nombreux renseignements que m'avaient procurés, autrefois, au camp de Magdebourg, des évadés récidivistes connaissant la région dans laquelle j'opérais.

« Je devais traverser deux routes parallèles, bordées par des rails de tramway, qui allaient me servir à les reconnaître dans la nuit. Je me trouvais à 5 ou 6 kilomètres de la frontière de Hollande. J'attendis la chute du jour. Je pris alors la direction de l'ouest, pour traverser, successivement, la première, puis la deuxième route, après quoi je^Jdevais

marcher vers le nord. Mais le temps était brumeux et la Grande Ourse se trouvait entièrement voilée. J'ai dû commettre, à ce moment, une erreur dans ma direction. Peu après, la lune se leva, me donnant des indications sûres. J'étais, malheureusement, déjà désaxé, et l'erreur se répercutant, me fit atteindre la frontière plus tôt que je ne le prévoyais. Me croyant encore en sûreté relative, je l'abordai sans de suffisantes précautions. La sentinelle qui gardait ma route était dans un verger, appuyée contre un arbre et invisible. Lorsque je fus près d'elle, elle me dit : « Où allez-vous? » — J'essayai de parlementer, mais tout fut inutile. — « Cinquante pas plus loin, vous étiez en Hollande! ))

(( Je passai la nuit au poste qui fournissait les sentinelles. Là étaient des chien? patrouilleurs. Au jour, on me ramena à Kichterich, puis à Aix-la-Chapelle où je restai trois jours dans la prison d'une caserne, avant d'être conduit à Osnabriick.

« J'ai été fait prisonnier, le 16 juin 1915, à Chennevières, près de Oompiègne, et on m'a interné successivement à Guttersloh, Furstenberg, Halle (représailles), Bourg (près de Magdebourg), Wessel (forteresse, pour y terminer une peine de trois mois de prison), Magdebourg (représailles), Eutin, Fuschberg, Helmstedt, Osnabriick.

« Les représailles ont continué dans le camp de Magdebourg, bien après l'Accord de Berne qui les avait supprimées, et en dépit de nombreuses réclamations qui, suivant la manière allemande, ne servaient qu'à faire déplacer ceux qui les formulaient.

« N'obtenant rien par cette voie, et poussés à bout par les injustices des Allemands, on décida d'accueillir par des huées le général qui commandait le corps d'armée. Le camp fut tout entier envoyé à Eutin, dans le Schleswig- Holstein.

« Là on fut reçu avec la plus grande brutalité. On arra-

chait des cigarettes de la bouche des officiers et on leur distribuait des coups de crosse sous le moindre prétexte. Les officiers allemands, dans ce cas, encourageaient leurs hommes et leur reprochaient de ne pas y aller assez carrément : « Tapez-leur dans la gueule. » (Mot à mot : mettezleur la crosse dans la gueule !)

« Quelques jours après notre arrivée à Eutin, la promenade hebdomadaire fut supprimée, arbitraii'ement et sans raison. Connaissant la valeur des réclamations, même les plus justifiées, que nous aurions pu faire, nous nous contentâmes de manifester notre déplaise en poussant des cris dans.les chambres. Le poste sortit aussitôt sous le commandement des officiers allemands et tout ce monde fit une décharge sur les bâtiments, tout en criant aux officiers de fermer les fenêtres, ce dont ceux-ci n'avaient garde ! Le lendemain, on amena des mitrailleuses qui furent placées de part et d'autre du camp, de manière à' prendre l'ensemble des bâtiments sous leur feu. Les officiers allemands nous prévinrent ensuite qu'au moindre bruit, on tirerait. On ne fit aucun bruit, mais les Allemands tirèrent néanmoins quelques coups à travers les fenêtres des chambres.

(( A la suite de cette affaire, on renvoya du camp un certain nombre d'officiers. Je fus envoyé à Fuschberg (Hanovre). C'était en juin 1918.

« Ce camp était un ancien camp de représailles pour sousofficiers. Aucune règle de l'Accord n'y était observée. Son installation était inacceptable. Nourriture, eau potable, tout manquait. Le service sanitaire n'existait pas. Le commandant du camp était d'une brutalité et d'une grossièreté indignes.

(( En juillet 1918, je partis pour Helmstedt. Là, le médecin était un oculiste qui venait au camp deux fois par semaine, et qui ne connaissait rien à la médecine. Il eut à soigner le sous-lieutenant P... du 156^ K. I. Son état

empira, mais on attendit que la gravité de la maladie empêchât de pouvoir le transporter à l'hôpital le plus voisin, qui était celui de Hanovre. On nous mit alors dans l'alternative, ou de le maintenir chez nous, sans autres soins que ceux de l'oculiste, ou de le faire entrer à nos frais dans une clinique d'Helmstedt. Ou laisser mourir, ou payer. Le cas se renouvellera, peu après, pour le lieutenant J..., du 3^ R A., et nous dûmes payer pour les deux, »

En résumé : Violation cynique de l'Accord, de l'humanité, du dioit des gens, et, à la moindre protestation, emploi des armes à feu.

Sous-lieutenant Georges L..., du 327^ R. L, professeur de l'enseignement primaire. — « J'ai tenté de m'évader cinq fois. Les punitions qui, chaque fois, m'ont été infligées mettent en relief la mauvaise foi des commandants de camp, ou, plus exactement du gouvernement allemand qui les inspire.

« L'Accord prescrit qu'une punition pour évasion ne dépasse pas quinze jours. Pour tom'ner la difficulté, les commandants des camps ont inventé la prévention, qui n'est pas une punition, mais qui en a toutes les rigueurs.

({ Rien ne justifie cette prévention, qu'on pourrait, en tout cas, déduire de la punition, celle-ci prononcée, ce dont on se garde car elle est faite pour allonger.

« Un autre avantage, pom' les Allemands, de la prison préventive, est d'avoir, en la négligeant, la possibilité de nous laisser en prison plus de trente jours, contrakement aux dispositions de l'Accord qui prévoient une détente d'une semaine après trente jours de prison effective.

« Une autre preuve de la foui'berie allemande se dégage de ce fait :

« Étant en prison à Helmstedt, pour tentative d'évasion, je fus puni de trois jours supplémentakes pour avoir adressé la parole à une ordonnance, puis de trois nouveaux jours pour le motif suivant: « A dessiné des soldats français

a sur les murs de sa cellule, contrairement au règlement de « la chambre d'arrêts, dont il a pris connaissance. »

« Le règlement étant muet sur ce cas, je réclamai à Finspection des camps qui me répondit :

« Vous avez gain de cause et vos trois jours sont levés, « mais vous êtes puni de trois autres jours de chambre « d'arrêts, pour avoir fait des saletés sur des choses propres « appartenant au Gouvernement allemand. »

« Les « saletés « consistent en soldats français dont un portait un drapeau tricolore avec les mots : Honneur et Patrie ; je me proposais de faire une nouvelle réclamation, mais le soir même je tentai ma quatrième évasion. »

Lieutenant C..., du 163® R. I. (active). — « Je suis prisonnier depuis trente-deux mois. J'ai été successivement affecté à douze camps différents : Mayence, Vôrenbach, Burg, Halle (représailles), Burg, Ham-Munden, Trêves, Magdebourg (représailles), Eutin, Fuschberg, Helmstedt, Osnabruck. Partout j'ai rencontré le même traitement injuste, cynique et brutal ! Partout des injures blessantes faites à l'amour-propre national ! Partout cette phrase, devenue la phrase type, prononcée par tous, officiers, sous-ofîiciers et interprètes : « N'oubliez pas que vous êtes « des prisonniers ! » Partout ce rappel incessant qui, par le ton avec lequel il était dit, signifiait : « Vous êtes des « vaincus ! et comme tels, vous n'avez aucun droit ! » C'est ainsi qu'on répond à toutes nos demandes, les plus justes 1

« J'ai réclamé contre cette manière de voir, et contre les traitements inhumains et arbitraires qu'elle inspirait, considérant que le commandant d'un camp avait le devoir de nous garder, mais non celui de nous humilier, de nous brutaliser et de nous refuser nos droits.

(( Je ne puis raconter tous les incidents de ma longue captivité, je me contenterai de vous signaler quelques points :

(( 1° Au camp de Ham-Munden, les lieutenants C..., de B... et moi, ayant essayé de nous évader habillés en ordon-

nances et ayant été repris, nous fûmes ramenés au poste de police du camp, où nous avons donné nos noms et déclaré que nous étions des officiers. Le sous-officier de garde, qui nous reconnaissait parfaitement, prétextant que nos vêtements l'autorisaient à nous traiter comme des ordonnances, nous fit tenir debout, face au mur, pendant deux heures, avec interdiction de remuer et obligation de regarder le mur devant nous, le tout accompagné de bousculades et de menaces. Jugeant ces procédés offensants pour des officiers et même pour des soldats français, j'engageai le sous-officier à parler plus poliment : « Nous sommes « des officiers français, et vous devez nous parler sur un autre « ton ! » A ces mots, un soldat allemand se précipita sur moi en croisant la baïonnette et en proférant des menaces, dont je ne pus saisir que la fin : « Et moi, je suis un soldat « allemand 1 » Pendant ce temps, le sous-officier, s'étant rapproché, m'invectivait, la main tendue, prête à gifler. Devant cette attitude, je leur dis : « Frappez ! Allez-y! » ce qu'aucun d'eux n'osa faire. Cependant, quelques instants après, gêné par la chaleur, j'enlevai mon foulai'd. Le sous-officier, qui me surveillait, bondit de nouveau sur moi et me le remit de force. Quelques minutes avant, un de mes camarades avait été pareillement bousculé.

« Au même camp de Ham-Munden, les sentinelles avaient l'ordre de tirer au moindre indice d'évasion. Un officier russe passa la jambe à travers une fenêtre du deuxième étage, pour rire. Il était en chemise. La sentinelle le tua et atteignit également, derrière lui, un soldat russe qui dut être amputé d'une jambe. On décida, par protestation et soUdarité envere nos alliés, de ne pas descendi'e à l'appel de 9 hem'es. Le commandant du camp fit amener les mitrailleuses. Nous dûmes céder vers 11 heures, et nous rendrej à l'appel.

« 2^ Au camp d'Eutin, où je fus envoyé avec un grouped'officiers venant de Magdebourg, nous fûmes accueiUisi

avec une révoltante brutalité. Un officier belge passe devant le corps de garde avec deux paquets à la main et une cigarette à la bouche : un soldat se précipite aussitôt sur lui et la lui arrache des lèvres. On nous fait ranger et reculer à coups de crosse. On nous prive collectivement de promenade parce que nous avions acclamé un évadé qu'on ramenait. Nous réclamons bruyamment à l'heure de la promenade. On fait aussitôt venir un peloton qui se déploie devant les bâtiments pour tirer dans les chambres. On nous crie : « Fermez les fenêtres ! » et on tire avant qu'elles ne soient fermées. Un officier allemand a pris un fusil et tire avec ses hommes. Puis le peloton fait demi-tour et tire sur l'autre bâtiment, qui est absolument silencieux.

« Le soir de ce jour, les officiers allemands montent dans les chambres suivis d'une dizaine de soldats armés. Quelques fenêtres sont ouvertes, ou mal fermées. Ils font lever les officiers avec mille plaisanteries, pour les obliger à les fermer. Un officier plante son poignard dans une table et dit à l'officier du lit voisin : « Levez-vous ! et fermez « la fenêtre ! » Un autre officier, vu la chaleur, n'était couché qu'avec un gilet de flanelle. Sommé de se lever comme les autres, il demande que les soldats lui tournent le dos. Mais ceux-ci, aussitôt, se précipitent sur lui, l'arrachent de son lit et le jettent vers la croisée. Un feldwebel accuse un officier français d'avoir dit : « Sale Boche ! )) L'officier affirme qu'il n'a rien dit. « La parole d'un officier français, dit le feldwebel, on sait ce que ça vaut ! » Le lendemain tous les officiers français venus de Magdebourg étaient mis dans un bâtiment séparé et punis collectivement d'arrêts (l'Accord défend toute punition collective) jusqu'à nouvel ordre. Des mitrailleuses étaient braquées sur eux en permanence.

« 30 Pendant mon transfert du camp d'Eutin à Fuschberg, je tentai de m' évader vers Brème. Je fus repris à Emsdetten, puis reconduit à Fuschberg le 30 mai 1918. Là je fus puni

de trente-huit jours de cellule qu'on m'envoya faire à la prison de Strôhen, ainsi que mon camarade d'évasion le lieutenant G... du 51® K I. Nous dûmes marcher à pied pendant 12 kilomètres en portant nos bagages à main, car on avait refusé de nous faire accompagner par une ordonnance. La veille, on s'était passé de dîner à cause de la fouille, ce jour-là, on se passa, de dîner à cause de l'étape ! On n'en retint pas moins sur ma solde, le mois suivant, les dépenses de nourriture pour ces jomnées sans dîner, et même pour celles employées à mon évasion.

« Une fois emprisonnés à Strôhen, nous réclamâmes le reste de nos bagages, notre solde amérée, et nous portâmes plainte contre les brutalités du sous-officier qui nous avait accompagnés, dont les premiers mots avaient été : « Le « premier qui fait un mouvement pour s'évader, je le tue, et « ce ne sera ni le premier, ni le dernier I » (affirmation corroborée par tous les dires, bien que je n'aie pu en réunir les preuves). On ne nous répondit pas.

« Le 30 juin, un mois après, on nous dirigea de Fuschberg sur le camp d'Helmstedt. Nous tentâmes de mettre la main sur nos bagages, que nous n'avions plus vus depuis le 11 mai. On nous dit qu'ils suivraient avec ceux des autres, mais il n'en fut rien. Je fis alors, avec le lieutenant G..., une réclamation contre le commandant du camp de Fuschberg. On nous punit aussitôt de huit jours d'arrêts de rigueur. C'était là le sort habituel de mes réclamations : celles que j'adressais à l'Espagne ne parvenaient jamais ; les autres m'étaient retournées avec une punition.

« 4<^ Au camp d'Helmstedt, le 15 septembre 1918, je m'évadai avec le lieutenant P... du 89® R L, le lieutenant G... du 51® K L et le lieutenant L... du 327® R. L Nous croisâmes en route un garde-chasse qui nous signala aussitôt à la Kommandantur. Celle-ci fit faire un contre-appel et le lieutenant allemand Charle, nous soupçonnant, alla droit à ma chambre où l'ordonnance du lieutenant G... et la

mienne étaient couchées dans nos lits, comme mannequins. Le lieutenant allemand cria aux deux ordonnances : Aiif-steJien I et il leur administra des gifles. Puis il les conduisit, pieds nus et en chemise, au corps de garde où on les roua de coups, jusqu'à ce qu'elles aient consenti à dire par quels moyens et par où nous étions partis. Ces ordonnances qui, le lendemain, portaient encore la marque des coups qu'elles avaient reçus, ne voulurent pas qu'on fasse une réclamation pour elles, car une des deux ayant riposté, elles craignaient que la cour martiale ne fût invoquée contre elles.

« Puni de trente-cinq jours de cellule, j'en fis trente jours et je m'évadai de la prison même. Je fus repris deux jours après et dirigé sur le camp d'Osnabrûck. Je réclamai toujours mes bagages. Us arrivèrent beaucoup plus tard, mais il manquait plus de la moitié de mes effets.

« A Osnabrùck, le 31 octobre, je m'évadai avec le capitaine P. . . et le capitaine G. . ., qui réussirent à gagner la Hollande. Le sous-lieutenant L... et moi, nous fûmes repris et ramenés à Osnabrùck.

« En résumé, ma longue captivité ne m'a montré que fourberie, inhumanité, arbitraire, brutalité, violation des accords et de nos droits élémentaires, le tout organisé par le ministère allemand et réalisé par les subalternes avec une parfaite adaptation des instincts cruels de la race aux ordres de leurs chefs. »

Capitaine D. . ., du 19^ R. I. — « Fait prisonnier au Chemin des Dames, le 27 mai, j'ai passé successivement dans les camps de Rastatt, Fuschberg, Helmstedt et Osnabrùck.

« Je suis parti le 16 octobre, avec les 17 évadés d'Helmstedt. J'avais lié ma fortune à celle du lieutenant R... du 214® R. I. Nous avons marché vers l'ouest pendant huit jours et fait d'abord environ 200 kilomètres. Nous nous cachions le jour et nous marchions la nuit, en nous servant, pour guider nos pas, de la ligne ferrée Brunswick-Munster

« Arrivés près du Weser, à Tûndern, nous avons tenté de prendre le train. Le lieutenant R..., qui parlait un peu allemand, est allé chercher des billets pour Altenbeken, pendant que je restais sur le quai de la gare. L'employé, ayant eu des soupçons, demanda ses papiers à R... qid lui répondit : « Si vous ne voulez pas me donner de billet, j'irai aussi bien à pied », et il partit rapidement. Je ne le suivis pas, pour ne point me vendre. Mais on me soupçonna aussitôt et, à défaut de mon camarade, le chef de gare me mit la main sur l'épaule et me demanda d'où je venais et où j'allais. Je répondis que j'étais un ouvrier espagnol travaillant dans une usine, et comme il me demandait laquelle, je lui montrai une usine qu'on apercevait de l'autre côté du Weser. Cette usine était, par malheur, reliée téléphoniquement avec la gare, et le chef de gare ne manqua pas de l'interroger aussitôt, ce qui démontra l'inexactitude de ma réponse. On me fit alors entrer dans une pièce où je restai sous la garde d'un employé ; mais, au bout de cinq minutes, ce dernier ayant voulu téléphoner, j'en profitai pom- m'élancer dehors et me perdi-e dans la campagne.

{( Mon camarade R... s'était cache et m'attendait, surveillant les abords de la gare. Il m'aperçut et me rejoignit peu après. Nous passâmes le Weser et on reprit la route vers l'ouest, marchant toute la nuit.

« Nous n'a\àons malhemeusement plus de vivres. Nous étions au neuvième jour de notre évasion et j'avais laissé, à la gare, tous les vivres que je portais, c'est-à-dii'e encore cent biscuits, du chocolat et quelques conserves. Il nous restait un peu de riz, que nous mangions cru, après ravoir trempé dans l'eau.

« Le lendemain de notre alerte de la gare, nous nous reposions dans un bois de sapins en attendant la nuit. Vers 2 heures de l'après-midi, poussé pai* la faim, R... se leva pour aller marauder quelques fruits qu'il pensait trouver

en bordure du bois. Je restai à sommeiller. Peu après il me sembla entendre un coup de feu. A quatre heures, ne voyant pas revenir mon camarade, je me mis à battre le bois. Mais, je fus arrêté dans mes recherches, par des bruits de pas nombreux et des appels. C'était une battue en règle qui avançait dans ma direction. Je retournai dans ma cachette et les rabatteurs passèrent sans me voir. La nuit vint. J'attendis encore une heure, espérant toujours que je retrouverais R... Espoirs vains ! R... avait reçu, dans le côté, la décharge d'un fusil de chasse, dont j'avais entendu la détonation. Je me décidai enfin à reprendre, seul, ma route vers l'ouest.

« J'ai marché encore pendant trois jours, aussi bien le jour que la nuit. La fatigue, l'énervement, conduisent aux imprudences. Le premier jour, je rencontrai deux Belges prisonniers qui me donnèrent heureusement douze biscuits et deux boîtes de conserves. C'était là une bonne aubaine ! Le troisième jour, j'arrivai près de Lippstadt, qui se trouve à l'ouest de Paderborn. Je n'avais plus à faire que 100 kilomètres, environ, avant d'atteindre la frontière. Je me couchai au pied d'un remblai de chemin de fer où je me croyais défilé, et je m'endormis. Je fus réveiJlé par des ouvriers de la voie qui passaient. Ils étaient sept ou huit. L'un d'eux s'était détaché pour m'interroger. Je lui dis que j'étais un ouvrier espagnol à la recherche de travail. H allait se contenter de cette explication et ses camarades semblaient l'y inciter, quand il se ravisa et me dit de le suivre.

« n me conduisit dans une habitation privée oii se trouvaient, dans leur famille, un vieux sergent-major et, — je le sus plus tard, — un aspirant, qui n'était autre que son fils. Le sergent-major devait sans doute être attaché au service de surveillance de la gare de Lippstadt. Il me fouilla, trouva les biscuits que les Belges m'avaient donnés, et me dit qu'il allait me conduire à Lippstadt où je m'expliquerais.

« Tous deux prirent leur bicyclette. Le père, très âgé, passa devant et je restai sous la garde du fils. A un tournant de route, je me jetai vivement dans les champs et je courus droit devant moi. La terre était lourde et glissante. La pluie avait mouillé les herbes. J'avais conservé ma musette. J'aurais dû la jeter. L'asphant courait derrière moi. Nous fîmes, ainsi, près de 2 kilomètres 500. J'étais épuisé. L'aspirant était sur moi. D m'assomma de coups de poings, me menaçant, son poignard sur ma gorge, pour me frapper plus à son aise. Il me ramena ainsi vers son père, s'arrêtant en route pour me donner de grands coups de pied, pendant qu'il me tenait par le collet. Je lui avais déclaré ma qualité d'officier français, mais ses coups avaient redoublé. Le père et lui me fu'ent entrer dans une sorte d'auberge qui se trouvait sur le bord de la route, comme une avancée de Lippstadt. Là, étaient un homme et une femme qui semblaient être les patrons du lieu. Le sergent-major tira des menottes qu'il me passa. Je protestai de nouveau, comme officier français. Mais ils se jetèrent sur moi. Le père avait tiré son sabre et m'en menaçait, de temps en temps, pendant qu'il me frappait particulièrement sous le menton et dans les yeux. Le fils avait son poignard à la main et m'envoyait de toutes ses forces des coups de pied dans les jambes et dans le bassin qui me faisaient rouler par terre à tout moment. La femme pleurait. L'homme mangeait. Cette scène dura plus de trois quarts d'heure. Je m'évanouis plusieurs fois, ou plutôt j'étais étourdi et je ne reprenais mes sens qu'après quelques minutes, pour voir mon supphce recommencer.

« Enfin on se lassa. On me conduisit à la police de Lippstadt. J'étais dans un état affreux. Le policier ordonna qu'on me retii'ât mes menottes. Je me tournai alors vers le sergent-major et son fils, et je leur dis : « Voilà la façon « dont vous avez traité un officier français ! Dans peu de « temps je vous rendrai les coups que j'ai reçus ! » Us res-

tèrent muets. On me mit en cellule. Le lendemain on me dirigea sur le camp d'Osnabriick. »

Quelques semaines après avoir entendu ce récit, en relisant mes notes, je trouvai cette accusation si formidable que je fis revenir le capitaine D... pour obtenir des précisions nouvelles et ne rien laisser dans le vague.

Le capitaine D... me dit : « J'ai été repris par l'aspirant, vers 17 h. 30, le 27 octobre 1918. La scène de l'auberge a dû commencer à 18 h. 15 environ. C'est le fils qui me portait les plus rudes coups, mais chacun y employait toute sa force. En me ramenant vers son père, et bien que je lui aie dit que j'étais officier français, l'aspirant m'a roué de coups pendant tout le trajet, me tenant par le collet de mon vêtement et me donnant de grands coups de botte. Un de ces coups, très douloureux, sur le coccyx me fait encore mal aujourd'hui, trente et un jours après l'avoir reçu. J'arrivai ainsi à l'auberge oii le père me mit les menottes. Je protestai de nouveau contre les indignes traitements que je subissais, en rappelant ma qualité d'officier français, mais cette déclaration redoubla leur rage, et c'est à ce moment que je reçus les plus mauvais coups. Tous deux criaient, en frappant : « Officier français ! officier (( anglais ! officier américain ! « et ils y allaient de toutes leurs forces tant qu'ils pouvaient. J'avais des menottes. J'étais sans défense. Je roulais constamment par terre étourdi. Ds attendaient que je revienne à moi pour recommencer. Mais je restai souvent assis à terre, effondré. Ceci se passait, comme je vous l'ai dit, le 27 octobre 1918. On pourrait certainement retrouver ce sergent-major et son fils, d'après ma description et leurs attaches à Lippstadt.

« Je restai trois jours en cellule à la police de cette viUe. Mes yeux tuméfiés voyaient à peine. Je souffrais partout dans mon corps. J'arrivai à Osnabriick le 30, mais je ne pus entrer en cellule que huit jours après, car au camp d'Osnabriick toutes les cellules r^orgeaient de prisonniers punis. »

Après les récits de ces ignominies, il sera doux de lire, même en caractères allemands et dans une gazette allemande :

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