‹ Au pays des manchotsChapitre 14 sur 90 · FIG NEO · texte numérisé non relu

FIG NEO

d'évoluer, la profondeur diminuait encore, Aa en MEGAPTERE PLONGEANT.

et le sondeur ne rencontrait plus que 28,

puis 18, puis 4 mètres de fond! La Belgica était échouée sur un

banc de roche!

Je sais que la bienveillance publique nous fit un grief d'avoir voulu entrer, la nuit, à Harberton, alors que la navigation y est déjà difficile en plein jour. Je me rallie entièrement à ces critiques et j'ajoute même, d’un air très entendu, qu’il est bien plus à recommander de passer à côté de ces roches que de les aborder de front !

Mais, puis-je objecter « timidement », les explorateurs ne différentils pas des touristes qui voyagent en paquebot ? Doivent-ils toujours

suivre les conseils d’une étroite prudence ?

(1) Algues marines indiquant presque toujours des récifs.

Si l'amiral Mouchez, par exemple, avait écouté l’appréhension qui ciie sans cesse: « Attention, tu peux te faire mal! » aurait-il, en quelques mois, exécuté de grands travaux sur les côtes d'Amérique ? N'est-ce pas aussi l’amiral Mouchez qui reconnaissait avec fierté « que souvent il avait déterminé la limite des écueils avec la quille même du navire » |

À tort ou à raison, toujours est-il que nous étions carrément « au plein ».

de Gerlache me prie d’aller en canot sonder autour du navire, afin de reconnaître dans quelle direction nous pourrons nous dégager le plus facilement. Il résulte des sondages que nous sommes solidement assis sur une roche conique, où le courant nous maintient.

Toutes les embarcations sont mises à la mer,afin d’alléger le navire; puis, la machine est actionnée à toute vapeur, tantôt en avant, tantôt en arrière. Rien ne bouge!

Le commandant fait mouiller, à une centaine de mètres, une ancre à jet, dont l’aussière est ensuite tirée à l’aide du treuil à vapeur, tandis que la machine est remise en mouvement. L’ancre est arrachée du fond, mais la Belgica résiste.

Alors Arctowski, Cook, deux matelots et moi, nous partons en canot pour observer, à la côte, la marche de la marée. Le jour commence à poindre, le temps est superbe, une brise légère ride à peine la surface des eaux. Des goélands viennent crier bruyamment autour de notre embarcation. Cook et Arctowski photographient, tandis que je tiens la barre. Un fusil est posé sur mes genoux prêt à abattre — ou à manquer — le premier gibier qui passera.

Sans inquiétude encore, nous arrivons gaiment à la côte, où nous constatons que la marée descend assez rapidement. La courbe de niveau, laissée par la marée haute de la nuit, semble indiquer qu’elle ne marne que d’un mètre.

Comme nous revenons lentement, nous constatons avec étonnement que la Belgica s'incline sur tribord et même qu’elle se couche d’une

façon qui pourrait devenir inquiétante.

Bah! la mer est belle, la marée va nous redresser! Cherchons cepen dant à nous dégager le plus vite possible, en soutenant le navire avec des béquilles.

Tout occupés par ce travail, nous voyons à peine que le ciel se couvre de gros nuages. Brusquement, nous sentons la brise se lever, la mer devenir méchante, les manœuvres avancer difficilement. Il ne s’agit plus de rire, il faut se hâter.

Sur ces entrefaites, M. Bridges, fils de l’estanciero d'Harberton, qui nous à aperçus, arrive en canot. Il s’informe de la situation et repart chercher une allège. Vers 10 heures, la marée commence à redresser le navire; dans quatre heures seulement, elle sera haute.

Le capitaine Davis, du brick Phantom, mouillé devant IHarberton, nous rejoint avec le grand canot de sauvetage, et quelques minutes plus tard, voici M. Bridges avec un chaland et une vingtaine d'Indiens.

Cependant la brise force et la mer grossit. Hélas! nous sommes obligés de débarquer, sur un chaland, la majeure partie du charbon de Lapataïa que nous avions embarqué au prix de si grands efforts ! Nous déchargeons dans la mer notre provision d’eau douce et nous mettons dans nos canots tous les objets lourds qui se trouvent sur le pont. M. Bridges propose de conduire vers la côte son chaland, son canot de sauvetage et nos deux grandes baleinières qui menacent de se briser sur les flancs de la Belgica. À peine sont-ils à 300 mètres, que la mer et le vent menacent d’engloutir la petite flottille.

La Belgica se redresse sous une rafale, mais pour se recoucher sur bâbord. Vite, une béquille de ce côté avec ce qui reste de nos mâts et vergues de réserve.

Le commandant, si optimiste d'ordinaire, est très inquiet; il nous convoque, Amundsen et moi, dans sa chambre et nous demande si nous n'estimons pas que la Belgica est en perdition, s’il ne faut pas, comme dernière chance de salut, jeter à la mer toute la

cargaison |.

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de Gerlache est étreint, à ce moment, par une vive émotion. En un instant, il voit s’'évanouir le rêve longtemps caressé. La perte de la Belgica, c’est l’anéantissement d’un long labeur, c’est peut-être la mort pour plusieurs de ses compagnons, car pourront-ils regagner la terre, par cette mer démontée, avec les deux petits canots qui nous restent? Pour d’autres, et il est le premier de ceux-là, leur devoir est de demeurer à bord, quelle que soit la situation.

Après un bref, mais consciencieux examen de la question, nous sommes tous les trois d’avis d’attendre encore avant de sacrifier la cargaison.

Il nous reste un solide mât de hune : employons-le à béquiller le navire par bäbord. Aussitôt fait que dit : la Belgica semble plus paisible ; nous respirons!

Tout à coup, un violent coup de vent, un craquement sinistre, et notre fameux espars de bâbord, celui que je croyais incassable, se rompt comme un fétu! La Belgica glisse sur la roche en s’inclinant encore davantage; les vagues roulent sur le pont, puis embarquent des deux bords; le navire tressaute avec violence; toutes les béquilles sont rompues |.

Cette fois-ci, c’est bien fini! dans un instant, le navire va se briser et sombrer; l’expédition antarctique belge est anéantie avant même d’avoir commencé sa mission.

Arctowski est à côté de moi, regardant avec angoisse les morceaux d’espars qui restent suspendus aux bastingages, tandis que d’autres, entraînés par la mer, partent en dérive.

Je sens que le dénouement approche; je prie Arctowski d’aller chercher le pavillon belge, le beau, le tout grand, celui que nous avons arboré les jours de fête, celui qui fut salué par les navires de guerre à Rio-de-Janeiro; il faut qu'il flotte sur la Belgica : c'est notre dernier adieu à la terre!

Je rejoins sur la passerelle de Gerlache, qui tente un dernier effort. Il fait établir le petit hunier et télégraphie à la machine de marcher

en avant à toute vapeur. Afin de pousser la pression à outrance, notre

Ces MOULE

mécanicien, M. Somers, a calé les soupapes de süreté et il emploie le cylindre de basse pression comme cylindre de haute pression. L’équipage hâle le navire au guindeau sur la chaîne d’une ancre de bossoir que nous avions mouillée le matin à quelque 100 mètres du navire. Sur cette ancre, nous avions frappé une aussière, que le treuil à vapeur embraque maintenant avec force. Les chocs violents se succèdent, le treuil grince, le guindeau crie, la machine se plaint, les voiles se gonflent à tout rompre, la tempête siffle dans les cordages, les lames se brisent avec fracas contre le navire.

La Belgica oscille autour de sa quille, se soulève, puis lourdement retombe sur la roche.

L'heure de la marée haute est passée; dans un instant, les eaux vont redescendre, elles redescendent déjà.

Le navire va s’incliner derechef, mais le danger sera bien plus grand que la nuit précédente, car la mer est démontée. Il va de nouveau se coucher sur un bord et alors. Mais non! le voilà qui se soulève davantage, il se redresse avec énergie, il se secoue, il glisse sur la

roche, il se dégage de l’étreinte.… ilest libre!!!

Arctowski est revenu sur le pont, rapportant le pavillon, qu'il fait hisser lentement.

Avec émotion, de Gerlache le voit monter, il comprend ce qui s'est passé en moi. Nos regards échangent la confidence de bien des angoisses; nous nous serrons la main. Et, voulant effacer le souvenir pénible que l'apparition du drapeau pouvait encore laisser en ce moment, je dis à de Gerlache avec affection et avec joie :

« Commandant, c’est dimanche; j'ai fait hisser les couleurs! »

L’équipage, lui aussi, a compris que le moment de la délivrance est venu. En un instant, il relève l’ancre de bossoir et hisse à bord les deux canots, sans même s’apercevoir des difficultés que présente cette manœuvre par une mer en fureur.

D'ailleurs, rien ne nous effraye plus : nous naviguons, en riant,

poussés par la tempête ; nous longeons la côte de lie Navarin, où,

Rs Pen

à 7 heures du soir, la petite baie de Porto Toro nous offre un délicieux abri,

À quelque chose, dit-on, malheur est bon.

En effet, la journée du 2 janvier 1898 nous avait permis d’éprouver, à la fois, la solidité de la Belgica et le dévouement de notre équipage.

CÉHKPITRE KILL, Les Indiens de la Terre de Feu.

Quelle nuit réparatrice que celle qui suivit la journée de Harberton ! Je dormis à poings fermés, comme les petits enfants, profondément, sans rêve, sans souci |

Le lendemain, 3 janvier, le réveil général n’eut lieu qu’à 8 heures et le restant de la matinée fut consacré à la remise en état de notre navire.

A midi, nous levons l’ancre pour retourner à Harberton, car il s’agit d’y reprendre le charbon, d’y refaire une provision d’eau douce et de recueillir notre brave docteur, qui, ayant été chargé, la veille, de reconduire à terre un des chalands d'emprunt, n'avait pu regagner le bord,

Vers 4 h. 1/2, nous retrouvons nos canots et nous ramenons à bord Cook et M. Bridges fils.

Il est 7 heures du soir, lorsque nous mouillons de nouveau dans la baie de Harberton.

Les habitants de la baie d’'Harberton sont d’origine indienne, si l’on en excepte la famille anglaise de M. Bridges, ancien recteur de la mission protestante d'Ushuwaïa, qui abandonna l’apostolat pour se livrer à une occupation plus rémunératrice : l'élevage des moutons. Il y a quelque trentaine d’années, M. Bridges reçut gratuitement du gouvernement argentin une vaste concession de terrains, qu'il exploite, depuis, à gros bénéfices, grâce au concours de ses misérables voisins, les Indiens,

Ces Indiens, qui constituent la population nomade de la baie d’'Harberton, de la Terre de Feu et, en général, des terres qui avoisinent le détroit de Magellan, appartiennent à trois familles distinctes :

Les A/acaloufs, habitant principalement les bords du Canal de Smith,

du Sea-Reach et du Lang-Reach, vivent des produits de la pêche et naviguent dans des pirogues faites d’écorce de hêtre. Maltraités sans cesse par les Américains, ils montrent, pour tout étranger, une haine qui ne recule pas devant le crime. Les Américains la leur rendent et les exterminent peu à peu.

Les Yahgans se nourrissent, comme les Alacaloufs, de poissons et de coquillages, mais ils sont un peu moins sauvages.

On ne les tue pas, mais on s’en débarrasse en favorisant chez eux le développement de la phtisie. Les peuples civilisés, pour lesquels ils travaillent, trouvant immoral de les voir courir tout nus, les habillent de défroques. Or, comme on ne peut pas suspendre le travail pendant les nombreux jours de pluie ou de neige, ces misérables, trempés jusqu'aux os et n'ayant pas de haïllons de rechange, doivent laisser leurs vêtements se sécher lentement sur eux.

Lorsque, primitivement, ils couraient nus, la pluie les mouillait évidemment ; mais, dès qu’elle cessait, ils se réchauffaient en s’enveloppant de leur peau de guanaco (1).

Le troisième groupe, les Oxas, vivent à l’intérieur de la Terre de Feu. Ils sont très peu connus. Leur haine pour l’étranger est aussi farouche que celle des Alacaloufs, et l’on peut dire qu’elle est méritée.

En effet, jadis, les Onas vivaient dans les grandes prairies de la Terre de Feu, où ils trouvaient, en abondance, les guanacos et les coquillages.

Un jour, les gouvernements argentin et chilien firent, à un grand nombre d’estancieros, la concession de tous les terrains bons pour les pâturages, et bien que, dans les contrats, il fût spécifié souvent, pour la forme, que les concessionnaires protégeraient les Indiens, dans la pratique, il n’en fut rien.

Les naturels furent refoulés dans les montagnes, où, bientôt, ils ne

trouvèrent plus de quoi vivre. Ils firent alors quelques incursions en

(1) Espèce de chèvre sauvage,

territoire conquis et enlevèrent des moutons, La guerre éclata, mais la guerre la plus inégale, la plus lâche qu’on puisse rêver!

Les concessionnaires étaient armés de fusils et secondés par les forces militaires des gouvernements de l'Amérique du Sud; les Indiens n'avaient que leurs arcs!

Les massacres furent nombreux; mais comme, malgré tout, les Indiens doivent manger, souvent encore ils parvinrent à enlever quelques moutons. Comme conséquence, certains estancieros ont mis leur tête à prix : 25 ou 50 francs, suivant la saison!

Dans ces conditions, on trouve des chasseurs d'hommes à volonté, et la race ona disparait peu à peu. Bientôt, leur nom sera rayé de la terre, sans que l’on possède même sur leur courte histoire des docu-

ments assez complets!

Un campement d’Onas se trouve près de l'habitation de M. Bridges et un autre près de celle de son fils, sur la côte de la Baïe de l'Est.

Le 3 janvier, Arctowski et Cook visitèrent le premier campement, qui est peu important; mais le lendemain, 4 janvier, je me joignis à eux pour nous rendre, en canot, au second campement. Nous avions donné rendez-vous à M. Bridges fils, afin qu'il nous servit d’interprète.

À 8 heures, nous arrivons chez les Onas, sans fusil ni revolver, mais avec une boîte de médicaments et des appareils photographiques !

Nous fümes d’abord accueillis froidement, mais nous étions si calmes et paraissions si gais, que les Onas comprirent enfin, à leur grand étonnement, que nous ne venions pas les voler. Pauvres gens!

Cook sortit de sa sacoche des bonbons, qu’il distribua aux enfants; puis, comme s’il se füt trouvé dans un hôpital, il se mit à soigner un ou deux petiots qui avaient mal aux yeux. Grâce à ce système, nous fümes bientôt tout à notre aise, et les Indiens, rassurés, nous permirent de prendre des photographies.

Pendant ce temps, M. Bridges leur expliquait nos intentions. Dans

quelle langue, grands dieux! Il poussait des grognements de ventri-

loque et se contorsionnait de la gorge, absolument comme une personne... qui a le mal de mer!

Quoi qu'il en soit, ses arguments peu harmonieux contribuaient, certes, à donner confiance aux Onas. Oh! je ne dis pas que nous aurions été reçus de la même façon si l’habitation de M. Bridges et les fusils Winchester à répétition eussent été au loin. Mais ne faisons pas de jugement téméraire : peut-être ces pauvres créatures ne demandent-elles qu’à croire au bien.

Nous nous mimes à parcourir le campement. Un nombre assez considérable de chiens hurlaient à notre passage. Ces pauvres bêtes sont en liberté; mais, afin qu’elles ne s’éloignent pas trop, on leur attache une des pattes de devant contre le cou et on ne les délivre de cette contrainte qu'aux heures de la chasse.

Un campement comprend autant de wigwams ou foyers qu’il y a de familles. Le wigwam est d’une construction très primitive. Des branches d’arbre, avec leur feuillage, sont fichées en terre et réunies au sommet comme des fusils en faisceau. Un écartement de 50 à 60 centimètres entre les branches figure la porte. Les wigwams riches sont, de plus, recouverts d’une grande peau de guanaco, qui les protège quelque peu contre la neige et la pluie.

Si l’on songe que le climat de ce pays est plus rigoureux que le nôtre, que la neige et la pluie y sont fréquentes, on s’imaginera facilement ce que peut être le bien-être physique des Onas.

Leur couche, c'est le sol humide sur lequel ils jettent quelques feuilles; leurs vêtements, une peau de guanaco attachée sur l’épaule. Pendant le jour, les femmes entretiennent dans le wigwam un feu de branchage ; la nuit, le feu est éteint. Alors, les membres de la famille se couchent, se groupent, se serrent les uns contre les autres, recouverts collectivement d’une ou de plusieurs peaux ; au-dessus de cette masse humaine et grelottante, s'étendent encore les chiens immondes, qui lui apportent leur contingent de chaleur.

Le Dr Cook, qui, au retour de notre expédition, a séjourné assez

longtemps chez les Onas, expose, comme suit, ce qui concerne

Tr VA Ga Sas

Photographie de M. Locointe,

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