‹ Au pays des manchotsChapitre 36 sur 90 · LA (C BELGICA D A L'ENTRÉE DE LA BANQUISE ANTARCTIQUE · texte numérisé non relu

LA (C BELGICA D A L'ENTRÉE DE LA BANQUISE ANTARCTIQUE

Le 28 février, une tempête se déchaina, mettant toute la banquise en mouvement.

Les blocs de glace soulevés par la mer se heurtaient avec bruit. Des fissures se formaient dans la glace, puis allaient s’élargissant en rivières, en lacs sur lesquels le navire bondissait éperdu. Puis, les

glaçons se rapprochaient ànouveau. Lorsqu'une détente se produisait,

* la Belgica filait avec rapidité, s sefray ant elle-même un chemin. Parfois,

sous l'influence du v e acquérait une vitesse considérable qui,

brusquement, cessäit à la lisière des lacs.

Le vent soufflait de l'Est-Nord-Est ; rien n'eût été plus simple que

de nous écarter de la banquise.

Mais l'occasion était unique et il fallait profiter de cette dislocation des glaces pour courir vers le Sud, de Gerlache vint me trouver sur la passerelle : notre conversation fut courte ; elle se termina par un vigoureux skake-hand, et, avec une joie profonde, je transmis, au tüimonier, l’ordre de mettre le cap au Sud!

Nous ne nous dissimulions pas, ceperdant, les risques de notre téméraire entreprise. La mauvaise saison allait nous condamner à un hivernage, pour lequel nous n’étions qu’incomplètement équipés. Si nous succombions, qui rapporterait au pays les documents précieux que nous avions déjà recueillis ?

Mais n'était-ce pas en affrontant maints dangers que Ross avait reconnu la Terre Victoria, croisé sous les volcans Erebus et Terror ct ouvert le chemin qui conduit au pôle magnétique austral? Ce que Ross avait tenté avec des navires à voiles, ne devions-nous pas l’entreprendre avec un navire à vapeur ? Oui, de Gerlache savait que nous risquions notre vie, mais il regardait la mort en face et ne nous faisait point l’injure de se montrer timoré pour nous.

Le 2 mars, la banquise, qui s’était ouverte sous l’influence de la tempête, se referma soudain. Avec la plus grande peine, le navire avança encore de deux milles vers le Sud.

Bientôt la température baïissa, surtout la nuit, et une jeune glace se forma, soudant ensemble les anciens champs.

Le 3 mars, nous tentons vainement de nous déplacer : la banquise est trop compacte, elle ne se laisse plus entamer. Enfin, le 4 mars 1808, la Belgica était enserrée de toutes parts, comme dans un

étau.

Oui, de toutes parts s’étendait la banquise. Le soleil cependant ne nous avait pas encore quittés; il éclairait même, dans tous ses détails, le spectacle grandiose et féerique que nous avions sous les yeux.

Partout, à l'infini, les glaces s’étendent, en champs très anciens et en champs de la dernière formation, Tous portent encore les blessures

de la récente tempête : leurs cassures sont droites et nettes; les pres-

sions n’ont pu encore les modeler. À droite, à gauche, des iccbergs et des glaçons se heurtent contre ces champs en les chassant devant eux. Çà et là brillent quelques lacs, dont l’eau commence à se figer; la neige, ou plutôt la fleur de neige, y festonne tout autour une collerette de dentelle.

Ils se complaisent dans cette dernière parure, car voici l’hiver qui va les congeler à jamais. Déjà les glaces se meuvent en s’accostant mystérieusement. Elles jettent des cris ressemblant à des vagissements humains : c’est la voix de la jeune glace qui se forme, c’est l'enfant qui dit ses premiers mots. Plus tard, la banquise parlera encore; elle hurlera de fureur, pendant la tempête, ou bien elle exhalera une mélopée triste comme un champ funèbre, lorsque le soleil de l'été recommencera à la miner sourdement et à la disloquer.

Aujourd’hui, le ciel est radieux; il passe par les nuances les plus variées et les plus délicates : le vert pâle succède au bleu d’azur, le rose remplace le violet. La banquise se colore sous ce voile changeant: voici un iceberg dont la base est vert d’eau, tandis que les faces latérales sont d’un bleu très foncé; là-bas, à l'horizon d’un gris perle infiniment doux, un autre iceberg tout rose sous la pourpre du soleil couchant. D’autres encore semblent noir, les perfides, comme pour feindre la présence d’une terre.

Et la vie anime ces régions où l'on croirait que rien ne peut naître. Voici des phoques couchés paresseusement sur une nappe éblouissante, Des manchots étonnés poussent des cris aigus en s’approchant du navire, qu'ils contemplent longuement. Une volée de pagodromas, semblables à de blanches hirondelles, se groupent sur un vieil iceberg et jacassent en famille. En famille! Brusquement, le soleil disparaît, et la lumière crépusculaire du pôle éclaire, longtemps encore, l’espace qui, lentement, se couvre de brume.

Alors la vie semble s’éteindre : les phoques s’endorment, les manchots appuient langoureusement leur tête sur leurs petites ailes, les pagodromas eux-mêmes se taisent : ils ne se content plus des poèmes

d'amour!

A bord,tout est tranquille; quelques-uns rêvent, d'autres réfléchissent, Qu'allons-nous devenir dans ce désert glacé? Depuis quelques jours, les observations renseignent une dérive vers le Sud. D'abord de

quelques milles par jour, elle s’est ensuite ralentie. Si cette dérive

Photographie de M, Racovitzn,

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