‹ Au pays des manchotsChapitre 37 sur 90 · ENSEMBLE DE LA BANQUISE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE DE LA BANQUISE

persiste, où irons-nous échouer? Ou bien nous arriverons dans l'Océan Indien, après avoir passé près du pôle, ou bien nous serons arrêtés par un continent.

Mais, en admettant la première hypothèse, avant d'arriver à l'Océan Indien, notre navire mettra quatre ou cinq ans pour se dégager; car, à mesure que nous approcherons du pôle, l'intensité du courant diminuera probablement encore. Pourrons-nous résister quatre ans, alors que nous avons des vivres pour deux ans au plus et que nous ne pouvons guère compter sur les produits de la chasse? Nous n'avons encore

aperçu aucun gibier qui puisse nous tenter, et, plus tard, nous aurons

moins de chance encore d’en rencontrer.Mais cette hypothèse est inadmissible : les terres australes ne sont-elles pas là pour nous arrêter?

Dans l'Océan glacial arctique, on peut souhaiter voir la terre qui possède du gibier comme l’ours, le renne; qui est fréquentée par des navires chasseurs de phoques et de baleines ; qui, enfin, est habitée par des Esquimaux. Mais dans le Sud, le continent antarctique est absolument désert et stérile. Aucune chance de salut pour nous vers ces terres inhospitalières…

Chassons ces noires idées; arrêtons-nous à une perspective plus clémente. Pourquoi les pressions, qui arrivent des terres, ne feraientclles pas dévier notre route vers l'Ouest? Un bienheureux hasard nous entraînerait peut-être dans la mer de Ross, après nous avoir charriés au travers des 3,600 kilomètres qui nous en séparent! Dans ces conditions, nous mettrions un temps considérable avant d’être dégagés, mais nous pourrions faire de grands et utiles travaux et nous aurions plus de probabilités de salut qu’en dérivant vers le Sud.

Ce qui peut encore se produire, c’est qu’il n’y ait pas de courant et que notre dérive momentanée soit due exclusivement à la tempête qui a soufflé les jours précédents. Dans cette hypothèse, nous nous déplacerons avec la banquise : tantôt allant au Nord pour revenir vers le Sud, et pour repartir ensuite vers l’Est ou vers l'Ouest. [usensiblement, nous gagnerons la lisière des glaces que la poussée du Sud rejette toujours finalement vers le Nord. Il est vrai que notre séjour dans la banquise peut être long.

Et si les pressions trop fortes brisaient le navire? Eh bien! nous ferions un suprême effort. Nous avons des vivres, des vêtements, des tentes, des canots, des skis et des raquettes que nous jetterons sur un champ solide, et nous tâcherons désespérément de gagner le détroit de Gerlache, puis de franchir le détroit de Bransfeld en canot. De là, deux ou trois d'entre nous s’efforceront d'atteindre le cap Horn avec une de nos frêles embarcations.

Quel projet chimérique ! Il faut y croire pourtant. 11 faut donner à

tous confiance et espoir.

CHAPFERE XXI.

Débuts de flhivernage.

Le 7 mars 1808, la dérive vers le Sud devint certaine, les observations astronomiques la renseignaient nettement.

À ce moment, nous nous trouvions, de Gerlache et moi, dans une grande perplexité. Fallait-il expliquer immédiatement la situation à l'état-major ou bien attendre encore quelques jours ?

Longuement nous discutons la question. Il est évident que nos compagnons ne sont pas tous partisans de l'hivernage. Mais comment retourner vers le Nord, alors qu’un watersky très étendu semble indiquer, vers le Sud, une mer libre de glace ?

Pourtant, de Gerlache croit devoir se résoudre à cette alternative, en présence de la « pression » qu’exercent sur lui plusieurs membres de l'expédition.

Un moment même, il se demande si ses ordres ne seront pas méconnus, dans le cas où nous poursuivrions notre route. Je le rassure en lui disant, en riant, que si cette éventualité se produit, je n'hésiterai pas à affoler le compas liquide avec de gros aimants, et à remplacer la rose du compas-étalon par une autre de réserve que je pourrai, en un clin d'œil, aimanter en sens inverse. Le timonier croira faire route vers le Nord et, en réalité, il s’avancera vers le Sud.

Cette proposition égaye quelques instants de Gerlache,sans mettre un terme à son indécision.

Mais le lendemain, 8 mars, le watersky a disparu, emportant notre espoir d’une mer libre. Alors notre programme se trouve modifié : nous allons tenter de faire route vers l'île Pierre Ier,

Ce « nouveau » projet est accueilli froidement par nos camarades, Les membres du personnel scientifique y sont même carrément hostiles, ét, au cours d’une conversation intime avec l’un d'eux, mon

interlocuteur me déclare que nous ne pouvons, de Gerlache et moi,

nous arroger le droit de prendre une aussi importante détermination sans avoir demandé à chacun un vote affirmatif, étant donné qu'avant le départ d'Europe, il a été décidé qu’on ne chercherait pas à hiverner avec le navire. « Comment, après les leçons qui viennent de nous être données, pouvons-nous encore nous obstiner à rester au milieu des glaces? Ne pas fuir au plus tôt, c’est se faire emprisonner volontairement dans la banquise, c’est vouloir à tout prix un hivernage pour lequel nous sommes trop incomplètement préparés. Voyez, me dit-il en terminant, ce petit calepin où j'inscris mes notes scientifiques : je l’ai choisi tout petit, afin qu’il ne soit pas encombrant le jour où, le navire étant écrasé, nous devrons errer sur la banquise ! Vous riez, Lecointe, mais rira bien qui rira le dernier ! » ,

Ce discours m'était servi très correctement, très froidement, par un

homme absolument convaincu que j'avais tort.

Le ro mars, il neigeait ; le ciel, d’un gris de plomb, cachait toutes ses étoiles : impossible de reconnaitre si, sous la poussée de la tempête, nous voguions vers le Nord ou vers le Sud,

À proximité du navire, des crevasses se sont ouvertes, formant quelques petits lacs. Ce ne sont pas ces sillons humides qui nous permettront de sortir de la banquise; mais, pour donner satisfaction aux membres de l'état-major hostiles à l’hivernage, il est décidé qu'une tentative va être faite dans ce sens. Notre provision de charbon nous permet cet essai, qui n’exige pas plus de 500 kilogrammes de combustible.

L’appareillage a lieu, mais sans aucun résultat. De plus, on ne nous tient aucun compte de notre bonne volonté: d’aucuns prétendent que l'effort a été tenté mollement, avec l’arrière-pensée de ne pas TÉUSSIIEt

Comment répondre à cette accusation? Il est certain que nous avons honnélement essayé de retourner vers le Nord, mais il certain aussi que, de Gerlache et moi, nous avons été heureux de l'échec de

notre tentative.

Et nous avions les motifs les plus sérieux pour justifier cette attitude.

En effet, si, avant de nous engager dans la banquise, de Gerlache avait consulté l’état-major, le vote n’eût certes pas été en faveur de l’hivernage et le commandant se serait mis dans une situation difficile en ne tenant pas compte du résultat du scrutin,

Si, au contraire, il s'était rallié au vœu général, que devenions-nous une fois hors de la banquise ?

Nous allions tristement attendre, en Amérique, le retour de l'été et. l’argent nécessaire pour continuer la campagne l’année suivante.

Cet argent, nous l'aurait-on envoyé, alors que nous n’avions pas encore accompli quelque action d’audace ?.…

L'expédition ne possédait plus que 16,000 francs. En ajoutant à cette somme le montant des lettres de crédit dont disposaient, à titre personnel, quelques-uns d’entre nous, nous aurions eu à peine de quoi remettre le navire en état et nous réapprovisionner.

Et puis l’équipage nous aurait donné encore, sans doute, de nouvelles préoccupations, car si nos hommes se conduisaient bien à la mer, sur terre 1ls redeviendraient très indisciplinés. Jamais nous n'aurions trouvé à renouveler ou à compléter notre équipage dans ce coin reculé du monde, où viennent échouer tant de déclassés.

Instinctivement donc, nous craignions plus de rentrer en Amérique que de

lenter le premier hivernage dans les régions antarctiques.

Le soir du 10 mars, l’atmosphère s’éclaircit et le coucher du soleil fut superbe. Le disque de l’astre, partiellement voilé par une gaze légère, était d’un rose pâle très doux. Dans le lointain, émergeaient quelques icebergs. Peu à peu, vers le Sud-Ouest, le ciel devint aussi d’un rose tendre qui, s’atténuant du côté du zénith, arrivait au blanc duveté, éblouissant.

Une demi-heure plus tard, le ciel d’un gris brun uniforme n'était plus éclairé que par un iceblink assez étendu. Vers 11 heures, la lune

se leva, jetant sur la banquise les paillettes d’or de ses rayons.

Du 11 au 15 mars, les esprits demeurent agités et mécontents. Il est évident, pour chacun de nous, que la Belgica est prisonnière : plus une crevasse autour du navire; les glaces se sont soudées, enserrant leur proie de plus en plus.

Heureusement que les aménagements en vue de l’hivernage apportent un dérivatif puissant à la nervosité de chacun. Nous voilà tous transformés en charpentiers, et couvrant le pont, depuis l'arrière jusqu'au laboratoire, d’une immense carcasse de bois, protégée, à son tour, par du carton bitumé. Dame! nous ne sommes pas très habiles par ce froid qui paralyse les mouvements et engourdit les mains : le marteau, fréquemment, manque le clou pour atteindre les doigts.

L'animation renaît, la gaité se fait jour en saillies amusantes! On rit, donc on est désarmé! Le soir, la fatigue est telle que, sans discours,

sans embages, chacun se hâte de regagner sa couchette.

Le dimanche, 13 mars, grands essais de skis sur la banquise. Ceux qui en connaissent l’usage daignent donner un conseil, voire une leçon. Les Norvégiens se dandinent avec grâce sur ces longs patins, mesurant de 2 à 3 mètres; de Gerlache et Danco sont très présentables : ils se sont exercés en Norvège; mais nous... C’est grotesque |

M. Somers, absolument découragé après quelques instants de contorsions, déclare qu'il n’a aucune disposition pour ce genre de sport, que c’est de l’atavisme, que jamais, au grand jamais, aucun de ses ancêtres n’a réussi dans...

Patatras ! Somers s'étale lourdement, la pointe de ses patins enfourchée dans une vieille boîte à conserve! Et le voilà qui se démène comme un beau diable en

S'EHOrRaNt ntler dE releve Sans

cesse les skis s’entre-croisent et le

rejettent sur la neige. Les cama-

Photographie de M. Lecointe,

RACOVITZA A SKIS.

Ad

rades viennent à son aide, mais Somers crie, tempête et jure bien haut que jamais plus il ne chaussera ces ridicules engins... à moins de

nécessité absolue.

Ce fut le 14 mars, au soir, que, pour la première fois, l'aurore polaire nous apparut, Déjà, le 11 et le 12, quelques lueurs s'étaient montrées dans le Sud magnétique, mais elles ne m’avaient produit aucune des impressions profondes que ressentent généralement les voyageurs qui les contemplent pour la première fois. Quoi de plus naturel?

J'étais encore sous l’influence des lectures m’en décrivant les féeries; j'avais aussi, dans la pensée, un mot de de Gerlache assistant, à Anvers, au feu d'artifice qui avait clôturé la fête militaire organisée pour l’expédition antarctique.

M. Henri Cogels s'était donné énormément de peine pour assurer la réussite de cette fête. Comme le bouquet avec sa gerbe de feu illuminait le ciel, il s’approcha du commandant en lui disant : « C’est réussi, n'est-ce pas? J'ai fait de mon mieux, car, de longtemps, vous n'aurez occasion d’en contempler. »

de Gerlache, impassible et encore sous l'influence de récits extraordinaires — car je suppose qu'il n'avait jamais vu d'aurore — avait pris un petit air suffisant pour répondre : « Nous aurons mieux : l'aurore polanret)

Alors M. Cogels était resté bouche bée; les journalistes s'étaient rapprochés vivement, prenant des notes; les jeunes filles avaient frémi d'admiration, tandis que Mme Osterrieth, « notre mère adoptive à tous », avait eu sur les lèvres un sourire de satisfaction en contemplant ses chers enfants !.….

Naturellement, notre imagination à tous avait enfanté des merveilles, et, tout naturellement aussi, les chétives aurores du 11 et du 12 mars nous avaient apporté une cruelle déception. Ce n’était là heureuscment qu’un faible prélude; la première belle aurore que nous vimes fut celle du 14 mars 1808.

Il était 10 1/2 heures du soir, lorsque le ciel, qui était d’un bleu

re AO)

sombre absolument serein se teinta, vers le Sud, d’une lueur d’un blanc laiteux, phosphorescente,

Cette lueur disparut un moment, comme si le rideau se baïissait après le prologue; puis elle reprit plus vive et dessina un long ruban moiré qui semblait onduler au gré des vents.

Bientôt le ruban devint plus net, plus brillant, dardant des rayons vers un même point du ciel, vers le zénith magnétique.

Tout à coup, il s’étire, s’élargit, s’allonge, se raccourcit pour s’allonger encore indéfiniment, en formant une arche dont les deux extrémités touchent la banquise. La portion du ciel, à l’intérieur de l’arche, reste d’un bleu sombre, presque noir. Mais voici des groupes de rayons qui s’élancent; ils sont d’or avec, parfois, des reflets verdâtres. A certains moments, ils semblent s’éteindre pour reparaitre bientôt plus brillants. Ils se meuvent, se déplacent, s’écartent, se rapprochent. L'arche elle-même se plisse, s’ondule, se déforme, en projetant des rayons vers le Zénith magnétique.

Enfin, comme si l'effort qui l’agite devenait soudain trop violent, le ruban se rompt et se dédouble en deux longues trainées lumineuses, qui, à leur tour, s'affaiblissent, se décolorent, s'éteignent.…. c'est la monElRee ;

Mais non! brusquement, un ruban reparaît encore, et il scintille et se déploie jusqu’à former une draperie phosphorescente, au bas de laquelle des rayons semblent dessiner une frange, C’est le rideau qui termine la féerie : il est d’une telle ténuité, que les étoiles brillantes le traversent de leurs regards curieux. La lunette astronomique nous permet d’en compter des milliers et de comparer l'infini de là-haut à notre petitesse d’ici-bas.

Car quelles sont ces lueurs étranges qui circulent ainsi dans la

nuit (1)? La science explique ou cherche à expliquer ce météore,

(1) Parmi les théories qui ont eu cours, jusqu'à présent, sur l'aurore polaire, en voici une qui semble la plus rationnelle.

Considérons un tube de Geisler traversé à ses deux extrémités par deux bouts de

fil de platine isolés l'un de l'autre. Si nous faisons le vide dans le tube et si nous

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