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les glaces! Ces hypothèses n'avaient certes pas échappé à de Gerlache, mais le manque de ressources l'avait obligé à n’en pas tenir compte. Le matériel et l'équipement destinés aux quatre personnes de la station d'hivernage comprenait : un vêtement de fourrure par personne; des vêtements spéciaux en laine, achetés par ceux mêmes qui devaient hiverner; deux baraques en bois, deux traîneaux, une tente, des skis, des raquettes à neige, des finshoes, des koemakers, des bottes en feutre et deux petits réchauds, dont un du modèle employé par Jackson. Quant aux autres vêtements destinés, éventuellement, aux membres du personnel, si tous devaient hiverner, ils formaient une assez
pauvre garde-robe!
La question des vivres, on va le comprendre, est aussi importante que celle du combustible et des vêtements.
Nul n’ignore que l'extrême froid comme l’extrême chaleur constitue un climat auquel on ne s'expose pas sans danger, Les fièvres ne règnent pas dans les régions australes, mais d’autres maladies s'y développent avec une rapidité foudroyante : le scorbut, les troubles cardiaques, les accès de phobie, etc. Le lieutenant Danco fut emporté, en huit jours, par une maladie de cœur. La longue nuit polaire déprime rapidement l'individu le plus sain, le plus résistant, ct occasionne une anémie, aggravée encore par les travaux excessifs qui incombent naturellement à tout équipage peu nombreux. La privation de viande fraîche, l'abus des conserves amènent peu à peu le dégoût de toute nourriture, alors que la rigueur du climat exigerait, au contraire, une alimentation plus variée, plus copieuse que l’alimentation habituelle.
Toutes ces considérations prouvent surabondamment que le choix des vivres ne peut être laissé au hasard, puisque de ce choix dépendent la santé, la vigucur physique et intellectuelle de l'explorateur. Je préconise donc les mesures suivantes :
10 La nourriture sera aussi variée que possible ;
2° En quittant le dernier port de relâche, on emportera non
seulement de la viande abattue, mais de la viande sur pied : bœufs, poulets, oies, canards, cochons, qui, ces derniers surtout, vivent à merveille à bord ;
3° On se chargera de viandes conservées de toutes espèces, non seulement de viandes bouillies et hachées, mais surtout de viandes fraîches, salées, fumées, rôties ; de nombreuses espèces également de légumes et de fruits ;
4 On réservera spécialement pour l’hivernage les soupes extraordinaires, les légumes comprimés et les farines de tous genres, afin que l'équipage n’en soit pas fatigué, au moment où l'appétit lui deviendra plus nécessaire ;
5° On tiendra compte des goûts, des habitudes de la population embarquée, et on ne se basera pas sur le choix fait, précédemment, par des marins d’autres pays : les Français, les Belges ne mangeront pas avec le même plaisir la cuisine des Norvégiens ou des Chinois, et vice versa ;
6 Les fatigues, les dangers étant les mêmes pour tous, la nourriture doit être la même, à quelques détails près, pour les marins et pour l'état-major. Ce principe d'égalité étant admis, il faut non pas réduire l'état-major au régime alimentaire d’un navire de commerce ordinaire, mais élever le régime de léquipage au régime d’un étatmajor qui doit être bien traité, afin de conserver sa vigueur physique et intellectuelle ;
7° Enfin, il faut que, pendant toute la période préparatoire à l’expédition et la longue traversée de l'Atlantique, on fasse, dans chaque escale, des approvisionnements en vivres frais (viande sur pied), sans
être obligé de regarder à la dépense.
Mais l’alimentation telle que je la préconise coûte cher, très cher même. Comment concilier cela avec une stricte économie?
Deux arguments étaient en présence :
N'oubliez pas, nous criait le premier, que l'argent de l’expédition
n’est pas lourd! N'oubliez pas qu'il a été souscrit et que certains
RS
petits souscripteurs, peu versés dans les nécessités d’une grande entreprise, trouveraient juste de se plaindre de ce que les membres de l'expédition désirassent se gaver de bonnes choses à leurs frais! N'oubliez pas les karo qui furent poussés lorsqu'on fit courir le bruit que vous aviez embarqué du joie gras, alors que vous aviez embarqué du foie de cochon, dont le prix de revient est infime! N'oubliez pas que, si vous avez des amis et des juges éclairés, vous avez aussi des juges ignorants et, surtout, des jaloux de votre persévérance, des jaloux de la gloire que vous cherchez à recueillir pour votre pays! N'oubliez pas la presse, faites en sorte qu’elle n'ait pas de jugement à prononcer. Craignez la presse! craignez la pressel!!!...
L'autre argument répondait avec énergie :
Ne vous occupez pas des racontars qui se feront au retour sur les repas pantagruéliques qu’on vous attribuera. Surtout ne craignez pas la presse : certes, elle vous analysera en détail, mais elle vous jugera par ce que vous aurez accompli plutôt que par ce que vous aurez mangé. La presse, dans son ensemble, n'est jamais injuste; la presse intelligente reconnaîtra toujours que la santé seule permet d'exécuter de grandes explorations et elle sera la première à harceler les petites feuilles ignorantes qui vous critiqueraient niaisement.
Certes, il faut avoir de la délicatesse envers les souscripteurs, mais w'est-ce pas outrepasser la mesure que de s'imaginer que les souscripteurs, eux, auront l’indélicatesse de vous exploiter ?
Comment! l'équipage touche une solde dérisoire, il doit même payer une bonne partie de son équipement; l'expédition coûte un temps précieux et plusieurs milliers de francs à la plupart des membres de l'état-major, et vous leur reprochez d’exiger le nécessaire?... Ces mêmes membres de l’état-major, qui se sont acheté des instruments et des vêtements onéreux, pourraient aussi se payer, chaque jour, un petit supplément de 20 à 30 sous, sur la ration quotidienne; mais, comme ils sont partisans du principe de l'égalité dans l'alimentation là où il y a égalité dans le danger, ils subissent
docilement le sort général !.…
oi.
Que de fois ces différents arguments ont dû hanter le sommeil de notre commandant!
Il résolut le problème en admettant que la dépense par homme {matelots ou état-major) serait de moins de 2 francs par jour, y
compris la boisson.
La Belgica emportait 500 kilogrammes de tonite (1), destinée à faire sauter les blocs de glace dont l’approche deviendrait dangereuse ou pour écarter ceux qui barreraient, éventuellement, l’entrée d’une clairière d’eau libre.
La mise de feu devait se faire à l’aide de mèches bickford et de capsules de fulminate de mercure, dont nous avions un assez grand approvisionnement.
Enfin, nous possédions six grandes scies à glace, qui nous rendirent des services inappréciables : ouvrant les trous pour les sondages et les pêches et nous permettant finalement même de nous
dégager des glaces en 1800.
(1} Explosif dont les effets devaient être sensiblement les mêmes que ceux de
la dynamite.
De CE
CEÉRSPEMENR PE
Dans le port d'Anvers.
Au moment où la Belgica arrivait à Anvers, le laboratoire ne contenait encore absolument rien. Il fallait changer une partie des logements, mettre la machine en état, embarquer les approvisionnements et les vivres, enrôler un complément d'équipage. Il fallait... oh! tourment! recueillir encore 80,000 francs, somme absolument nécessaire
à l'exécution de l’entreprise!
Pour bien comprendre mon état d'âme, il faut se rappeler que mon départ pour l'Antarctique avait été décidé brusquement, par télé graphe, que j'étais frais émoulu de la marine de guerre française et que, prêt à remplir le rôle d’officier de navigation, à faire de l’hydrographie et des observations astronomiques ou magnétiques, je ne me reconnaissais cependant aucune aptitude spéciale pour une croisière dans les régions australes. Les premiers jours, je me sentis complètement désorienté. Rien ne me semblait plus extraordinaire que ce bâtiment qui allait entrer en campagne et dont l'équipage, encore incomplet, comptait déjà quelques matelots indisciplinés et même dangereux.
Comme de Gerlache n’avait pas de rôle d'équipage, nous n'avions aucune action répressive sur les hommes, si ce n’est le renvoi. Et encore, il fallait songer aux conséquences qu’aurait produites, autour de nous, l'application quelconque d’une peine disciplinaire. L'opinion publique, encore hésitante, nous eût blâmés et abandonnés!
Au bout de quelques jours, notre horizon s'éclaircit heureusement : certains hommes se retirèrent d’eux-mêmes, d’autres s’amendèrent provisoirement.
Restait la question d'argent! de Gerlache décida que, pour attirer l'attention du public, nous organiserions, sur le quai, une exposition
du matériel de la Belgica.
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Pendant cinq jours, régna une fièvre intense de travail; l’état-major s’acharnait comme les simples matelots. Racovitza persuada même à un ami intime, qui venait lui faire ses adieux, qu'il devait nous aider dans notre labeur. Et, muni d’un marteau et de clous, le brave gatçon travailla d’arrache-pied aux baraques d’hivernage!
Enfin, les campements furent montés, les harpons, les filets, les anoraks, les chaussures, les skis, les traineaux, sortis de leurs cases et étalés d’une façon pittoresque, afin de séduire les curieux.
Puis vint une période plus extraordinaire encore.Pendant huit jours, on nous accabla de visites! 11 fallut sourire à chacun, témoigner des égards spéciaux aux membres de la presse et, du matin au soir, faire un petit boniment analogue à celui du forain, qui, du seuil de sa roulotte, s'écrie : « Entrez, Messieurs, Mesdames, venez voir la merveille qu’on annonce à la porte! »
Nous manquions un peu d'habitude et de voix pour ce métier-là, mais, au fond, c'était cela. Devant une galerie sans cesse renouvelée, nous donnions des explications sur la pêche, sur les sondages, sur les dragages, sur... la banquise même, que nous n'avions jamais MUC lee
Parfois, les questions nous déconcertaient légèrement.
Une jolie femme, en toilette noire des plus seyantes, nous prie de lui montrer la route suivie par Nansen au pôle Sud! Plein d'égards pour ce naïf géographe, nous glissons une carte de l’Arctique sur celle de l’Antarctique, et nous donnons l'explication demandée, sans que la belle visiteuse ait à rougir de sa question.
Un homme politique influent nous demande, d'un air malin, pourquoi nous nous imposons la fatigue de prendre des échantillons d’eau à différentes profondeurs, alors qu'il est si facile d'en puiser, avec Un seau, à la surface?
Une autre dame nous plaint, à haute voix, des chaleurs atroces que nous devrons supporter près du pôle Sud.
Un monsieur nous dit confidentiellement qu'une des questions
géographiques les plus importantes serait de déterminer la distance
exacte qui sépare les deux pôles et que, à ce point de vue, il y aurait peut-être avantage à passer par le pôle Nord pour atteindre le pôle Sud.
Nous en sommes encore à mürir cette idée!.…
Et voilà le métier que nous faisons pendant des jours et des jours. Le soir, parfois, lorsque nous nous retrouvons avec Arctowski et Racovitza, nous déplorons ce temps précieux que nous perdons, alors que nous n’aurions pas assez de tous nos instants pour régler nos instruments, pour revoir certaines questions.
Et le temps passe, et l'argent ne vient pas.
Enfin, un matin, M. Schollaert, ministre de l'Intérieur et de l'Instruction publique, fait annoncer sa visite pour 14 heures. Aussitôt renaît en notre âme une lueur d'espoir.
À l'heure dite, le ministre, accompagné de son chef de cabinet, M. Van Overbergh, et du représentant Helleputte, visite le navire et se fait longuement expliquer nos plans, notre projet d'itinéraire. À 16 heures, lorsqu'il nous quitte, il ne promet rien encore, mais dans son regard satisfait, nous lisons un sincère encouragement. Le lendemain, le Gouvernement demandait à la législature un crédit supplémentaire de 60,000 francs, et cette proposition était votée à l'unanimité.
Enfin !
Enfin! surtout pour de Gerlache, qui, depuis trois ans, mendiait pour son expédition et subissait avec une parfaite sérénité, il est vrai, toutes les humiliations..…, pourvu qu’elles fussent payées.
Cuelestel
Mais notre brave commandant devait encore éprouver un ennui sérieux avant le départ.
Lorsque la Belgica avait quitté la Norvège, le bâtiment était lège. Pour le lester, de Gerlache avait fait remplir d’eau douze grands réservoirs placés à fond de cale et qui, primitivement, servaient à
recueillir l’huile pendant les pêches, dans le Nord.
Photographie Fabronius.
FIG, 3, M. FRANS SCHOLLAERT ANCIEN MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.
PE
Pour alléger le service de notre équipage restreint, le commandant des pompiers s'offrit à vider nos cales. Il n’en fallut pas davantage pour que le bruit se répandit, avec persistance, que le navire faisait au.
Pour comble de malheur, une soupape de refoulement à la mer n'était pas convenablement ajustée. Lorsque le navire eut embarqué son combustible et qu'il fut chargé, cette soupape se trouva sous la flottaison. L'eau pénétra donc effectivement dans le navire, pendant quelques instants. Dés lors, l'inquiétude se manifesta sérieusement. Peu s’en fallut que, pour rassurer l’opinion publique, de Gerlache ne fût astreint à entrer en cale sèche!
C’eût été retarder d’un an le départ, c'eût été peut-être la ruine de l’expédition! de Gerlache se démena tant et si bien, qu’il finit par
dissiper les craintes,
Le 15 août 1897, la Belgica sortit des bassins, de grand matin, et fut amarrée au corps mort du bâtiment des pontonniers du génie. À midi, une réception grandiose nous fut offerte par le « Yacht Club » d'Anvers, dont nous battions le pavillon. Plusieurs généraux assistalent à cette fête.
Vers 16 heures, nous nous séparions, au milieu de l’effusion géné rale.
Libre de mon temps, je me rends au Château de Niel, où se décident... mes fiançailles. Combien ces dernicres heures furent délicieusement émues! Que de conseils, que de recommandations! Je dois promettre d’être bien sage, de me vêtir chaudement là-bas, dans
les glaces, de ne faire aucune imprudence!.., Je promis tout.
Abe
CÉPAEMERPSRE
Faux départ.
Le 16 août 1897, dès l’aube, tout le monde, à bord, était sur pied, On embarquait les derniers approvisionnements, tandis que, sur la passerelle, nous fixions le compas-étalon de Thomson, qui venait enfin de nous parvenir.
À 8 heures, la rade était en fête, les nombreux navires du port arboraient leur grand pavois, tandis que nous envoyions les couleurs avec une certaine émotion.
Bientôt la Belgica est envahie par une foule de parents et d'amis (r). Que de discours! Que de phrases bizarres!
Depuis un mois, on ne parlait de nous qu'avec les épithètes : hardis, courageux, vaillants, valeureux, hommes d'élite, savants, etc.!… C’est inouï comme on se fait vite à cet honneur, surtout quand on n’a rien fait pour le mériter.
Le 16 août, ce fut bien autre chose. On nous donnait tous ces qualificatifs à la fois! On nous embrassait, même les personnes qui nous connaissaient à peine! On suppliait : « Rapportez-moi un petit souvenir des régions polaires, n'importe quoi, mais quelque chose de là-bas! » Et nous répondions sans cesse : « Oui, oui, c’est entendu. » Je promis une vingtaine de fois... la peau du premier ours blanc que je tuerais pendant la campagne. Je ne m’engageais pas à grand’ chose!
À 10 heures précises, l'ancre est levée. Les visiteurs nous ont quittés; il ne reste plus à bord que les membres de la famille
de Gerlache et deux de leurs amis intimes.
(1) En ce qui me concerne, j'avais prié ma famille, dont les membres sont fort nombreux, de ne pas venir me faire d’adieux, le jour du départ. Je ne voulais pas d'attendrissement à bord, ni de scènes d'émotion. Mon désir fut respecté. Seul, mon
frère aîné vint me serrer la main, au dernier moment, et se retira.
La Belgica vire de bord, défilant le long des quais où se trouve massée une foule enthousiaste.
Sur le grand ponton, la musique militaire joue l’air national, répété au loin par le carillon de la cathédrale, dont la fléche porte un gigantesque pavillon et une flamme belges.
À bord de la Belgica, le pavillon est amené, puis hissé à bloc lentement. L'équipage crie : « Vive la Belgique! » tandis que les membres de l'état-major se découvrent (1).
Nous naviguons de conserve avec un grand nombre de petits navires gracieusement pavoisés.
Voici le Brabo de M. R. Osterrieth, la Mariana du baron t Serclaes, l'Express de M. Cogels; voilà le Nixe de M. Karcher, le Lorelei de M. Reïss, la Fauvette de M. Hanssens; plus loin, le Mimosa de M. Nyssens, le Colibri de M. Walscharts et l'Oscar et Virginie de M. Lissnyder; plus loin encore, la Vague, Telegraaf IIT, Telegraaf IV, etc.; sans oublier la gracieuse Mouette, que gouverne son propriétaire, M. Albert Grisart, secrétaire adjoint du Yacht Club, excellent marin, et l’un de nos meilleurs amis.
Le temps est superbe, le ciel est d’azur et le soleil brille de tous Ro
De la rade, le bruit monte, le canon tonne au Yacht Club, les sirènes des navires jettent leurs appels stridents, auxquels répond le sifflet de la Belgica, et, dans les moments d’accalmie, les sons de la Brabançonne arrivent jusqu’à nous.
Loin derrière nous, un vapeur s'efforce de nous rejoindre, C’est l'Émeraude, le bâtiment officiel, à bord duquel se trouvent le ministre de l'Intérieur et de l’Instruction publique, les présidents des Sociétés de Géographie de Bruxelles et d'Anvers, des sénateurs, des députés, des membres de l’Académie et la foule de nos amis.
Nous passons à contre-bord du San-Francisco de la marine de guerre
(1) MM. Arctowski, Danco et Racovitza avaient pris passage à bord de l'Éme-
raude et ne' devaient monter à notre bord qu'à la frontière hollandaise.
des États-Unis; nous échangeons un salut, et tandis que nous hissons le pavillon de la République amie, la musique du navire de guerre répond par notre hymne national.
Au Doel, tandis que la Belgica embarque la tonite, l'Eméraude nous accoste et les autorités civiles et militaires passent à notre bord.
M. le ministre Schollaert nous adresse alors l'allocution du départ : quelques mots simples, mais presque affectueux et très encourageants.
Les passagers de l’Émeraude nous quittent au bout de quelques instants, et, notre chargement effectué, nous poursuivons notre route.
Tout à coup, vers notre avant, apparaît un cuirassé. C’est le Kortenaar, que S. M.la Reine des Pays-Bas envoie à notre rencontre.
Le navire hollandais hisse notre pavillon et salue la Belgique de vingt et un coups de canon, tandis que son équipage tout entier passe à la bande.
La Belgica et plusieurs yachts de l’escorte répondent en hissant au grand mât les couleurs de la Hollande; puis, dans un vif élan de reconnaissance pour cette marque de courtoisie de la Reine Wilhelmine, les Belges entonnent l'air national néerlandais. OQu'’elles sont loin les querelles d’autrefois! Aujourd’hui, les deux peuples sont sin-
cèrement amis.
Mais à mesure que nous nous éloignons de la frontière belge, notre escorte diminue
Bientôt l'Émeraude vire de bord et il ne reste plus que quelques. yachts voguant avec nous, à tribord de l'immense Xortenaar.
Vers 3 heures, le Brabo nous accoste, les parents du commandant de Gerlache et Mme Osterrieth viennent nous faire leurs adieux. Une profonde émotion étreint tous les cœurs, en voyant ce père, cette mère, embrasser leur enfant, peut-être pour la dernière fois! Je me sens pris d'attendrissement; je pense à mes chers parents, à la dou-
leur qui les aurait déchirés s'ils avaient vécu jusqu’à ce jour !..…
de Gerlache est près de moi, son épaule touche légèrement la mienne; je lis dans ses yeux et ceux de sa mère une douleur profonde, et, voulant, à la fois, rassurer et la mère et le fils, je m’avance vers Mme de Gerlache, je lui dis de ne rien craindre pour l'avenir, que mes compagnons et moi, nous lui ramènerons son fils et nous nous
dévouerons sans réserve au succès de l'expédition.
Les adieux terminés, on largue les amarres et chacun retourne à son poste. Le Brabo s'éloigne; de Gerlache, dans le nid de corbeau,
le suit longtemps des veux.
Un tout petit vapeur ne nous a pas quittés : c'est l'Express. À son bord, se trouvent M. Henri Cogels, son propriétaire, ainsi que MM. Joostens et Mols.
Pendant une heure, le yacht nous accompagne encore; puis, au moment de la séparation, ces messieurs, voulant nous donner une marque de joyeuse sympathie, nous rendent les honneurs à l'instar des navires de guerre. L'un d'eux amène le pavillon; l’autre, armé d’un fusil à répétition, tire une salve qui n’en finit plus; le troisième souffle une stridente brabançonne dans... un cor de chasse, tandis qu'un matelot, suspendu à la corde de la sirène, fait hurler le sifflet et qu’un timonier nous envoie les derniers adieux par un des signaux du code!
Toute cette parodie, plaisante au possible, se passe à courte distance du Aortenaar, dont elle doit amuser l'état-major.
Peu à peu, les coups de feu s’éloignent, on les devine encore au jet de flamme qui, par intervalle, scintille; la Braban onne n'est plus qu'un souffle; la patrie cst loin déjà, mais la voix de la sirène nous
rappelle encore nos bons ct joyeux amis...
Maintenant, tout est calme à bord et semble triste. La brise s’est levée, de gros nuages noirs se montrent au suroit, l'Escaut s'agite et la marée, qui vient de changer, est contre nous. Nous n'avançons
que lentement,
Pour sauver la situation vis-à-vis des Hollandais, de Gerlache fait amener un canot et se rend en visite de remerciments à bord du Kortenaar. Là, il boit lentement, à petites gorgées, le verre de porto qui lui est offert; il veut nous laisser le temps de nous débrouiller,
Vain espoir : la manœuvre se fait avec une sage lenteur. Alors de Gerlache explique, au commandant du Korlenaar, nos difficultés et le prie, étant données les critiques récentes concernant le navire, de ne point parler de cet incident. Au bout de trois quarts d’heure, de Gerlache revient à bord; le nœud, formé dans la chaîne, venait enfin d’être défait. La machine étant aussi réparée, nous nous remettons en marche.
Par suite de la résistance qu’offrait l’ancre non relevée, nous gouvernions encore avec de telles difficultés, que le Xorlenaar, s'imaginant que nous prenons un mauvais chemin, nous devance comme pour nous indiquer la vraie route !
Oh! quel sentiment de profonde humiliation je ressentis à ce moment! Toutes les préoccupations des derniers jours me revinrent à l'esprit. Avec écœurement, je détournai mes regards du compasétalon, non compensé, non réglé, auquel le constructeur avait même oublié de joindre l’alidade pour l’observation des relèvements.
Enfin, l’ancre fut remise à son poste, le navire reprit sa route (1).
A midi, nous établissons une partie de la voilure, mais vers 16 heures, nous n’avançons presque plus, nous avons le vent et la mer debout. De plus, la marée a changé et le courant est contre nous.
Le Kortenaar voit notre situation ; il nous offre la remorque, que nous
(1) Dans la chambre des machines, régnait depuis toujours une certaine anarchie, À Anvers déjà, M. Van Rysselberghe s'était retiré, tandis que le commandant avait dû, par suite de circonstances spéciales, se priver des services de M. Somers. Deux autres mécaniciens, D... et P..., s'étant engagés, M. Somers avait proposé de les mettre au courant de la machine pendant le trajet d'Anvers à Flessingue. Là, il proposa au commandant de faire encore route avec l'expédition jusqu'à Monte-
video.
Il est décidé que nous passerons la nuit en rade de Flessingue, pour remettre un peu d'ordre dans notre navire.
Après un échange de signaux avec le Kortenaar, il est arrêté que nous ne reprendrons la mer que le lendemain matin, à 8 heures, et nous mouillons devant Flessingue, tandis que le Kortenaar va se mettre 2 labrdans le port.
Pendant que l’équipage vaque à différents travaux, l'état-major tout entier, réuni au carré, recopie un grand nombre de fois une espèce de proclamation que de Gerlache adresse à la Belgique.
Ce travail nous amuse énormément; chacun de nous s'interrompant, tour à tour, pour faire quelques remarques humoristiques de circonstance, que de Gerlache écoute, d’ailleurs, avec une entière bonne grâce.
Le travail terminé, le pilote emporte notre courrier et nous allons
nous reposer jusqu'au lendemain matin.
Le 17 août, à 8 heures, le Kortenaar nous rejoint et nous levons l’ancre.
A peine l'hélice est-elle en marche, que le mécanicien nous prévient qu'il faut immédiatement stopper, attendu que le condenseur chauffe d’une façon extraordinaire (1).
Aussitôt de Gerlache commande de mouiller l’ancre de tribord. Lorsque celle-ci est à 20 mètres du bord, la chaîne se coince sur le guindeau !
Le navire tangue; il reçoit même des secousses assez violentes, car l’ancre ne touche pas le fond; il est aussi impossible de la relever que de filer plus de chaîne. Nous tournons dans tous les sens et le navire
ne gouverne presque plus (2).
(x) Pour vider l'eau de la cale, on avait fait usage de la pompe de circulation; par suite de cette manœuvre, des escarbilles provenant de la cale s'étaient intro. duites dans la pompe et l’empêchaient de fonctionner.
(2) Il ne pouvait être question de mouiller une seconde ancre. Les deux chaînes se fussent probablement tournées l'une autour de l'autre, et, comme la mer se
formait, notre situation eût pu devenir critique.
RE Ces
acceptons jusqu’au jusant. À 17h. 40, nous sommes devant le bateauphare, le Wandelaar, où le Kortenaar doit nous quitter.
La remorque est larguée, le cuirassé défile à contre-bord de la Belgica, que l'équipage hollandais acclame pendant que l'équipage belge crie : « Vive la Hollande! »
Les deux navires amènent leurs pavillons. La Belgica envoie le signal « remercîments », le Korfenaar répond « souhaits ». La Belgica dit encore : « Merci et adieu! » Puis, les navires s’éloignent l’un de l’autre et, bientôt, ne se distinguent plus.
Sur le pont de la Belgica règne un grand désordre : des caisses et des objets de toutes espèces sont là, pêle-mêle, n'ayant pas trouvé place dans la cale. de Gerlache et moi, nous sommes sur la passerelle et, chose extraordinaire, je n'ai pas le mal de mer (1).
Racovitza est dans son laboratoire; Danco se promène en fumant sa pipe comme un vieux loup de mer; Arctowski, affalé sur la dunette, est visiblement indisposé.
Je m'approche pour lui dire qu’une de ses malles encombre le
pont et ne peut trouver place dans la cale, déjà pleine. Aussitôt, il
(1) J'ai beaucoup navigué : sur des cuirassés, des croiseurs, des torpilleurs, des paquebots, des frégates à voiles, et partout et sans cesse j'ai eu le mal de mer. Je l'avais même au mouillage, dans es rades mal abritées. J'ai toujours réagi autant que possible et je ne me suis jamais abstenu de faire mon service au complet. Au reste, malgré ce rude tribut payé à Neptune, je ne m'en portais pas plus mal. Chose singulière : par les très mauvais temps, le mal cessait, pour revenir plus impitoyable dès qu'une accalmie se produisait! Certains faits permettraient de supposer que ce mal provient parfois d'une suggestion. J'étais dans l'escadre active de la Méditerranée, à bord du Aagenta, et je venais d’avoir le mal de mer, pendant plusieurs semaines. Je débarque, un jour, au golfe Juan, et je vais à Nice, où je prends enfin un repas... qui me reste fidèle! Le soir, en rentrant au golfe Juan, je demande une chambre dans un hôtel de la plage, j'ouvre ma fenêtre et je regarde au loin, le Magenta qui tangue sous une petite levée. Mes yeux, avec plai- -sir, suivent le cuirassé, quand tout à coup, je vois mon balcon se soulever et s’abaisser… J'étais ressaisi par le mal de mer !... J'ai constaté souvent des cas ana-
logues chez des officiers de marine.
m'engage à la faire jeter par-dessus bord, Il se soulève même, un instant, pour voir exécuter cet arrêt, puis... retombe dans sa pénible méditation !…
Tout à coup, le mécanicien nous annonce que le tuyau de refou-
Plotographie du Dx Cook.