‹ Au pays des manchotsChapitre 5 sur 90 · RACOVITZA ET SON LABORATOIRE À BORD DE LA € BELGICA · texte numérisé non relu

RACOVITZA ET SON LABORATOIRE À BORD DE LA € BELGICA

lement de la pompe d'alimentation s'est crevé et que, malgré la réparation provisoire, il n’est pas possible de s’éloigner de Belgique dans ces conditions.

Une seule solution se présente : faire route vers Ostende, où la machine sera revue complètement dans les chantiers de l'État.

Cette ligne de conduite étant adoptée, à 2 heures du matin, par une nuit très noire, la Belgica est mouillée et amarrée à Ostende, à quelques mètres du yacht du Roi, la Clémentine.

Dès 4 heures du matin, mon frère, ingénieur en chef de la marine,

Mt

est à bord avec des mécaniciens. Après une inspection minutieuse, on s'aperçoit que la machine réclame quelques réparations urgentes, qui demanderont plusieurs jours de travail...

tt voilà comment la Belgica se retrouve en Belgique, alors que,

depuis un mois au moins, elle devrait voguer vers le Sud!

CAR EPRES

A Ostende.

Oh! la bonne idée qu’a eue notre machine de se détraquer! Nous pourrons réparer maintenant, du moins en partie, les lacunes de nos premiers préparatifs,

Pendant que les mécaniciens du bord et ceux de l'Etat travaillent, que les matelots font l’arrimage du matériel et des vivres embarqués, que Racovitza et Arctowski aménagent leur laboratoire, je m’empresse de régler le compas-étalon et de faire des observations astronomiques pour le calcul de la marche des chronomètres.

La foule cherche encore, mais en vain, à envahir le navire. Peu de personnes sont admises à bord et on les laisse visiter seules le bâtiment,

aucun de nous n'ayant le loisir de leur servir de guide,

Le 18 août, à o heures du matin, le yacht royal est en émoi : le Roi arrive dans une heure et se rendra à bord de la Clémentine. Aussitôt la Belgica fait un brin de toilette pour se présenter avec plus d'avantages.

À 10 heures précises, le Roi cireule sur rade, dans son canot à vapeur, qui ne porte aucune marque distinctive.

Nous plaçons tous nos hommes sur le pont et, au moment où le canot passe à notre avant, l'officier de quart pousse trois fois le cri de «Vive le Roil » répété avec élan par tout l'équipage. En même temps, le pavillon belge descend lentement pour saluer le Souverain.

Sa Majesté monte à bord de la Clémentine, puis, se plaçant au bastingage : « Où est le chef de ce bateau? » de Gerlache s'avance et se présente. Le Roï fait un signe et, quelques instants après, monte à notre bord,

Alors, nouveau passage à la bande de l'équipage, nouveau salut des

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couleurs, tandis qu’un immense pavillon est hissé en tête du grand mât (1).

Le Roi à bord de la Belgica ! Enfin, nous allions connaître le mot de l'énigme...

Pendant toute la période préparatoire à l'expédition, Sa Majesté avait observé à notre égard la plus stricte réserve, et cette ligne de conduite était, pour chacun de nous, un mystère,

Comment le Souverain qui a créé l'œuvre gigantesque du Congo se désintéressait-il d’une expédition scientifique belge, soutenue par de nombreux membres de l’Académie, appuyée moralement par le Gouvernement, pour laquelle son peuple avait ouvert une souscription publique et la Chambre et le Sénat avaient voté un important crédit? Comment le Roi ne prenait-il aucun souci d'une expédition qui pouvait donner une impulsion nouvelle au projet de création d’une marine nationale ?

Pourtant, la Belgica était commandée par un homme qui, depuis des années, avait donné des preuves d’une énergie, d’une persévérance extraordinaires. Dans son état-major, se trouvaient également deux officiers de l’armée belge, Danco et moi-même, de cette armée qui a été l'instrument de la grande œuvre africaine et qui, en maintes circonstances, a prouvé qu'elle sait mourir pour faire son devoir.

J'étais, je l'avoue, profondément humilié, Comment nous expliquer cette abstention de notre Roï, alors que les souverains d'Allemagne, d'Angleterre, de Suède et Norvège, de Danemark encouragent de tout leur pouvoir les expéditions scientifiques dirigées vers les régions polaires?

Mais revenons à la visite royale à bord de la Belgica. Sa Majesté se fit montrer minutieusement nos aménagements, le

laboratoire et les instruments qui se trouvaient à portée, Elle félicita

(x) Cela se passe ainsi dans les marines de guerre, quand le chef de l'Etat est à bord.

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vivement Danco d’avoir insisté pour obtenir du ministre de la Guerre l'autorisation de partir. Elle eut, pour chacun de nous, quelques mots bienveillants, saupoudrés parfois d'une fine et spirituelle raillerie.

Au moment de nous quitter, Elle nous dit, en substance, ces quelques mots : « Je me suis vivement intéressé à tout ce qui concerne votre voyage scientifique, mais il est bon que le Chef de l’État et le Gouvernement laissent le plus de latitude possible à l'initiative privée. Le sentiment populaire est d'autant plus puissant, que l’œuvre est plus belle et que le peuple sent que c’est lui seul, tout à fait librement, qui la soutient et l’encourage, L'’abstention du Chef de l’État n'est, en réalité, qu’apparente. Le Roi s’intéressera toujours à ce qui touche à l'avenir scientifique et à l'avenir maritime du pays. »

Ces quelques paroles nous causèrent une grande joie, un véritable soulagement! Et dire que, sans l'accident survenu à notre brave machine, nous serions partis avec un doute pénible.

Rentré à son bord, le Roi fait mander de Gerlache, qu’il interroge sur le plan général du voyage. Quand, une demi-heure plus tard, Sa Majesté repasse dans son canot à vapeur, l'état-major et l'équipage de la Belgica poussent des vivats frénétiques. Longtemps encore, nous le suivons des yeux, en songeant : ce Roi constitutionnel d’un tout petit pays s'est joué des difficultés que lui ont créées parfois des puissances formidables; par sa volonté de fer, il sait vaincre tous les obstacles. Qu'il te serve d'exemple, petite Belgica! Comme lui, ne

fléchis jamais, sois forte pour affronter la région glacée et ses périls!

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CHAPELRE V.

Ennuis domestiques.

Le 19 août, le mécanicien P... sé porte malade et repart pour Anvers. Le maître de l'équipage J... donne sa démission : il se plaint de ce que, certains matelots s’absentant constamment d’une façon illégale, tout le travail retombe sur les mêmes hommes, et le charpentier G... invoque les mêmes motifs pour se retirer.

Le 20, deux de nos matelots se rendent à terre, sans permission, et ne reviennent à bord que le lendemain. L’un d’eux est pris de boisson, incapable de tout travail.

La nuit, la brise du Sud-Ouest souffle avec force; la Belgica, chassant sur son ancre, court sur le yacht royal. Un violent effort est nécessaire pour raidir les amarres ; on appelle tout le monde sur le pont. Un matelot déclare avec sérénité qu’il reste couché, attendu que, si les navires s’abordent, la Belgica étant la plus solide, c’est la Clémenline qui coulera!

Voilà les misérables qui nous accompagnent! Voilà l'équipage d'élite!

Ajoutons à cela que plusieurs de ces hommes ne connaissent presque rien du métier de marin.

J'avais proposé à de Gerlache, pendant le séjour à Anvers, de faire quelques exercices d'ensemble de manœuvre et de nage, dans les embarcations. Le commandant me pria aussitôt de renoncer à ce projet, attendu que les hommes, n'étant astreints, sur les bateaux de commerce, à aucune manœuvre en dehors de leur service, manifesteraient une mauvaise volonté évidente, si nous adoptions la mesure que je préconisais pour la sécurité de tous (1).

(1) Ces marins insubordonnés et dangereux, dont je narrerai plus loin quelques prouesses, furent débarqués à Punta-Arenas; mais ce qu'il y a de révoltant, c'est

que, jusqu'à ce jour, ils sont demcurés impunis.

de

En fin de compte, de Gerlache ramena d'Anvers deux bons mate-

lots; M. Somers fut engagé de nouveau,ainsi que M.Van Rysselberghe,

Dès le 18 août, second jour de notre escale, un nouveau personnage fit tout à coup son apparition parmi nous. Un jeune Polonais, M, Dobrowolski, s'était présenté à bord de la Belgica avec un vêtement de rechange, un peu de linge, beaucoup d'intelligence, d'activité et de modestie! de Gerlache apprécia à sa juste valeur ce jeune garçon, possédant une base scientifique sérieuse, qui lui permit d’être enrôlé comme météorologiste adjoint, Il refusa toute indemnité pour s’équiper, n'ayant qu'un regret, disait-il, celui de ne posséder aucune fortune qui lui permit d’aider l'expédition. Brave cœur, dévoué jusqu’au

sacrifice, nous aurons souvent occasion de reparler de lui.

Cependant, le temps passait : il fallait absolument partir, malgré la mauvaise brise qui soufflait avec violence.

Le 23 août 1897, à 8 heures du soir, nous appareillons. Le temps est couvert, la nuit obscure, le vent Sud-Ouest continue à souffler. Le grand remorqueur de l'État doit nous entrainer jusqu’à lile de Wight.

Lorsque nous sortons du port, l'équipage royal nous salue de ses derniers « hourras », auxquels nous répondons; puis, nous longeons la jetée.

Dans la nuit, dans l’embrun, dans la houle, on ne distingue rien. Pourtant quelques voix s'élèvent de la grande estacade, et même, au moment où nous la franchissons, un sanglot, un suprême adieu déchire l'air et arrive jusqu’à nous!

Mais la mer mugit avec force, étouffant tous les bruits de la terre. Adieu! adieu à tous ceux que nous aimons! Puissions-nous les revoir tous dans deux ans! Puissions-nous aussi être tous présents à l’appel de nos familles!

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