‹ Au pays des manchotsChapitre 41 sur 90 · MANCHOT DE FORSTER · texte numérisé non relu

MANCHOT DE FORSTER

pl | qu'ils ont fort petite, et ne la meu-

voir ce qui se passe autour d’eux.

La tête est noire au-dessus et d’un

magnifique jaune d’or sur le côté.

Le bec est long, généralement noir,

te

excepté à la base, où il est strié de pourpre et de bleu. L’œil est petit, il reflète le calme le plus absolu.

La poitrine et le ventre sont d’un blanc de neige, mais le dos d’un bleu sombre avec quelques reflets gris.

Autour du cou, un collier de plu-

mes blanches.

Le manchot royal possède la dignité qui convient à sa haute noblesse : il marche lentement, sans se préoccuper de ce qui se passe autour de lui, jette par instants un coup d'œil admirateur au soleil, puis continue sa promenade jusqu’au moment où l'appétit l'engage à plonger. Il descend alors à la mer, se gave d’euphausia et retourne faire la sieste pendant de longues heures. De temps à autre, il jette un rauque appel, puis reprend son somme, heureux de vivre dans un monde béni où il ne compte

pas un seul ennemi,

Combien agréable d’être manchot HOyale

Le petit manchot de la Terre Adélie est d’une vivacité surprenante; c’est, de plus, un musicien de tout premier ordre. Van Mirlo

avait tout particulièrement le don

de les charmer en sonnant du clai- On DT CE

ron. Installé à l’avant du navire. il FIG. 49. MANCHOT DE LA TERRE ADÉLIE

ACCOURANT une ardeur inquiétante jusqu’au VERS SON AMI VAN MIRLO.

soufflait dans son instrument avec

moment où les jeunes manchots

accouraient vers lui en se dandinant. Alors, à un signal donné, nous fondions sur eux, le gourdin à la main, Les pauvres étaient si cffarés de cette attaque, qu’ils croyaient se tromper, mais lorsque, éperdus, ils revenaient vers nous, nous les massacrions sans pitié.

Quand ils n'étaient pas en nombre, ils se montraient plus prudents : au premier coup de bâton, ils se jetaient sur le ventre et fuyaient avec une vitesse vertigineuse. Il est arrivé un jour à quatre d’entre nous d'en poursuivre un, courageux jusqu’à l’héroïsme. La chasse dura plus d’une heure, et lorsque la pauvre bête tomba enfin inanimée, elle avait reçu trois balles de revolver et deux balles de fusil, sans

compter les nombreux coups de massue,

Nous étions, nous-mêmes, exténués. Semblables chasses étaient cruelles, je le sais, mais nécessaire, hélas! C’était la lutte pour la vie dans toute son intensité: la lutte contre le froid, contre la maladie, contre la mort!

CEÉRAPERRE RRQ Kioedbollers, Kioedpolsers... et lapin d'Australie.

Un mets, qui répand la terreur, Mets que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la Terre, Le Kjoedboller, c'est en norvégien son nom, Capable d’amaiorir en un jour un cochon, Faisait aux hiverneurs la guerre.

Ils n’en crevaient pas tous, mais tous étaient frappés.

Les Xjoedbollers sont originaires de la Norvège. Ça n’a pas de sexe, ça se vend tout préparé dans des boites de fer-blanc hermétiquement closes. L'analyse la plus minutieuse n’a jamais pu en révéler la composition : Racovitza y retrouvait des éléments du règne animal et du règne végétal; Arctowski n’hésitait pas à en classer la source dans le règne minéral; Cook les déclarait échappés d’une morgue; quant à moi, 1l me semblait que, bolides refroidis d’un astre sans atmosphère, ils étaient tombés, un jour, dans une casserole infernale!

Cependant, Amundsen, qui les connaissait de longue date, me certifiait que ce mets consiste en boulettes de viande de chat, hachée, broyée avec la fourrure, les dents et les os!... Horreur!.…

Quoi qu'il en soit de leur provenance ou de leur origine, les kjoedbollers nagent dans une sauce nauséabonde ayant un goût prononcé de « soulève le cœur ».

Le mot joedboller prit bientôt à bord un sens international, et il servit à désigner toute chose particulièrement mauvaise.

Voulait-on mettre un camarade en garde contre un acccident quelconque, il nous suffisait de lui dire : « Attention! kjoedboller! » Ce terme nous était aussi très commode pour nos conversations en

langage mixte — anglais et français — avec le Dr Cook.

Fe Joe

D'autre part, l'appellation « kjoedboller » constituait une injure grave. Chacun de nous eût, à la rigueur, toléré que, dans un moment de vivacité, on l’appelât « canaïlle », mais « kjoedboller » jamais! Pourtant, le cas faillit se produire, un jour, dans une circonstance néfaste, dont nous parlerons plus loin.

Les ÆKjoedpolsers ressemblent beaucoup aux kKkjoedbollers; seulement, le hachis extraordinaire dont ils se composent est tassé dans des boyaux de chat de gouttière. Ils forment donc des espèces de saucissons.

Les Fyricadellers, norvégiens comme les précédents, sont de gros kjoedbollers ou de petits kjoedpolsers, quant aux dimensions; pour la saveur et la qualité, c’est « kif-kif »!

Les Fishkebollers, dont le berceau est en Danemark, diffèrent des précédents en ce qu’ils ont pour base, non la viande, mais le poisson. Flottant dans une crème blanche, ils ont la grosseur et l’aspect d’un œuf dur, mais, en réalité, ils sont plus épouvantables au goût que tous les kjoedbollers et kjoedpolsers de la création! Ils ont, de plus, le grave inconvénient de se gâter, même par les plus grands froids. Dans cet état, ils dégagent une odeur si pestilentielle que si nos souliers venaient à en effleurer un sur la banquise, tout le monde s'en apercevait dès la rentrée à bord et fuyait le personnage ainsi contaminé, |

Je n'ai pas épuisé la liste : il reste le lapin d'Australie, plus exécrable encore !

Au point de vue zoclogique, ce fameux lapin doit être le bâtard issu d’une union monstrueuse, car jamais lapin des régions connues ne pourrait dégénérer, même en boîte, jusqu’à un goût si détestable.

Lorsque le plat, entouré d’une auréole de pruneaux, apparaissait à table, Racovitza et moi, nous frissonnions jusqu'aux moelles. Ce dernier imagina un truc fort ingénieux pour nous aider, tous les deux, à cette absorption difficile. Dès que le plat était signalé, Raco m'excitait à une discussion politique. Entrainés par la défense de

nos thèses respectives et bouleversant, de fond en comble, l’ancien

et le nouveau monde, nous avalions, sans nous en apercevoir, le fameux lapin. Chose singulière, à peine le dernier morceau était-il ingurgité, que nos idées redevenaient pacifiques.

Cependant, vers la fin de notre hivernage, notre estomac ne se laissait plus leurrer, même dans nos discussions les plus orageuses.

Un jour, perdant toute mesure, je m'oubliai au point de m’écrier : « Mais Racovitza, vous êtes un anarchiste ! » Raco bondit sous injure et riposta : « Oh! kjoed...! » la fin du mot demeura dans son gosier; il s’était heureusement arrêté à temps! S'il eut ajouté « boller », un duel à mort s’ensuivait!…

On pourrait s'étonner de l’insistance avec laquelle je décris ces produits hétéroclites; mais, si souvent, hélas! ils revenaient sur notre table, surtout pendant la longue traversée de l'Atlantique! Grâce au Ciel, vers le milieu de l’hivernage, ils ne furent plus servis et consti-

tuèrent notre fonds de réserve pour les jours de famine.

IT ne faut pas conclure de ce qui précède que le commandant avait agi à la légère en achetant ces conserves. Ayant mangé ces aliments frais en Norvège, il les avait jugés excellents ; de plus, un explorateur polaire de renom les lui avait fortement recommandés. Ajoutons qu'un cuisinier habile aurait peut-être réussi à les accommoder à notre goût; mais, si Michotte représentait un brillant soldat de la Légion étrangère, il était, par contre, un piètre cuisinier. C'était par pur dévoûment qu’il avait accepté, depuis Punta-Arenas, les fonctions de coq. Il préparait presque tous les plats de la même manière, avec peu d’eau ou beaucoup d’eau, selon le degré de consistance voulu. À part cela, l'honnêteté même : jamais il ne s’offrit la moindre ration supplémentaire, alors cependant qu’il en avait toutes les facilités.

Aussi de Gerlache avait-il pour Michotte une sympathie toute particulière. Ces fonctions de « cuisinier malgré lui » évoquaient le temps où, lui-même, embarqué comme simple matelot, avait reçu un jour l'ordre du capitaine de faire la cuisine. S'en était-il acquitté mieux

que Michotte?.. Il est probable que non, et de là son extrême

indulgence. Comme il avait fait du chemin le petit mousse, devenu commandant d’un navire et chef d’une expédition vers le Pôle !

D'ailleurs, comment ne pas aimer le brave Michotte, qui faisait l'impossible pour nous satisfaire? Un jour même, il se mit à nous faire du pain, un pain pas très léger que nous dénommions le « painplomb »! Puis l’ambition du métier le poussant, il s’attaqua à la pâtisserie et, une fois par semaine, nous servit une « galette-plomb » sur laquelle il étendait une légère couche de confiture. Oh! le travail de mastication que devaient fournir nos mächoires avant de présenter ces aliments à nos estomacs fatigués !.…

Pendant les repas, nous ne manquions jamais de plaisanter le menu, ce qui navrait profondément notre brave commandant.

Un samedi que nous étions tous en gaîté, Arctowski et moi déclarons à de Gerlache que si les kjoedbollers ne sont pas mangeables, il faut s’en prendre à la manière dont ils sont préparés. Nous ajoutons que s’il veut nous donner carte blanche, tout le monde, le lendemain, se régalera des kjoedbollers. « Moi, dis-je, je m'engage, d’ores et déjà, à en manger quatre! ». de Gerlache ouvre des yeux éblouis et nous autorise à prendre, à la cambuse, tout ce que nous voulons.

Le lendemain matin, un dimanche, Michotte vient prendre nos ordres. Arctowski, sans se déconcerter, lui ordonne de préparer deux bouteilles de Madère, trois grandes boites de kjoedbollers, cinq biscuits de fmer, une boîte de saindoux, et de porter le tout à la Cuisine.

Dix minutes plus tard, nous sommes devant les feux; les boîtes sont ouvertes et le saindoux fond dans une casserole.

Alors, pour nous donner du cœur, nous débouchons le Madère et trinquons avec Michotte. Un camarade passe, puis un second, puis un troisième... on les appelle et l’on retrinque!...

Mais l’heure du diner approche, plus une minute à perdre!

Le biscuit de mer, réduit en chapelure, saupoudre les kjoedbollers

enveloppés de farine et arrosés d’un filet de Madère — il n’en restait

nt A

pas davantage! — puis le tout est précipité dans le saindoux bouillant. Michotte agite, laisse égoutter, et nous suit au carré, où nos amis, à table, nous attendent avec impatience. Quelle entrée triomphale! Cook a saisi la manivelle de l’orgue de barbarie et joue une stridente Brabançonne ; de Gerlache sourit avec bienveillance. Pour lui, c’est un grand jour, c’est la fête des hjoedbollers.

Quelques instants après, changement à vue : personne ne songe à dissimuler la plus horrible grimace qu’un mets exécré puisse jamais amener sur visage humain! Arctowski et moi jouons l’'étonnement le plus complet. Bon gré, mal gré, il fallut m’exécuter et avaler quatre de ces horreurs!

Chose étonnante, je les digérai !

Et dire que j'ai cela dans le sang! Pourvu que, par atavisme, mon fils ne s’avise pas d’avoir une passion folle pour les kjoed-

bollers !.….

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