CHAPITRE SU
Concours de beauté.
Depuis que je l’avais pris pour un phoque, Cook s’abstenait prudemment de passer la nuit sur la banquise, étant donné surtout qu’il se trouvait beaucoup mieux dans sa cabine, quelque médiocre qu'elle fût. Cependant, ses lauriers précédents troublaient Danco, qui se décida, au commencement d’avril, à coucher dans son observatoire magnétique.
À tort ou à raison, il comptait sur ce régime pour se fortifier la poitrine et s’aguerrir contre le froid, dans le cas où le navire serait brisé et où nous serions forcés à séjourner sur la banquise !
Le 2 avril donc — pas le rer, de peur des poissons! — Danco nous souhaite une bonne nuit et se retire; mais, vers 5 heures du matin, il rentre à bord à moitié gelé. Le camarade est un peu penaud de l’aventure : il cherche à nous expliquer « qu’il se trouvait très bien sur la glace, mais qu’un défaut de son sac de couchage l’a empêché de fermer l’œil ».
Le 3 au soir, chacun s’empressé autour du sac de Danco, afin d'y porter remède ; puis, avec la générosité ironique dont la jeunesse est capable, nous nous intéressons si fortement aux expériences de notre ami, que, vers les 11 heures, il doit se décider à renouveler ses tentatives de la nuit précédente.
Même retour encore, le lendemain, de bonne heure! « Sa nuit a été épouvantable, et, cette fois, c’est à cause de la porte de l'observatoire.»
Néanmoins ces deux essais ont mis une telle sourdine à son amour. propre qu’il nous avoue, sans plus d’ambages, qu’il n’y a rien de tel que de dormir à bord et qu’il sera temps encore de s'entraîner à la belle étoile, lorsque la Belgica ne sera plus !
En général, l’état des esprits à bord est plutôt bon; cependant, de
temps à autre, un souffle de mélancolie passe sur quelques-uns d’entre nous : aussi est-il nécessaire de saisir toutes les occasions possibles de nous égayer.
Le 7 avril, comme nous étions occupés à chercher des documents importants, l’un de nous mit au jour une dizaine d’albums illustrés — don d’un ami d'Anvers — représentant les femmes les plus célèbres des théâtres de Paris.
Aussitôt l’idée nous vint d'organiser, avec ces portraits, un « Concours de beauté » |
La proposition est acceptée à l’unanimité, et le concours fixé à la soirée du dimanche, 10 avril.
Comme il est nécessaire de donner une grande importance aux attributions de chacun, il est arrêté, en principe, que nous nommerons un roi et un prince royal pour patronner le concours, et un ministère qui se chargera d’en régler toutes les opérations,
En conséquence, Arctowski est proclamé roi, sous le nom d’Artocho Ier, Souverain des Glaces, tandis que le lieutenant norvégien, Roald Amundsen, devient son Altesse Royale Roald, prince des Kjoedbollers, duc des Kjoedpolsers et comte des Fischbollers. Je suis reccunu Ministre des Beautés, et je choisis Racovitza comme chef de Cabinet, de Gerlache, Cook et Mélaerts deviennent de simples électeurs.
À peine les attributions de chacun sont-elles déterminées, qu'une scission formidable se produit au sein même du ministère. de Gerlache et moi, ayant eu l’imprudence de déclarer que Clara W.., la trop célèbre princesse de jadis, l’emportait de beaucoup sur toutes les autres concurrentes, Racovitza s’indigne et riposte avec emportement que Cléo de M..., l’illustre danseuse parisienne, est certes la plus digne de tous les suffrages.
Comme tout ministre qui se respecte, j'élaborai le régime électoral le plus compatible avec mes intérêts; puis, dans un même ordre
d'idée, j'arrêtai les conditions du concours.
Les affiches suivantes furent donc placardées:
GRAND CONCOURS DE BEAUTE ORGANISÉ DANS L'ANTARCTIQUE SOUS LE HAUT PATRONAGE DE S. M. ARTOCHO I®T, ROI DES GLACES, ET DE S. A. R. ROALD, PRINCE DES KJOEDBOLLERS,