CHAPITRE NRXTIT, Tristesse et sourire
Le 7 août, au moment où l'équipage se levait, le matelot X... présenta à Van Rysselberghe un papier sur lequel il avait écrit ces mots : « Je n’entends plus, je ne sais plus parler! » Van Rysselberghe, Cbahi, crut d’abord à une mystification et posa au matelot un certain nombre de questions; mais, voyant que celui-ci demeurait impassible, il se rendit en hâte auprès du docteur.
Cook, ayant examiné longuement ce nouveau malade, déclara que le matelot entendait parfaitement et saurait parler, s’il le voulait, mais qu'il avait le cerveau atteint et qu’une crise aiguë pouvait se produire d’un moment à l’autre. Il ajoutait que le mal serait peut-être passager.
Une garde spéciale fut donc organisée pour surveiller discrètement le matelot, même la nuit.
Cet incident nous affecta tous péniblement. Non seulement nous devions craindre les éléments conjurés contre nous, mais encore cet homme irresponsable de ses actes.
Ce même jour, tout le monde à bord ressentit d’une façon plus aiguë les effets de l’anémie polaire. Nous avions espéré que le soleil, cn reparaissant, nous apporterait la guérison. Or, si j'avais la joie d'être complètement rétabli, il n’en était malheureusement pas de même de la plupart de mes compagnons; au contraire, ils devenaient chaque jour plus las et plus faibles.
Le 8 août, Johansen et Knudsen ont les jambes fortement gonflées et les battements de leur cœur sont fort irréguliers : ils ont jusqu’à 150 pulsations à la minute.
Par esprit de contradiction peut-être, le pouls d’Arctowski s’est
ralenti d’une façon très inquiétante (46 à 48 à la minute); de Gerlache
c'est le docteur qui nous tond et nous moleste par la même occasion : grands coups de ciseaux, arrachements à la tondeuse, laquelle, graissée d'huile et de pétrole, nous empeste l’occiput! Parfois aussi, en véritable commerçant qui, n'ayant pas de concurrent, craint peu de perdre ses pratiques, il taille les cheveux d’un côté et refuse de tailler de l’autre... se payant ainsi nos têtes !
Ce soir, nous avons joué au whist. Comme nous n'avons pas d'argent, chacun de nous dispose d'une bourse de haricots. On commence par jouer raisonnablement, puis l’enjeu monte à des sommes fantastiques. Alors, la débâcle, la faillite pour plusieurs ! Aussitôt, nos instincts civilisés se réveillent : nous n’avons plus de haricots,
mais qu'importe ! nous lançons du papier : « Bon pour cent
mille haricots ! » — « Bon pour un million ! » — « Bon pour un milliard ! » — Et, naturellement, plus nous devenons enragés joueurs,
plus nos spéculations parodient celles de la haute finance.
Mais tout lasse. Quelques jours plus tard, nous ne trouvions plus d'agrément à ce jeu. Nous décidàmes donc de déchirer tous les bons et de rendre les haricots « fonds de roulement » à de Gerlache.
Le lendemain de ce vote, la loi contre les jeux fut promulguée et appliquée. Je fais donc remarquer que les membres de l’expédition antarctique belge ont été, en 1808, les promoteurs de ce genre de loi. Celle que nos Chambres viennent de voter entre à peine en vigueur.
Le résultat de cette loi fut déplorable : Michotte se hâta d'utiliser dans la cuisine les haricots qui avaient circulé un peu dans tous les coins, et, durant une semaine, il nous servit des fayots à presque tous les repas!
Le 15 août.— La question des vêtements à réparer commence à nous donner pas mal de tintouin : les uns sont fortement usés, les autres rétrécis par les lavages. Rocovitza, si ingénieux en tout, se montre assez piètre tailleur : au début, il recousait les boutons manquants et ajustait des pièces ; maintenant, il ne s'occupe plus des boutons et ferme les trous avec un morceau de cuir. Ce n’est pas beaucoup
plus difficile à coudre et c’est bien plus solide. Son pantalon tel quel
éprouve de vives pressions dans la tête, près des tempes; Cook et Racovitza languissent. Ce dernier, qui jadis avait une physionomie des plus sympathique, est devenu franchement hideux. Dobrowolski s’affaiblit à vue d'œil et Amundsen ainsi que Mélaerts souffrent du cœur... J'étais redevable, je crois, de la chance qui me favorisait à la quantité de viande fraîche que je consommais journellement. Michotte avait imaginé une préparation toute particulière, enlevant à la chair de phoque son goût d’huile si désagréable : aussi, dès que j'eus constaté la force que me donnait cette nourriture fraîche, j'en fis une consommation énorme.
Malheureusement, plusieurs d’entre nous ne parvenaient pas à en ingurgiter un morceau; Mélaerts, Van Rysselberghe et Dobrowolski étaient de ceux-là; de Gerlache saisissait aussi toutes les occasions possibles de ne pas manger son phoque; mais, sur notre reproche amical, il avalait courageusement sa part.
Le 17 août. — X... s’est enfin décidé à parler! Il a la manie des inventions et, à ce point de vue, on pourrait même le trouver très amusant, si les circonstances n'étaient aussi pénibles. Après ces quatre jours d’une étroite surveillance, Cook a reconnu que le matelot est atteint de crise d’hystérie, ne présentant aucun danger. L’équipage est toujours aussi éprouvé. Cook nous dit que si nous devions subir un second hivernage, plusieurs d’entre nous succomberaient certainement.
Le 12 août. — Depuis notre excursion sur la banquise, le temps nous avait empêchés d'aller reprendre le matériel que nous avions dü abandonner sur notre ilot flottant. Ce matin, le ciel étant plus clément, nous sommes partis à la recherche de nos bagages et les avons rapportés dans la soirée.
Le 13 août. -— Aujourd’hui, grande séance chez le coiffeur et le barbier! Racovitza, lui, se tire d’affaire tout seul, et fort adroitement, ma foi! Cook laisse croître, jusque sur ses épaules, sa blonde chevelure fine et soyeuse, qu’il retient au front, par un cercle de ruban. Mais les
autres et moi, nous sommes incapables de nous passer de figaro :
est un véritable poème! La question du linge ne le préoccupe pas non pius outre mesure. Il à converti en jours le temps probable que nous resterons encore dans la banquise — en admettant que nous soyons dégagés cette année : il a divisé ce nombre de jours par le nombre de chemises, de caleçons, de gilets qu'il possède, et a déterminé ainsi qu’il devait porter une chemise quinze jours, un caleçon dix-
huit, etc. Il envoie à fond de cale le linge
porté, et, si nous ne sommes pas déli-
vrés en temps voulu, il fera remonter le
tout et exécutera une lessive sérieuse.
MER ACER ; Comme il voulait doubler le nombre HE 907
de ses bas, il les a coupés à hauteur du
RACOVITZA CORDONNIER.
mollet pour en former des chaussettes ; puis, liant avec une ficelle l'extrémité des morceaux de jambes enlevés, il s’est fabriqué ainsi de nouvelles paires de chaussettes. Il se confectionne enfin une superbe paire de bottes!
Chacun de nous a d’ailleurs un système particulier pour éviter de faire la lessive. Dobrowolski ne change de linge que lorsqu'il n’y a plus moyen de faire autrement. Il transporte alors les objets sales dans la mâture, comptant sur la neige et le givre pour les rafraîchir! Comme, au bout d’un certain temps, il finit par s’apercevoir que la neige ne lavait rien du tout, il se décida à faire la lessive comme les autres.
mais avec quelle répugnance!
Cook change tous les huit ou dix jours et, lorsque son stock est épuisé, remet le linge qu'il a porté quelque temps auparavant : cela donne l'illusion du chan-
gement.
Le système d’Arctowski est celui d'un ÿ
“ral savant : sil sait Où tout se trouve Flot. du Dr Cook. FIG. 60. — LA LESSIVE,
dans son laboratoire, en revanche il ignore ce qu’il possède dans ses malles. Parfois, en cherchant un document, quelques chemises ou quelques gilets lui tombent sous la main. Sans perdre de temps, il se rafraichit plusieurs fois en huit jours; puis attend, pendant des semaines, qu'un hasard heureux vienne lui indiquer d’autres ressources.
Quant à de Gerlache et moi, je dois avouer que nous sommes terriblement gâtés : le brave Michotte lave ct entretient tout notre linge et, avec une attention pleine de délicatesse, profite de nos moments d'absence pour ranger le tout dans notre armoire.
Le 16 août, — Un incident assez inattendu s’est passé aujourd'hui.
Racovitza prenait la température d’un jeune phoque. A cet effet, on avait, non sans peine, ligoté l’animal sur une pièce de bois; puis notre ami lui avait placé sous la queue un petit thermomètre. Comme il attendait que l'instrument ait eu le temps de marquer la température, le phoque pousse tout à coup une espèce de grognement et. avale le thermomètre! On s’imagine la pénible surprise de notre naturaliste! Cependant, il ne perd pas son sang-froid : il fait chercher un nouveau thermomètre et, cette fois, prend la précaution de l’attacher à une ficelle avant de le confier au phoque!
Le 17 août. — Michotte nous a fait, ce matin, un café détestable : il paraît que le sac s’est déchiré au dernier moment. En présence de la consternation générale, j'annonçai que j'allais réparer le désastre.
Je possédais, en effet, dix flacons d'extrait de café, que m'avait offerts ma future belle-maman, à la veille du départ d'Europe. Ces flacons, de marques différentes — anglaise, française et belge — provenaient d'une des premières maisons d'Anvers. Je les avais conservés jusqu'alors, les réservant pour les jours de disette. J’en pris donc un de marque française et, avant de quitter ma chambre, je lus avec soin les indications suivantes :
« Prendre un demi-litre d’eau bouillante et verser une cuillerée
à bouche d'extrait de café, Aussitôt l’arome se dégage, et l’on a