‹ Au pays des manchotsChapitre 53 sur 90 · FIG. 57. — CAMPEMENT · texte numérisé non relu

FIG. 57. — CAMPEMENT

Pouah! c’est ignoble!... cela goûte la soupe, le beurre, l'huile de manchot, le chocolat et même les poils de renne de nos sacs et les herbes (1) de nos chaussures, que le vent a sans doute chassés dans la casserole!

La tente est fort petite; nous devons, pour y tenir à trois, nous recroqueviller d’une façon extraordinaire. De plus, la vapeur d’eau provenant de nos respirations et du réchaud à alcool se condense sur les parois de la tente et retombe sur nous en fine neige.

(1) Cette herbe est le sénégrasse qu’on place dans les souliers et les bottes pour

maintenir la chaleur aux pieds.

Peu à peu, les conversations se ralentissent, nous nous assoupissons.

Le 31 juillet, nous ne nous éveillons qu’à 9 heures. Après une légère collation, nous nous décidons à laisser la tente toute dressée, ct à contourner sans ##pedimenta la grande crevasse, afin de gagner un superbe iceberg qui se trouve à quelques milles sur l’autre rive. Mais à peine sommes nous en route, que la brume se lève. Vite nous regagnons la tente : qu’arriverait-il si le brouillard nous empêchait de la retrouver?

Pour charmer nos loisirs, nous construisons une maison de neige, où nous nous proposons d'attendre confortablement le retour des beaux jours!

Notre logis est terminé quelques minutes après le coucher du soleil.

L'architecture en est simple, mais d’un goût parfait. Il est de forme circulaire : 2M50 de diamètre. Les murailles, formées de blocs de neige, ont imoo de hauteur sur om5o d'épaisseur. Elles soutiennent un dôme cintré en ogive, au centre duquel une étroite issue entretient la ventilation. Les interstices, entre les blocs, sont bouchés avec de la neige jetée à la main. La porte et la fenêtre ne font qu’un : c’est, à la base, une ouverture étroite par laquelle on se glisse en rampant et qu’on referme bien vite, avec un bloc de glace.

À quelques pas de la maison, la tente, qui renferme nos provisions, se dresse toute noire sur la banquise.

Pour inaugurer solennellement notre nouveau local, nous faisons des dépenses folles : nous allumons jusque trois bougies à la fois et nous nous hâtons au dehors pour juger de l'effet de toute cette clarté. Combien féerique est notre palais de cristal! Les rayons lumineux fltrent par toutes les fissures et donnent à nos murailles transparentes les reflets changeants de l’opale.

La brume s’est dissipée : le firmament est entièrement dégagé de

nuages, La lune scelle son disque d’argent dans un ciel bleu pâle qui,

vers le Nord, est illuminé par les feux rouges du crépuscule, semblables à un vaste incendie. Cà et là, des astres jettent une note éblouissante. Sur la banquise, les hummocks sortent à demi de l'ombre, rompant l'uniformité des champs de glace. Au Nord-Est, le ciel se mire dans le lac où des phoques et des balénoptères viennent souffler bruyamment. Le froid est vif : 35° sous zéro! Nous ne le sentons pas; longtemps, nous demeurons à contempler la banquise.

Le lendemain, hélas! le beau ciel s'était de nouveau caché sous une brume épaisse. Au bout de quelques jours, nos provisions menaçant de s’épuiser, il fallut se décider à rentrer à bord.

Pendant notre marche, nous avions soigneusement noté, à l’aide d’un petit compas, la route suivie. A cet effet, nous arrêtions le traineau, nous prenions des points de direction et nous marchions ainsi de hummock en hummock.

Lorsqu'il s'agit de retourner, la situation était autre : le compas nous indiquait bien la route; mais nous ne pouvions prendre des hummocks de direction, parce qu'ils étaient perdus dans la brume et qu’on les distinguait à peine à trois pas!

D'un autre côté, le compas, attaché sur le traîneau, ne donnait plus aucune indication pendant la marche : la rose, affolée par des secousses violentes et continuelles, tournait sans cesse. Nous devions nous arrêter après avoir parcouru vingt mètres et attendre l’immobilité de l'aiguille.

Ces arrêts fréquents amenaient des erreurs qui nous inquiétaient, car nous sentions fort bien qu’un écart de quelques centaines de mètres suffirait pour nous faire passer, sans la voir, à côté de la Belgica! Il ne pouvait être question d’imiter les Esquimaux, qui marchent à la file et à courte distance l’un de l’autre, corrigeant ainsi réciproquement leurs écarts. Pour que ce système de marche soit applicable, il faut au moins être trois. Dans ces conditions, un seul d'entre nous aurait dû s’atteler au traîneau, que nous remorquions

déjà avec peine lorsque nous y étions attelés tous les trois!

Le soir, il fallut camper. À ce moment même, toute la banquise s’ouvrit; les glaces se mirent en mouvement; notre champ se crevassa de toutes parts! Finalement, nous ne rencontrâmes plus que de petites nappes. Nous fimes choix de la plus solide que nous pümes trouver par cette brume et nous y avions à peine installé la tente, que notre radeau se brisa à son tour!

En un instant, la nappe qui nous portait devint si exiguë, qu’elle suffisait à peine à l’emplacement de la tente. Comme nous étions occupés à la consolider, une détente se produisit et... nous partimes à la dérive!

Quelle nuit! Nous fimes le quart en permanence. L’unique bougie allumée dans la tente lui donnait un aspect funèbre; la glace blanche sous nos pieds semblait un linceul, Des balénoptères venaient souffler tout près de nous, tandis que des phoques se réfugiaient sur l’étroit espace demeuré libre autour de notre abri.

Le lendemain matin, brusquement, dans une éclaircie, nous apercevons la Belgica, qui semble voguer en mer libre (1).

Nous voilà pris d’une soudaine angoisse : puisque nous voyons à peine le navire, nos compagnons nous distingueront-ils! S'ils sont en mer libre, ne vont-ils pas s'éloigner, nous abandonner ?

Mais de Gerlache était en vigie dans le nid de corbeau. Il découvrit notre détresse et nous envoya des matelots qui, amarrés les uns aux autres, passèrent de nappe en nappe et, à la faveur d’une pression, parvinrent à nous rejoindre. Nous dûmes nous hâter au point d’abandonner tout notre matériel sur notre ilot flottant! Les « grands explorateurs » rentrérent à bord, enchantés de trouver du repos dans un bon lit!

L'analyse des faits qui venaient de se passer nous conduisit à d’utiles conclusions ; elle nous montra notamment la témérité absurde qu'il y aurait à tenter, vers le Sud, une marche à grande distance du

navire, Car de quelle manière aurions-nous pu régler cette marche?

(1) Un effet d'optique élargissait considérablement une petite crevasse.

En admettant même, chose absolument improbable, que le temps restât clair et que, par des relèvements successifs, nous fussions parvenus à tracer exactement la route de l’aller, notre retour à bord ne se serait pas opéré sans de sérieux obstacles.

D'abord, nous aurions dû posséder un kayac (1), puisque de larges crevasses se formaient très rapidement à cette époque de l’année. Or, nous n'avions pas d’embarcation de ce genre et nous ne disposions guère du matériel nécessaire pour en construire. D’un autre côté, les icebergs utilisés comme repères à l’aller auraient changé d'orientation sous l'effet de la dérive et seraient devenus méconnaissables.

Le navire aurait pu dériver dans une direction autre que certains icebergs utilisés comme repères et, dans ces conditions, devenir complètement introuvable.

Quant à donner un rendez-vous au personnel resté à. bord de la Belgica en un point du globe dont on aurait fixé rigoureusement les coordonnées géographiques, il n’y fallait pas songer davantage. Ce programme de campagne nous aurait astreints à emporter sur la banquise des chronomètres, un sextant et un horizon artificiel, que les plus légers incidents du voyage pouvaient mettre hors d’usage.

La Belgica étant entraînée par la banquise, le personnel du bord devrait lui-même rester sans cesse en relations avec le point du globe choisi; en fin de compte, nous eussions été tous éparpillés sur la banquise!

Non seulement une semblable marche serait une chose insensée pour ceux qui l’entreprendraient, dans les conditions spéciales où nous nous trouvions, mais encore elle compromettrait la sécurité générale en réduisant encore l'effectif du personnel, déjà trop restreint.

__ Etelle ne fournirait aucun résultat si, à ce moment, la banquise dérivait vers le Nord plus rapidement que nous n’avancions vers le Sud,

(x) Le kayac est une frêle embarcation dont les Esquimaux font usage

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