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CHEAP ORRE RE
Deux matelots égarés sur la banquise.
Les rats. — La tonite.
Le 25 août.— Le soleil est toujours bas à l'horizon; il se montre très rarement. Ce matin encore, le vent vient du Nord et l’épais brouillard qui l’accompagne généralement enveloppe toutes choses. Sur la banquise, cette lumictre diffuse produit d’étonnantes illusions d'optique : les hummocks, ne projetant aucune ombre, ne s’aperçoivent que de très près, tandis que les objets de rebut, qui se trouvent jetés non loin du bord, paraissent être à une distance de 200 à 300 mètres.
Impossible, par ces journées de brume, de s’écarter de la Belgica. Les matelots le savent et pourtant aujourd’hui Koren et Van Mirlo se risquent à une promenade, sans prévenir personne.
Lorsque, vers 5 heures, leur absence est remarquée, une certaine inquiétude règne à bord : il fait déjà très obscur et le brouillard empêchera, certes, les deux matelots d’apercevoir les fanaux placés dans la mâture comme signal de rappel.
Vers 6 1/2 heures, plus de doute pour personne : ou Koren et Van Mirlo ont été victimes d’un accident ou bien ils se sont égarés.
Deux équipes sont formées sans retard : Amundsen et moi explorerons le secteur compris entre le Sud-Est et le Nord-Ouest; Arctowski, Cook et Tollefsen, l’autre secteur.
Chaque équipe emporte une trompette d’alarme, un fanal allumé et une boîte de secours.
Nous convenons de signaux spéciaux avec le bord, où l’on a hissé trois grosses lanternes et d’où, à intervalles réguliers, un matelot sonne du clairon.
Nous emportons une petite boussole, mais comment s’en servir,
puisque nous ne pouvons distinguer aucun point de repère? Bientôt même nous perdons de vue les feux de la Belgica et ne percevons plus la direction des sons du clairon.
Nous avançons cependant, cherchant sur la neige un indice, une trace de pas. En voici une, qui semble fraiche : nous la suivons et, après de multiples zigzags, elle nous conduit au bord d’un lac. Est-ce là que s’est dénoué le drame?
Nous fouillons la banquise, nous jetons des appels : rien que le silence! Nous croyons qu'il est prudent de revenir sur nos pas, lorsque soudain nous distinguons une lueur très loin à l'horizon. Se peut-il que nous soyons si éloignés de la Belgica ? Nous nous dirigeons de ce côté et, en un instant, nous rejoignons la lueur, qui n’est autre que le fanal du groupe Cook et Arctowski, Ils n’ont pas été plus heureux que nous; ils sont déjà retournés une fois à bord prendre des nouvelles. 11s nous indiquent la Belgica du côté de l'Est, alors que nous la croyions au Sud-Ouest. Donc, les petits écarts de la route suivie nous ont déjà fait dévier d’un angle de route de plus de 90 degrés!
En présence des difficultés insurmontables qui s'opposent à nos recherches, nous retournons à bord. Le commandant décide que le lendemain une équipe formée par de Gerlache, Cook, Racovitza, Tollefsen et Van Rysselberghe partira, dès la première heure, tandis que je ferai préparer un matériel de campement, qui sera porté auprès d’un iceberg déterminé, où l’équipe pourra passer la nuit,
Chacun va donc se coucher, mais une inquiétude continuelle nous tenaille, La nuit n’est pas froide, heureusement : 8° sous zéro. De plus, vers 3 heures, la brume se dissipe en partie, dévoilant la lune, qui jette un pâle éclat sur la banquise.
À 5 heures du matin, au moment où l’équipe de recherches va partir, Koren et Van Mirlo apparaissent tout à coup à nos yeux!
Bien que très mécontent de leur désobéissance, de Gerlache ne tarde pas à leur pardonner, car, en somme, les deux jeunes gens ont fait preuve d’une réelle présence d’esprit. S'étant, en effet, trop éloignés
du bord, ils n'avaient pas tardé à constater l’impossibilité de regagner
la Belgica. Alors, se rappelant la position du navire par rapport à la direction du vent au moment de leur départ, ils avaient jalonné des blocs de glace dans cette direction, afin de la retrouver le lendemain matin; puis, ils avaient élevé un mur de neige pour s’abriter contre le chasse-neige. Ils souffrirent cruellement de la faim et du froid, car ils étaient très légèrement vêtus. Peu à peu, le sommeil les gagnant, Van Mirlo avait eu le tort de céder à la fatigue, en s’asseyant sur la neige. À son réveil, il avait en vain essayé de se lever : il était soudé à la glace. Alors, nerveusement, avec un grand effort, il s'était dégagé, mais, Ô catastrophe! en abandonnant à l’ennemi tout le fond de... son indispensable!
Et, pour achever d’attendrir le commandant, Van Mirlo, se tournant à demi, exposait la nudité de... son malheur.
Le 28 août, — Oh! les rats! les rats! quelle engeance!
À Punta-Arenas, comme nous étions amarrés contre la Martha, pour embarquer du charbon, quelques rats, à l'esprit aventureux, avaient clandestinement pris passage pour les régions polaires. Peu nombreux d’abord, ils n'avaient pas tardé à faire souche, puis leurs petits, se multipliant à leur tour, avaient fini par envahir tous nos bas-fonds. Pendant toute la journée, ils se contentent de s'offrir, dans le magasin aux vivres, des repas pantagruéliques; mais, le soir venu, organisant des « evening parties », ils exécutent mille « entrechats » sur les conduites à vapeur, sur les échelles et jusque dans les foyers de la chaudière. S’enhardissant davantage encore, dans le calme profond des nuits, ils montent à l’étage, circulent dans le carré, sur la boîte des chronomètres, dans les chambres et parfois même poussent l'insolence jusqu’à gambader sur le nez des dormeurs!
Racovitza et Cook sont surtout l’objet de leur sympathie, de sorte que, certaines nuits, nos camarades organisent des chasses furibondes.
Cette nuit, particulièrement, le vacarme était effrayant. Furieux de ce que les rats ne se laissaient point prendre dans les pièges ingénieux,
fabriqués en collaboration avec Van Mirlo, nos camarades renouve-
lérentle truc du chatenfariné. Ils firent semblant de dormiret, lorsqu'ils entendirent les rats réunis au carré, brusquement ils en fermérent la porte. Puis Cook fit un long tuyau de gros papier brun qu'il plaça dans un coin de la chambre. Un rat traqué s'y étant réfugié, Cook
fermait le tuyau aux deux extrémités, tandis que Racovitza assom-
Photugraphie du Dr Cuok.