‹ Au pays des manchotsChapitre 57 sur 90 · ND SA CO · texte numérisé non relu

ND SA CO

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Projets.

Le 20 août, de Gerlache me fait savoir que je peux disposer de l’ancienne cuisine pour mon usage personnel. J’en suis ravi : cette chambre est plus grande et la fenêtre donne sur le pont.

Je commence aussitôt mon déménagement; Mélaerts et Johansen ont la gracieuseté de m'aider. Ils peignent mon nouveau logis avec de la belle couleur blanche, qu’ils viennent de découvrir dans la cale. Je profite de tout ce remue-ménage pour faire placer mon lit un peu moins proche du plafond!

Aujourd'hui donc, je vois tout en rose. Je devrais dire plutôt en couleur espérance, car j'ai sorti mes beaux rideaux et ma courtepointe en satin vert-de-mer, où courent les petits lézards d’or. Ils ornent à merveille mon nouveau 4ome.

Et, toute la journée, nous travaillons avec acharnement, comme si j'avais en vue une réception grandiose!

Le 22 août, — Je me suis occupé, aujourd’hui, du rapport que j'adresse à de Gerlache sur le projet que Cook, Amundsen et moi avons formé d’aller en reconnaissance, l’année prochaine, à la Terre Victoria. De là, nous tenterions une marche forcée vers le Sud, dans l'espoir d’atteindre le pôle magnétique austral. Pendant ce temps, de Gerlache croiserait dans la mer de Ross jusqu’à la fin de l'été, époque à laquelle il nous retrouverait au cap Gauss. Dans le cas où nous n'y serions pas, il passerait l'hiver en Australie et retournerait

.nous attendre au cap Gauss, l’année suivante. Dans tous les cas, en prévision d’un hivernage ou d’une attente forcée au cap Gauss, nous y installerions un campement, un canot et un matériel scientifique important, tandis qu’une station secondaire de secours avec grand

canot démontable serait également établie au cap Adare,

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Afin de pouvoir exécuter notre programme, il a été décidé que Cook fournirait à ses frais une partie du matériel de marche, Amundsen une partie du matériel de campement et moi la plus grande partie des instruments de précision.

Mon rapport expose donc le but scientifique de l’expédition et son utilité ; il traite de la question des voies et moyens pour atteindre le pôle magnétique austral; enfin, il contient un devis estimatif des frais qui incomberaient à l’expédition antarctique belge. Ce devis a été établi de concert avec Cook et Amundsen.

de Gerlache, ayant lu mon travail avec soin, se rallie à nos conclusions, tout en faisant ses réserves sur le chiffre de la dépense. Il s'ensuit donc, entre lui et moi, une correspondance assez volumineuse sur cette question, correspondance nécessaire dans tous les cas analogues, afin d’éviter tout malentendu.

Le principe même de la campagne étant admis, Cook, Amundsen et moi en parlons très longuement, chaque jour. De là une très heureuse diversion dans notre vie commune, non seulement pour les intéressés, mais pour nos compagnons. L'’équipage même se passionne pour nos projets, et ces braves gens qui, à l’heure actuelle, sont à moitié morts viennent encore mettre généreusement à notre disposition ce qui leur reste de forces.

Le 23 août. — Ta santé d’Arctowski est peu satisfaisante. L’appétit demeure bon, mais il mange un tas de choses qui lui sont nuisibles. Il désarme le docteur par son sang-froid : si l’on sert un plat dont il doit s'abstenir, il commence par avaler, coup sur coup, quatre et même six pilules destinées à combattre préventivement le mal; puis il se sert aussi copieusement que la ration le permet. Arctowski n’est pourtant ni gourmand, ni gourmet, ainsi qu’on va le voir.

Discutant un jour avec Racovitza, il lui soutenait que le beurre est bien moins nourrissant et agréable de goût que le saindoux. Le prenant au mot, nous avons prié de Gerlache de nous en remettre

une boîte, qui fut placée, à table, devant Arctowski., Au dîner suivant,

notre ami s'en fait une tartine, qu’il ingurgite sans trop faire la grimace. Racovitza, piqué au jeu, s'empare de la boîte, la vide aux trois quarts et y introduit une égale quantité de vaseline, de belle vaseline blanche destinée à ses préparations. Au souper suivant, Arctowski, préoccupé par son travail, mange distraitement plusieurs tartines de vaseline. Le lendemain, même comédie et ainsi de suite, pendant plusieurs jours. Or, chose étrange, Arctowski ne ressentait aucun malaise !

Bref, à la fin de la semaine, la boîte allait être vide, Arctowski vante à nouveau les propriétés du saindoux. Sans mot dire, Racovitza se rend au laboratoire et en rapporte un énorme pot de vaseline, qu'il place devant Arctowski. En un instant, ce dernier comprit tout; mais, loin de se fâcher, il s’amusa de la plaisanterie, avec la meilleure grâce du monde. 11 se portait d’ailleurs beaucoup mieux! Avis aux médecins : il y a là peut-être une idée à creuser !.…

Le 24 août.— Depuis que nous consommons tant de chair de phoque, nous leur faisons une guerre continuelle, chaque animal ne donnant pas plus de trente à quarante kilogrammes de bonne viande. Dès qu’un phoque est tué, il faut le dépecer tout chaud, sinon il se congele et devient tellement dur, qu’on ne peut plus le débiter qu’à la hache, — encore la chair vole-t-elle par petits éclats.

Or, ce matin, nous avions abattu cinq phoques, et, comme le massacre avait eu lieu loin du bord, tous les hommes étaient réquisitionnés pour le transport de la viande et de la graisse. Le matelot X..., dont les crises d’hystérie ne se renouvelaient plus, portait une charge d’une dizaine de kilos, lorsque, tout à coup, il revint vers moi, épouvanté : « Capitaine, s’exclamait-il, il vit ! il vit encore! »

Le morceau de viande qu’il me montrait, appartenant au dos de l’animal, subissait encore, en effet, des contractions musculaires, de sorte que le brave X... s’imaginait que le phoque vivait et souffrait encore |

L’après-midi du 24, nouvelle correspondance, avec de Gerlache,

au sujet de notre campagne à venir. Pendant ce temps, Cook et

Amundsen ne restent pas inactifs : le premier retaille nos vêtements de fourrure, afin de les rendre plus pratiques pendant les longues marches ; le second, aidé par Johansen, travaille à un grand sac de couchage, dans lequel nous pourrons dormir à trois.

La question des vêtements et du sac de couchage est d’une importance extrême : rien ne doit être laissé au hasard.

Le caleçon, la chemise et les bas seront de laine ; les bottes, très larges et en fourrure, doivent être tapissées intérieurement, ainsi que nous l'avons dit, d’une couche d’herbe norvégienne appelée sénégrasse. La culotte, qui descend un peu au-dessous du genou, sera munie à sa partie inférieure d’une coulisse permettant de régler le degré de circulation de l'air: précaution indispensable si l’on veut éviter que la transpiration du corps ne s’accumule à l’intérieur du vêtement pour y former des glaçons, au moindre contact de l'air. La vareuse (l'anorak), très ample, sera de même nature que la culotte. Nous nous fabriquerons ainsi trois complets : un, en laine moelleuse et légère, pour les froids ordinaires ; un autre, en toile, à revêtir en temps de neige au-dessus du précédent ; enfin un troisième, en fourrure, que l’on porte poil en dehors par les grands froids, et poil en dedans — c’est-à-dire en retournant le vêtement — par les froids extrêmes.

Même principe pour le sac de couchage qui est en fourrure, On s'y introduit avec un costume de laine et on se garde bien d’y mettre la tête, attendu que l'air expiré par la bouche s'y convertirait en glaçons.

Cook s'occupe aussi de modifier la tente que nous avons expérimentée sur la banquise. Je ne puis dire que je me rallic entic-

rement à ce modèle; mais, comme je n’y relève

aucun défaut sérieux, je n’y fais pas oppo- æ

sition.

Ainsi le temps s'écoule et nos projets s’échafaudent. Plot. de M G. Lecvinte, FIG. 63.

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