PAIN
CÉRPIMERR "VE
Dans l’Atiantique.
Le grand remorqueur nous entraïnait avec énergie, faisant bondir sur les lames notre petit baleinier. La remorque se raidissait pour nous arracher à la vague, puis se détendait pour nous rendre notre liberté : nous marchions ainsi de secousse en secousse!
Nous n'avions pas quitté Ostende depuis dix minutes, que je me sentais. tout anéanti! Mélaerts, qui faisait le quart avec moi, me regardait du coin de l'œil et paraissait me plaindre sincèrement.
À minuit, au moment où j'allais me coucher, le mécanicien D... m'aborde : « Capitaine (1), nous sommes tous « impressionnés » dans la machine, par cette mauvaise mer! Je vois que vous souffrez égale: ment. Me permettez-vous de vous offrir ce flacon de Néréide, qu’on dit souverain pour ce genre d'affection? » — Je le remerciai de son aimable attention et, tout en m'étendant sur mon étroite couchette, je pensais : « Une statue à l'inventeur de la Néréide, si le remède est efficace! »
Lorsque, à 4 heures du matin, je repris mon poste, j'eus soin de me munir du flacon, et, bercé par de douces illusions et le roulis du navire, j'attendis. Oh! pas bien longtemps! À 4 h. 10, j'ingurgitai déjà, d’après l’indication, une gorgée de la précieuse liqueur. Ce n’était pas désagréable : un goût de rhum très aromatisé.
Par politesse, j'en offris à Mélaerts; mais lui, aussi à l’aise sur notre montagne russe que dans un bon fauteuil, ne voulut pas m'en priver |
A1 h. 25, nouvelle corgée: à 5h 30, idem: et ainside suite
(1) Le capitaine du navire était de Gerlache, mais je portais le titre de capitaine, ayant gardé les insignes et les prérogatives de mes fonctions dans la marine de guerre française, où les attributions de lieutenant de vaisseau correspondent
au grade de capitaine-commandant dans l’armée belge.
jusqu’à la cinquième. Il était alors 8 heures, mon quart finissait, heu. reusement ! Titubant comme un homme ivre, je me hâtai de regagner ma chambre.
Jamais, non, jamais, dans le passé, ni plus tard, je ne fus aussi malade que ce jour-là !.….
Avec fureur ct désappointement, je lançai dans la mer cette funeste \ Néréide », qui, pareille à ses sœurs de la Fable, ne m'avait un instant assoupi que pour me mieux tourmenter. Quant à D..., il avait éprouvé les mêmes effets que moi et paraissait littéralement
abruti.
Dans la Manche et le golfe de Gascogne, le voyage fut des plus pénible. Parfois, nous nous retrouvions plus au Nord que la veille, alors que nous cherchions le Sud. Certains jours, la mer fut si mauvaise, que nous dûmes filer de l'huile {r).
Enfin, le 3 septembre, bien que la brise füt encore très forte, le temps se mit au beau. Ce fut une joie générale à bord, où je n'étais pas le seul que Neptune persécutât. Les plus résistants contre le mal de mer, de Gerlache, Danco et Amundsen, commençaient à être las de cette gymnastique insensée et continuelle! Mélaerts seul conservait son calme flegmatique.
Bientôt le vent tomba, la mer devint gentille, une délicieuse petite brise se mit à souffler du Nord-Est.
La vie se ranime à bord. Chacun vaque avec plaisir à ses occupations, prend des notes ou même élabore un programme d’observations polaires. Aux moments de loisir, on se recueille pour écrire aux
absents.
(1) Le filage d'huile consiste à suspendre au bossoir de tribord ou bâbord (suivant que la mer vient d’un de ces côtés) des sacs renfermant de l’étoupe fortement imprégnée d'huile lourde. Cette huile sort lentement du sac, goutte à goutte, et s'étend sur la mer, qui cesse alors de briser contre le navire. Il existe des sacs spéciaux ne contenant pas d'étoupe, mais dont le fond est muni d'une lame de
cuivre percée de petit trous qui donnent passage à l'huile.
2 Go ==
Le 11 septembre, l’île Madère est en vue. Il est indispensable d’y faire escale pour remettre un peu d’ordre à bord et surtout régler certains instruments, tels que les chronomètres.
À 9 heures du soir, nous mouillons en rade de Funchal, précisément à l’endroit où, trois ans auparavant, et pour la première fois, la Melpomène m'avait amené dans l'ile.
Ce n’est pas sans émotion que je foulai à nouveau le sol de l'ile Madère, où, deux fois déjà, j'avais fait une assez longue escale avec les bâtiments de la flotte française.
Une grosse déception m'y attendait : notre compatriote, le baron van Beneden, chez qui j'avais toujours trouvé un accueil des plus sympathique, était absent. Je ne fus pas plus heureux dans mes autres visites à Funchal : tout le monde était hors ville, excepté le consul de France, l'excellent docteur Murao Pitta, dont je fus tout heureux de serrer la main.
J'offris à de Gerlache et aux membres de l’état-mjor de les présenter à nos « Petites-Sœurs de Saint-Vincent » !
Et comme on souriait de ma proposition, je les entraînai vers le couvent et leur expliquai le rôle des « Petites-Sœurs » dans la flotte française.
Lorsque des bâtiments mouillent en rade de Madère, ce sont elles qui lavent et entretiennent le linge des officiers de marine et des officiers mariniers ; elles encore qui soignent les malades, lorsqu'on est obligé d’en débarquer. Dans l'ile, elles donnent aux enfants une instruction tout à fait satisfaisante.
Et puis, ces religieuses de Saint-Vincent sont des femmes du monde; leur conversation est d’une gaîté charmante, La supérieure, grande dame dans toute l’acception du mot, ne manque
jamais d'offrir à ses visiteurs un verre de Madère, de vrai Madère!
Ce détail acheva de convaincre l'état-major et c’est avec une véritable hâte que nous franchimes la grille du parc. Accueil charmant, promenade dans la propriété, mais, hélas! le verre de Madère ne
vint pas! L’heure ne s'y prêtait point, quelle guigne!
de
Mes camarades me narguaient du coin de l'œil. Au moment du départ, la supérieure nous remit à chacun une petite médaille, qui, disait-elle, nous porterait bonheur; de Gerlache reçut, en supplément, une brochure portant les noms des bienfaiteurs de la maison.
Il frémit d’épouvante, mais il n’y avait pas à tergiverser : il fallait s'exécuter. La Belgica faisant l’aumône ! Quelle chose extraordinaire ! de Gerlache, n’écoutant que son courage, plongea dans sa poche — presque toujours à sec — et en retira deux livres sterling. Du coup, V'Expédition antarctique belge fut inscrite dans les fastes du couvent, car la somme donnée se traduisait, en monnaie du pays, par le chiffre
fabuleux de onze mille... reis !
Notre séjour à Madère se prolongea pendant deux jours. Je trouve noté, dans mon journal, pour ce laps de temps : un charmant déjeûner qui nous fut offert par M. Carlo de Bianchi, fils du consul de Belgique à Funchal; une excursion au Grand-Curral à laquelle prirent part MM. de Gerlache, Amundsen, Mélaerts, Danco, Arctowski, Racavitza et Dobrowolski; une promenade à Del Monte, avec la traditionnelle descente en foboganing ; enfin, un échange de visites entre la Belgica et le commandant d’une division anglaise constituée par le cuirassé
Blenheim, le Madway et deux canonnières torpilleurs.
L'ile Madère, qui appartient au Portugal, offre, sur l’Atlantique, un point stratégique de la plus haute importance. L’Angleterre y acquiert chaque année plus d'influence, au détriment de la France. L'île est défendue par le fort Loo ; mais on la prendrait avec... un bâtiment de la flotte belge ! C’est tout dire !.…, Pourvu, bien entendu,
que les Anglais ne s'y soient pas déjà installés !
Le 14 septembre 1897, nous appareillons et faisons route vers Riode-Janeiro, Les chronomèétres sont réglés; leur marche diurne moyenne a été reconnue convenable.
Une noble émulation a saisi les mécaniciens : chacun prétend con-
ne
duire la chauffe et la machine mieux que ses deux camarades. Pour encourager leur zèle, nous organisons des essais de chauffe méthodique. Il est convenu et arrêté : que le mécanicien qui prend le quart devra nettoyerles feux; qu'il devra chauffer pendant douze heures consécutives ; que les briquettes seront pesées avant d’être livrées ; que la pression sera de 70 et le nombre de tours de 65 à la minute.
À peine le concours est-il commencé,que la brise régulière s'établit. À la grande joie des mécaniciens, l’hélice est remontée, la machine arrêtée, les voiles dépliées dans toute leur envergure. La Belgica avance avec une sage lenteur.
La chaleur commence à devenir un peu plus vive. L'’équipage recouvre de bandelettes de toile les cuivres de la passerelle. de Gerlache et Amundsen préparent les objets et vivres qui devront être probablement débarqués à la Terre Victoria, puis ils arriment de nouveau les boîtes de conserves.
Pendant cet aménagement, bien des denrées disparaissent comme par enchantement. Certain matelot fait souvent la navette entre la cambuse et le poste de l’équipage, où il va ensevelir, sous son matelas, les boîtes qu'il a maraudées et qui seront partagées la nuit, Un matin même, le chef-mécanicien trouve toute une boule de fromage de Hol-
lande cachée dans le charbon !
A partir du 14 septembre, le quart se fit à courir entre les lieutenants Amundsen et Mélaerts; je jouissais donc de quelques heures de liberté. J'en profitais pour faire des observations astronomiques. le matin, à midi et vers 4 heures ou dans la soirée. Je détsrminais le point et les éléments relatifs au conpas, et, les calculs terminés, je les portais à de Gerlache, en lui proposant la route à suivre.
J'avais aussi organisé un petit cours de navigation pratique, auquel assistaient régulièrement plusieurs hommes de l'équipage.
Pendant cette longue traversée, les caractères se dessinaient, nous apprenions à nous connaître; à la sympathie succédait l'amitié : le
camarade de la veille devenait l’ami dévoué du lendemain.