LE PONT RECOUVERT DE NEIGE
11 est temps effectivement de s'occuper de celui-ci, car l’ancien local s’est transformé en un véritable réservoir. L'eau, qui S'y ESE accumulée par la fonte des neiges, ne s’y recongèle plus, attendu que la toiture de carton noir bitumé y maintient une chaleur relativement considérable,
En attendant, j'observe en plein air, ce qui nest pas toujours agréable ni facile.
Pour éviter une seconde catastrophe de ce genre, le nouvel observatoire reposera sur le sol de glace, sans y être encastré ; de plus, il
sera muni de deux leviers qui le rendront transportable.
Le 23 novembre, en me levant, je ressentis dans les membres une faiblesse extrême, qui alla en s’accentuant pendant toute la journée, Le soir, il me fut impossible de faire mes observations. Aux grands maux, les grands remèdes : j'ingurgitai en vingt-quatre heures une telle quantité de beefsteaks de manchot et de phoque, que je ne tardai
pas à me remettre
Photographie du Dr Ccok.
LES OBSERVATIONS MAGN ÉTIQU He:
Aujourd’hui, j'ai aidé l'équipage à enlever les neiges. À mesure que le travail avance, le navire se redresse; on dirait même qu’il flotte !
Le 28 novembre. — La soirée d'hier a été radieuse. Je travaillais tranquillement dans ma chambre, lorsque tout à coup j'entendis venir du pont une stridente Brabançonne. C'était Somers qui célébrait patriotiquement la première apparition du soleil de minuit!
En un instant, l'état-major se joint à l'équipage, sauf de Gerlache encore souffrant, mais qui a la gracieuseté de nous envoyer des rafraichissements, — je devrais dire des réchauffements.
Quelle bonne gaité ! Nous oublions nos souffrances, nous redeve-
Pres
nons jeunes : Johansen joue de l’accordéon, Knudsen chante, Van Rysselberghe lui-même fait entendre sa belle voix.
Et l'on parle du retour! M. Somers, le seul de l’expédition qui soit marié, se sent tout ému en évoquant le souvenir de son enfant. Pauvre petite qui, à l'heure présente, se croit peut-être orpheline (1) !
Avec une joie très vive, nous parcourons la silencieuse banquise et regardons voler les T'hallassoeca et les pétrels géants. Plus n’est besoin, pour lire les instruments, de s’embarrasser de lanternes que le vent éteint sans cesse, plus de lampe au carré, plus de bougie dans les chambres : la lumière, la perpétuelle lumière!
La banquise commence à se disloquer : les icebergs, qui nous accompagnaient l’hiver, se déplacent de façons très diverses ; le froid est moins piquant, le métal des instruments ne brüle plus les doigts. Oh ! que vienne l'ivresse de voguer sur le libre océan ! Oh ! la volupté d’avoir encore le mal de mer !.….
Le 2Q novembre. — Le matelot X...continue à se montrer raisonnable, mais Y.…., est de plus en plus troublé : hier soir, il est allé trouver le commandant pour lui demander s’il est vrai qu’il se trouve à bord de la Belgica. En entendant la réponse affirmative, il est devenu de plus en plus perplexe : il ne se rappelle absolument rien du départ ni du voyage!
Le 4 décembre. — de Gerlache est plus mal depuis quelques jours; il se préoccupe de l’avenir de l’expédition et rédige un testament, en prévision du cas où lui et moi viendrions à mourir.
Cette question du droit à la succession du commandant avait déjà été soulevée, mais d’une façon très indirecte, dans la séance du 13 novembre.
Comme les fonds restants de l’expédition consistaient uniquement en une traite sur la Banque d'Anvers, payable en Australie, il convenait de laisser à notre successeur tous les renseignements nécessaires, afin de le soustraire, dans la limite du possible, aux préoccupations
d'argent.
(1) Pendant ce temps, la pctite fille de Somers mourait à Ostende.
Nous avons donc signé le document suivant :
Testament. — Voulant prévoir le cas où nous viendrions à mourir tous les deux, avant que l'expédition ait pu être menée à bonne fin, nous soussignés, commandant et commandant en second, prenons, pour ce qui concerne l’avenir de l’expédition, les dispositions testamentaires suivantes :
Nous désignons comme chef éventuel de l’expédition, M. A... et le prions de s’adjoindre comme second M. B... (1). D a de sa a acte ut che
Le chef de l'expédition voudra bien payer, avec ces fonds, la solde du personnel et les frais d’escale.
De retour en Belgique, le chef de l'expédition ainsi que M. M... s’aboucheront avec le Comité de la Société royale belge de Géographie, 116, rue de la Limite, à Bruxelles, pour la destination du maté-
riel et des collections.
Fait en simple expédition à bord de la Belgica. Le 4 décembre 1898.
m5 A "DE GERLACEE.
Signé È CAMPÉCONINE,
Ce même jour, l'après-midi, comme je faisais une promenade avec le matelot Ÿ..., il consent tout à coup à déserrer les dents. Cook, mis au courant de ce fait, y voit un heureux présage; il nous recommande, à Amundsen et à moi, de nous faire accompagner du malade,
chaque fois que nous en aurons l’occasion.
Le 12 décembre, après midi, Cook et Amundsen partent à skis,
pour aller examiner de près un grand iceberg tabulaire, qui se trouve
(x) Je supprime ici un paragraphe se rapportant uniquement à la traite de la
Banque d'Anvers.
à quelques milles du navire. Comme ils comptent être rentrés pour minuit et que le temps est beau, ils sont vêtus légérement et n’emportent pas de vivres. Chemin faisant, ils rencontrent le matelot Y.…. errant comme une âme en peine. C’est une occasion de le distraire, ils l'emmènent avec eux. Le temps est superbe, la neige très dure, les skis glissent avec rapidité.
Au bout de trois heures à peine, ayant atteint le colossal iceberg, ils découvrent une voie accessible et se hissent au sommet, d’où ils embrassent un vaste horizon. Ils s’oublient dans la contemplation du soleil, se prélassant sous ses chauds rayons. La faim les tenäillänt tout à coup, ils se hâtent de redescendre.
Mais que se passe-t-il? Les champs de glace frémissent et se brisent, déterminant de longues crevasses d’eau libre. Ils s’empressent de les traverser et de contourner les chenaux.
Y..., terrorisé, suit sans mot dire ses deux compagnons, dont les craintes s’accentuent lorsqu'ils se voient isolés sur un petit champ de glace, comme dans une ile flottante. Rien à faire que d’attendre patiemment que la banquise se referme, car aucun signal, vu la distance, ne serait aperçu du navire.
Angoissé de plus en plus par la faim, Cook, qui s’est muni de son revolver, tue un phoque à bout portant. Amundsen, armé de son couteau, dépèce l’animal et se couche contre lui pour boire le sang encore chaud. Le froid devenait vif, il fallait se hâter de souper, tant que l’animal n’était pas encore gelé.
Amundsen étant rassasié, Cook lui succède; puis, après avoir élargi la plaie, offre sa place au matelot. Celui-ci, terrifié à la vue du sang, refuse catégoriquement d’en boire et déclare qu'il préfère mourir de faim.
Heureusement qu’au bout de quelques heures, les glaces se resserrant, nos amis peuvent se diriger vers le navire. Y... file comme un trait; Amundsen et Cook ont peine à le suivre.
À 4 heures du matin, tous trois sont à bord, mais le matelot défaille
et Cook ebérche en vain un moyen rapide pour le tanimer. ee
rappelant la théorie que j'avais soutenue qu’un verre de liqueur est un remède énergique en campagne, lorsqu'un homme est sur le point de défaillir, le docteur veut en essayer. Il donne au malade un demiverre à liqueur de kirsch, que celui-ci avale d’un seul trait, Mais à peine l’a-t-il absorbé, qu’il se précipite dans ma chambre, me dénonçant Cook et Amundsen comme des empoisonneurs.
Réveillé en sursaut, il me faut quelques minutes avant de me rendre compte de la situation.
Laissant Y... dans ma chambre, affalé dans un coin, je vais rejoindre Cook et Amundsen, qui me mettent au courant des événements.
Lorsque je rentre chez moi, le matelot se sent mieux : il consent à manger un petit pain beurré; puis il va se cacher dans son lit, où il espère être en sécurité.
Le 25 décembre, — L'état mental de Y... est de plus en plus inquiétant : il est atteint de la manie de la persécution et craint surtout de Gerlache et Amundsen. Ce matin, il a fait comprendre à Johansen qu’il soupçonnait ce dernier de l'avoir entrainé dans leur dernière excursion dans l'espoir qu’il y trouverait la mort,
Plus ardemment encore, nous souhaitons la délivrance, qui met-
trait un terme à tous ces maux!
re b d DD
CL ET TL RMC RTE Noël. — Nouvelle Année.
Le 23 décembre. — Depuis plusieurs jours, la banquise est en mouvement à l'arrière du navire. L’accumulation de détritus de toute espèce autour de la Belgica absorbe une quantité de chaleur qui, peu à peu, amène le désagrégement des glaces. Le pont du navire vient d’être complètement dégagé; ce n’est que grâce à l’eau bouillante que la jaumicre a été débarrassée des glaces. La machine est prête, les voiles sont enverguées; il ne nous manque plus que la rupture de la banquise et... un tout petit canal de la largeur du navire, mais assez long pour nous conduire jusqu’à la mer libre!
En réalité, nous sommes cruellement désappointés : le soleil est au tropique du Capricorne et le vent reste si froid, qu'une couche de jeune glace se forme à nouveau sur les lacs. Les optimistes se préoccupent peu de ces phénomènes; ils comptent, malgré tout, sur un heureux hasard. Les pessimistes, eux, n’entrevoient de salut qu’à l'issue d’une tempête et même Racovitza déclare en plaisantant qu'indépendamment de la tempête il faut un formidable tremblement de terre !
Le 24 décembre. — Toute la journée a été consacrée aux soins de propreté du navire, et ce soir nous sommes réellement coquets pour célébrer la veillée de Noël. Pendant le souper, chacun s'efforce d’être gai, mais cette gaîté est factice. C’est dans ces jours de fête surtout que l’on se sent étreint par la nostalgie. Et pourtant, quel décor féerique que celui de la banquise! Noël, à minuit, aura pour lustre les mille feux du soleil, tandis que les cristaux du givre étincelant de toutes parts feront tristement pâlir les paillettes d'argent, dont on parsème, dans nos familles, le sapin traditionnel. Que font-ils, en ce moment, les êtres chéris que nous avons laissés là-bas ? Peut-être
versent-ils des larmes, en songeant à l'incertitude de notre sort!
Arctowski s’est enfermé toute l’après-midi dans son laboratoire, où il s'absorbe dans de mystérieuses préparations ! De quoi s'agit-il? Il ne confie son secret à personne!
Enfin, vers 8 heures du soir, il nous invite, en grande pompe, à pénétrer dans le sanctuaire; puis, tenant en main un alambic, il nous explique qu'il va nous offrir des liqueurs de sa fabrication : de l’orangeade et du cacao. Ce disant, il me présente le premier verre. Heureusement que j'y trempe à peine les lèvres, car c’est un véritable poison, — Arctowski ayant employé de l’alcool à go.
En présence de ma répugnance, il me traite de demoiselle; mais comme Somers, le plus fort gosier de l’expédition, est de mon avis, notre distillateur consent à réduire la teneur en alcool.
Et il entame devant nous une série de nouveaux mélanges, auxquels il goûte consciencieusement. Bref, vers les 9 heures du soir, certain camarade vantait encore, mais avec une légère agitation, les progrès de la chimie moderne, qui permettent de fabriquer semblables
nectars |
Le 25 décembre, — Quel triste Noël! Aucun de nous n’est en gaîté. Afin d’éveiller un peu d'animation dans le poste, nous envoyons quelques petits cadeaux aux hommes de l'équipage : de Gerlache, des cigares et des vêtements; Racovitza, des cigarettes — hors prix dans l'Antarctique; Cook distribue à chacun d'eux un diapositif; moi, enfin, je leur remets un bon, qu’ils toucheront à notre première escale.
Le Sr décembre, — Combien peu nous avons le cœur à la joie! Pourtant, nous voulons réveillonner avec l'équipage.
À 10 heures, un petit souper nous rassemble tous dans le poste, sauf de Gerlache, qui, souffrant, s’est retiré de bonne heure,
Vers 11 heures, arrivée inattendue du... facteur! C’est Michotte qui remet, à chaque homme, une lettre du commandant. L'idée est ingénieuse, et comme toutes ces épitres sont fort élogieuses, comme
elles contiennent un « bon » à toucher à Montevideo, elles raniment
en un instant tous les hommes. À minuit, les toasts sont enthousiastes : la jeunesse et l’espoir nous ont ressaisis.
1e" janvier 1899. — Notre réveillon s'étant prolongé jusqu’au matin, nous nous sommes levés tard aujourd’hui et sommes arrivés tous, à peu près au même moment, au carré. Alors, échange de souhaits, mais sans chaleur, sans conviction! La journée se traîne très morne: nous l’employons à nous remémorer la passé, afin d’en déduire ce
qu'il y a de mieux à faire pour l’avenir.
Si nous jetons un coup d’œil sur la carte indiquant la route suivie par le navire pendant la dérive, nous remarquons que cette route est très tourmentée. Au début, nous restons sensiblement à la même place, puis nous remontons vers le Nord; mais, dès le 15 mars, nous repartons dans la direction du Sud-Ouest. Huit jours plus tard, nous remontons de nouveau vers le Nord, dépassant peu la latitude du 15 mars, et nous reprenons la route du Sud-Ouest, jusqu'au 21 avril. I1 semble alors que nous sommes arrivés à notre point extrême vers l'Ouest, car notre direction devient le Nord-Est. Dès le 4 mai, la dérive nous ramène encore vers le Sud, à la même position que le 23 mars. Du 4 mai au 20 août, nous dérivons, tantôt vers le Sud- Ouest, tantôt vers le Nord-Est, et, à cette dernière date, nous nous trouvons à l’endroit où nous avons pénétré dans la banquise (en février 1898). Peut-être la banquise ne s’étend-elle pas plus vers le Nord aujourd’hui qu’à cette époque, mais peut-être aussi le contraire se produitl maintenant.
Jusqu'au 20 août, nous dérivons sensiblement sous l'influence des vents et, chose assez curieuse, nos lignes générales de dérive sont presque parallèles : lorsque nous sommes portés vers l'Ouest, notre route s'incline vers le Sud; au contraire, lorsque nous sommes portés vers l’Est, nous remontons vers le Nord. Le voisinage de l'ile Pierre Ie ne fournirait-il pas une explication à cette tendance d’aller vers le Sud, tandis que la terre, que
nos sondages renseignent d’une façon très sûre au Sud-Est, justi-