Au pays des nègres
L*esclavage. — Les marchés d'esclaves. — Supplices et sacrifices humains. — Les « Coutumes » du Dahomey. — Funérailles sanglantes. — Terribles représailles. — L'anthropophagie africaine.
Quelle est cette terre envahie par d'impénétrables forêts et par des marécages malsains, stérilisée par les sables du désert, exposée à toutes les ardeurs d'un soleil torride, et où s'agitent au milieu de la plus affreuse barbarie plus de 150,000,000 d'hommes noirs, appartenant à une race incontestablement inférieure, et pour laquelle la nature semble avoir été marâtre? Est-il besoin de nommer le continent africain?
Ses habitants sont faibles et légers comme des enfants, cruels sans même avoir conscience de leur cruauté; ils paraissent ne posséder d'énergie que pour souffrir. Chose étrange! dans cette partie du monde, le frère vend son frère, sans hésitation et sans remords. Sans être moins odieux, il se montre parfois plus inhumain encore lorsqu'il le fait servir à de sanguinaires sacrifices.
La déchéance native des hommes de la race noire, leur misérable condition, dont ils ne sont pas capables de sortir, excite la pitié des philanthropes; mais, étudiés de près, ils déconcertent les dévouements les plus sympathiques et provoquent les plus excessives sévérités de jugement.
L'esclavage est « l'institution » la plus forte, la plus résistante de l'Afrique, si tant est qu'il y ait d'autres institutions véritables. L'anthropophagie y a ses adeptes persévérants, moins excusables que les sauvages de l'Océanie, qui sont demeurés longtemps isolés dans leurs îles, tandis que les Africains ont vu la Méditerranée battre de ses flots les promontoires de la Grèce, les rivages de la Gaule et de l'Italie ; Carthage et l'Egypte ont joui de civilisations rivales de Rome et de l'Orient hellénique : il n'en reste rien sur ce sol ingrat, rien que des ruines. Ici, l'étape de l'état sauvage à la barbarie a été franchie depuis vingt siècles au moins, et il n'y paraît presque pas; le perfectionnement intellectuel et moral y est absolument insensible; le fétichisme des peuples arriérés ne s'élève pas même au niveau de l'idolâtrie; le progrès matériel est nul ; et l'outil, l'arme, le vêtement, ou ce qui tient lieu de vêtement, sont presque partout ceux de l'homme primitif aux prises avec les premières difficultés de l'existence.
La terre d'Afrique est sillonnée de convois d'esclaves. Autrefois, l'écoulement de cette denrée humaine se faisait principalement par les côtes de l'Atlantique; cela durait depuis le quinzième siècle, lorsque la traite fut abolie par les nations coloniales de l'Europe, et que l'Amérique ne voulut plus d'esclaves noirs. Aujourd'hui, c'est vers l'Egypte, vers la mer Rouge, vers l'océan In-
dien que se dirigent les tristes caravanes d'Africains réduits en servitude.
Les étapes se font dans les plus affreuses conditions, à travers des déserts brûlants.
Fig. 1. — Navire uégrier.
On voit^e développer à l'horizon une ligne noire qui serpente à travers les herbes courtes, ou les sables jaunes; bientôt, sous Tardent soleil quelques armes jettent des éclairs; c'est un convoi d'esclaves qui approche; il avance péniblement, escorté par des forbans du désert montés sur des chameaux. Quelques-uns des trafiquants
vont à pied et raniment à coups de fouet ceux des Noirs dont l'épuisement ralentit la marche du cortège au milieu des sables. Les jeunes filles et quelques très jeunes garçons, comme marchandise de choix, sont groupés par quatre sur les chameaux. *
M. Trémaux, qui a voyagé en caravane dans le Soudan au milieu du désert de Korosko, se croisa ainsi avec un convoi qui s'acheminait vers le Caire. Sa pitié fut émue au spectacle de tant de misères. Il fut surtout impressionné par la vue d'une homme âgé, dont la barbe courte et déjà grisonnante se dessinait en blanc sur sa figure noire. « Ce pauvre diable, » dit-il, « ruisselait de sueur et marchait en avant de la courbache (le fouet), qui avait déjà laissé de nombreuses traces de poussière blanche sur ses épaules noires et nues. Ses genoux fléchissaient sous lui, et de moment à autre il prenait un petit trot chancelant pour suivre le simple pas de ses compagnons. » Le voyageur fit signe à l'un des djellads qui escortaient le convoi de mettre ce vieillard à la place d'une des vigoureuses jeunes filles qui étaient sur un chameau : un balancement négatif de la tête fut la seule réponse qu'il reçut.
Dans d'autres parties de l'Afrique, on passe au cou des esclaves de longues perches de bois, reliées les unes aux autres; on leur met des chaînes aux mains. Ils se trouvent ainsi dans l'impossibilité de s'enfuir ou de tenter aucune résistance. Mais leur marche en est rendue plus pénible; ils avancent lentement, malgré les coups de fouet.
Souvent, dans les déserts que l'on doit traverser, les vivres viennent à manquer; les malheureux captifs, hâves, épuisés, ressentent les tortures de la faim et de la soif.
Les traitants abandonnent ceux d'entre eux qui ne peuvent pJus se traîner.
Dans ces circonstances, des faits atroces se produisaient fréquemment il y a quelques années encore. Les trafiquants ne prenaient pas la peine de délivrer de leurs
Fig. 2. — Caravane.
liens ceux des Noirs qui demeuraient en arrière. Emprisonnés dans les longues fourches qui leur interdisaient tout mouvement, ces tristes victimes s'affaissaient sur le sol, se tordant dans les douleurs d'une affreuse agonie, jusqu'à ce que la mort vînt les délivrer. Souvent la mort ne se faisait pas attendre : les malheureux étaient dévorés vivants par une troupe de fourmis qui, en quelques
heures, ne laissaient de leur corps que le squelette. Livingstone a vu, sur sa route, des cadavres d'esclaves abandonnés ainsi, encore attachés les uns aux autres.
Quelquefois le traitant va jusqu'à immoler ses esclaves, non par pitié, mais en cédant à la colère, et pour être sûr qu'aucun rival dans son abominable industrie ne pourra recueillir l'abandonné et en tirer profit. Livingstone dit, dans son Dernier journal, qu'il lui arriva de passer près d'une femme attachée à un arbre par le cou ; elle était morte. Les gens du pays lui expliquèrent qu'elle n'avait pu suivre la bande dont elle faisait partie, et que son maître n'avait pas voulu qu'elle devînt la propriété de celui qui la trouverait, si le repos venait à la remettre.
11 avait vu encore une femme poignardée ou tuée d'une balle, et qui gisait dans une mare de sang. La réponse qu'on lui faisait était toujours la même : le maître, pour soulager sa colère, avait tué la pauvre créature, qui lui occasionnait une perte d'argent.
Le lieutenant Cameron , dans sa traversée de l'Afrique équatoriale de l'est à l'ouest, vit revenir d'une chasse aux esclaves un Noir portugais. Il ramenait une file d'une cinquantaine de pauvres femmes, chargées de gros ballots : c'était le butin fait par la troupe du Noir sur les gens de leur propre pays. Quelques-unes de ces infortunées portaient, en outre, leurs plus jeunes enfants dans les bras. Elles avaient été capturées dans quarante ou cinquante villages, qu'on avait détruits et ruinés; la plupart des hommes avaient été tués; les autres, chassés dans les marécages , se trouvaient exposés à périr d'inanition.
« Je suis persuadé, » dit Cameron, « que ces quarante ou cinquante esclaves représentaient plus de 500 êtres
humains tués en défendant leurs foyers, ou morts de faim, sans parler d'un plus grand nombre demeurés sans abri. Toutes ces femmes étaient attachées ensemble par la ceinture avec de grosses cordes à nœuds, et si elles ralentissaient leur pas, on les battait sans pitié. Ces mulâtres portugais et ces marchands noirs sont très brutaux dans le traitement de leurs esclaves; les Arabes, au contraire, les traitent en général avec moins de cruauté. Habituellement, les esclaves de l'intérieur ne sont pas conduits jusqu'à la côte : on les dirige sur le pays de Sékéletou, où, pour des causes diverses, la population est assez clairsemée , et où il y a une grande demande d'esclaves. Ils sont troqués contre de l'ivoire, qu'on apporte ensuite sur la côte. »
M. Trémaux, que nous citions tout à l'heure, raconte une histoire des plus émouvantes. C'était au bord du Nil Bleu, à un endroit où il est possible de passer le fleuve à gué. Une caravane venait de traverser les forêts sans fin du Fa-zogl, emmenant en Egypte ce qui restait de la population de toute une région mise à feu et à sang.
Parmi les femmes juchées sur les chameaux, se trouvaient une mère avec sa fille ; la fille, jeune et belle, était traitée avec égards, la mère avait reçu plusieurs blessures en se défendant; souffrante et âgée, cette pauvre femme n'était qu'un embarras. Les djellads ne l'avaient emmenée que pour ne pas causer trop de chagrin à la jeune esclave, dont ils comptaient tirer un bon prix ; mais ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour se débarrasser d'elle. A la traversée du fleuve, les chameaux ne devant pas être trop chargés, on dédoubla leurs fardeaux : la fille passa des premières, mais la mère ne reparut pas sur l'autre rive.
Lorsque la malheureuse enfant vit que le convoi se remettait en route sans sa mère , elle s abandonna à la plus vive douleur , elle fut hissée sur un chameau , malgré sa résistance, ses pleurs et ses supplications. Et la caravane se remit en marche; mais peu de temps après, les conducteurs s'aperçurent que la jeune fille avait disparu : elle avait réussi à briser ses liens et à se glisser dans les hautes herbes sans être vue. Naturellement, ses compagnes reçurent, pour prix de leur silence, une correction exemplaire.
Deux des djellads repassèrent le gué. La vieille négresse n'était plus au bord du fleuve ; mais sa trace fut bien vite retrouvée dans le sol vaseux. Ils arrivèrent à l'endroit où elle recevait les caresses de son enfant. Elle les vit et dit à sa fille de fuir; mais il était trop tard. La jeune négresse fut entraînée. La mère se tordait de désespoir, appelant sa fille , regardant, l'œil fixe et le bras tendu, dans la direction où elle allait disparaître pour toujours.
Ce n'est là qu'un des mille drames poignants auxquels donne lieu chaque jour l'horrible trafic humain. On a vu de ces malheureux mourir presque subitement de chagrin : leur cœur se brisait.
Mais comment parvient-on à arracher ces Noirs à leur sol?
Ce sont de prétendus marchands d'ivoire , qui , pénétrant très avant dans les empires nègres , s'approvisionnent, par l'astuce et la violence, de cette chair, dont la vente donne de si beaux profits dans diverses contrées de l'Orient. Le commerce de l'ivoire, tout avantageux qu'il est pour les caravanes, ne saurait couvrir leurs frais de campagne et ne sert qu'à sauver les apparences. Les tra-
fiquants du Nil Blanc, — pour ne parler que de ceux-là, — sont en réalité des chasseurs d'esclaves ; c'est un ramassis de tout ce que l'Egypte peut fournir de gens sans aveu.
Armés jusqu'aux dents, ils partent par bandes de deux
Fig. 4. — Sur le Ml Blanc.
ou trois cents, sous la conduite du chef, qui leur a fourni fusils , pistolets et sabres. Entassés dans des barques qui s'avancent silencieuses sur le Nil, ils guettent de loin leur proie. Intervenant dans les querelles des indigènes, ils se font accepter sans peine comme auxiliaires par l'un ou l'autre des chefs ennemis ; puis à la faveur de la nuit ou par trahison, ils se rendent maîtres d'un village, in-
cendient les huttes, massacrent tous ceux qui résistent et s'emparent des survivants par « droit de conquête ». Ils n'épargnent guère que les femmes, les jeunes filles et les enfants , parce qu'il leur est aisé de les emmener sans résistance , et que ces pauvres créatures sont aussi d'une vente plus avantageuse.
Ces malheureuses victimes de la cupidité sont de la part de leurs ravisseurs l'objet de toutes sortes de violences et de mauvais traitements. Les esclaves passent, du reste , de main en main sans que leur sort reçoive aucun adoucissement. Entraînés vers la basse Egypte, ils sont vendus à de petits marchands , dont les caravanes n'osent s'aventurer au loin. Ceux-ci les cèdent, ensuite aux agents arabes, échelonnés de Khartoum à la mer Rouge. On embarque les esclaves à Souakim ou à Massoua pour être dirigés sur le Caire, vers l'Arabie ou la Perse.
Ce n'est qu'après s'être débarrassés de leurs esclaves , qui peuvent valoir en moyenne de 100 à 125 francs, que les honnêtes négociants du Soudan viennent vendre à Khartoum l'ivoire qu'ils ont obtenu par des moyens au nombre desquels on peut, sans leur faire tort, compter la fraude et le pillage.
Livingstone trouva le pays situé à l'ouest du lac Tanganyika bouleversé par les Arabes venus de la côte de l'océan Indien, métis cruels, monstres à face humaine. Les indigènes Manyémas n'ayant pas d'esclaves à leur livrer, ces misérables traitants s'en procuraient par la guerre; tantôt, ainsi que leurs émules, ou leurs complices du haut Nil, ils épousaient la querelle d'un chef contre un autre, tantôt ils volaient quelques chèvres et répondaient aux réclamations par des coups de fusil ; fina-
lement, ils emmenaient tout ce qui avait échappé au carnage. Ils parvenaient encore à leurs fins en ayant l'art de faire de quelque chef un créancier insolvable : les tristes sujets payaient de la perte de leur liberté les dettes de leur roitelet idiot.
Les consuls européens qui résident à Khartoum se sont montrés impuissants à s'opposer à la traite des Noirs. A certains moments, les casernes de cette ville ont reg-orsé d'esclaves des deux sexes. On a vu le gouvernement en vendre, en donner à ses employés à valoir sur ce qui leur était dû pour leurs appointements! Les mesures prises par l'administration égyptienne ne l'ont jamais été que temporairement; partant, elles sont demeurées inefficaces. Sir Samuel Baker trouva réunis , lors de son passage à Gondokoro, environ 3,000 esclaves noirs, dans le moment où le gouvernement du Soudan , se montrant assez énergique dans la répression de la traite, faisait remonter le Nil Blanc par des vapeurs pour s'emparer des bateaux chargés d'esclaves.
L'intrépide voyageur Rohlfs, se trouvant à Mourzouk, capitale du Fezzan , y a vu arriver du Kordofan des caravanes d'esclaves noirs. Le gouverneur du Fezzan favorisait cet odieux trafic, et Mourzouk est devenu sous sa protection un véritable marché d'esclaves; des marchands viennent d'Egypte y acheter des Nègres. Au moment du séjour de Rohlfs dans cette ville, il y avait environ 2,000 esclaves disponibles. Les prix, plus élevés que sur la côte de la mer Rouge, étaient de plusieurs centaines de francs pour un jeune homme robuste, ou une jolie négresse nubile.
Du Bornou , — qui forme la limite méridionale du Fezzan, — à la ville de Mourzouk, il y a environ 1,100 ki-
lomètres de trajet à travers de mornes solitudes sans arbres , sans herbes et sans eau : c'est là le lugubre itinéraire des caravanes qui amènent les esclaves. Des deux côtés de la route suivie par Rohlfs, on voyait les ossements blanchis des esclaves morts. Auprès des sources, ils sont plus nombreux : ils y étaient arrivés mourants; ils n'ont pas eu la force de les atteindre et de s'y désaltérer. Plus d'une fois , en puisant à ces sources , on en retire des crânes.
Le commerce des esclaves dans le Soudan égyptien est loin de n'être plus qu'un souvenir. Encore en 1882, un missionnaire écrivait de Delen, dans la partie montagneuse du Kordofan , habitée par des Noirs appelés Nubas , que presque chaque semaine il assistait impuissant au passage de colonnes de captifs, emmenés par les arabes pasteurs , les Bakarahs.
Ces Nubas sont très recherchés, paraît-il, comme esclaves, à cause de leur intelligence; leur pays est aujourd'hui le centre de la chasse à l'homme. Pendant quarante ans, des courses y ont été organisées régulièrement par le gouvernement égyptien. Les employés et la solde des troupes étaient payés en esclaves; le reste des Noirs enlevés servait à former des régiments spéciaux.
L'Angleterre intervint en 1842, mais le désordre dura encore longtemps, jusqu'à ce que l'abominable trafic, cessant d'être le monopole de l'État , devint le but de la spéculation privée, qui organisa sur une grande échelle l'exploitation des empires noirs.
Le Madhi, insurgé contre le gouvernement égyptien, et soutenu par les marchands d'esclaves du Soudan, a écrasé l'armée envoyée pour le faire rentrer dans l'obéissance (novembre 1883).
Si l'on se transporte des déserts du nord-est de l'Afrique au golfe de Guinée, c'est toujours le même tableau, plus affligeant encore si c'est possible.
Il y a quelques années, dans son expédition sur l'Ogôoué, M. de Brazza y trouva l'esclavage en pleine vigueur. Les Nègres des rives de ce fleuve vendent leurs enfants, leurs frères, leurs amis. Il fallait à M. de Brazza des gens du pays pour conduire ses pirogues ; il acheta une quinzaine d'esclaves, auxquels il rendit la liberté. Ces Africains de l'Ogôoué ne sont pas exploités par des gens venus de loin, puisqu'ils s'asservissent mutuellement en quelque sorte, en vue d'un bénéfice douteux à réaliser.
Ces populations noires paraissent donc privées de sens moral aussi bien que de sensibilité. Ceci nous amène à rappeler bien des cruautés commises sur le sol africain par les Africains eux-mêmes ; mais comme dernier mot sur l'esclavage, n'oublions pas de dire que sur les côtes de l'ouest, dans les parties du littoral où le commerce des Noirs a été ruiné par l'abolition de la traite, les captifs tombés entre les mains du vainqueur dans les guerres de peuplade à peuplade sont tués depuis qu'ils ne peuvent plus être vendus.
Kamrasi, roi d'Ounyoro, assurait son autorité sur ses provinces en les parcourant, suivi d'une sorte de garde prétorienne, forte de 500 hommes. Ce corps possédait le privilège de piller sur le chemin du roi et ne manquait pas d'en user. Une simple faute commise par l'un des sujets était punie de mort, après un jugement des plus sommaires, et le coupable, pieds et poings liés, périssait sous le bâton.
Lorsque Speke arriva à la cour de Mtésa, le jeune roi
d'Ouganda, le voyageur constata avec effroi que la vie des gouverneurs, des officiers les plus élevés, ne tenait qu'à un caprice. Le moindre soupçon, un rêve fâcheux, pouvait entraîner leur mort. « Il m'est arrivé, » disait Mtésa, « de faire tuer jusqu'à cent courtisans dans la même journée. » Et il manifestait l'intention de punir d'une manière semblable la négligence dont les serviteurs pourraient se rendre coupables envers son hôte, « car il savait comment on guérit la désobéissance ». Hàtons-nous de dire que Mtésa s'était un peu humanisé depuis la visite de plusieurs explorateurs, et lorsque la nouvelle de sa mort est arrivée en Europe à la fin de septembre 1883, elle a provoqué de véritables regrets.
Ses officiers, ses sujets devaient s'agenouiller ou s'accroupir autour de lui, et ne l'approcher qu'en rampant et le regard baissé. « Toucher au trône, aux vêtements du roi, même par mégarde, ou lever les yeux sur ses femmes, entraînait la peine de mort. »
Quant aux nombreuses femmes du harem , la vie de ces malheureuses créatures était attachée à l'observation minutieuse des lois d'une étiquette bizarre comme les tyrans seuls en savent imaginer. La moindre intempérance de langue, un geste involontaire, un acte quelconque, non prévu ni voulu par un maître fantasque et jaloux de son pouvoir, pouvait les faire sans délai traîner à une mort ignominieuse. Les jeunes pages du roi remplissaient à leur égard l'office de bourreau. « Il ne s'est point passé de jour, » a écrit Speke, « que je n'aie vu conduire au supplice quelquefois une, quelquefois deux et jusqu'à trois ou quatre femmes du harem de Mtésa. »
Faut-il s'étonner après cela qu'il vint à l'esprit de ce tyran de décharger une carabine sur un homme inoflen-
Fig. 6. — Capitale de l'Ouganda.
£ is>fc.T*,''«-
sif, uniquement pour s'assurer que l'arme avait été régulièrement chargée? Speke vit cela : la carabine était un présent fait par lui au roi.
La férocité de Nacer, roi de Tagali, était proverbiale, et il en tirait lui-même une étrange vanité. Un jour qu'il rentrait à son quartier, il entendit une panthère rugir. « Comment! » dit-il, « il y a dans le royaume de Nacer une panthère qui crie la faim? C'est une honte pour Nacer! » Et, désignant au hasard un de ses hommes, il le fit jeter en pâture à la bête affamée.
Le Casembé, visité par Livingstone au centre de la région des lacs équatoriaux, était un usurpateur cruel : pour une faute légère commise par un de ses sujets, il lui faisait couper les oreilles, le nez ou les mains, il vendait ses enfants, il saisissait les bestiaux.
Au Dahomey, on excite le peuple par des spectacles sanguinaires. Le roi ordonne journellement des exécutions. Et Ton peut voir, soit sur la place du marché,' soit à la porte du palais du roi, ce que Jules Gérard voyait chaque jour à Abomey, des tètes coupées, des cadavres de suppliciés , les uns pendus, d'autres disposés par dérision comme des hommes qui s'apprêtent à marcher.
Dans le même pays, à des époques fixes, des sacrifices, humains ont lieu comme des solennités publiques. Des prisonniers sont cloués contre un arbre par la tête, la poitrine, les pieds et les mains. A la fête des Coutumes, chaque jour on immole des victimes humaines.
Un Anglais, lieutenant de vaisseau, qui se trouvait il y a quelques années à Abomey, fut forcé par le roi d'assister à cette hécatombe.
Dans une plaine immense, couverte de milliers de
spectateurs, 3,000 esclaves et 3,000 bœufs ou moutons étaient rangés sur deux lignes. Le roi se promena au milieu de cette allée vivante , et, sur un signe fait avec son bâton royal, les 6,000 têtes tombèrent à la fois. Les guerriers dahomyens se précipitèrent sur les victimes et mangèrent la chair sanglante des animaux.
Lors des Coutumes, si le roi a été battu dans une des dernières rencontres et n'a pas fait de prisonniers, il prend simplement 3,000 de ses sujets pour victimes. Ceux-ci sont arrivés à un tel degré de stupidité, que ceux sur qui le choix tombe s'estiment heureux et fiers.
Une autre fois, un négociant hollandais vit apporter 24 corbeilles contenant chacune un homme vivant dont la tête seule passait au dehors. On les disposa un moment en ligne sur le rebord de la plate-forme où se tenait le roi ; puis on les précipita l'une après l'autre. En bas, une foule ivre de sang, sautant, hurlant, se jetait sur ces corbeilles, chacun s'efforçant d'accaparer une tête à scier avec quelque mauvais couteau ébréché! Cette tête valait à celui qui l'avait coupée un chapelet de cauris , d'une valeur de 2 francs 50 centimes environ.
Dans les grandes Coutumes, on sacrifie hommes et femmes avec un certain nombre de chevaux; les sacrificateurs ont bien soin de mêler le sang des chevaux égorgés à celui des victimes humaines.
Dans cet affreux pays, le roi donne habituellement audience aux Européens dans une enceinte parée de rangées de tètes humaines, fraîchement coupées, saignant encore.
Lorsqu'un roi du Dahomey meurt, on lui érige dans un monument cimenté du sang d'une centaine de captifs, provenant des dernières guerres, et sacrifiés pour
faire cortège au souverain dans l'autre monde. Le corps du monarque est mis dans son cercueil, la tête reposant sur les crânes des rois vaincus par lui. Ces préparatifs achevés, on fait entrer dans le caveau 8 abaïas (danseuses de la cour) et 50 gardes du roi. On place auprès d'eux un amas d'ustensiles et de vêtements, des parures, du
Fig. T. — Rue à Loucenda (prés du Tanganyika).
tabac, des barils d'eau-de-vie; puis on sacrifie ces malheureux pour qu'ils aillent rejoindre leur maître, qui a besoin d'eux.
« Chose étrange ! » dit le docteur Répin , « il se trouve toujours un nombre suffisant de victimes volontaires des deux sexes, qui considèrent comme un honneur de s'immoler dans le charnier royal. Le caveau reste ouvert pendant trois jours pour recevoir les pauvres fanatiques, puis le premier ministre recouvre le cercueil d'un ve-
lours noir et partage avec les grands de la cour et les abaïas survivantes les joyaux et les vêtements, dont le nouveau roi a fait hommage à l'ombre de son prédécesseur. »
Dans le pays des Achantis, les royales obsèques étaient, au commencement de ce siècle, encore plus sanglantes. Un envoyé de la Grande-Bretagne, M. Bowdich, qui, en 1817, visita Coumassie, cette horrible capitale anéantie récemment par les Anglais, raconte que les sacrifices offerts à la royauté se renouvelaient là, de semaine en semaine, pendant trois mois.
Avec de pareilles mœurs chez les Africains, il ne faut pas s'étonner que de simples représailles soient terribles. G. Lejean, dans la relation de son voyage au Taka, raconte ce qui s'était passé dans un village de la haute Nubie, un peu avant qu'il visitât cette région. Un homme de Hafara avait enlevé deux jeunes garçons du village où habitait son beau-père; c'était avec l'intention de les vendre, et il les vendit à Kassala, malgré les protestations du beau-père. Alors celui-ci fit prévenir secrètement sa fille de se tenir prête à un grave événement. Une nuit, il conduisit à Hafara 300 guerriers bien armés, qui envahirent silencieusement le village. A la porte de chaque hutte, un homme se posta en sentinelle, tandis que deux autres pénétraient à l'intérieur et coupaient la gorge à tous ceux qui s'y trouvaient. Ce fut l'affaire de quelques minutes. Les 500 habitants de Hafara passèrent sans résistance du sommeil à la mort.
Naturellement, ces représailles atroces devaient en amener d'autres. Les voisins des gens de Hafara, aidés des marchands d'esclaves de Kassala, firent une razzia chez les habitants si susceptibles de Basen. Ils en tuè-
rent tant qu'ils purent et emmenèrent les jeunes filles et les enfants pour les vendre à Kassala.
Les indigènes du Manyéma (dans la région des lacs) sont sanguinaires et poussent le mépris de la vie humaine aux dernières limites. L'anthropophagie se pratiquait ouvertement chez eux avant que les manifestations de dégoût des trafiquants arabes les eussent obligés à la dissimuler.
Les Bassoutos de l'Afrique australe pratiquent l'anthropophagie, et plus d'une fois les Boërs ont dû tenter de ravoir par la force un des leurs , capturé pour servir à des festins de cannibales. On a prétendu que les Niams-Niams du Soudan oriental sont anthropophages; mais il est probable qu'on ne doit accuser de ce goût monstrueux qu'une seule de leurs tribus, celle des Bindgis. Le rivage nord-ouest du Loûta Nzidjé est bordé de montagnes qui plongent à pic dans le lac; elles sont habitées par des tribus suspectées d'anthropophagie.
Mais les Monbouttous, du bassin de l'Oûellé, se livrent au cannibalisme avec bien plus de passion. Lorsque Schweinfurth visita le roi Mounza, on tuait chaque jour pour la table clece monstre un des petits enfants ramenés à la suite d'expéditions fructueuses. Chaque année, comme s'il s'agissait de grandes chasses, ces expéditions s'organisent contre les peuplades qui vivent sous l'équateur. Les Monbouttous mangent sur place les morts restés sur le champ de bataille, et emmènent leurs prisonniers pour les manger à loisir. Schweinfurth s'étant arrêté devant un étal de viandes appétissantes, proprement exposées sur des feuilles de bananier, apprit que cette marchandise était de la chair de vieilles femmes en-
graissées pour les gourmets. Sur la côte occidentale, les Pahouins sont également anthropophages.
D'autre part, il y a des populations, comme les riverains du Nyassa et de la Rofouma, qui ont horreur de l'anthropophagie, à ce point qu'ils s'abstiennent même de toucher à la chair des animaux qui se nourrissent de l'homme, tels que le lion et la panthère.
Nègres et Noirs. - Condition de la femme. - Les sorciers blancs. - Albinos africains. - Les nains. - Coiffures bizarres. - Nudité et vêtement. - Ornements du visage. - Colliers, bracelets, etc. - Armes offensives et defensives Fanatisme et superstitions. - Devins et sorciers. - Le culte du serpent - Les missionnaires. - Les marabouts. - Mœurs et coutumes. - Supplices. - Épreuves judiciaires. - Habitations et villages. - Nourriture. — Industrie.
L'Afrique est une terre qui, sans sa nombreuse population, semblerait un continent nouvellement créé : les siècles n'y apportent avec eux aucun changement, et il en sera ainsi tant que les Européens n'auront pas fait la conquête de ce vaste sol, pour le plus grand profit de la civilisation et le relèvement de l'humanité.
Quelle est donc cette race si rebelle à tout progrès? Elle est assez diverse. Il y a des populations d'une laideur repoussante; il y en a d'assez belles, il y en a d'étranges; nous pouvons même montrer des Nègres blancs, des géants et des nains. Nous ne parlerons que des races ou groupes d'hommes qui ont une physionomie distincte, remarquable : les autres participent de traits généraux que nous indiquerons.
Sous le nom de Nègres, beaucoup de voyageurs, de missionnaires et d'ethnographes ont confondu des races qui se dérobent à cette classification et qui n'ont même aucune parenté entre elles. Nous citerons, après M. Du-
veyrier, les Koï-Koïns ou Hottentots, les Foulbés, les Haoussas , les Bantous et les Mâbas comme exemples d'autant de peuples, ou de grandes familles de la Nigritie, entre lesquelles on chercherait vainement des caractères communs, soit physiques soit intellectuels ou ethnologiques.
La nature laineuse des cheveux est le véritable cachet -du Nègre. « Tout peuple qui n'en est pas marqué, » dit M. Vivien de Saint-Martin, « quelque foncée que puisse être d'ailleurs la teinte de son épidémie, quelle que soit même la coupe de sa physionomie, n'appartient pas à cette classe inférieure de la famille humaine. Ce pourra être un peuple noir, cène sera pas un peuple nègre. Les Cafres sont des Noirs, ce ne sont pas des Nègres. Les Fellatas ou Foullas, cette grande nation qui domine aujourd'hui sur la moitié du Soudan, sont un peuple noir; ce n'est pas un peuple nègre. On en peut dire autant des Tiboûs, branche adultérée de la race berbère, aussi bien que des Bischaris et des autres tribus nubiennes, qui sont les Éthiopiens des Grecs ; on peut étendre également cette distinction aux Abyssins et à bien d'autres tribus de l'Afrique orientale. »
La haute région forestière située dans le triangle, formé par le lac Tanganyika et les lacs Moëro et Bangoueolo, semble être, selon Livingstone, la patrie de la race noire. Les habitants, hommes et femmes, y sont, en général, très beaux, particulièrement ceux de l'Itahoua. On trouve parmi eux des têtes bien faites, de belles formes, de petites mains. C'est à croire que les êtres disgraciés qui vivent dans les marais pestilentiels des côtes constituent une race dégénérée, tandis que le vrai type nègre serait celui de l'Égyptien des temps antiques.
En dehors de l'islam, il y a des populations qui peuvent répudier le nom de sauvages, mais qui assurément sont encore en pleine barbarie; tels sont les Môssis, qui
Fig. 8. — Hottentot Kora.
vivent au sud de Tombouctou, et les Achantis de la Gui-
née.
Examinons d'un peu plus près les caractères physiques et moraux des populations africaines.
Les Ouolofs sont grands et bien faits; leur peau est d'un noir d'ébène; ils ont les cheveux crépus, les lèvres fortes, le nez un peu déprimé, la physionomie plutôt avenante que repoussante.
Les Peuls ont la peau assez claire, d'un brun rougeâtre; ce sont des Nègres cuivrés, leurs cheveux sont crépus comme ceux des Nègres, mais leurs lèvres, beaucoup moins épaisses, laissent au profil quelque chose de la régularité des types européens. Un grand nombre de Peuls portent deux tresses de cheveux tombant des tempes, assez semblables aux tresses d'ordonnance de nos anciens hussards.
Les naturels de l'Egba ont la couleur du cuivre. Ce sont plutôt des négroïdes que de véritables Nègres. L'œil, chez eux, est beau, la lèvre peu épaisse, mais les gencives sont bleues, les joues proéminentes, le menton rentré, le front fuyant ; leurs formes sont parfaites. Les femmes relèvent leurs cheveux sur la tête comme une touffe de laine, et cette coiffure leur donne une ressemblance lointaine avec les bêtes à cornes. Elles se tatouent et se font des cicatrices sur la peau; elles se plaisent à pratiquer sur leurs enfants ces sauvages ornementations, et le corps des pauvres êtres porte, de la tête aux pieds, la marque d'incisions, teintes en bleu au moyen de l'antimoine.
Voici le portrait que le capitaine Burton fait des habitants du Dahomey :
« C'est une vilaine race. Ils sont menteurs comme des Cretois, et, sous le rapport de l'intelligence, de vrais crétins. Ils sont lâches et, par conséquent, cruels; ils sont joueurs et, par conséquent» voleurs. Brutaux, ils ne respectent rien, ils n'obéissent à personne. Au moral.
de la vermine. Au physique, ils ont la peau noire, les
Fig. 9. — Hotteuiot. — Portefaix au Cap.
sourcils jaunes. Ils sont de taille moyenne, sveltes, agiles, bons marcheurs, danseurs infatigables. Voilà pour le sexe masculin. Quant aux femmes, elles appartiennent à
l'ordre des éléphants ; en d'autres termes, elles sont massives et carrées ; ce sont elles qui moissonnent, qui fauchent, qui font les gros travaux. On sait qu'une partie d'entre elles, dans ce pays, portent les armes et forment la garde personnelle du roi. »
Un missionnaire écrivait en 1865 :
« Le nègre est au Dahomey un peu moins sauvage que sur les autres points des environs de la côte; en présence du blanc, du missionnaire surtout, il est timide et doux comme un agneau ; d'un amour peu stable, et le plus souvent feint, il oblige son maître à se tenir toujours sur le qui-vive. Je dis son maître, car ici ils sont tous esclaves les uns des autres... Tous les sauvages sont, en général, d'une grande taille et ont le corps bien fait jusqu'au cou ; mais quand on passe à la figure, on dirait des monstres : de grosses lèvres, une large bouche, un nez très épaté, une chevelure très crépue, point de barbe (« une tête de boule-dogue », a écrit Jules Gérard, le tueur de lions, qui passa deux ou trois semaines à la cour du roi de Dahomey) ; ils se rasent la tête de toutes les ma-, nières. Ils sont tous marqués à la figure avec un instrument tranchant...
« Ici, la femme est un être abominable, sans pudeur, sans honte, et méchante comme la vipère. On la voit, la pipe à la bouche, courir de danse en danse, et se livrer ainsi, du matin au soir, à toutes sortes d'orgies et de crimes. Il y a possibilité de ramener les hommes, mais on n'a presque rien à espérer des femmes. Le Noir, quand il s'agit de travailler, est d'une mollesse à ne pas pouvoir remuer les jambes. Le rotin est aussi nécessaire à ces gens qu'à nous la nourriture. »
Les Achantis, qui ont bien des traits communs avec
les précédents, se distinguent de la plupart de leurs voisins en ce qu'ils considèrent la femme comme l'égale de l'homme. Lorsque le roi est mineur, sa mère exerce le pouvoir en son nom ; à défaut d'héritier mâle, elle est' appelée à succéder.
Mais chez les Pahouins les femmes sont traitées en esclaves. Les filles, dès leur enfance, sont promises au plus otfrant. A ces femmes sont réservés les travaux pénibles, tels quf la culture des jar dins , la cueil lette et le trans port à dos des ba nanes, etc. Plus elles sont capables
Fis. 10. — Ou(
«aint-Louis c-n costume de Fête.
de porter de lourdes charges, plus elles sont appréciées et recherchées. Les Pahouins n'ont pas d'esclaves : leurs femmes leur en tiennent lieu et sont cruellement maltraitées; aussi le suicide n'est-il pas inconnu parmi elles. Ces malheureuses ne deviennent même pas libres à la mort de leur mari : les parents en héritent.
Dans la Guinée méridionale, à laquelle le Congo donne actuellement une importance justifiée par la situation de cette contrée, qui est la clef de l'Afrique équatoriale, les diverses races paraissent appartenir à la famille cafre. Elles sont, sans exception, de couleur noire. Les Mouchicongos, qui occupent le Congo proprement dit, les Mousserongos, les Cabindos, et les Loangos du littoral, ont les yeux bruns et ouverts, une bouche moyenne, avec des lèvres pas trop épaisses, un nez épaté, l'oreille un peu grande; le front, très bombé chez l'enfant, devient fuyant chez l'adulte. Les cheveux, coupés très courts, sont laineux; la barbe n'apparaît généralement qu'à un âge avancé : elle est noire d'abord, d'un jaune roussâtre plus tard, et enfin blanche.
Si l'on en croit le voyageur suédois Anderson, les Damaras sont une race d'hommes très belle ; une taille de 2 mètres est commune parmi eux; le corps et les membres sont bien proportionnés; leur visage est régulier, expressif, leurs gestes sont gracieux. La couleur de leur peau n'est pas très foncée. Les femmes sont délicates, bien proportionnées, avec de petits pieds et de petites mains, mais avec l'âge elles deviennent fort laides; du reste, les deux sexes sont très malpropres. Ils s'enduisent d'ocre rouge et de graisse, ce qui répand autour d'eux une odeur nauséabonde.
Les Zoulous ont une véritable beauté de formes, des traits
réguliers. Malgré leurs cheveux laineux, ils appartiennent à l'une des. races les plus remarquables de l'Afrique.
Les habitants de l'Ougogo (les Vouagogos) sont supérieurs aux tribus échelonnées de cet État à la côte de l'océan Indien. « Il y a dans leur front, » dit Stanley, « quelque chose de léonin ; leur physionomie est intelligente , leurs yeux sont grands et largement ouverts. Ils ont le nez plat, les lèvres grosses, mais pas de cette façon monstrueuse que nous supposons chez tous les Nègres. » C'est à peu près le portrait qu'avait fait d'eux lecapitaineBurton.
Kig. li. — Femme de Guinée (Race noire).
Cet explorateur a noté que, dans l'est et dans le nord de TOugogo, la race est vigoureuse, avec la nuance claire des Abyssins, mais la physionomie est sauvage, même chez les femmes ; les lèvres sont épaisses et d'une expression brutale, les paupières rougies; la voix est forte, impérieuse. La partie postérieure de la tête est petite relativement à la largeur de la face. Et comme il faut que partout l'homme s'enlaidisse, — quand ce n'est pas la femme, — les Vouagogos s'arrachent les deux incisives du milieu de la mâchoire inférieure. Quelques-uns se rasent la tête, d'autres se tressent une quantité de petites nattes comme les anciens Égyptiens, et les enduisent de terre ocreuse et micacée; ce même enduit sert à embellir le corps; une couche de beurre fondu par-dessus ne gâte rien, paraît-il, aux yeux des plus difficiles en matière de goût.
Un peuple étrange entre tous ces Noirs est celui des Vouasongoras aux longues jambes. Ils ont en aversion tout ce qui est étranger. Cette aversion n'égale que leur amour extravagant pour leurs bestiaux. « Si une vache meurt de maladie, » dit Stanley, « on fouille tout le pays pour découvrir celui qui a dû ensorceler la bête, et y trouve-t-on un étranger, sa vie est en péril. » Chez ces peuples, et aussi bien que chez les Vouarouandas, les Vouagafous, les Vouanyambous, et, en général, les peuples vivant à l'ouest du Nyanza, un étranger mourrait faute d'une goutte de lait qu'on ne la lui donnerait pas. Jamais le roi Roumanika, si généreux et si bon qu'il se se soit montré à l'égard de plusieurs voyageurs, n'offrit une cuillerée de lait à Stanley, pendant le séjour que celui-ci fit auprès de lui.
A en croire les rapports faits à Stanley, il y aurait
chez les Vouasongoras quelques tribus à jambes si lon-
gues « qu'ils ne peuvent les contempler sans un étonnement mêlé de crainte ».
Lorsqu'en 1872 Livingstone et Stanley, explorant le lac Tanganyika, entendirent parler d'un peuple de Nègres blancs, qui habitait au nord del'Oujidji, ils se refusèrent d'y croire. Quatre ans plus tard , Stanley reconnut la vérité de cette assertion, en arrivant sur la frontière d'Ounyoro, au pied de l'énorme massif du Kabongo, qu'aucun voyageur européen ne connaissait encore. Le géant de ces montagnes est le mont Gambaragara, volcan éteint, dont la neige recouvre souvent le sommet. C'est autour de ce sommet que plusieurs villages sont habités par une race d'hommes au teint blanc, semblable à celui des Européens. Les fonctions de sorciers auprès des rois d'Ounyoro leur sont dévolues. « C'est une belle race, » dit Stanley, « et quelques-unes de leurs femmes sont réellement très jolies. Ils ont des cheveux crépus, de couleur brunâtre. Leurs traits sont réguliers, leurs lèvres minces; le nez, quoique bien conformé, est cependant un peu épais à la pointe. N'était le caractère négroïde des cheveux, on les prendrait pour des Européens ou pour des Syriens. »
Comme la plupart des peuples de l'Afrique équatoriale ce peuple blanc a pour principale occupation l'élevage des bœufs , et le fond de son alimentation se compose de lait et de bananes. Ces blancs sont établis depuis des siècles autour du Gambaragara; l'intensité du froid qui règne sur cette haute montagne est leur meilleure défense contre leurs ennemis. En 1874, Mtésa, roi d'Ouganda, envoya contre eux une armée de 100,000 hommes; le chef qui les dirigeait occupa aisément les pentes du volcan, mais il ne réussit pas à faire avancer ses troupes jusqu'au refuge des sorciers blancs; le froid les força de renoncer à leur entreprise.
Les blancs dont nous parlons n'ont rien de commun avec les albinos. Il y a de ces derniers parmi les Noirs africains , et il paraît qu'on ne peut rien voir de plus affreux qu'un albinos de race noire, avec son profil de
Fig. 13. — Dscliako, domestique du lieutenant Cameron.
Nègre, ses cheveux crépus et jaunâtres, et sa peau qui n'est ni absolument blanche, ni noire, ni rosée.
Après cette surprise de blancs africains , il en est réservé une autre à nos lecteurs : les jolies femmes noires.
Dans un village de la Terre delà Lune, le capitaine Burton, admis dans un cercle de femmes jeunes et vieilles qui fumaient, en compta jusqu'à trois qui au-
raient été belles en tous pays : « Le type grec, » dit-il, « dans toute sa pureté, le regard souriant, des formes sculpturales, le buste de la Vénus coulé en bronze. Un jupon court, de fibres de baobab, était leur unique vêtement, et certes, elles ne perdaient rien à ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce chaque fois que je leur présentais mes hommages ; et quelques feuilles de tabac que je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux vêtus , la fumée du narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de conversation. » Durant son passage chez les Manyémas, Livingstone a tracé à chaque page de son journal des notes comme celles-ci : « C'est une jolie fille... cette femme est vraiment jolie ».
Les voyageurs anglais, à qui nous sommes redevables de tant de particularités curieuses concernant le pays dont nous traçons rapidement le tableau , ont été vivement frappés d'une bien singulière manière d'y concevoir la distinction et la beauté chez la femme : ils l'ont trouvée assez répandue sur leur route, mais surtout dans le Karagoué.
Cette distinction et cette beauté résident dans un embonpoint extrême. Pour l'obtenir, on soumet les femmes à un engraissement méthodique , au moyen de grandes quantités de lait. On s'y prend de bonne heure, et l'éducation de la jeune fille consiste principalement à s'habituer à absorber le plus de lait possible. Les femmes atteignent la puberté en même temps qu'un ample développement des formes; bientôt, elles deviennent obèses; en continuant leurs soins , elles doivent arriver au point de
ne plus pouvoir se mouvoir qu'avec le secours des mains. Les bras sont énormes, et leur poids entraîne le corps. Speke réussit à obtenir les mesures d'une des princesses de la famille de Roumanika. Il les a consignées dans sa relation, et les déclare d'une exactitude rigoureuse. Les voici : tour de bras, 58 centimètres; buste, lm,32; cuisse, 68 centimètres; mollet, 51 centimètres; hauteur, lm,72.
Dès l'âge adulte , les femmes Bongos , — nous dépassons la région des lacs, — acquièrent (naturellement celles-là) une extrême ampleur de ceinture. Leurs formes rappellent celles de la fameuse Vénus hottentote. Il n'est pas rare d'en trouver parmi elles qui pèsent jusqu'à 150 kilos. « La silhouette de ces graves personnes, marchant d'un pas solennel, » dit Schweinfurth , «évoque le souvenir d'un babouin qui danse. »
Nous avons parlé des Manyémas. Les Monbouttous, bien qu'à une centaine de lieues au nord de ces derniers, offrent de nombreux traits de ressemblance avec eux; même physionomie, même nez plutôt assyrien qu'épaté, mêmes cheveux longs. Ils sont beaux et bien faits, avec un visage régulier; comme dernier trait , ils sont anthropophages les uns et les autres. Ajoutons que les Monbouttous ont le teint très clair; on en rencontre parmi eux dont les cheveux sont blonds.
Les Niams-Niams, qui occupent la même région, ont tout à fait le type d'un peuple belliqueux : la lance d'une main, le bouclier de l'autre, un sabre recourbé à la ceinture , les reins entourés d'une peau de bête , la poitrine et le front ornés de trophées de bataille et de chasse , la 'chevelure d'une longueur exceptionnelle flottant sur l'épaule, les yeux étincelants sous d'épais sourcils. Dans le bassin de la rivière des Gazelles , hommes et femmes
ont la coutume d'arracher les incisives de la mâchoire supérieure. Les Niams-Niams liment ces mêmes dents en pointes.
Les Chillouks, les Nouers et les Dinkas, qui figurent parmi les peuples les plus importants du haut Nil, vivent au milieu de marais, et leur silhouette rappelle celle des échassiers qui y cohabitent avec eux. Ils ont ce que Livingstone appelle « le pied d'alouette », c'est-à-dire la talon démesurément allongé et la plante du pied très large. Avec cela, la jambe longue et sèche, le cou long. Ils se tiennent debout sur une jambe pendant de longs moments, comme les hérons. Ils sont très noirs et vont entièrement nus.
Les Baris , établis dans la même région , sont d'une haute et belle stature. Ils ont le nez un peu large, à la vérité, mais non pas écrasé; leur bouche rappelle celle des sculptures égyptiennes. Le front est large et arrondi, l'œil expressif et franc.
Il nous reste à dire quelques mots des nains africains. Les Akkas forment une race noire , qui a été découverte par Schweinfurth , dans le pays des Monbouttous ; leur taille ne dépasse pas un mètre et demi , mais ils n'ont rien de la difformité ordinaire des nains; au contraire, ils se montrent d'une agilité extraordinaire, turbulents et braves. Leur couleur n'est pas celle des Nègres; ils sont plutôt bruns que noirs; leur face est très prognate ; la tête est ronde , ils ont le nez enfoncé et les narines très larges. D'autres détails, tels que l'allongement des bras, l'écartement des jambes, la grosseur et le ballonnement du ventre, mais surtout la courbure de l'épine dorsale en forme de G, paraissent rapprocher les Akkas des singes anthropomorphes.
Au temps où Schweinfurth a visité le roi Mounza , ce despote africain entretenait des régiments de ces pygmées ; il gardait aussi à sa cour quelques-uns de ces petits hommes pour sa distraction.
Les Akkas ne forment pas la seule population naine de l'Afrique : leur taille est exactement celle des Obon-
Fig. 14. — Bushinan (piolil).
gos. Il y a encore d'autres races africaines très petites. Les Massarouas du désert de Kalahari , auxquels les Anglais ont donné le nom de Bushmen (hommes des buissons) et que l'on appelle aussi Boschimans, ont une taille au-dessous d'un mètre et demi. Ils sont d'un noir foncé, avec de petits yeux brillants, et leurs cheveux clairsemés sont rasés à la hauteur des oreilles , ne laissant sur la tête qu'un rond assez semblable à une calotte.
Tout ce monde sauvage est peu ou point vêtu , à quelques exceptions près que nous indiquerons.
Dans la plupart des tribus du haut Nil , les hommes vont entièrement nus ; les femmes s'attachent à la ceinture une étroite lanière de peau , quelques minces pendeloques d'écorce ou de verroterie. Hommes et femmes sont d'une saleté repoussante; les couches de beurre ou de graisse dont ils s'enduisent le corps, la cendre et la fiente de vache dans lesquelles ils se roulent pour se garantir de la piqûre des insectes, leur donnent un aspect peu avenant et une odeur qui fait reculer. Cette nudité et ces précautions contre les moustiques se rencontrent chez nombre d'autres peuples africains.
Parfois, cette complète nudité est dissimulée soit par une peau de chèvre, soit, comme dans le pays des Madis, par une sorte de queue en crin végétal attachée aux reins, comme chez les femmes Latoukas , qui portent par devant un large pan de cuir tanné , soit par une bande d'étoffe, passée dans la ceinture, et dont les bouts retombent par devant et par derrière, comme chez les Bongos, dont les femmes se contentent pour tout costume d'une branche souple et garnie de ses feuilles ou d'un bouquet d'herbe attaché à la ceinture.
Dans certains endroits, où tout le monde va nu, les filles seules adoptent une pièce de vêtement, ne serait-ce qu'un pagne, tissu de fils d'écorce et large comme la main. D'autres fois, lorsque ce monde noir fait choix d'un vêtement, d'un ornement quelconque, les jeunes filles, seules, n'ont pas le droit de suivre l'usage commun.
Certaines populations , vivant dans une nudité presque complète, prennent un soin extraordinaire de leur chevelure : ils la dressent en coiffures, qui ne manquent ni de-
légance ni d'originalité. Ces sortes de soins se rencontrent chez les Liras, qui se singularisent entre tous par de véritables perruques à marteau et à queue, laborieusement édifiées avec leur chevelure naturelle , à laide d'un mélange d'argile ou de terre de pipe ; ce qui a inspiré à sir Samuel Baker une boutade humoristique : « Je
Fig. 15. — Bt/shman (face).
ne pense pas, » a-t-il dit dans un de ses livres, « qu« le lord chancelier d'Angleterre ou aucun des membres du barreau anglais ait jamais pénétré dans l'intérieur de l'Afrique; il est donc difficile d'expliquer l'origine et la coupe africaine de leurs perruques; mais je puis assurer qu'un avocat passé au cirage et portant pour tout vêtement sa perruque officielle donnerait une idée parfaite d'un membre de la tribu des Liras. »
Chez les Latoukas, la coiffure affecte la forme d'un casque chargé de plaques de cuivre poli , orné de rangs de verroterie ou de cauris (1); ce casque a l'avantage, ou, si l'on veut, l'inconvénient d'être fixé à demeure sur la tête.
La coiffure des naturels de FObo , quoique différant de celle des Latoukas , est bizarre et demande un laps de plusieurs années pour être achevée !
Dans le pays des Manyémas , dont les habitants, nous l'avons dit , sont d'une très belle race , les coiffures des femmes frappèrent Cameron par leur étrangeté : elles lui rappelaient un chapeau des anciennes modes porté par les dames anglaises, mais dont on aurait enlevé le fond, avec les cheveux pendant en longues boucles sur le cou. T-.es hommes enduisent d'argile leurs cheveux et les maintiennent aussi en forme de cornes , ou nattés de manière à avoir l'air de porter des casques.
Le costume des Cafres consiste pour les hommes en une ceinture, faite de la peau de quelque animal sauvage; pour les femmes, en un simple cordon de grains de verre, passé autour des hanches.
Les Zoulous ne se surchargent pas de vêtements : une écharpe tombant des hanches aux genoux suffit aux hommes comme aux femmes; les jeunes filles seules s'enveloppent d'une longue chemise d'indienne. Les guerriers s'entourent la tête d'une peau de léopard , ou piquent dans leur coiffure quelques plumes d'autruche , blanches ou noires.
Les Bushmen du désert de Kalahari se couvrent à peine de quelques peaux , larges comme la main ; il suf-
(1) Sorte de coquilles servant aussi de monnaie.
fit aux femmes qu'elles aient des colliers de verroterie pour elles et leurs enfants.
Les Nègres de la Louêna, qui habitent un pays arrosé par le Zambèze (nous pourrions dire inondé), portent des peaux, retenues sur les reins par une ceinture et pendant jusqu'aux genoux; chez les femmes, cette sorte de jupe descend un peu plus bas par derrière et atteint le mollet. Les hommes mettent aussi un manteau à capuchon, et les femmes, un mantelet de fourrure. Les peaux sont parfois remplacées par des étoffes européennes et des couvertures, que le commerce porte jusque-là.
Les nobles de l'Ouganda se couvrent des peaux, tachetées de noir, du chat-pard et portent une dague à la ceinture; les plébéiens ont des vêtements d'écorce bariolés et des manteaux de cuir de vache ou de peaux d'antilope. Les étoffes d'écorce sont d'une extrême finesse et rappellent nos lainages : elles sont formées des filaments intérieurs des écorces de certaines essences d'arbres , qu'on fait macérer. Les parties de costume faites de peaux d'antilope jointes ensemble sont d'un travail de couture des plus habiles. Les officiers du roi ceignent leur tête d'un turban ou d'une couronne en tiges d'arbre tressées, décorées de défenses de sanglier polies avec soin, de baguettes à talisman, de graines colorées, de verroteries ou de coquilles.
Le vêtement indispensable, dans la Guinée méridionale, est le pagne; il y en a pour les riches en étoffes d'Europe, de couleur et de grandeur variées; par-dessus les pagnes, on porte des chemises, aussi longues cme possible. Cette garde-robe s'enrichit parfois de vieux habits d'uniforme ou bourgeois, de bonnets de coton rouges ou blancs et de vieux chapeaux.
Dans l'Ounyoro, les hommes et les femmes sont vêtus; les femmes portent un court jupon, une chemise montante et une sorte de plaid, le tout, en un tissu fabriqué par elles avec l'écorce d'une variété de figuier, que Ton multiplie en quantité à l'entour des maisons, pour cet usage. Les femmes de l'Ounyoro préparent aussi des peaux de chèvre, qui rivaliseraient avec les plus belles peaux de chamois.
Par où brille la race noire, c'est dans la variété et la profusion des ornements. Il faut dire que ces ornements sont souvent tout ce qui indique une intention de toilette.
Nous avons parlé de certaines coiffures, laborieusement édifiées et conservées indéfiniment. Les Zoulous, lorsqu'ils se marient, se font poser sur le sommet de la tête une sorte de gâteau, fait d'une substance gommeuse et que l'on entretient avec soin.
Les Nègres de la Louêna piquent dans leurs cheveux une ou plusieurs petites houppes de soies d'éléphant : chacune d'elles rappelle la mort d'un de ces animaux, tué par le chasseur qui s'en pare.
Faut-il ranger parmi les ornements du visage le pélelé et la botoque avec lesquels les riverains du lac Nyassa et de la Rofouma se défigurent à plaisir? Qu'on en juge. Le pélelé est un disque qui s'insère dans la lèvre supérieure, et la botoque, un cône que l'on introduit dans la lèvre inférieure. La bouche d'une dame noire parée de ces deux ornements ressemble assez à un bec de canard. Une manière analogue de s'embellir consiste, pour les petites-maîtresses du pays des Madis, à charger la lèvre inférieure, préalablement percée, d'un appendice conique en bois, en os, en cuivre, ou simplement en roseau.
Ernest Linant a vu une femme portant un ornement de ce genre, de la longueur de 30 centimètres, qui, à chaque mouvement de la tète, venait lui frapper les seins.
Le bonheur des femmes Bongos est de se distinguer par des ornements du même genre que le mariage leur
Flg. tb. — Femmes Betjouanas du Kalaliari.
donne le droit de porter. Elles se percent la lèvre inférieure et y font pénétrer des chevilles de plus en plus grosses : de cette façon, cette lèvre s'allonge démesurément, horriblement, et dépasse l'autre, qui est également trouée, mais ne reçoit qu'une chevillette de cuivre, un brin de paille, parfois un anneau, à moins qu'on ne préfère passer cet anneau dans la cloison du nez. Les
oreilles de ces beautés sont ourlées d'anneaux et de croissants de métal; la conque même est trouée, et jusqu'à une demi-douzaine de petites boucles de fer sont suspendues au lobe.
Chez les Mittous, voisins des Bongos, les femmes introduisent des objets dans les deux lèvres, comme si elles se proposaient de donner à leur bouche la forme d'un large bec. Rien d'affreux comme cette rondelle insérée dans la lèvre supérieure et ce cône de quartz ou de corne, qui pend à la lèvre inférieure. La femme ainsi parée doit, lorsqu'elle veut boire, relever sa lèvre supérieure avec ses doigts et se verser le breuvage dans le gosier. Quel supplice... si ce n'était le comble de l'élégance!
Autre supplice : le carcan perpétuel! Dans le pays des Madis, les hommes portent de hauts colliers de fer, composés d'anneaux superposés, d'autant plus nombreux que leur possesseur a été plus heureux à la guerre; certains guerriers comptent une douzaine de ces anneaux ; mais alors ils ne peuvent que difficilement remuer le cou.
De lourds colliers de fer, encerclant étroitement le cou et rivés par le marteau du forgeron, sont portés avec grâce par les femmes des Niams-Niams.
A propos des Niams-Niams, disons que la queue qu'ils portent, — et qui longtemps a fait le sujet de savantes dissertations, — n'est autre chose qu'un ornement un peu égaré. Cet appendice en cuir, assez curieusement ouvragé, retenu devant par la ceinture, passe entre les jambes et s'épanouit par derrière en éventail.
Dans plus d'une partie de l'Afrique, hommes et femmes se tatouent affreusement. Mais chez les Zoulous les tatouages qui s'étalent sur la poitrine des guerriers sont
des distinctions enviées et parcimonieusement octroyées par les chefs.
En fait de colliers, tandis que les femmes d'une région ou d'une autre se chargent la poitrine de colliers
Fig. 17. — Coiffures des tribus voisines du Tanganyikà.
de verroteries, de coquilles, de grains de corail, de perles de terre, et même de simples morceaux de quartz, les hommes suspendent à leur cou des chapelets formés de petits morceaux de bois travaillés, alternant avec des racines, des serres d'oiseaux de proie, des dents de chien, de crocodile et de chacal, de petites écailles de tortue , et d'une infinité d'objets analogues. Le officiers
du roi d'Ouganda portent à leur cou, autour des bras et aux chevilles des pieds, soit des ouvrages de bois. — sortes d'amulettes, — soit de petites cornes garnies d'une poudre magique.
D'autres anneaux de pied sont en cuivre, en fer et quelquefois en argent. Dans la Guinée méridionale, on porte de ces anneaux en cuivre qui pèsent jusqu'à 2 et 3 kilogrammes.
Quant aux bracelets , il y en a d'énormes en ivoire , comme ceux que mettent au-dessus du coude les Diours et les Dinkas; il y a des anneaux de fer pour l'avantbras, des tresses de ficelle, des bracelets en os, etc.
Parfois, les pagnes coloriés des femmes se distinguen t par un luxe de coquilles, de verroterie et d'ornements de fer disposés avec assez de goût.
On connaîtrait mal tout sauvage si on ne le voyait pas dans son attirail guerrier. En Afrique, il y a une assez grande variété d'armes, depuis la sagaie du Zoulou jusqu'aux canons., — sans munitions , — du roi de Dahomey.
Les Latoukas ont pour armes la lance, une massue, un coutelas et un vilain bracelet de fer hérissé de lames de couteau. Ce bracelet sert à se défendre alors qu'on a perdu ses autres armes, et aussi à déchirer son adversaire dans une lutte corps à corps. Les boucliers (d'une trop grande dimension) sont en peau de buffle ou en peau de girafe, celle-ci plus estimée que l'autre pour cet usage, comme étant plus légère.
Dans l'Ounyamouési, les hommes sont armés soit d'arcs et de flèches, soit d'excellents fusils de munition, à pierre, provenant de l'armée anglaise des Indes et qu'on vend à Bagamoyo de 17 à 21 francs.
Les Baris ont des sabres et des poignards.
Dans la région du haut Nil qu'ils habitent, les Noirs sarment aussi de lances, au fer très allongé ou ovale; ils ont des sagaies de différentes sortes : l'une , dont le fer en forme de spatule est emmanché au bout d'un bâton, se lance au loin; l'autre, de forme bizarre, en fer mince et aplati, présente plusieurs lames divergentes et tranchantes de tous côtés; celle-ci, garnie d'une courte poignée, se lance également à distance; des haches emmanchées sur des espèces de fourches, dont la forme varie suivant les tribus; des arcs, des flèches aux dardsacérés et trempés dans un poison subtil qui est le suc laiteux d'une euphorbe. Leurs flèches à pointes de fer sont seules empoisonnées, d'autres à pointes d'ébène servent à la chasse. Les boucliers sont de formes et de matériaux variés : en peau de girafe ou d'hippopotame, ou même en carapace de tortue et en peau de crocodile. Les masses d'armes sont en ébène et autres bois durs.
Ajoutons , pour compléter cette énumération , les bâtons de chasseur que les Nègres pasteurs lancent sur le menu gibier.
Les Makololos de la Cafrerie intérieure ont pour armes des lances très légères, qu'ils jettent comme une javeline. Ils sont capables d'atteindre leur but à une distance de quarante et même de cinquante pas. La javeline, lancée en l'air, retombe ensuite de tout son poids sur l'ennemi contre qui elle est dirigée.
L'arme favorite des Zoulous est aussi la javeline, ou plutôt la sagaie. Ils portent toujours avec eux cinq ou six de ces dards, au maniement desquels ils sont exercés dès l'enfance. Bien qu'ils possèdent des fusils et qu'ils
sachent s'en servir, ils abordent l'ennemi avec leurs sagaies : ils en ont de longues qu'ils lancent avec adresse, 3t de courtes dont ils tirent un grand parti dans la lutte corps à corps. Ils n'ont pas renoncé non plus au knobiri en bois de laurier, employé comme massue à la guerre et à la chasse.
Les armes du guerrier de l'Ougogo (entre le lac Tanganyika et l'océan Indien) sont faites avec beaucoup d'art : elles se composent d'un arc, de flèches barbelées, d'une couple de sagaies, d'une lance dont le fer ressemble à la lame d'un sabre, d'une hache d'armes et d'une petite massue.
« Doit-on se battre, » dit M. Stanley, « le messager du chef court d'un village à l'autre, en soufflant le bruit de guerre dans sa corne de bœuf. A cet appel, le Mgogo jette sa houe sur son épaule, revient à la maison, et ressort l'instant d'après en costume de combat : des plumes d'autruche, d'aigle ou de vautour se balancent sur sa tête; un long manteau rouge flotte derrière lui. A son bras gauche est un bouclier de peau d'éléphant, de rhinocéros ou de buffle, orné de dessins blancs et noirs; il tient sa lance d'une main, de l'autre ses javelines. Son corps est peint de la couleur de guerre; il a des clochettes aux genoux et aux chevilles; aux poignets, de nombreux anneaux d'ivoire, qu'il entrechoque pour annoncer sa présence. Il a quitté à la fois la houe et l'allure du cultivateur; c'est maintenant un guerrier plein de fierté et d'enthousiame, bondissant comme un tigre et flairant le champ de bataille. »
Sur le littoral de la Guinée méridionale, l'armement se compose du fusil à pierre et de sabres importés d'Europe. L'arc et les flèches ne se retrouvent plus
qu'assez avant dans l'intérieur, et de même les boucliers et les sagaies. Les Noirs ont encore un fort bâton quadrangulaire en bois très dur, faisant office de casse-
Fig. 18. — Armes, outils, ustensiles, ornements des Nègres.
tête. Il y a aussi des espèces de petits yatagans de formes très variées, produit de l'industrie du Mayumbo : les Nègres de cette partie de la Guinée ne fondent pas le fer, ils l'achètent dans les comptoirs des Européens
établis sur le littoral et le transforment en instruments et en armes par le travail de la forge.
Le major Serpa Pinto a trouvé les Louenas du Zambèse en possession de quantité de fusils à percussion, fabriqués en Angleterre et apportés par les commerçants du Sud. Les indigènes avaient aussi des mousquets à pierre de fabrication belge, vendus par les Portugais de Benguela. Le même voyageur a vu aussi quelques carabines rayées. Ces armes européennes font un peu abandonner les armes du pays : les sagaies barbelées, les massues et les petites hachettes. Comme arme défensive en harmonie avec ces dernières se trouve le grand bouclier ovale, fait en bois et recouvert de peaux de bœuf.
Les Dahomeyens, s'ils n'ont pas de projectiles pour leurs canons, sont équipés de fusils, de flèches, de sagaies et de sabres. Ils se servent maladroitement du fusil : ils tirent sans épauler. En revanche, ils manient très bien leurs longues sagaies. N'oublions pas les amazones du roi de Dahomey, habiles à lancer les flèches et à manier le lacet : elles emploient le lacet pour faire des prisonniers.
Les armes des Damaras sont la sagaie, le kierie, massue que les indigènes savent lancer au loin avec une dextérité surprenante contre les quadrupèdes et les oiseaux;. enfin, l'arc et les flèches, et quelques fusils dont ils ne savent pas encore se servir.
Les habitants du Manyéma sont armés de lourdes piques et de boucliers; ils ne connaissent ni les arcs ni les flèches.
Sir Samuel Baker a porté sur les Noirs de l'Afrique deux jugements contradictoires, qu'il est utile de rapprocher.
Voici le premier : « Je voudrais que les négrophiles d'Angleterre pussent voir, comme moi, le cœur même de l'Afrique; leur sympathie pour les Noirs en serait fort diminuée. La nature humaine, vue dans son état de crudité tel que nous le montrent les sauvages de l'Afrique, est au niveau de la brute et ne soutiendrait pas la comparaison avec le noble caractère du chien. On ne trouve chez eux ni gratitude, ni pitié, ni affection, ni désintéressement; aucune idée du devoir, point de religion , mais seulement la cupidité, l'ingratitude, l'égoïsme et la cruauté. Ils sont tous voleurs, paresseux, envieux et prêts à piller et à faire esclaves leurs voisins. »
Peu de jours après, le voyageur écrivait :
« Le Nègre est une curieuse anomalie. Chez lui , les côtés bons et les côtés mauvais de l'humanité percent spontanément, comme les fleurs et les épines sur les buissons de ses solitudes. Créature toute d'impulsion, rarement influencée par la réflexion, le Noir nous pétrifie par sa complète stupidité, et soudain nous confond par des marques inattendues de sympathie... Dans sa sauvage patrie, l'Africain est méchant, mais non pas autant que le seraient, je crois, les blancs dans des circonstances analogues. Il est dominé par les passions mauvaises qui sont inhérentes à la nature humaine;
Fig. 19. — Petit fusil des Sarracolas (haut Sénégal).
mais chez lui, le vice n'est pas exagéré comme cela se voit chez les nations civilisées. »
Le second jugement adoucit quelque peu la sévérité du premier; malheureusement, les appréciations rigoureuses de sir Samuel Baker fortifient l'impression peu favorable que fait naître la lecture des relations des explorateurs contemporains.
Stanley a décrit ses impressions à la vue d'un rassemblement de sauvages, trépignant d'impatience de se ruer sur lui et son escorte. Des roulements de tambour les appelaient au combat. Ils brandissaient leurs lances, bandaient leurs arcs en jetant sur le voyageur et les siens des regards furieux; une animation cruelle était peinte sur leurs visages ; de leurs armes ils frappaient le sol ; la bouche écumante, grinçant des dents, fouettant l'air avec leurs lances, ils piétinaient de rage d'être obligés de différer d'en venir aux mains.
Un Italien, M. Bolognesi, raconte ce qu'il a vu dans des villages du haut Nil. Des ossements entassés sous un arbre témoignaient d'une exécrable coutume : à la suite de chaque engagement avec leurs ennemis, les vainqueurs s'emparaient des cadavres du parti vaincu et les promenaient dans les campagnes. Après plusieurs jours d'orgies, les triomphateurs attachaient à des arbres ces cadavres et les y laissaient jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. C'est alors qu'on apportait les ossements sous l'arbre des trophées de guerre. M. Bolognesi vit sous un de ces arbres une telle quantité d'ossements entassés qu'ils s'élevaient jusqu'à la moitié de la hauteur du tronc.
S'agit-il des Nubiens? le vol est en aussi grand honneur chez eux que jadis à Sparte ou dans l'Italie avant
les Romains. Des Cafres? Ils sont menteurs, paresseux, voleurs, et voleurs pleins de ruse, voraces jusqu'à la gloutonnerie. Ajoutez qu'il n'y a chez eux aucune pudeur naturelle.
Parle-t-on des Pahouins des deux Guinées? Ils sont voleurs, menteurs, querelleurs, avides, rusés, toujours en guerre entre eux. Des Ouadaïens, visités par le docteur Nachtigal? Ils sont, il est vrai, très courageux, mais aussi très orgueilleux, très entêtés, barbares, hostiles à tout ce qui vient du dehors, hommes et choses. Ainsi des autres !
Cependant, pour être juste, il faut dire qu'il y a quelques exceptions agréables à constater. Ainsi, pour ne parler que d'eux, les Zoulous sont gais, hospitaliers, expansifs (au point d'accompagner leurs paroles d'une mimique très expressive). Leur énergie et leur moralité leur assurent une supériorité sur tous leurs voisins ; ils ont la prétention fondée de fournir les plus braves guerriers de l'Afrique australe; enfin, ils savent observer la discipline.
Au nord du continent africain, l'islamisme étend sa diffusion. Il domine dans certaines régions. Il y a des populations entières qui sont musulmanes : les Ouolofs du Sénégal, les Peuls et les Toucouleurs; à l'orient, les Somalis, cruels et fourbes, ont été récemment fanatisés par une confrérie religieuse musulmane, au point que l'accès de leur territoire n'est plus permis qu'à des forces supérieures.
En dehors de l'islamisme, certains peuples africains croient en un dieu; les autres, et c'est le plus grand nombre, n'ont pas la plus légère notion d'un être suprême. Us sont adonnés à des pratiques superstitieuses;
ils attribuent volontiers un pouvoir occulte aux chefs qui les régissent aussi bien qu'à des êtres invisibles, qui disposent, suivant leur caprice, du sort des hommes.
Les Pahouins admettent l'existence d'un dieu créateur du monde, qu'ils appellent Agnama. Ils ont aussi une idée vague d'une vie future. Point de culte. Ils n'attendent de Dieu ni bien ni mal. Les malheurs qui leur arrivent, tels que la maladie, la mort, ils les attribuent aux maléfices, aux sortilèges de leurs ennemis. Chez eux le féticheur, ngan, est aussi le médecin. Il sait se faire payer, et c'est un proverbe dans le pays que nul médecin ne va à sa besogne sans un sac vide.
Les Nouers, de la région du haut Nil, ont un dieu qu'ils appellent Nav. Le prêtre qui est son représentant, ou plutôt sa représentation vivante, est une sorte de Grand Lama, comme au Thibet, pour lequel on professe une vénération voisine du culte. Il est immortel et exempt des servitudes inhérentes à la nature humaine. Donc jamais ses fervents n'entendent parler de sa mort, et un des prêtres de son entourage est toujours là pour se substituer à lui et prolonger son existence. La supercherie se renouvelle indéfiniment.
Les Nègres de la Guinée méridionale reconnaissent un être supérieur, une puissance occulte : le Zambi. Mais ils sont surtout entichés de leurs génies bienfaisants ou malfaisants, qui prennent à leur gré toutes sortes de formes : tantôt arbres, rochers ou cailloux et griffes de tigres, voire bouchons de carafe. Il y a chez eux des fétiches portatifs ; il y en a d'autres ayant la forme d'une statue; un coin des huttes est réservé à ces fétiches comme des dieux lares. Il y a enfin des fétiches d'importance, logés dans une case qui est un diminutif de temple et
confiés à la garde de sortes de prêtres. Ces fétiches-là passent pour savoir découvrir les coupables, décider de
Fig- 20. — Caire amakose.
la victoire et disposer même de la pluie; et cependant il ne leur est rendu aucun culte.
Les fétiches africains affectent, du reste, toutes sortes de formes. Outre les statues grossièrement ébauchées, il y a encore des têtes d'animaux, des morceaux de fer, des boules de terre ornées de plumes. Chez les Achantis,
nombre d'arbres sont fétiches, par exemple tous ceux de Coumassie, la capitale.
Dans d'autres parties du continent noir, on possède des figurines, que les femmes serrent sur la poitrine pour se préserver de la stérilité; d'autres sont portées par les enfants pour les faire grandir; certains fétiches donnent de l'embonpoint à ceux qui les gardent sur eux. On a des figurines blanchâtres, — représentant les hommes blancs, — implorées pour éviter de tomber entre les mains des trafiquants égyptiens ou portugais et se préserver de l'esclavage; quelques figurines se suspendent au bras en signe de deuil. La corne du rhinocéros se place à l'entrée des cases pour les garantir du « mauvais œil » ; les cornes d'antilope jouissent de la même autorité; enfin en guise de « porte-bonheur», en bien des lieux on attache à son bras des gris-gris en dents d'hippopotame, en ivoire et autres matières.
Dans les pays musulmans, les marabouts font un commerce fructueux de gris-gris ; ils vendent aussi des amulettes pour la préservation de tous les dangers : ce sont généralement des versets du Coran, logés dans une épaisse et volumineuse enveloppe de cuir.
Les indigènes de l'Afrique équatoriale n'ont aucune idée précise de la divinité. Mais, comme les autres, ils sont extrêmement superstitieux ; ils croient à des sorts défavorables qu'on peut leur jeter. Ainsi les Houmas du Karagoué refusaient de vendre du lait aux voyageurs anglais, sachant que ceux-ci faisaient usage de porc, de poisson, de volaille et d'une espèce de fève appelée maharagoué, et craignant, par suite, pour leurs troupeaux, de's influences funestes.
Les populations, quand elles échappent à la tyrannie
des chefs militaires, tombent sous celle de grands magiciens, qui exercent une réelle autorité dans certaines provinces.
Devins et sorcières s'imposent à la simplicité du com-
Fig. 21. — Le Temple des serpents, à Wydah (Dahomey)..
mun de leur race. Les explorateurs ont trouvé à la cour de Kamrasi des sorcières, figurant dans toutes les cérémonies, la tête couronnée de racines entremêlées de lézards desséchés, de dents de crocodile, de griffes de lion, de petites carapaces de tortue. Les sorciers de tous pays s'entourent du même bric-à-brac. Ces sorcières
noires, — et laides, on peut le croire , — confectionnent des baguettes charmées.
Mtésa avait aussi les siennes, rusées commères affectant de parler avec des intonations aiguës. Elles ceignaient leurs reins de tabliers de peaux de chèvre très petits, bordés de clochettes, et étaient armées de petits boucliers et de lances, décorées d'une houpe de filasse.
Les premiers explorateurs européens, avec les moyens dont ils disposent, fusils, revolvers, montres, boussoles, ont été pris par les indigènes pour d'habiles magiciens. Le roi Roumanika n'eut rien de plus pressé que de prier Speke d'user de sa puissance occulte pour tuer son frère Rogéro, qui était pour lui un compétiteur embarrassant.
Le même voyageur trouva le lac Victoria habité par un mgussa, ou esprit, ayant pour interprète un sorcier respecté, qui avait établi son domicile dans une île du lac. C'est là qu'étaient données les consultations, au milieu d'un appareil rappelant celui des sorcières de la cour; mais avec cette particularité, que le sorcier et sa femme prenaient des airs cassés de vieillards, toussant, parlant en tremblotant, et se traînant avec peine.
La sorcelferie est le plus souvent inséparable de la médecine. Il en est ainsi chez les Cafres, qui ont une connaissance assez étendue de la propriété des plantes, bien qu'ils administrent leurs médicaments à si forte dose, qu'ils tuent souvent leurs malades avec ce qui aurait pu les guérir. Ils accompagnent leurs prescriptions médicales d'un sacrifice : c'est une chèvre, un mouton, un bœuf qu'il convient d'immoler aux mânes des ancêtres pour se les rendre favorables.
Les Nègres de la Côte d'Or sont aussi adonnés au féti-
chisme. Ils croient, néanmoins, à une autre vie. Leurs superstitions se ressentent du contact avec les populations musulmanes. Ils ont une croyance légendaire, qui ne manque pas de grâce : c'est l'existence d'un enfant divin, antérieure à la création du monde. Cet être surnaturel, dont l'enfance demeure éternelle, ne boit ni ne mange. Des démons, désignés sous le nom de woodsi, occupent aussi une place importante dans leur métaphysique. Ils se font de l'âme humaine, kra ou kla, une idée assez originale. Le kla existe avant le corps et peut être transmis d'un corps à l'autre; il est en quelque sorte distinct de l'homme charnel, auquel il donne des avis et peut en recevoir des hommages et des offrandes. Cela ressemble à un démon familier ou à un ange gardien et protecteur; mais le kla constitue une dualité mâle et femelle, une association des deux principes du mal et du bien. Tout cela est inofîensif et préférable- de beaucoup aux pratiques sanguinaires de cultes barbares, comme dans le Dahomey et chez les Achantis, où le prêtre est un bourreau, et le sang de nombreuses victimes, l'holocauste. Nous avons parlé de la cruauté exceptionnelle de ces peuples de la portion occidentale du continent africain; nous n'y reviendrons pas, car c'est un sujet trop attristant. Qu'on nous permette, toutefois, de mentionner cette étrange particularité de temples consacrés par les indigènes aux serpents; ces reptiles sont honorés par eux. 3 A Wydah (Dahomey), il existe un de ces temples, où les indigènes apportent avec un soin infini les serpents qu'ils rencontrent, au lieu de les détruire. On les compte par milliers dans ce sanctuaire hospitalier. 1 Le docteur Répin a vu cet asile vénéré des serpents fétiches, situé non loin du fort, dans un lieu un peu
isolé, sous un groupe d'arbres magnifiques. « Ce curieux édifice, » dit-il, « consiste simplement en une sorte de rotonde de 10 à 12 mètres de diamètre et de 7 à 8 de hauteur. Les murs en terre sèche, comme ceux des cases des habitants, sont percés de deux portes opposées, par lesquelles entrent et sortent librement les divinités du lieu. La voûte de l'édifice, formée de branches d'arbres entrelacées qui soutiennent un toit d'herbes sèches, est constamment tapissée d'une myriade de serpents... Tous appartiennent, comme doit bien le supposer le lecteur, à des espèces inoffensives, car ils sont dépourvus des crochets canal icules dont la présence caractérise les serpents venimeux. Leur taille varie de 1 à 3 mètres. »
Devant cette absence presque complète d'idées religieuses tant soit peu avouables, les missionnaires chrétiens ont vu dans l'Afrique un immense champ de labeur. C'est peut-être, de leur part, une généreuse illusion; dans tous les cas, la tâche est ingrate.
Il y a des pays, — comme le pays des Matabélis, dans l'Afrique australe, — où les missionnaires anglais, établis depuis nombre d'années, n'ont pas fait une seule conversion durable, et voici pourquoi. Lorsqu'à la mort d'un chef converti, son successeur se montre rebelle à la religion nouvelle, tous les catéchisés de ses États disparaissent comme par enchantement; c'est à qui se compromettra le moins ; le christianisme ne fera jamais de martyrs parmi les peuples de la race noire.
A la tête des missions catholiques nommons la mission française fondée par les Jésuites à Bagamoyo, qui est un petit port, situé sur l'océan Indien, en face de Zanzibar.
Cet établissement ressemble à un village. Il y a là, dans seize corps de logis séparés, 10 religieux, 10 religieuses et 200 élèves, garçons et filles. La mission de Bagamoyo a été d'un grand secours pour tous les explorateurs qui ont tenté de pénétrer dans l'Afrique par le Zanguebar.
Des missionnaires catholiques sont allés aussi s'établir dans l'Ouganda, en 1879. Le roi Mtésa leur fit un bon accueil ; il leur donna une propriété de l'étendue d'un hectare, toute plantée de bananiers'; il leur fournit même des ouvriers pour y. construire leur modeste résidence de roseaux.
Les Anglais étendent leurs anciennes missions de l'Afrique australe à toute l'Afrique équatoriale. Ces nouvelles missions protestantes, soutenues par de puissants capitaux, ont dans leur personnel des officiers de marine et des matelots, des médecins, des ingénieurs, des charpentiers, des forgerons, des agriculteurs, des tisserands et même un imprimeur. On voit que l'Angleterre songe tout à la fois au salut des âmes et aux satisfactions que peut procurer l'industrie et les arts des peuples civilisés. Les Noirs de l'Afrique doivent être surpris de tant de sollicitude, — à moins qu'ils n'aient soupçonné des vues intéressées chez leurs bienfaiteurs, — ce qui est probable.
L'église écossaise a créé près du lac Nyassa la mission de Livingstonia.
La Société britannique des missions des Universités a fondé en 1864, à Zanzibar, un établissement, destiné à recueillir les enfants esclaves libérés par les croiseurs anglais, et à secourir aussi les esclaves adultes. Cette société compte étendre son action dans toute la Nigritie méridionale.
Sur la côte occidentale d'Afrique, la propagande catho-
lique a moins de succès que celle des missions protestantes des Anglais.
Bien plus grande encore est l'influence du mahométisme, qui envahit le pays en refoulant le fétichisme, et transforme les villages et les campagnes par l'agriculture. « Le rejet de l'idolâtrie par le Coran est incessant, rapide, fatal, » dit M. Plauchut. « Partout l'islamisme souffle sur les Noirs la haine des chrétiens; il pénètre, protégé simplement par son prestige, dans les tribus les plus sauvages des golfes de Biaffra et de Guinée ; il fonde l'empire de Haoussas, il est dans le Bambara, suit le cours du Niger, et descend les montagnes de Kong jusque dans les criques les plus inaccessibles de la Côte d'Or. Trois ou quatre marabouts, avant-garde d'une tribu d'émigrants du Fouta, rencontrent-ils dans un beau site un village nègre aux huttes chancelantes, aux habitants nus ou couverts de peaux, ils s'y arrêtent, catéchisent les enfants et leur apprennent à déchiffrer avec une patience admirable les caractères arabes. Les fétiches peu à peu font place aux gris-gris, renfermant les versets du livre saint.
« Arrive bientôt la tribu colonisatrice, escortée pai quelques chefs à cheval, qui, le sabre à la main, forcent, s'ils s'y refusent, les Nègres à travailler, à défricher la terre et à l'ensemencer. Si le Noir veut résister, il est tué; s'il échappe pour aller se cacher dans les forêts de la côte, on court à sa poursuite. Au bout de peu d'années, le sol, étouffé jusque-là par une végétation désordonnée, se couvre de cultures; les ânes, les bœufs, les chèvres, les chevaux emplissent, aux portes des villages, les enceintes fortifiées, où ils dorment à la belle étoile; les Nègres portent désormais avec orgueil le boubou séné-
gambien, le fusil, le sabre, tout ce qui caractérise l'homme libre; les femmes ont répudié leur ancienne nudité, et ne se montrent plus aux étrangers que le corps entouré d'un pagne bariolé, aux couleurs éclatantes. Nos mis-
Kis. 23. — Culte du Voudou.
sionnaires européens ne peuvent lutter contre ce système des marabouts, presque toujours et partout triomphant. Il leur faudrait user du sabre, donner sur terre le paradis de Mahomet et le promettre aux Nègres, même encore après leur mort. »
Qui se chargerait de réunir en un corps d'ouvrage les
us et coutumes, ayant force de loi, chez les cent nations de l'Afrique ? Celui-là se livrerait à une entreprise laborieuse et vaine. On ne pourrait pas procéder par région, ni par groupes, — où les affinités seraient peut-être insaisissables ; — l'ethnographie ne fournirait point de fil conducteur, et il serait illusoire de compter sur les douteuses analogies qu'offrent les langues, car souvent, sur des territoires contigus, il est parlé des idiomes qui n'ont entre eux aucune parenté : ce ne sont pas des dialectes divers d'une même langue, mais des langues essentiellement distinctes.
De même, les mœurs, les usages et coutumes varient d'une peuplade à l'autre. Pour la morale de ces Noirs, ce qui est « le bien » en amont... de la cataracte d'un fleuve, devient « le mal » lorsque le cours d'eau a repris son écoulement paisible. On dirait même que, dans la crainte de se confondre avec les tribus voisines, chaque tribu donne du relief, de l'exagération aux caractères qui lui sont particuliers, de telle sorte que les oppositions se trouvent, de jour en jour, plus nombreuses et plus marquées.
Nous nous bornerons à noter quelques particularités intéressantes, butinées çà et là dans les relations des voyageurs.
L'Ouroua, qui forme à l'ouest de la région des lacs un vaste et puissant royaume, a été visité par Cameron, qui eut des difficultés avec le roi Kasongo. Ce roi possédait deux capitales, l'une accessible à tous, l'autre peuplée de 3,000 femmes et interdite aux hommes ; les enfants mâles en étaient éloignés, quelques jours après leur naissance.
Voilà certes une curieuse organisation politique ; celle
du Dahomey l'est davantage encore. Qu'on en juge. Le roi du Dahomey est doué d'un double nom, d'un double caractère, d'une double fonction. Une moitié de lui-même administre la ville; l'autre moitié régente les campagnes. A la dualité dans la personne du monarque correspond la dualité dans l'État. Toutes les charges sont masculines et féminines : il y a un grand prêtre femelle et un grand prêtre mâle, un premier ministre femelle et un premier ministre mâle, un généralissime femelle et un généralissime mâle. Autour du roi se pressent des courtisans femelles et des courtisans mâles, ces derniers ne pouvant jamais entrer dans le gynécée, et les premiers ne pouvant jamais en sortir, .sauf dans les grandes occasions. Les officiers des deux cours sont égaux en fonctions et en prérogatives, sauf pourtant qu'un certain officier femelle porte le titre de Mère des hommes. Ce matronat nous paraît l'une des plus singulières institutions que l'on connaisse.
Dans beaucoup de parties de l'Afrique, les filles sont censées appartenir au roi du pays. C'est à lui qu'on demande une femme. Lorsque le hasard ne préside pas à la distribution, le sujet doit savoir gré à son souverain d'avoir tenu compte, dans le choix qu'il a daigné faire, des services rendus, du rang et des qualités personnelles du postulant.
Chez les Zoulous, dans l'organisation des forces militaires, les hommes mariés forment des régiments, distincts des régiments des célibataires, et reconnaissables à la couleur des boucliers. Chez eux encore, les hommes se réservent le soin de traire les vaches ; il est expressément interdit aux femmes de s'en mêler, sous peine de mort, dit-on. Les jeunes garçons du pays sont soumis,
à l'âge de quatorze ou quinze ans, à une initiation à la vie des guerriers, dans une cérémonie où les hommes du village leur administrent, tout en dansant, des coups de baguettes, qui font jaillir le sang de leurs corps nus.
Si nous voulions énumérer les supplices de ces peuples barbares, ce serait à ne plus en finir : la décapitation, les longues tortures avant l'exécution, les joues traversées d'un couteau qui paralyse la langue, l'enterrement vivant, l'empalement, les criminels livrés en pâture aux fourmis de l'Afrique australe, la dent des cannibales, la section des doigts ou du poignet, etc.
Au Congo, il existe une sorte de jugement de Dieu. Dans les cas d'accusation grave entre deux individus et dans l'impossibilité de découvrir de quel côté sont les torts, les gardiens des fétiches administrent aux deux parties, aux deux adversaires, un poison, la casca, qui doit tuer celui qui est coupable. Cette même façon de procéder se retrouve au pays des Achantis; là, c'est un fragment de l'écorce d'un arbre appelé odum que l'on fait mâcher à l'accusé, en lui donnant une grande quantité d'eau à boire. La casca est aussi administrée à haute dose à des criminels voués à une mort à peu près certaine, et il paraît que le spectacle d'une de ces exécutions est réellement horrible. Dans ce même pays, il est certains accommodements avec la loi : celui qui est puni de mort peut livrer en son lieu et place un de ses esclaves pour être exécuté. C'est assez commode, et les adversaires de la peine de mort n'ont pas songé à cette substitution par voie de contrainte ou de persuasion.
Chez les Nouers, où Ton coupe le cou aux voleurs, l'assassin est à la merci des parents du mort : ils ont le
droit d'exiger de lui autant de vaches qu'il a de doigts aux pieds et aux mains.
Ce qui semble commun à tous les Africains, c'est leur penchant à jaser, rire, se livrer avec frénésie à des danses,
Fig. 24. — Arrivée d'une nancee nègre.
entremêlées de mascarades grotesques. Naissances, mariages, funérailles sont l'occasion de chants et de danses. Danses et chants s'exécutent aux sons d'une musique qui présente une assez grande variété d'instruments. C'est une suite de tambours dont les sons gradués produisent une échelle de tons, se rapprochant assez de la gamme; ce sont des clochettes en fer à timbres gradués
aussi, des castagnettes également en fer. En fait d'instruments à vent, ils ont des espèces de musettes, formées d'une calebasse, dans laquelle le musicien souffle, ai' moyen d'une corne d'antilope percée par le petit bout. Ces instruments sont de diverses grandeurs et produisent chacun une note différente. Ils ont aussi des flûtes et de vrais hautbois, en guise de pipeaux rustiques. Dans les instruments à cordes se trouve la lyre antique, formée d'une carapace de tortue couverte en peau de girafe, garnie de deux montants, avec les cordes. Pour d'autres, la carapace de tortue est remplacée par un morceau de bois creusé.
On devine que, dans ces réunions bruyantes, les libations ne sont pas épargnées. On s'y enivre de pombé, boisson fermentée faite avec le grain du sorgho ou blé cafre, de mérissa, ou d'autres sortes de bière; devin df palmier. Une ivresse artificielle s'y ajoute parfois : dans le Barozé, elle est puisée dans l'emploi du bangué, qui est une sorte de chanvre, qu'on fume dans des pipes.
La guerre et le pillage, — une guerre sans miséricorde suivie de supplices pour les prisonniers, — remplit le reste de leur temps, en dépit des soins que réclamerait l'agriculture. Ajoutons-y les exercices militaires, pendant lesquels, courant les uns sur les autres, la lance au poing, la tête surmontée de cornes menaçantes, les guerriers font semblant d'en venir aux mains entre eux. Mais c'est forfanterie pure, comme on s'en apercevrait vite s'ils étaient véritablement en présence d'un ennemi. Il nous reste à dire un mot de quelques singularités concernant les funérailles. Chez les Bassoutos de la Cafrerie, on se débarrasse des morts le plus tôt possible. Après avoir creusé une fosse et lorsque le soleil est couché, on y
apporte le cadavre, ficelé de manière qu'il demeure accroupi et qu'il tienne sa tête dans ses mains. Il est déposé dans la fosse, la tête au niveau du sol et la face tournée vers l'Orient. Et pour que le défunt ne revienne pas tourmenter les vivants, on jette dans la fosse quel-
Fig. 23. — Huttes des Marawis.
ques grains de mabélé et de maïs, quelques haricots et quelques pépins de courge, plus un paquet de chiendent.
C'est dans une attitude à peu près semblable, avec les genoux rapprochés du menton et maintenus par un lien, que l'on inhume les Bongos; les hommes sont placés la
(ace orientée vers le nord et les femmes du côté du sud.
Chez les Damaras, lorsqu'une femme meurt laissant un enfant qui aurait besoin de ses soins, il arrive souvent qu'on ensevelit vivant la pauvre créature aux côtés de sa mère.
Comme on le pense bien, c'est la hutte qui est l'habitation ordinaire des Noirs africains ; mais elle varie extrêmement de formes, ressemblant tantôt à une ruche, tantôt à un cube. Les matériaux sont divers : on emploie les tiges de dourra et d'autres herbacées, les roseaux, la terre; presque partout, les toits sont couverts de chaume.
Ces huttes légères qui forment un village, ou plutôt un campement, sont souvent détruites par l'incendie, allumé accidentellement ou par suite de faits de guerre.
Dans les pays du Zambèse, le major Serpa-Pinto a remarqué un genre d'habitation qu'il a mentionnée dans son livre : c'est une hutte ovale, donnant accès à une autre hutte demi-cylindrique. Les Louênas des mêmes régions ont des bâtisses à cône tronqué, élevées avec beaucoup de soin et de solidité.
Dans toutes les parties de l'Afrique que Schweinfurth a visitées, il n'a pas rencontré une seule tribu dont l'architecture n'offrît une disposition qui ne fût particulière, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. « Les cases des Diours, » dit ce voyageur, « ne ressemblent pas à celles des Chillouks, qui ont la forme des champignons, ni aux demeures des Dinkas, habitations massives que distinguent les appentis des porches. Elles ne peuvent pas non plus être confondues avec les huttes des Bongos , leurs toits n'ayant jamais les curieux appendices qui caractérisent ces dernières. Ce sont, en général, des cons-
tructions fort simples, sans ornements d'aucune sorte, mais présentant néanmoins, dans leur structure, le soin et la symétrie que tous les Nègres paraissent apporter dans l'érection de leurs demeures. Un clayonnage, fait en bois ou en bambou, et recouvert d'argile, constitue la muraille. La toiture est simplement une pyramide en chaume. »
Ajoutons qu'il n'est pas rare que les cases des Dinkas, rondes, fort grandes et solides, aient jusqu'à une quarantaine de pieds de diamètre. La muraille, assez basse,
Fig. 26. — Hutte des nègres Dinka».
est formée d'un mélange d'argile et de paille hachée; le revêtement de la toiture conique est fait au moyen de couches de paille superposées, qui donnent à la construction l'aspect d'une haute meule de blé. Ce toit a pour support un arbre planté au milieu de la case, et auquel on a laissé ses branches. Cette construction peut durer de huit à dix ans.
Dans la Guinée méridionale, l'habitation indigène est la chimbèque, hutte dont les parois sont faites de loangos (sorte de jonc), reliés ensemble par des liens de palmier rotang et des lattes de branches de palmier bambou. Le toit est en herbes sèches ou en folioles de palmier raphia. Ces huttes ont de 7 à 8 pieds de façade, sur
5 ou 6 de profondeur. On emploie dans le Dahomey pour édifier les cases, la terre glaise un peu ramollie dans l'eau et qui cuit sur pWe à l'ardeur du soleil : faire des briques donnerait trop de peine. Ces murs résistent tant qu'un toit les protège contre les infiltrations des eaux pluviales. Une enceinte renferme un certain nombre de ces petites maisons carrées, appartenant au chef de famille ; elles n'ont d'autre ouverture que la porte, et sont couvertes d'herbes sèches. Le toit avance assez pour former, au moyen de piliers de bois, une galerie extérieure.
Abomey, la capitale du royaume, se présente ainsi à la vue des voyageurs terrifiés : un mur de 20 pieds de hauteur entoure un vaste espace, où s'élève une quantité de huttes, construites comme nous venons de le dire, en bambous , et couvertes en chaume. La plus grande est habitée par le roi, les autres par ses femmes. L'entrée de la demeure royale est parée de crânes humains ; aux murs sont appendus symétriquement des mâchoires, et, çà et là, des têtes encore sanglantes ; sur le toit, d'autres têtes sèchent au soleil. Ces têtes représentent, pour ce tyran sanguinaire, les attributs de la royauté, les insignes de la suprême puissance; et il les renouvelle par d'autres exécutions, sans exciter un murmure, sans susciter la moindre opposition ; car il est le maître absolu devant lequel tout fléchit et tout tremble.
Chez les Zoulous, les demeures sont, en général, assez bien tenues; celles des chefs se font remarquer par une propreté irréprochable, bien différentes sous ce rapport des habitations des Cafres et des Hottentots. Ce sont des huttes en forme de ruches, solidement construites au moyen de longues branches d'arbre, qu'on enfonce en
terre et que l'on joint par le haut. Les parois sont faites d'un lacis de roseaux ou de brindilles, recouverts de bouse de vache. L'entrée est fort basse , et l'on ne peut y pénétrer qu'en rampant. Ces huttes sont disposées en cercle autour d'un enclos solidement palissade, qui sert de remise au bétail et le défend contre les entreprises des lions et des hyènes. Le tout forme un village ou kraal.
Chez les Bassoutos de la Cafrerie, le centre de chaque
Fig 27. — Roudou, hutte provisoire élevée pour se mettre à l'abri.
ville est occupé par une enceinte murée, renfermant les bœufs de tous les habitants.
Dans les villages des Manyémas, les cabanes basses forment de longues rues, au milieu desquelles sont plantés des palmiers à huile. Il y a une autre sorte de groupement de demeures ; c'est le tembé, qu'on trouve dans plusieurs des États situés à l'est du Tanganyika. Les habitations sont disposées avec plus ou moins de solidité sur les quatre côtés d'une aire, qu'elles entourent et sur laquelle ouvrent toutes les portes. Chaque appar-
tement, séparé du voisin par une cloison, abrite un ménage. Sur les toits en terrasse, sont rangées les provisions de grain, d'herbe, de tabac, les citrouilles et les autres légumes de la dernière récolte.
Le lieutenant Cameron a vu, sur le petit lac Mohrya, des villages où les huttes sont bâties sur pilotis, comme les cités lacustres de la Suisse aux temps préhistoriques.
Il convient de dire quelques mots des comptoirs fortifiés nommés zéribas, établis par les trafiquants du haut Nil et de l'Afrique équatoriale. Ce sont également des stations de chasse. Qu'on se représente une enceinte carrée de plus de cent pas de côté, formée d'épines et de troncs d'arbres. Dans cette enceinte s'élèvent une vingtaine de cases, y compris les grands magasins de dépôt. Au dehors, devant l'entrée de la zériba, croissent quelques arbres, à l'ombre desquels se font les transactions avec les indigènes. La zériba est souvent entourée par les cases de Noirs amis, bien aises de se couvrir de la protection d'une demeure dont les maîtres possèdent des fusils et de la poudre.
On se doute bien que le « mobilier » de ces rustiques habitations de la race noire est des plus primitifs. Il en est de même des ustensiles. Ce qu'il y a de plus luxueux, ici ou là, c'est la couche d'un chef, formée d'une natte à tissu élastique, en paille coloriée; dans la Guinée, cette couche a un meilleur air, car le chimbamba est une sorte de large banc en bambou , sur lequel s'étale une natte en matiba. Partout, le simple mortel s'étend par terre sur une natte.
Mentionnons quelques tabourets en bois ; au Dahomey, on en fait de très lourds, taillés dans un bloc de bois et ornés de sculptures et de découpures à jour. En pour-
suivant notre inventaire, nous trouvons encore des nattes, destinées à servir de nappes, des chasse-mouches et des éventails en palmier, le gratte-dos en bois, espèce de râpe qu'on trouve chez les habitants du haut Nil, des pipes de diverses formes, — celle des Chirs est à double
Fig. 28. — Tembéy dans l'Ounyamouési.
fourneau, dont l'un reçoit le tabac et l'autre des plantes aromatiques ; celles des Baris, compliquées de calebasses, sont munies d'un pied qui se fiche en terre ; on les bourre de tabac en poudre.
Il y a aussi des calebasses servant à la préparation des aliments, des jarres de terre, des gamelles en bois garnies d'étain ou simplement faites d'une calebasse,
des plats à fruits et à pain tressés en jonc de couleur, des cuillers en corne d'antilope, des paniers et sacs à provisions, des filtres pour la fabrication des diverses sortes de bière qui forment la boisson du pays, des cornes de bœuf servant, à défaut de jarres, de vases pour ces boissons.
A ces divers ustensiles on peut ajouter, pour les régions qui sont en communication avec les comptoirs fondés par les Européens sur divers points du littoral, quelques poteries pour la cuisson des aliments, des chaudrons, des assiettes, des fourchettes de fer, des couteaux, et un certain nombre de menus outils.
Est-on curieux de savoir ce que mangent ces gens-là? car ils ne sont pas tous anthropophages.
Le Sénégalien, le Berbère et le Haoussa ont leur couscoussou; les Zoulous, leur bouillie de farine mélangée de lait caillé; d'autres peuples ont leurs gâteaux de maïs. Le Vouaganda (habitant de l'Ouganda) se nourrit presque uniquement de bananes, qui demandent peu de culture; le Mossi, le Groussi et l'habitant du Gourma préfèrent à tout leur igname bouillie et leur farine de manioc. Le manioc est aussi la base de l'alimentation chez les Nègres de la Guinée méridionale; on le mange bouilli, cru, fermenté, en farine et en pâte gluante, dont les femmes forment des galettes.
Dans cette partie de l'Afrique occidentale, on a aussi le maïs, la banane, la patate douce, l'igname, l'ambrevacle, plusieurs espèces de haricots, des tomates de la grosseur de belles cerises, des aubergines et des citrouilles, l'ananas et la pastèque. En fait de chair, celle des canards, des poules d'Inde, des cabris et des mou-
Fig. 2î). — Armes, instruments de musique, ustensiles, etc.
tons; beaucoup de poissons. Cette cuisine a, pour condiment essentiel le piment, employé à haute dose.
Les femmes broient le grain entre deux pierres et font cuire le gâteau dans des fours improvisés; ou encore elles allument un grand feu sur un terrain battu, et, quand il est suffisamment chauffé, la galette de pâte
Fig. 30. — La fabrication du sel.
est posée dessus , recouverte d'un vase de métal sur lequel on fait du feu.
Près de la côte occidentale de l'Afrique, les indigènes cultivent des concombres et les mangent en salades, assaisonnés d'une huile tirée de la semence même de cette plante.
Dans la région du haut Nil, les Noirs riverains des afûuents du grand fleuve ne mangent ordinairement
qu'une fois par jour, vers le coucher du soleil; leur principale nourriture est le lait, puis le doura, qu'ils consomment en bouillie ou en grains cuits à l'eau. La viande est pour eux un régal qu'ils ne rencontrent que dans les fêtes, les sacrifices, et quand il perdent une tête de bétail. Ils ont des haricots, des pois, des courges, qu'ils cultivent sur les bords des cours d'eau ou dans les îles. Les forêts leur fournissent aussi des racines, des fruits sauvages, des champignons et du miel en quantité.
Fig. 31. — Fourneau africain.
D'autres nourritures semblent accuser chez certains peuples de l'Afrique une réelle dépravation de goût. C'est ainsi qu'on mange des pâtés de moucherons sur les bords du Nyassa et des fourmis blanches dans le Manyéma; frites dans la poêle, ces fourmis constituent, selon Livingstone, un mets très agréable.
« Excepté l'homme et le chien, » dit Schweinfurth, « les Bongos semblent regarder comme alimentaire toute substance animale, quel que soit l'état dans lequel elle se trouve. Les restes du repas d'un lion, débris putréfiés
cachés dans la forêt, et dont l'approche des milans et des vautours leur révèle l'existence, sont recueillis par eux avec joie. Le fumet leur garantit que la viande est tendre, et ils estiment que dans cette condition elle est plus nourrissante et plus facile à digérer que la chair fraîche. Il ne saurait, d'ailleurs, être question de goût
Fig. 32. — Industrie de Kano : tunique des Touaregs.
avec des gens qui ne reculent pas devant la nourriture la plus révoltante. Chaque fois que j'ai fait tuer un bœuf, j'ai vu mes porteurs se disputer avidement le contenu de la panse, ainsi que le font les Esquimaux, qui prennent la seule idée qu'ils puissent avoir des légumes dans ce que leur lournit l'estomac des rennes. »
Faut-il poursuivre cette citation? « J'ai vu, » dit îe voyageur, « les Bongos arracher avec calme les vers qui tapissent tout l'appareil digestif du bétail de cette région,
d'affreux amphistomes, et s'en emplir la bouche. Après cela, je ne suis pas surpris qu'ils tiennent pour gibier tout ce qui grouille et qui rampe, depuis les rats jusqu'aux serpents; ni de les voir manger sans répugnance du vautour, dont la chair conserve l'odeur de la nourriture habituelle de ces oiseaux de proie; de l'hyène galeuse, de l'hétéromètre palmé, — c'est un gros scorpion terrestre; — des chenilles et des larves de termite à l'abdomen huileux. »
Fig. 33. —Dessins d'objets en cuir, fabriqués à Tombouctou.
Les Bushmen se guident aussi sur les vautours pour se procurer les reliefs du lion. Quand cet animal a surpris quelque girafe, un buffle, un élan, dès le lendemain les vautours, planant au-dessus des débris de ce festin, en indiquent la place. Les gros os que les mâchoires de la bête fauve n'ont pu entamer, les Bushmen les brisent pour en sucer la moelle.
Les Zoulous sont très friands de sauterelles : ils les mangent au miel, bouillies et réduites en poudre; il paraît que grillées elles sont supérieures aux crevettes, selon l'opinion des Européens qui en ont goûté. Les Zoulous sont gourmets de grosses chenilles, auxquelles ils
trouvent une saveur végétale qu'ils prisent fort; une énorme grenouille appelée matlametlo, qui, une fois cuite, ressemble assez à un poulet, constitue une des singularités de leur cuisine.
Dans l'occident de la région équatoriale, il y a un fruit, la noix de kola ou de goûro , dont il est fait une consommation importante. Les Achantis en envoient des quantités considérables au marché de Salaga et les indigènes viennent pour s'approvisionner de plus de 1,400
Fig. 31. — Kano, sandale en cuir.
kilomètres. De même, des caravanes de Bihé vont chercher, entre le Zaïre et le Zambèse, de grandes quantités de miel, qui entre dans l'alimentation sous forme d'hydromel.
Ceci nous amène à dire quelques mots des boissons.
Les musulmans, qui dominent à l'ouest de la Nigritie, se désaltèrent avec de l'eau fraîche, mélangée avec de la farine de millet. L'infidèle, le fétichiste, boit son pombé ou sa bière de millet et de miel, espèce d'hydromel très fort et très enivrant, quelquefois aussi du vin de palmier ou de dattes. Ces bières africaines, mérissa, caffir, etc., fait pour la plupart avec une espèce de millet nommé
doura, sont des boissons acidulées très capiteuses. Sous leur influence, les Noirs se livrent souvent à toutes sortes d'actes de sauvagerie et de brutalité.
Quelques mots sur l'industrie des populations africaines trouveront naturellement leur place ici.
Certains Noirs se montrent singulièrement doués pour les arts industriels. Ainsi les Achantis connaissent le tissage, la broderie, la poterie, la fabrication des cuirs, l'art de travailler les métaux et même l'orfèvrerie.
Les indigènes de la région forestière située au sud du lac Tanganyika sont très laborieux : non seulement ils cultivent la terre avec soin, mais ils ont des forgerons qui étirent en fil mince, pour en faire des bracelets, des barres de cuivre apportées du Katannga (à l'ouest du lac Moëro). Ils ont aussi des tisserands qui font, avec le beau coton que produit la contrée, des châles rayés de noir et de blanc. Les habitants de l'Ounyamouési travaillent assez bien le fer et fabriquent des instruments d'agriculture, des couteaux, des ciseaux, des bracelets, des boucles d'oreilles.
Les Zoulous se montrent habiles dans la fabrication des armes dont se servent leurs guerriers. Ils emploient aussi avec art différentes manières de préparer les peaux d'animaux pour les vêtements.
Les Djours sont forgerons et fournissent des ustensiles de métal aux Chillouks, aux Dinkas et aux Nouers.
Les Monbouttous, excellents ouvriers dans les travaux de forge, surpassent aussi tous les peuples de l'Afrique centrale dans la construction des habitations.
Enfin, il y a dans le haut Niger dix ou douze millions de Noirs, les plus industrieux sans doute de l'Afrique. C'est qu'en effet la vie est active dans ces grandes villes
des royaumes du Soudan. Comment vivraient sans industrie les 40,000 habitants de Kouka, capitale du Bornou? les 50,000 habitants de la ville de Kano, dans les États du sultan de Sokoto? A Tombouctou, il y a aussi quelque chose de cette activité.
Fig. 35. — Djebira, sac de cuir.
Les marchands du Bornou apportent aux marchés de Kouka et des autres localités importantes les produits variés du sol et de l'industrie. Ces derniers consistent surtout en coton filé, corbeilles en pailles tressées, cordes, brides, bâts, sacs de cuir, ustensiles agricoles, plats, vases d'argile, vêtements : tourkédi, draperie bleu foncé dont les femmes s'enveloppent; tobé, blouse flottante que
portent les indigènes par-dessus leur large pantalon, tuniques à l'usage des Touaregs, sandales de cuir, etc. Ils s'approvisionnent en retour de marchandises, venues de bien loin par la voie des caravanes. Ajoutons que nous tenons les deux débouchés de cette immense région africaine par l'Algérie et le Sénégal.
Difficulté de pénétrer en Afrique. — Tentatives des nations civilisées. — Les explorateurs célèbres du continent africain. — Burton, Speke, Grant, Livingstone, Cameron, Stanley, Schweinfurth, Serpa-Pinto. — Autres voyageurs: G. Lejean, Matteucci, G. Rohlfs, Baines, Nachtigal, S. deBrazza, etc.
Voilà, en somme, des peuples bien étranges qui, par leurs mœurs, leurs idées, rendent presque impénétrable le pays qu'ils habitent.
On sait quel a été le sort de la mission Flatters, chargée d'étudier l'établissement d'une voie ferrée à travers le désert qui avoisine nos possessions algériennes. Notre colonie du Sénégal, qui est cependant bien placée pour nous donner accès chez les populations de la Nigritie septentrionale, ne nous a pas été jusqu'ici d'une grande utilité pour cet objet. L'ouverture du Congo par M. de Brazza n'aura peut-être pas non plus d'avantages immédiats.
Les Portugais, qui ont pénétré assez avant dans l'intérieur de l'Afrique, il y a plusieurs siècles déjà, ne sont guère plus avancés que les autres nations européennes dans leurs relations avec le continent noir; ils en sont réduits à fonder des comptoirs sur le littoral.
Les Anglais , établis en sentinelle au Cap , ne font un pas en avant qu'au prix d'énormes sacrifices, comme on l'a vu lors de la guerre avec les Zoulous, et encore ont-ils eu quelquefois comme auxiliaires, dans cette partie australe de l'Afrique, les Boërs, d'origine hollandaise et fran-
çaise, qui ont fondé les républiques situées au sud et à l'orient du désert de Kalahari. Leur expédition en Abyssinie, leur campagne contre les Achantis, demeurent des faits sans conséquences appréciables au point de vue de la civilisation générale.
L'Egypte seule, — malheureusement la moins civilisée des puissances « civilisées », — a réussi à ouvrir les régions du haut Nil, mais avec des avantages contestables. Que pouvait réellement organiser l'Egypte ayant besoin, elle-même , que l'Europe aille faire la police chez elle?
En 1869, sir Samuel Baker, connu déjà par ses voyages dans la région des lacs équatoriaux, fut chargé par le vice-roi d'Egypte de pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique, aussi avant qu'il le jugerait utile; et le vice-roi lui donna le commandement d'une petite armée, d'une flottille, avec un matériel considérable. L'expédition fut faite aux frais d'Ismaïl-Pacha, qui était appelé à en recueillir les premiers bénéfices. Il s'agissait pour lui d'annexer à ses États d'immenses territoires; de souder une vaste oasis aux plaines sablonneuses de la Nubie et du Soudan; de faire du Nil, dans son étendue, un fleuve égyptien. Sir Samuel Baker, revêtu du titre de pacha, à lui conféré par la Porte, et tenant du khédive de pleins pouvoirs militaires et politiques, devait avoir le gouvernement des futures provinces dont l'Egypte s'agrandirait.
Il fallut en rabattre. Toutefois, des stations militaires furent établies jusque sous l'équateur; le khédive détrôna les roitelets qui lui faisaient obstacle et prit sous sa tutelle les rivaux qu'il leur opposa.
L'Egypte a-t-elle fait davantage du côté de l'Ethiopie? dans la Nigritie intérieure? En 1873, Berbera, le grand
marché des Somalis, la rivale d'Aden, a été occupée par elle. L'année suivante, le Darfour, royaume comptant 4 millions d'habitants, a été conquis; en 1875, Harrar, un autre royaume de 1,800,000 habitants, a été annexé sans coup férir, et l'Abyssinie, par ces agrandissements successifs de l'Egypte, se trouve enclavée dans les États du khédive. L'insurrection du Soudan, dirigée par le Mahdi, a remis tout en question.
Ce n'est donc pas encore de ce côté-là que l'Afrique est ouverte; d'ailleurs, les voyageurs européens y rencontrent trop de mauvais vouloir de la part des fonctionnaires égyptiens.
Nous demeurons en présence d'une Afrique où l'on ne pénètre encore qu'avec d'extrêmes difficultés, où la population est hostile, les chefs d'État ignorants de leurs véritables intérêts, le climat et le sol meurtriers. L'explorateur, qui n'est pas arrêté par les obstacles en quelque sorte insurmontables qui se présentent à lui, doit se sentir couvert, selon l'expression d'Horace, de l'armure de triple chêne et de triple airain.
Au delà d'une étroite zone, nul autre chemin que celui que jalonnent les ossements épars, les squelettes desséchés, traces lugubres des convois de voyageurs ou d'esclaves qui ont passé par là; nulle ressource que celles que l'on traîne après soi au prix des plus grandes fatigues, nul gîte que la terre humide ou les sables. Les bois, les marécages, les campagnes sont peuplés de bêtes fauves, de crocodiles aux formidables mâchoires, de serpents et de scorpions. Les airs sont infestés de nuées de moustiques à longues jambes, qui vous poursuivent jusque dans votre sommeil, si toutefois les hurlements
du chacal et les rugissements du lion vous permettent de prendre quelque repos.
Ailleurs, la mouche tsé-tsé tue les chevaux du convoi.
Ailleurs encore, c'est la désolation des vastes déserts. Là, les oasis sont semées comme de rares îles au milieu d'un océan de sable, incessamment soulevé par les vents brûlants ; en dehors de ces refuges, pas une ombre rafraîchissante, pas une goutte d'eau pour étancher sa soif, de toutes parts l'horizon dans sa continuité désespérante. Les fourmis blanches dévorent les vêtements et les provisions; le bois même ne résiste pas à leur voracité; en un instant, elles ont démoli un fusil.
Le voyageur ne pourra s'avancer qu'accompagné de nombreux porteurs pour ses bagages, gens indisciplinés et de mauvaise foi, toujours prêts à s'insurger ou à déserter. Il n'est pas rare, en effet, de voir les porteurs, après s'être fait payer d'avance un salaire élevé, décamper la nuit suivante. La précaution de détenir leurs armes et leurs boucliers est loin d'être suffisante, comme certains voyageurs en ont fait la désagréable expérience. Avec ses gens à gages sir Samuel Baker ne fut pas plus heureux que Speke et Grant. A un moment, les hommes de peine de son convoi imaginèrent de refuser la verroterie en payement, et d'exiger quatre vaches par porteur, pour prix d'un trajet relativement assez court. Comme, dans ce moment-là, il ne fallait pas à l'explorateur moins de 1,000 hommes pour ses approvisionnements et ses marchandises, c'était donc 4,000 vaches qu'il s'agissait de se procurerai l'on ne voulait demeurer sur place. Les Turcs de l'escorte, en diverses razzias, purent à peine en réunir la moitié.
Si l'explorateur compte utiliser les fleuves, il lui faudra
remonter leur cours encombré d'îles d'alluvion, franchir des cataractes, se laisser emporter par des rapides. Dans d'autres régions, il ne saurait cheminer qu'en caravane avec des chameaux et une nombreuse escorte.
Avant le départ, que de travail ! Il s'agit de tout organiser, de tout prévoir. Il faut se munir d'armes pour se défendre contre les bêtes fauves et contre les hommes noirs, il faut se procurer des tentes, des ustensiles de cuisine, toutes sortes de provisions de bouche comme pour une longue traversée ; des médicaments pour les maladies à peu près inévitables au-devant desquelles on court, et songer surtout aux moyens d'acquitter, en bien des endroits, le droit d'aller au delà, aux moyens de payer le personnel de l'expédition, d'acheter, au besoin, quelques vivres supplémentaires.
Pour cela, il n'y a que des monnaies encombrantes ou difficiles à réunir. Sur la côte de l'océan Indien, l'explorateur se munira de verroteries dites rassades (1), de fils d'archal, de la toile américaine, de la cotonnade bleue, des bracelets de cuivre; on ne connaît pas d'autre monnaie. Avec 40 mètres d'étoffe par jour, il paiera la nourriture de 100 hommes; avec un collier de perles en verre, il apaisera les convoitises d'un sultan noir. Mais les peuplades dont il doit traverser les domaines n'ont pas toutes le même goût, et les femmes des rois nègres ont différents caprices : il en est qui préfèrent la cotonnade bleue à la cotonnade rayée de diverses couleurs ; il en est qui repousseront avec un souverain mépris une collec-
(1) C'est par centaines que l'on compte les variétés de perles de verre ou de porcelaine. Les plus communes, celles qui font l'office de la monnaie de billon, sont en porcelaine bleue ; les plus recherchées sont rouges (de l'écarlate recouverte d'émail blanc) et sont le plus souvent désignées sous le nom de sam-sanu
tion de perles blanches et s'épanouiront à l'aspect d'un collier de perles vertes. Pour épargner ses ressources et prévenir de fâcheuses difficultés, le voyageur doit donc, avant de faire ses emplettes, prendre tous les renseignements possibles sur ces diverses préférences.
Sur d'autres points du littoral africain, l'explorateur sera forcé de se procurer des cauris. Le cauri est un petit coquillage blanc de la grosseur d'une noisette, que l'on pêche sur les côtes de Mozambique, de Zanzibar et de l'île de Ceylan, et qui sert de monnaie courante dans une grande partie de l'Afrique. A la côte des Esclaves, il en faut de 50 à 60 pour représenter une valeur de 5 centimes. Cent cauris ou kourdis y sont le prix de deux défenses d'hippopotame.
Dans la Guinée méridionale, le fusil représente l'unité monétaire. L'offre s'exprime donc en « tant de fusils »'; le paiement s'effectue réellement partie en fusils et barils de poudre, partie en tissus, baguettes de laiton, cercles de fer, bouteilles vides. Chose assez singulière, c'est le fusil qui sert pour les achats d'ivoire; mais, pour les arachides, l'unité représentative est la pièce de tissu ou le mille de matars, — sorte de verroterie de Bohême : ce sont des morceaux de tubes de verre bleu à facettes, enfilés par séries de cent, et qui servent aussi pour l'achat des vivres; ainsi, à Ambrizette une poule coûte de 1,000 à 1,200 matars.
Chez les Bongos du bassin du Bahr-el-Gazal, le fer préparé en fers de bêche grossiers devient une monnaie courante et remplit l'office de nos valeurs métalliques.
Pour traverser les plaines immenses et marécageuses qui forment la ligne de partage entre le Zaïre et le Zambèse, le lieutenant Cameron dut faire une ample provi-
sion de poissons secs, seule monnaie ayant cours dans cette partie de l'Afrique.
Si l'on pénètre dans le Kordofan et certaines régions voisines, il faut alors une tout autre monnaie, le ta-
^èi ML
Fig. 37. — uasis dans le désert de Sahara.
lari (1). Plus avant, dans TOuadaï, dans le Bornou, c'est encore le talari, et pour les petites dépenses, les parfums.
(1) Le talari, monnaie qui se frappe en Autriche, n'a cours que dans certaines parties de l'Afrique ; son nom en arabe est ryâl. Le talari ou thaler, frappé à l'effigie de Marie-Thérèse, vaut 5 francs 25 centimes.
Voilà bien des difficultés de détail, qu'il s'agit avant tout d'aplanir.
Quand le voyageur a trouvé, rassemblé ses trésors, ses provisions de route, il lui faut encore diviser tout cela par portions égales dans des nattes cousues en forme de sac, en tenant compte du poids des ballots, chacun d'eux devant former la charge d'un porteur, toujours disposé à se plaindre, surtout s'il est plus chargé qu'un autre.
C'est en se faisant suivre d'un nombreux cortège d'hommes armés et de porteurs, que les voyageurs se sont aventurés au milieu de populations toujours en guerre et à travers des pays où il est difficile sinon impossible de s'approvisionner. La caravane de Speke et de Grant se composait, en quittant Zanzibar, de 220 hommes. Plus récemment, Stanley, suivant la même voie, emmenait avec lui 191 soldats ou porteurs. Sir Samuel Baker, en s'avançant à travers l'Egypte et la Nubie, se fit accompagner par une troupe de maraudeurs turcs, qu'il retint tant bien que mal sous ses ordres. N'oublions pas que le transport des marchandises au milieu des déserts rencontre des difficultés de toute sorte, qu'en venant d'Egypte, par exemple, les cataractes du Nil entre Assouan et Khartoum rendent la navigation à peu près impraticable, et qu'il n'est pas facile de se procurer des chameaux lorsque les pâturages ont été détruits par la sécheresse. Par la voie de Zanzibar, on peut se servir de mules et d'ânes.
Enfin, le voyageur est en route.
D'autres difficultés surgissent pour lui, heureux encore si la maladie ne vient point paralyser tous ses efforts, ruiner son énergie! C'est la guerre qui a éclaté sur un point qui coupe le chemin; ce sont les hommes de l'es-
çorte qui prennent peur : plus loin ils croiront à des récits réels ou imaginaires , qu'on leur fera sur les dispositions de populations féroces ; ils craindront d'être mangés et refuseront d'avancer. Chaque chef des pays à traverser
Fig. 38. — Dans le désert, près d'Assouan.
retient tant qu'il le peut auprès de lui les voyageurs qui le visitent, soit pour en obtenir des présents à force d'importunité, soit pour donner le change à ses ennemis en leur faisant craindre un auxiliaire redoutable.
Après tout cela, on peut se faire une idée du mérite qu'il peut y avoir à diriger jusqu'au bout, et avec succès, un voyage d'exploration à travers l'Afrique. Et comment
ne pas admirer les dispositions généreuses de Livingstone, le plus hardi de tous les explorateurs, lorsqu'il écrit les lignes suivantes :
« Quand on voyage avec la perspective d'améliorer le sort des indigènes, les moindres actes s'ennoblissent. Le plaisir purement physique du voyage en pays inexploré est d'ailleurs très grand par lui-même. Marcher vivement sur des terres de quelque 2,000 pieds d'altitude donne de l'élasticité aux muscles ; un sang renouvelé circule dans les veines; l'esprit est lucide, l'intelligence active, la vue nette, le pas ferme, et la fatigue du jour rend très doux le repos du soir. On a le stimulant des chances lointaines de danger, soit de la part des hommes , soit de la part des animaux. Tout est fortifié ; le corps reprend ses proportions, les muscles durcissent, le visage se bronze; il n'y a plus de graisse et pas de dyspepsie. L'Afrique, sous ce rapport, est un pays merveilleux. Il y a certainement des obstacles et des fatigues dont ceux qui voyagent sous les climats tempérés ne peuvent se faire qu'une idée affaiblie; mais quand on travaille pour Dieu, la sueur qui coule du front n'est pas un châtiment; elle est vivifiante et se change en bienfait. »
Nous avons nommé plusieurs fois Livingstone, Speke, Baker, Schweinfurth , Cameron et d'autres explorateurs modernes ; nous devons plus d'attention à leurs héroïques travaux.
C'est à la mission protestante allemande de Rabat Mpia, sur la côte des Souahélis , qu'il était réservé de donner les premières notions bien précises sur les grands lacs de l'Afrique équatoriale, qui ont servi d'impulsion à tous les explorateurs de notre temps. Deux officiers de la Com-
pagnie des Indes se rendirent alors à Zanzibar, pour y organiser, sous les auspices de la Société de géographie de Londres, une expédition de découvertes vers la région centrale. L'un de ces hommes était le capitaine Speke, que recommandait sa constitution herculéenne et une énergie que n'avait pas entamée le climat de l'Inde. Le second, Burton, était déjà connu par deux voyages, où il avait fait preuve d'une audace inouïe : il avait visité le petit État abyssin d'Harrar, et, sous le costume d'un hadji musulman, il avait osé pénétrer en Arabie jusqu'à la ville sainte du Prophète, que les yeux des chrétiens ne doivent même pas contempler du haut des montagnes voisines. Versé dans la connaissance des langues africaines, habitué aux mœurs de l'Orient, calme, résolu, observateur sagace, Burton était le digne compagnon de Speke.
Les deux explorateurs partirent de Kaolay, dans le courant de 1857, avec une escorte de Souahélis, fournie par les chefs indigènes relevant de l'iman. Kaolay est un petit port sur l'océan Indien, à l'embouchure de la rivière Kingani, rivière qu'ils remontèrent tout d'abord.
On connaît la relation de ce voyage, écrite par Burton. Sceptique de son naturel, Burton ne montra pas la même confiance que son émule dans le résultat d'une exploration de l'Afrique équatoriale.
Speke recommença un nouveau voyage en 1860; cette fois, il était accompagné par le capitaine Grant. Les deux voyageurs quittèrent Zanzibar le 1er octobre, après avoir pris soin d'envoyer en avant une caravane d'indigènes, qui devaient former, à Kaseh, un dépôt de toutes les choses nécessaires à l'expédition. Ils emmenaient avec eux 60 hommes armés, de plus une troupe de porteurs et un détachement de soldats hottentots, que le gouver-
neur du Cap avait voulu leur adjoindre. La différence de climat entre le sud et le centre de l'Afrique est telle, que ces Hottentots n'y purent Résister : la plupart moururent; il fallut renvoyer les survivants.
Dans son premier voyage, de compagnie avec Burton, Speke avait trouvé libre et ouverte la route de Zanzibar à Kaseh ; il en fut, cette fois, tout autrement. Une sécheresse inusitée et la famine désolaient toute l'Afrique orientale. La guerre s'était élevée entre les tribus indigènes, et Speke s'attendait à voir intercepter toute communication avec Zanzibar. Aussi employa-t-il près d'une année à atteindre Kaseh, c'est-à-dire à accomplir la portion déjà connue du voyage. Là, il trouva de nouveaux interprètes, et un an après son départ de Zanzibar, il se remettait en route. Jusqu'au 15 février 1863, aucune nouvelle des deux voyageurs ne parvint en Europe; la Société de géographie de Londres envoya à leur recherche deux de ses membres qui, remontant le Nil, allèrent à la rencontre de l'expédition : l'un, M. Petherick, n'atteignit Gondokoro qu'après de longs retards; l'autre, sir Samuel Baker, arriva assez à temps pour servir utilement Speke et ses compagnons.
L'explorateur avait reconnu le lac Nyanza de Karagoué, auquel il donna le nom de Victoria Nyanza, et qui est l'un des grands réservoirs du Nil. Speke et Grant avaient séjourné chez les peuples riverains de cet immense bassin d'eau douce. Sur leurs indications, sir Samuel Baker parvint à un autre grand lac, qu'il appela le lac Albert; c'est aussi un réservoir du Nil. Baker visita les pays situés entre les deux lacs, se donnant pour un prince européen, traitant d'égal à égal les petits despotes de ces contrées, vivant à leurs cours, et se trouvant, bien
malgré lui, plus ou moins engagé dans leurs querelles.
Pendant que s'accomplissaient les explorations dont nous venons de parler, un autre intrépide voyageur poursuivait de son côté les siennes, entreprises avant les découvertes de Speke et de Baker.
Livingstone, parti pour l'Afrique en 1840, y était resté
Kig. 39. — Rochers sur le Tanganyika.
d'abord douze ans. Il y retourna une seconde et une troisième fois, après quelques mois de séjour en Angleterre. Quoiqu'il ne fût plus jeune et qu'il eût cruellement souffert, il ne pouvait se résigner au repos. Pendant bien des années, il parcourut l'Afrique australe, le bassin du Zambèseet la région des lacs. Plusieurs fois des rumeurs sinistres se répandirent en Europe sur le sort de l'illustre explorateur. Des expéditions furent organisées pour aller à sa recherche : Cameron et Stanley y ont rencontré une célébrité méritée. Un jour, la nouvelle de cette mort de
Livingstone , si souvent annoncée , précéda de peu , cette fois, la dépouille de l'homme persévérant mort au champ de labeur : on le ramenait en Angleterre pour y être inhumé à Westminster, à côté des rois , des héros et des grands génies de ce pays.
C'est surtout en comparant une carte de l'Afrique telle qu'on la connaissait il y a une quarantaine d'années et les cartes actuelles, qu'on est frappé de toute la prodigieuse étendue des travaux de Livingstone.
Avant lui, on "se contentait, au-dessous de l'équateur, de dessiner les côtes, le cours du fleuve Orange et, un peu au hasard, quelques montagnes parallèles à la mer. « Du Congo, l'embouchure seule était indiquée, un trait incertain figurait le Zambèse jusqu'à 2 ou 300 kilomètres de la côte, un pointillé aventureux donnait au lac Maravi un contour aussi vague que les renseignements recueillis à son sujet, et le reste de l'intérieur était d'une blancheur immaculée. Livingstone est venu, et avec une persévérance qui a peu à peu attiré l'attention et lui vaut aujourd'hui l'admiration du monde entier, il a poursuivi l'exploration de cette région inconnue. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir dressé la carte actuelle dont le cadre seul existait avant ses voyages. La découverte du lac Ngami, des rivières Tioungué et Tchobé, le tracé du cours du Zambèse, la découverte de ce curieux lac Dilolo qui envoie des eaux à l'océan Indien par le Zambèse et à l'océan Atlantique par le Congo , le relevé des côtes du Nyassa (le Maravi des Portugais) , du lac Pamalombé, la découverte et le tracé du cours du Chiré, leur déversoir dans le Zambèse, la découverte du lac Chiroua, de l'extrémité méridionale du lac Tanganyika, du lac Bangouelo, du lac Moëro, du lac Landj et du Loualaba, cette
mystérieuse rivière qui relie ces trois lacs et dans le bassin de laquelle il s est obstiné jusqu'à la mort, le tracé de la Rofouma, le relief des contrées que traversent ces cours d'eau, toute la masse de faits géographiques qui ont si complètement modifié les idées sur l'Afrique, c'est à lui que nous en devons la révélation (1). »
Le lieutenant Cameron avait vingt-neuf ans quand on songea, en 1873, à lui confier la direction d'une expédition dont le but était d'aller au secours de Livingstone et de l'aider à achever son œuvre. Il était préparé à cette mission par un long séjour sur la côte africaine et par la connaissance de la langue kissouahili, parlée dans l'intérieur partout où le commerce arabe a pénétré.
Cameron était lieutenant de vaisseau dans la marine anglaise. Il partit au mois de mars 1873 de Bagamoyo, et arriva en novembre 1875 au port de Katombéla, sur l'océan Atlantique, après avoir traversé l'Afrique dans sa largeur, presque en ligne droite, non sans courir, comme on le pense bien, de nombreux dangers, dans un voyage si extraordinaire. Il usa toujours vis-à-vis des indigènes d'une extrême douceur, sauf de rares exceptions où il fut obligé de leur faire entendre « le son » de sa grosse carabine. Et plus d'une fois aussi il vit fuir devant lui des populations qui, vivant dans la crainte perpétuelle de tomber en esclavage, redoutaient l'approche de sa caravane.
M. Stanley, Américain, correspondant du New-York Herald, fut aussi envoyé à la recherche de Livingstone par les propriétaires de ce journal. Il rejoignit ce dernier, en octobre 1871, à Oudjiji, sur la rive orientale du lac
(1) Paul Bourde.
Tanganyika. Il l'accompagna dans une exploration de la partie nord de ce lac, et rapporta en Europe des lettres et un Journal de celui qu'il avait été assez heureux de retrouver vivant, et plein encore de confiance dans l'achèvement de son œuvre.
L'explorateur américain réussit, comme avant lui le lieutenant Cameron, à traverser l'Afrique équatoriale de l'est à l'ouest. Parti du Zanguebar, il arriva à Saint- Paul de Loanda, sur la côte occidentale d'Afrique, avec 115 hommes de son expédition. Il avait quitté Nyangoué le 5 novembre 1876; c'est le point d'où Cameron se proposait de gagner le lac Sankora par le Loualaba, et de descendre ce grand cours d'eau, supposé en communication avec le Congo, jusqu'à la mer.
L'officier anglais avait dû modifier cet itinéraire et tourner brusquement au sud jusqu'à Kisenga, pour marcher ensuite vers Benguëla par une ligne à peu près plein ouest. Stanley s'est davantage rapproché de l'équateur. Après avoir traversé par terre l'Oureggou , ne pouvant plus avancer au milieu de forêts impraticables, il passa le Loualaba et continua son voyage le long de la rive gauche, à travers l'Oukousou du nord-est. Malgré les continuelles attaques des indigènes, l'expédition, pourvue de dix-huit canots et d'un bateau d'exploration, réussit à descendre le fleuve du Congo, semé de grandes îles, et aussi de cataractes, qui obligèrent nombre de fois les voyageurs à prendre terre et à traîner leurs embarcations le long des rives.
De Borna, l'expédition gagna par vapeur Cabinda (13 août 1877) et, de là, Saint-Paul de Loanda, fort éprouvée par la dysenterie, le scorbut et ces ulcères particuliers à l'Afrique, qui rongent la chair des pieds
jusqu'à l'os, et dont Livingstone eut tant à souffrir.
Dans une autre partie encore inexplorée de l'Afrique centrale , dans la région arrosée par le Bahr-el-Gazal (la rivière des Gazelles) et ses affluents, un savant naturaliste a fait un séjour de plusieurs années (1868-1871). Schweinfurth fut séduit surtout par les richesses nouvelles qui s'offraient à lui . se désintéressant de tout ce qui n'avait pas un rapport direct avec ses études. La relation de son voyage a, cependant, la plus grande valeur pour la connaissance d'un pays très sauvage, peuplé d'anthropophages et voisin de la seule partie du continent africain demeurée mystérieuse, et figurant encore sur les cartes avec cette mention : « Région inconnue » .
Enfin, plus récemment encore, un officier portugais, le major Serpa-Pinto , a réussi à traverser l'Afrique de l'Atlantique à l'océan Indien, ou plus exactement de Benguela à Durban. Grâce à sa relation, nous avons été renseignés sur bien des contrées inconnues jusqu'ici. Sur plusieurs points aussi, ses explorations ont complété celles de Livingstone dans l'Afrique australe. Quant au voyageur, il semble avoir couru bien des dangers, s'être soustrait à plus d'une embûche. Il a triomphé de l'astuce des souverains des pays traversés par lui , du mauvais vouloir de ses propres serviteurs , des maladies inévitables, et même des bêtes féroces, — car le major n'a jamais hésité à suivre un lion dans les hautes herbes. Une nuit, il en a tué deux, à la faveur de la lumière de magnésium : on peut bien le croire, puisqu'il a rapporté les griffes de ces animaux.
Le major Serpa-Pinto s'est donné partout comme un envoyé du roi de Portugal (le « Mouéné Pouto », comme disent tous les peuples de l'Afrique méridionale), en vue
d'établir ou plutôt de développer des relations commerciales déjà existantes.
Il y aurait plus que de l'injustice à passer sous silence les travaux, les efforts persévérants, les souffrances et souvent les succès, de plusieurs explorateurs qui ont pénétré en Afrique par divers points. Sans remonter trop loin dans le passé, une foule de noms se présentent à notre souvenir, — ceux de Caillé, Clapperton, Laing, du docteur Covven, du lieutenant Denovan, du fils de Mungo-Park, du jeune et vaillant Vogel, du docteur Overweg et de Richardson, compagnons du docteur Barth.
Plus près de nous, nous devrions encore payer des dettes de reconnaissance à Guillaume Lejean, qui a visité la haute Nubie, au marquis de Compiègne, pour ses explorations du Gabon, du pays des Pahouins et de l'Ogooué, au docteur Matteucci et à M. Massari, son ami, pour leur voyage de la mer Rouge au golfe de Guinée ; à M. Savorgnan de Brazza, qui a fait triompher la politique française et les intérêts français dans cette région du Congo, qui est l'une des clés de l'Afrique centrale.
M. Trémaux nous a montré le Soudan et l'esclavage ; Gérard Rohlfs est allé à l'oasis de Koufara et aux montagnes Noires; le docteur Nachtigal a décrit la région qui s'étend de la Tripolitaine au pays des Gaberis et au delà, par l'Ouadaï. M. Ch. de Rouvre a passé huit années (1870-78) sur les rives du Zaïre, où il a entretenu des relations suivies avec les indigènes, et il nous a fait connaître les ressources commerciales de la Guinée méridionale.
Baldwin, l'infatigable chasseur, Baines le naturaliste, ont augmenté la somme de nos connaissances sur l'A-
Fis. 41. — Nubien.
frique australe; Georges Ebers sur la Nubie, Victor Largeau sur le pays de Rirha, Ouargla et Ghadamès, le lieutenant Mage sur le Soudan occidental, Alfred Marche sur le Sénégal et FOgôoué, M. Lambert et le docteur Bayol sur le Fouta Djalon, le commandant Gallieni sur le haut Niger. Ce jeune officier de notre infanterie de marine a reçu du gouverneur du Sénégal la mission de pénétrer dans la vallée du haut Niger par le massif montagneux compris entre ce grand cours d'eau et le Sénégal (1880- 1881). Ajoutons que M. G. Révoil a entrepris une exploration du pays des Somalis, voisin de la mer Rouge.
Nous oublions d'autres voyageurs et d'autres résultats acquis.
Combien ont payé de leur vie leur dévouement à la science et à la civilisation! le baron de Decken et ses compagnons, massacrés chez les Somalis en 1866; C. Anderson, mort en 1867 dans le pays d'Ovampo; Ernest Linant de Bellefonds , mort victime d'une trahison sur le haut Nil Blanc en 1875, etc., et plus près de nous : Maes, Crespel, Wautier, Deleu, Popelin, Debaize, Madoni, Fraccaroli, Gessi, Pioggia, le Dr Smith, Keith Johnston, Elton, Stahl, Phipson, Wybrandt, Pinkerton, Hildebrandt, Le Saint, Bonnat, Soleillet.
Combien aussi de missionnaires, à qui sont dues tant de précieuses communications, n'ont pas été moissonnés par les fièvres entre la côte de Zanzibar et les lacs intérieurs, ou sur le littoral de l'Atlantique! L'Afrique a le don puissant d'exciter notre curiosité, mais c'est une terre meurtrière.
L'Afrique équatoriale. — Les lacs. — Les grands fleuves. — Le Nil. — Le Sénégal. — Le Niger. — Le Congo. — Le Zambèse. — Montagnes. — Les savanes. — Les déserts. — Les rivages.
Quelle est donc cette région des lacs, naguère encore si mystérieuse et qui, tout d'un coup, a surgi comme un nouveau monde, et a pris une si grande place dans les spéculations des savants, des hommes d'État, des philanthropes, des missionnaires et même des commerçants?
La partie équatoriale de l'Afrique, dans la région de ses grands lacs d'où sort le Nil, a une hauteur moyenne de 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette portion du globe, composée principalement de roches granitiques, n'a jamais été submergée, ni bouleversée par des volcans, et semble n'avoir subi aucune modification dans son état primitif.
Les campagnes sont, pendant une longue saison, arrosées par des pluies qui, dans une zone de six degrés dont l'équateur occupe le centre, tombent depuis février jusqu'à la fin de novembre; mais ces pluies sont surtout abondantes du mois d'avril au mois d'août. Elles renouvellent les approvisionnements des lacs et, s'échappant en divers cours d'eau , elles vont au loin fertiliser les terres.
Le climat de la région des lacs est assez tempéré. Les pluies qui tombent à torrents, chaque jour, vers le soir, pendant la longue saison dont nous venons de parler,
achèvent de rendre la température fort supportable; ruais, faute d'une suffisante exploitation du sol, l'air est très insalubre.
Les lacs équatoriaux sont de diverses grandeurs; pour la plupart, ils s'étendent, du nord au sud, au pied de montagnes qui courent parallèlement à la côte de l'océan Indien. Les dénombrer, les grouper ne peut donner
Fig. 42. — Un radeau.
qu'une très imparfaite idée de leurs positions; essayons néanmoins.
En remontant du sud au nord, il y a d'abord, — sans compter le Chiroua, — le lac Nyassa, découvert par Livingstone en 1859; il est assez isolé et se trouve le plus rapproché de la mer, à la hauteur des îles Comores. Le Nyassa est très profond. A une courte distance de ses rives, une ligne de plus de 90 mètres ne touche pas. Un grand nombre de rivières se jettent dans ce lac; mais, à l'extrémité nord, il en est une qui en sort. Des montagnes riveraines, hautes de 3,000 à 3,500 mètres, serrent la nappe d'eau de très près.
Au nord-ouest du Nyassa, un groupe très remarquable de lacs communiquent entre eux; ils vont perdre leurs eaux dans la région encore inconnue de l'Afrique centrale, peut-être en donnant naissance au fleuve Zaïr^ ou Congo; ce sont les lacs Bangoueolo, Moëro, Kamolondo, Lincoln (ou Moura?), enfin un lac innommé, semé d'îles, et d'où s'échappe le fleuve dont nous parlons.
Un deuxième groupe est formé du lac Tanganyika, que Burton et Speke virent en 1858, du lac Hikoua ou Léopold, du Nyanza du Karagoué, auquel' ce dernier explorateur, Speke, imposa le nom de Victoria Nyanza, et du Mwoutan, que découvrit sir Samuel Baker, en 1864, et plus connu sous le nom d'Albert Nyanza. La reconnaissance du lac Victoria ne se fît pas d'un seul coup, et pendant plusieurs années nous avons vu trois lacs de noms différents figurer sur les cartes dans le tracé de la plus large de ces nappes d'eau placées sous l'équateur. Nous négligeons avec intention quelques lacs secondaires, le lac Baringo, le lac Manyara, etc.; enfin, le lacNgami, dans l'Afrique australe. Le lac Kassali, vu de loin par Cameron , est couvert de végétaux sur lesquels les indigènes, à l'aide de troncs d'arbres et de terre, établissent des îles flottantes, qui supportent des cultures et peuvent, au gré des habitants, voyager d'un rivage à l'autre.
A l'époque des tempêtes équinoxiales, les gros temps sont terribles sur tous ces lacs. De hautes vagues y donnent le mal de mer aux mariniers du Nil. Parfois, sur une longue étendue, leur surface est couverte de roseaux ; ailleurs, des masses flottantes de végétaux (ambatch ou herminiera) colorent leurs eaux d'une teinte rougeâtre
par la décomposition de leur écorce, et sont assez volumineuses pour entraver la navigation.
Le Tanganyika, le plus remarquable de tous ces lacs, a près de 700 kilomètres de long et une largeur moyenne de 40 kilomètres. Cameron a relevé l'embouchure de 96 rivières qui s'y jettent. Les bords de ce lac ont un caractère uniforme : ce sont des montagnes , coupées de vallées, qui descendent vers le rivage. Aux montagnes, couvertes d'immenses forêts d'un vert sombre, correspondent des falaises rouges, qui s'avancent en promontoire dans l'eau ; aux vallées, des baies qui s'arrondissent dans l'intérieur des terres. Il n'y a pas en Afrique de pays plus fertile que les pays riverains de ce lac.
Sir Samuel Baker a trouvé l'Albert Nyanza encombré de ces bancs flottants de roseaux, dont nous venons de parler; ils empêchaient les canots d'aborder. Ces bancs paraissaient s'être formés des détritus d'une végétation aquatique, clans laquelle le ^oseau papyrus a pris racine. L'épaisseur de la masse flottante est d'environ trois pieds, et si ferme, que l'on peut marcher dessus, sans courir d'autre risque que d'enfoncer jusqu'à la cheville dans la vase. Sous ces radeaux de végétation , l'eau est extrêmement profonde , et le rivage se trouvé ainsi protégé sans interruption par
cette jetée, d'une formation si bizarre. Un jour, l'explorateur vit une terrible rafale et le soulèvement de l'eau en détacher de grands morceaux , et le vent agissant sur les roseaux comme sur des voiles , poussa de côté et d'autre sur le lac des îles flottantes de quelques ares d'étendue.
Maintenant, pour mémoire seulement, mentionnons le lac Tchad, très au nord, en plein Soudan; nous en parlerons plus loin.
Si les lacs sont , pour ainsi dire , cantonnés dans la région du sud-est, sauf le lac Tchad qui occupe une position centrale en Afrique , il n'en est pas de même des fleuves
Ils se déversent dans trois mers. C'est le Nil , fleuve immense dont les embouchures sont sur la Méditerranée; ce sont, sur le versant de l'Atlantique, le Sénégal et la Gambie, qui descendent des monts de Kong; le Niger, qui se jette dans le golfe de Guinée par de nombreuses bouches, forme un delta aussi considérable que celui du Nil; c'est encore, sur le même versant, l'Ogôoué, qui atteint l'Atlantique au golfe de Biafra , le Zaïre ou Congo , sur lequel nous reviendrons, le Coanza, qui franchit, par une série de cascades , les derniers gradins des plateaux de l'intérieur, avant d'arriver à la côte; le fleuve Orange, qui roule, sur les plateaux de l'Afrique australe, ses eaux presque taries avant de parvenir à l'Océan.
Enfin , le versant de l'océan Indien est arrosé par deux cours d'eau importants : le Limpopo et le Zambèse, qui descendent des plateaux intérieurs.
De tous les grands fleuves qui sillonnent le globe, le Nil est celui qui, de tous temps, a le plus vivement occupé, et l'on pourrait même dire passionné les esprits. C'est le seul cours d'eau considérable que l'antiquité ait
pu connaître, au moins en partie, dune façon exacte. Le Gange, l'Indus, le « fabuleux Hydaspe », dont parle Horace , ne s'offraient à l'étude des anciens qu'à travers les ténèbres d'une incertitude , que les expéditions de Sésostris et d'Alexandre n'avaient pu entièrement dissiper. L'Egypte, visitée de bonne heure par Hérodote, conquise par Alexandre, devenue grecque avec les Ptolémées et romaine avec Auguste , était ouverte aux peuples de l'Occident. Les grands systèmes d'eaux de l'Inde et ceux de la Chine et de l'Amérique sont tous océaniques; seul, le Nil, après un cours, qui est peut-être le plus long de tous, — plus long que celui des Amazones et que celui du Mississipi , se jette dans une mer intérieure, à côté de ces colonies dont la civilisation grecque avait parsemé le littoral de l'Asie Mineure et toute la mer Egée.
Ces sept embouchures, formant un double delta, cette fécondité exceptionnelle dont il dotait la basse Egypte, cette crue périodique, tantôt bienfaisante, tantôt dévastatrice, ce mystère même qui dérobait son origine, tout le recommandait à l'attention.
Les explorateurs de notre temps ont fait faire au problème des sources du Nil le plus grand pas vers sa solution. L'hypothèse de l'existence d'une réunion de lacs sur le vaste plateau de l'Afrique équatoriale, émise, dès 1852, par Murchison, le célèbre géologue anglais, fortifiée par les découvertes successives de Livingstone, de Speke, de Baker et de Stanley, est aujourd'hui devenue une donnée scientifique exacte.
Il ne reste plus à déterminer que le point de départ extrême du cours d'eau, — rivière ou ruisseau, — qui vient du plus loin apporter son tribut, bien modeste peut-être, à l'un des puissants réservoirs qui alimentent largement
le Nil. C'est encore une notion incertaine, mais qui n'a véritablement qu'un intérêt secondaire et, en quelque sorte, purement géographique.
Il est certain qu'en étudiant le cours du fleuve qui vient répandre la vie dans les sables brûlés de la Nubie et de la basse Egypte, sous un ciel où il ne pleut point, et en remarquant combien sont peu nombreux ses affluents, et combien sont puissantes ses inondations périodiques , aux mois de juillet et d'août (époque de l'année où partout les chaleurs font baisser les eaux fluviales) , on ne pouvait guère s'arrêter à la supposition de commencements modestes pour le Nil, comme pourtant de fleuves; l'on ne pouvait penser qu'il sort, mince filet d'eau, du creux d'un rocher. Il ne faut, en effet, rien moins que plusieurs grands réservoirs, recueillant les eaux tombées sur la surface de vastes bassins, à l'époque des abondantes pluies équatoriales, pour remplir largement, dès sa naissance, le lit d'un fleuve si imposant.
Ces pluies lui apportent, chaque année, une immense quantité d'eau, qui élève son niveau. Le fleuve commence à monter dans les premiers jours de juillet, atteint son maximum de hauteur vers la fin de septembre et baisse ensuite graduellement jusqu'au milieu de mai de l'année suivante. Le Nil élève continuellement son lit par ses dépôts successifs de limon ; on a calculé que cet exhaussement est d'un mètre en neuf siècles; cette élévation est plus considérable en dehors du lit du fleuve, dans les plaines où l'eau déborde ou est amenée artificiellement.
A mesure que Ton approche de l'équateur en remontant le Nil, la végétation se développe de plus en plus.
Jusqu'à Gondokoro, la navigation sur le fleuve ne laisse apercevoir que des marécages sans fin, s'étendant à perte de vue, habités par les hippopotames et infestés de moustiques. Le fleuve, dont les eaux sont grises, charrie des herbes, des roseaux, des troncs d'arbres, sur les-
Fig. 15. - Le Elipon, prés du lac Victoria.
quels sont perchées des cigognes et des grues. Mai-, après avoir dépassé Gondokoro , l'aspect du pays se modifie sensiblement. Bientôt on trouve des campagnes magnifiques, où les plaines gazonnées alternent avec les bois, et rappellent, en les écrasant de leur supériorité, les créations des jardiniers paysagistes. Le pays de Médi
offre, dans son entier, l'image d'un véritable parc naturel. Le vert des prairies y est piqué de bouquets de tamarins gigantesques au feuillage sombre.
L'Ounyoro se présente ensuite avec ses vastes plaines , basses et marécageuses , rendues impénétrables par d'interminables forêts de menus arbres, de broussailles et de hautes herbes. Quelques rares collines, d'une forme conique, ne suffisent pas à rompre la monotonie des sites. Les bananes, les patates douces, le sésame et le millet forment la maigre culture des terres.
Les habitants, à l'unisson avec le pays, se couvrent d'une façon sordide de peaux de bêtes, et se réunissent dans de misérables villages, aux huttes étroites et malsaines. En fait de bétail, ils ne possèdent guère que des chèvres, rarement des vaches. Mais, dans ces latitudes , les extrêmes se touchent. Au cœur même de l'Ounyoro , à Rondogani, sur les bords du'Nil, les plus riantes perspectives s'offrent à la vue.
Le fleuve coule largement entre deux rives verdoyantes, distantes l'une de l'autre de 600 à 700 mètres. Du milieu de son lit, s'élèvent des îlots habités par les pêcheurs, ou des récifs sur lesquels s'abattent hirondelles de mer, floricans et pintades, et où les crocodiles se chauffent au soleil, tandis que les hippopotames s'agitent à travers les roseaux.
Au delà des berges, errent de nombreux troupeaux d'antilopes. Le Soga, qui est une province de l'Ounyoro, semble appartenir aux bêtes saunages. Les éléphants s'y promènent par bandes. Les champs de bananiers y sont remplis d'hippopotames et les jungles, d'antilopes. Les lions s'y montrent fréquemment et sont d'une très grande férocité. Il y a des régions d'une fertilité exceptionnelle,
aux environs des chutes de Ripon, situées non loin du point où une branche du Nil sort du lac Victoria.
Le Nil présente un phénomène curieux. Depuis le con-
Fia. 46.
Chasse de nuit au crocodile.
Huent de la Saubat jusqu'au lac Nau, le fleuve, qui a de 1,800 à 3,000 mètres de large, est littéralement couvert par la végétation. Un arbuste, que les Arabes appellent ambatch et dont le bois est plus léger que le liège, émet §es racines dans l'eau; le vent les arrache de la rive et les jette dans le courant. Quand un obstacle les arrête ,
elles s'entassent; des papyrus et d'autres plantes se mêlent à l'ambatch, et bientôt le Nil coule sous un parquet de verdure. Nous avons vu quelque chose de semblable dans les grands lacs.
Le Nil Blanc, qui est un des affluents les plus considérables du grand fleuve africain, est par lui-même si puissant, si large, qu'à 400 lieues de la mer il ressemble à un lac. Tout ce qu'on y voit est en rapport avec ses proportions gigantesques. L'hippopotame dresse sa tête à la surface des eaux et se roule dans les courants qui aboutissent ■au fleuve. D'énormes crocodiles se montrent, la gueule béante, sur le rivage; des troupeaux d'éléphants jouent dans les pâturages; entre les hauts palmiers marchent fièrement les girafes; des serpents, gros comme des troncs d'arbre, reposent dans les marais , et des monticules de fourmis , de dix pieds de hauteur, s'élèvent au milieu des joncs. Dans les vastes et épaisses broussailles obstruant les rives, les lions affamés rugissent, et les Noirs apparaissent au loin, brandissant leurs lances.
A l'endroit où le Nil Blanc se joint avec le Bahr-el- Gazal (rivière des Gazelles), affluent occidental du Nil, leurs eaux réunies forment ce lac Nau, que nous venons de nommer, sans l'avoir compté toutefois parmi les lacs africains : c'est à proprement parler un débordement permanent des deux fleuves. Cette nappe d'eau a une lieue de circonférence; elle entoure une île couverte d'une végétation toute tropicale. La ligne blanchâtre du fleuve Blanc se dessine distinctement dans cette eau calme, d'une limpidité si parfaite qu'on peut voir les poissons nager parmi les plantes aquatiques qui tapissent le fond du lac. Ce vaste miroir, reflétant le bleu du ciel, n'est
trou Die â sa surface que par les ébats des hippopotames.
Passons au versant de l'Atlantique.
Le Sénégal est le fleuve le plus important de notre établissement colonial sur la côte occidentale d'Afrique. Ce fleuve s'avance vers la mer après avoir traversé de rares collines et un pays plat.
A la saison des pluies, qui commencent vers le 1er juin, le fleuve inonde la partie basse du pays.
Quand les eaux se retirent, elles laissent de larges espaces inondés, qui ne peuvent sécher que par Tévaporation.Acemoment,
Fig. 47. — Chef Banibarra en costume de g (Haut Sénégal.)
puliullent les moustiques. Pendant la saison sèche, le fleuve coule entre des berges , qui deviennent de plus en plus élevées à mesure qu'on le remonte. C'est à cette époque que les hirondelles d'Europe viennent chercher un refuge au Sénégal ; elles creusent les berges du fleuve pour y établir leurs nids. Le Sénégal, comme la plupart des fleuves de la côte d'Afrique, se jette à la mer par une embouchure qui est obstruée par une barre de sables mobiles, et rendue impraticable durant les basses eaux.
Le Niger, ou Dhioli-Ba, est le second fleuve de l'Afrique. Dans un parcours navigable de plus de 3,000 kilomètres, il reçoit près des trois quarts des innombrables affluents alimentés par les pluies périodiques qui se produisent à époques fixes dans le Soudan, comme dans toutes les régions de la zone équatoriale; le restant de ces eaux se réunit à Test dans une mer intérieure , sans issue connue : le lac Tchad. Malheureusement la région inférieure des bouches de ce puissant cours d'eau est d'une insalubrité proverbiale : de nombreux marécages, tour à tour submergés par les eaux douces et les eaux de la mer, y produisent des émanations pestilentielles.
A l'embouchure de ces fleuves africains du versant de l'Atlantique, se produisent, avec plus ou moins d'intensité, des raz de marée, d'une durée de plusieurs jours. La houle se jette sur la côte en vagues rapides de plus en plus hautes et qui, blanches d'écume et grondant comme un tonnerre lointain, courent les unes sur les autres et tourbillonnent en bouillonnant sous un ciel de plomb, au milieu de la brume des embruns. Ces vagues finissent par former une sorte de muraille liquide, qui s'effondre avec un énorme fracas, produisant sur le rivage une commotion qui se fait sentir au loin.
Un cours d'eau qui a aussi une importance considérable, moins par son volume que par le rôle qu'il est appelé à jouer, comme voie de communication, c'est l'Ogôoué, qui est presque à la ligne de partage des deux Guinées. On connaît les expéditions successives du marquis de Compiègne accompagné de M. Marche, l'expédition allemande du docteur Lenz et surtout celle de MM. Savorgnan de Brazza et Alfred Marche. M. de Brazza a mené à si bonne fin sa première expédition qu'il a obtenu l'appui du gouvernement français pour en entreprendre une seconde beaucoup plus importante. Nous allons en parler.
Le Congo ou Zaïre est le fleuve-roi de la côte occidentale d'Afrique, bien qu'il n'arrive qu'en troisième ligne parmi les fleuves de ce continent. Son embouchure est immense: elle a plus de 11,009 mètres. Cameron compare cette embouchure à celle de l'Amazone et du Yang-Tsé- Kiang pour la majesté, la rapidité du courant et le volume.
Le Concro est le seul lleuve de la côte occidentale d'Afrique qui n'ait point de barre à son entrée. Il débouche dans l'Océan avec une telle impétuosité qu'à dix lieues au large la mer est encore colorée par ses eaux, dont le volume est si considérable qu'elles adoucissent les eaux de l'Atlantique.
Le Loualaba, ce cours d'eau du centre de l'Afrique qu'on n'a pas encore pu suivre jusqu'à son embouchure, n'est autre chose, selon toute apparence, que le Congo ou Zaïre sous un troisième nom. Coupant la large ceinture de montagnes situées entre le grand plateau central et le littoral, il descend par une trentaine de chutes et de rapides furieux jusqu'au grand lleuve, qui se trouve entre les cataractes de Yellala et la mer. Le Loualaba est semé
d'îles, et malheureusement aussi de cataractes infranchissables, qui obligèrent maintes fois Stanley et ses compagnons à descendre sur la rive et à traîner leurs embarcations sur le sol .
Le grand Loualaba varie, dans sa largeur, entre 4 et 16 kilomètres. Il a été mesuré par Cameron au dernier point reconnu par Livingstone en 1871 (Nyangoué). Ce fleuve avait dans cet endroit 932 mètres, d'un courant très rapide. Cameron a calculé qu'à l'étiage, le débit du Loualaba était de 126,000 pieds cubes par seconde, c'està-dire que ce cours d'eau avait un débit égal à plus d'une fois et demie celui du Gange en temps de crue et à trois fois celui du Nil à Gondokoro.
Lorsqu'on pénètre clans le Congo par son embouchure, les rives apparaissent bordées d'îles, couvertes de palétuviers aux racines énormes enchevêtrées de lianes, au travers desquelles serpentent un grand nombre de petits bras. Au milieu de ce delta s'ouvre la voie navigable; à 48 kilomètres de l'embouchure, le fleuve change d'aspect. A partir de là, se succèdent de vastes îles, couvertes d'herbes hautes et serrées, pâturage ordinaire des hippopotames, et qui ne montrent que de rares bouquets d'arbres. Ces îles, formées de terrains d'alluvion, se détachent parfois au moment des hautes eaux, par morceaux de 1,000 mètres et plus, qui descendent le cours du fleuve et s'en vont, flottant avec les végétaux et les animaux qu'elles nourrissent, se désagréger en pleine mer.
Enfin, on aperçoit, derrière de véritables murailles de végétation, quelques hauteurs, les premières; au loin les sommets dénudés des montagnes apparaissent, légèrement teintés de bleu. Puis, sur la rive droite, la montagne se rapproche, nue, plaquée d'énormes blocs étince-
lants de mica. L'estuaire du Congo prend fin, et le paysage change encore d'aspect; les îles deviennent montueuses. Bientôt, tous les bras du fleuve se réunissent en un seul, large de 1,800 mètres et qui coule entre de hautes montagnes, descendant sur les rives par des plans