Sur les rives du Congo
très inclinés. Le fleuve, dit M. Charles de Rouvre, « gronde comme un gigantesque torrent au milieu de passes étroites bordées d'une opulente végétation; les immenses murailles qui le resserrent s'entr'ouvrent par places pour laisser apercevoir de riants vallons. Le paysage est d'un aspect à la fois pittoresque et grandiose. » Tel est le Congo jusqu'aux cataractes ou plutôt jusqu'aux rapides de Yellala.
On sait ce qui a été tenté sur l'initiative de M. de Brazza pour faire prévaloir l'influence française dans les vallées de l'Alima et de la Niari, ainsi que pour assurer le libre parcours des voies de l'Ogôoué et de l'Alima. Notre chambre des députés a voté en 1882 un crédit de 1,275,000 francs pour subventionner la mission de M. de Brazza et lui permettre d'établir huit stations principales reliées par douze postes, et devant former les étapes d'une double route vers le grand fleuve africain, — du Gabon, par l'Ogôoué et l'Alima, et de la mer par le Quillion et la vallée de la Niari, — ces deux routes aboutissant au point où le Congo cesse d'être navigable lorsqu'on remonte son cours.
De son côté, Stanley, repris soudain du désir de retourner en Afrique, et soutenu par l'Association internationale africaine, placée sous le patronage du roi des Belges, a déployé une activité capable d'exercer une grande influence sur la contrée que traverse le Congo. Et bientôt plusieurs baleinières à vapeur ont pu faire sur ce fleuve un service quasi régulier, entre Isanghila et Manyanga. Les petits steamers, remontant le fleuve africain à partir du Stanley-Pool, qui est la partie où il devient navigable, pouvaient sans obstacle sérieux pénétrer jusqu'au cœur du continent noir. L'Association internationale a fondé plusieurs stations au delà du Stanley-Pool. Pour tenir tête, au besoin, aux indigènes, le célèbre explorateur américain a cru prudent de faire venir de Zanzibar deux ou trois cents hommes bien armés; les cadres de cette petite troupe ont été formés des survivants des expéditions précédentes et de quelques compagnons de Livingstone, de Speke et de Grant.
Il se fait un grand commerce sur cette partie du littoral
■Kl1
africain, et un certain nombre de factoreries françaises, échelonnées sur la rive gauche, y représentent des intérêts sérieux.
Sur le versant de l'océan Indien, le Zambèse présente l'apparence d'un magnifique cours d'eau, de plus de 1,600 mètres de largeur; mais il est si peu profond, que pendant plusieurs mois de l'année, la navigation n'est permise qu'à des canots d'un faible tirant d'eau. A son embouchure, la côte, couverte de palétuviers, a un aspect lugubre; une barre formidable, sur laquelle vient se briser un violent ressac, ne permet pas de considérer le Zambèse comme une grande voie commerciale.
En remontant le fleuve et pendant les cent premiers milles qu'il parcourt, le pays a un aspect des plus monotones. Sur l'une et l'autre rive, s'étend une plaine, couverte d'herbes gigantesques, sans une colline, presque sans arbres. Le sol ne commence à s'accidenter qu'au mont Morumbala; alors la végétation prend quelque force, les arbres se multiplient, les deux rives se bordent de collines. A la plaine nue et monotone a succédé un terrain couvert d'une végétation luxuriante. Le sable blanc des rives fait place à un terrain volcanique; de gros blocs de basalte forment les bords du fleuve. Dans cette région, le fleuve commence à être pointillé d'îlots, couverts d'une magnifique verdure.
La cataracte de Gogna, en aval des rapides de la Si-
toumba, interrompt la navigation du Zambèse. Il faut
alors transporter par terre les canots jusqu'à un endroit
nommé le Mamoungo. Il y a encore d'autres cataractes et
d'autres rapides, jusqu'à la grande chute de Mosi-oa-
Tounia (la fumée qui monte), nommée par Livingstone
cascade de Victoria; « une auge, une crevasse gigantes-
iy
14b AU PAYS DES NEGRES.
que, » selon l'expression du major Pinto. C'est un abîme profond par lequel le Zambèse se précipite, sur une largeur de plus de 1,800 mètres.
D'après la relation du major Serpa-Pinto, le Zambèse se jette dans la crevasse qu'il rencontre par trois cataractes grandioses : le courant est divisé en trois bras par deux grandes îles. La chute perpendiculaire est de 80 mètres. L'une de ces îles est couverte de la végétation la plus riche. La chute la plus petite est aussi la plus belle « ou, à dire vrai, elle est la seule qui soit belle, car pour tout le reste Mosi-oa-Tounia n'est qu'une sublime horreur. Ce gouffre énorme, noir comme le basalte où il est béant, sombre à cause de l'obscurité du nuage qui l'enveloppe, s'il eût été connu aux temps bibliques, eût été pris pour l'image des régions infernales, pour un enfer d'eaux et de ténèbres plus redoutable peut-être que celui de feu et de lumière... Parfois, quand l'œil pénètre jusqu'aux profondeurs, à travers le brouillard éternel, il aperçoit une masse aux formes confuses, pareilles à des ruines aussi vastes qu'effroyables. Ce sont des pics de rochers d'une hauteur énorme, sur lesquels l'eau qui les fouette se convertit en une nuée d'écume (1). »
Aux environs de cette chute, le Zambèse est parsemé d'îles verdoyantes et fleuries. Les eaux transparentes prennent une teinte Tert glauque ; çà et là, des crocodiles et des hippopotames gigantesques émergent et replongent parmi les ondes rapides.
Dans sa traversée du Barozé, le fleuve, lors de la saison des pluies, inonde la plaine, qui a une étendue de plus de 50 kilomètres.
(1) Comment j'ai traversé l'Afrique.
Des colonies portugaises occupent le cours inférieur du Zambèse. Elles se composent généralement de sangs-mêlés, gens d'une santé languissante, d'un aspect grossier
IIP*
Fig. 51. — Guerrier Touareg.
et plus ou moins engagés dans le trafic des esclaves.
En fait de montagnes, — nous ne nous occupons, qu'on ne l'oublie pas, que de la partie inexplorée ou peu connue
de l'Afrique, — les cimes neigeuses du Kilima-Ndjaro et du mont Kénia, situées dans le pays des Masaïs, non loin de l'océan Indien, marquent les points les plus élevés dans l'état actuel de nos connaissances sur ce continent.
Ces géants africains, suivant le baron deDecken, n'auraient pas moins de 20,000 pieds de hauteur. « Le ciel était clair, » dit-il, « je pus voir en plein la montagne de neige; elle semblait un mur gigantesque, sur le sommet duquel j'aperçus deux tours immenses. Ces deux tours, placées à peu de distance l'une de l'autre, donnent à la montagne un aspect imposant, qui me jeta en de profondes rêveries. Le Kilima-Ndjaro a un sommet en forme de dôme, mais le Kénia a la forme d'un toit gigantesque, sur lequel ces deux tours se dressent comme deux énormes piliers qui, sans aucun doute, sont vus par les habitants des contrées avoisinant les latitudes septentrionales de l'équateur. »
Il existe, en Afrique, beaucoup de vastes étendues abandonnées à la solitude. Ce continent a ses savanes comme le Nouveau Monde. Couvertes pendant la saison pluvieuse d'herbes serrées et dures qui atteignent jusqu'à un ou deux mètres de hauteur, elles présentent de loin l'aspect de verdoyants pâturages , parsemés de place en place de points noirs formés par des arbres, — le plus souvent quelques baobabs isolés, ou des bouquets de palmiers. Elles sont alors peuplées de myriades d'animaux de toutes sortes. A la saison sèche, les herbes jaunissent et les Noirs les brûlent, afin de repousser les fauves, les serpents, et de détruire les insectes malfaisants.
Quant aux véritables déserts, les déserts de sable, ils occupent une large place sur le sol africain. Les principaux sont le Sahara au nord et au centre, le désert de
Libye à l'orient, et le désert de Kalahari dans la région australe.
Le Sahara et le Kalahari n'ont pas toujours été les déserts qu'on voit aujourd'hui. Ces contrées étaient autrefois sillonnées de fleuves et de rivières et parsemées de lacs, dont il ne reste plus que les lits et les coquilles ou les ossements des animaux qui vivaient dans leurs eaux.
D'anciennes traditions permettent de croire qu'à une époque impossible à préciser, le Sahara tout entier était recouvert par une expansion des eaux de la Méditerranée. Ces eaux, contournant la chaîne de l'Atlas, seraient allées se joindre, d'un côté à celles de l'océan Atlantique, de l'autre peut-être à celles de la mer Rouge, avant que le Nil, étendant ses alluvions, eût donné naissance au sol de la basse Egypte. De cette manière, la partie la plus septentrionale de l'Afrique proprement dite, ou patrie des Noirs, se serait trouvée reculée bien loin vers l'équateur.
Dans le Sahara se trouvent encore de vastes dépressions naturelles, sortes de lacs salés aujourd'hui desséchés que Ton appelle chotts. Le commandant Roudaire a poursuivi, pendant plusieurs années, le projet d'utiliser les chotts de Rharsa et de Melrin, situés au sud de l'Algérie et de la Tunisie, pour créer une mer intérieure, capable de métamorphoser d'une manière très avantageuse les conditions générales de cette partie du grand désert africain. Le golfe de Gabès mettrait les chotts en communication avec la mer au moyen d'un canal. Ce projet, repoussé une première fois par une commission nommée par le gouvernement français, est devenu l'objet de nouvelles études, et l'Académie des sciences, sur l'initiative de M. de Lesseps, l'a pris en considération.
Deux populations distinctes habitent le Sahara ; l'une
sédentaire, ayant des centres fixes dans des villes ou villages (ksour) aux endroits où l'eau permanente a permis de s'établir, l'autre nomade, vivant sous la tente : c'est la race des Arabes conquérants.
Quand on pénètre dans le Sahara par l'Algérie, on traverse d'abord des montagnes. Au fond des ravins, l'eau court au milieu des lauriers-roses. Les pentes de toutes les hauteurs sont entièrement couvertes de broussailles et leurs sommets, couronnés de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. Il y a même là des forêts de palmiers; puis après les montagnes, ce ne sont plus que des rangées de collines encore broussailleuses ou couronnées de quelques pins rabougris; accidentellement, on y voit deux ou trois figuiers et autant de lentisques.
• Bientôt, sous l'éclat du jour, sous l'action du soleil sur une terre ardente, apparaît le véritable désert, annoncé par les brises chaudes. Les dattiers ondoient avec des rayons d'or dans leurs palmes. Des plaines succèdent à des plaines; plaines unies, marécageuses, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux, plaines onduleuses hérissées d'alfa, quelques palmiers çà et là, et dans le sud-est, enfin, une plaine indéfiniment plate, le « Pays
de la soif ».
C'est un pays « tout de terre et de pierres vives » , dit le peintre Fromentin , « battu par les vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles, une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l'œil tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu, sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon; — des collines horizontales qu'on dirait aplaties avec la
main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux ; au centre, d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain;
hij}. b-1. — Capitale des Beni-.Mzab.
quelquefois, un morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion; — et tout cela d'un bout à
l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge,
ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur de peau de lion. »
Il faut qu'on nous permette de citer encore une magnifique page (Y Un Été dans le Sahara. C'est un passage pour lequel M. Fromentin a mieux fait peut-être avec des mots qu'il n'eût pu le faire avec sa riche palette.
Il y a une heure au milieu du jour « où le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, l'inscrit dans son cercle de lumière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est plus ni de la clarté ni de l'ombre; la perspective indiquée par des couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances; tout se couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître; pourtant on n'y découvre rien; même on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande en le voyant commencer à ses pieds , puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel; — Tignoràt-on, on sent qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de la haute mer.
« Alors, ajoutez à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait
être là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus obscurs : — d'abord, droit en plein sud, les Benj-
Pig. 53. — Camp des Chauibaas, pies Ouaiyla.
Mzab, avec leur confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent leurs dattes , les meilleures du monde; puis les Chambaas, colporteurs et marchands, voisins du Touat; — puis le Touat, immense archipel saharien, fertile, arrosé, populeux, qui
confine aux Touaregs; puis les Touaregs, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, Tembektou et Ghadmès, Timimoun et le Haoussa; puis le pays nègre dont on n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale comme pour un royaume; des lacs, des forêts, une grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à poils, des éléphants, et puis quoi? plus rien de distinct, des distances qu'on ignore, une incertitude, une énigme. »
Le désert de Libye a quelques-uns des aspects dt Sahara. Dans les parties montagneuses, de nombreux défilés coupent dans toutes les directions les hauteurs rocheuses qui ressemblent à une agglomération de formes coniques; les gorges qui les séparent présentent un fond nivelé par les sables que les vents y accumulent. Des carcasses d'animaux et souvent des corps humains indiquent les routes suivies par les caravanes. Ces tristes restes, desséchés dans une atmosphère embrasée, sont momifiés, durcis, et non décomposés.
Le désert de Kalahari occupe une très grande place dans l'Afrique australe. Voici ce qu'en dit le major Serpa-Pinto, qui en a traversé une partie : « La nature semble s'être complu à y mettre en juxtaposition les éléments les plus discordants. Ici, la forêt luxuriante longe la plaine sèche et stérile; le sable mobile et délié est continué par l'argile dure; la sécheresse succède à l'eau. Ce désert ressemble tour à tour au Sahara, aux pampas d'Amérique et aux steppes de Russie; il est élevé d'un millier de mètres au-dessus du niveau de
l'Océan; irais le phénomène le plus extraordinaire qu'il
Fig. 5». — Paysage dans l'Ile de San-Thomé (golfe de Guinée).
présente est encore le grand Macaricari ou le grand étang salé, bassin énorme dont la longueur varie entre 220 et 280 kilomètres. »
Au nord du Kalahari et entre ce désert et le Zambèse, se trouve le désert de moindre étendue qui figure sur les cartes de Serpa-Pinto sous le nom de Baines. Ces deux déserts sont séparés par de vastes marais salés. Le désert de Baines est occupé en partie par une forêt d'une puissante végétation, avec un sous-bois épineux qui obstrue tout passage. « En général, » nous apprend le major Pinto, « la flore de la région est légumineuse et compte une immense variété d'acacias. Les fleurs des tons les plus divers et les plus brillants, des formes les plus délicates et les plus charmantes, en même temps qu'elles réjouissent la vue, remplissent l'air de leurs parfums délicieux. »
Dans ces déserts de l'Afrique australe, des espèces d'ouragans, ou trombes minuscules d'un rayon de 4 à 5 mètres, sévissent sur leur passage avec une violence incroyable. La trombe fait sa trouée et enlève à une hauteur prodigieuse un tourbillon de feuilles, d'arbustes arrachés et de grosses branches fracassées.
Les rivages africains ont leur puissante originalité. Nous avons montré les embouchures des grands fleuves, les barres qui les ferment pour la plupart, les raz de marée ou le ressac. Le Cap, pays anglais actuellement, demeurant par ce fait en dehors de notre sujet* nous ne donnerons qu'un rapide souvenir aux dangers de la navigation vers ces parages lointains, dans ces temps d'une science maritime incertaine, qui exigeaient la hardiesse d'un Vasco de Gama pour doubler le cap des Tempêtes, devenu depuis le cap de Bonne-Espérance : le géant Adamastor, conçu par le génie poétique du Camoëns, serait du reste une réminiscence littéraire quelque peu déplacée ici. Le « fantôme épouvantable » sorti
menaçant du sein des flots avec « sa taille gigantesque, ses membres égalant en grandeur l'énorme colosse de Rhodes, son front chargé d'orages, sa barbe hérissée, ses yeux étincelants, son regard horrible, sa chevelure épaisse et limoneuse, » n'est plus qu'un épouvantail de poème épique : on va de Southampton à Cape-Town en quelques semaines.
Quant aux îles de l'Afrique, elles sont pour la plupart colonisées par des gouvernements européens ; nous n'en dirons rien, si ce n'est que la nature de leur sol participe directement de la région continentale voisine. Ainsi, l'archipel de Guinée, — l'île du Prince, San-Thomé, Fernando-Po, etc., — placé sous l'équateur, se fait remarquer par la végétation vigoureuse de l'Afrique équatoriale, et le pic de Clarence, couvert de forêts, s'élève en face du pic grandiose des Camarones, situé non loin du rivage africain; San-Thomé présente une ligne de montagnes profusément boisées, ayant pour tète un pic qui se dresse à plus de 2,000 mètres.
Le Kordolan. — L'oasis de Kagmar. — Lrs « galeries « du pays des Niams- Kiams. — La région des lacs. — Les jungles. — Les plateaux intérieurs. — L'Ouadaï. — Le lac Tchad. — Le pays des diamants.
Le trait le plus saillant de la structure générale de l'Afrique, c'est l'imperfection de sa charpente montagneuse, assez connue actuellement pour qu'on en puisse saisir les caractères généraux.
Le versant de la Méditerranée s'étend par l'Egypte, la Nubie et la moitié de la région des lacs, un peu au delà de l'équateur. Ses bassins principaux sont ceux du Nil et des affluents de ce grand fleuve. Ce versant recueille les eaux du massif montagneux de l'Abyssinie, et, sous le nom de désert de Lybie, enlève au Sahara sa partie orientale.
Les plateaux de l'Afrique intérieure sont sans écoulements connus. Ils commencent derrière l'Atlas, englobent à peu près tout le Sahara, et du Soudan une partie dont le lac Tchad forme le centre.
Le versant de l'Atlantique prend une portion du Sahara, le long du littoral, du Maroc au Sénégal; il possède les vastes bassins du Niger et du Congo, avec les monts de Kong, et s'étend, par conséquent, dans les deux Guinées, ainsi que fort avant dans la région équatoriale ; on sait que les eaux de quelques-uns des grands lacs découverts de notre temps ne vont pas au Nil, mais se dirigent vers
l'occident. Ce même versant de l'Atlantique s'étend encore, au sud, jusqu'aux pays des Cafres et des Hottentots; il trouve sa limite au Cap même.
Enfin, le versant de l'océan Indien occupe la plus grande partie de l'Afrique australe, avec le Zambèse et le Limpopo pour principaux fleuves et les Draken pour montagnes. Ce versant s'empare de la côte jusqu'au golfe d'Aden.
Ajoutons pour mémoire le versant de la mer Rouge, qui n'est autre chose que l'étroite pente orientale des monts arabiques.
Nous avons déjà indiqué en quelques traits les caractères des paysages que présentent les deux rives du Nil et des grands cours d'eau qui viennent s'y déverser. Les sables, au milieu desquels coule le puissant fleuve, ne sont souvent que des déserts; ils en ont la morne et désolante étendue, le sol brûlant, les plantes rares; l'eau y est plus rare encore; les vents chauds les balayent; enfin, — heureusement cette fois comme dans les déserts, — on y rencontre ces îlots de verdure et de fraîcheur, ces oasis qui sont un refuge, un port de salut pour les caravanes exténuées.
Le Kordofan présente un vaste plateau, où l'on ne trouve nulle part de cours d'eau permanent : les khor sont des torrents, qui coulent pendant la saison sèche. Mais l'eau dort presque partout à peu de profondeur sous la surface du sol, et les arbres de l'Afrique tropicale ne manquent pas absolument dans le Kordofan.
Au milieu du Kordofan, Kagmar est une oasis charmante dans un désert aride. « L'œil fatigué des sables brûlants, » dit un voyageur, « se repose avec délice sur ce qui semble être une grande prairie serpentante, d'un
vert d'érneraude. Pendant quatre mois, cette prairie est un lac ; le reste de Tannée, l'eau se trouve très près de la surface du sol, et on l'y puise dans plus de deux cents trous qui se trouvent au bord de la zone de verdure. Tous les jours on y voit des milliers de chameaux qu'on mène s'y abreuver de tous les déserts environnants. Aussitôt que quelques centaines de ces animaux s'en vont, ils sont immédiatement remplacés par d'autres, et continuellement on a sous les yeux le spectacle de 4 à 5,000 chameaux couvrant un espace de vingt à trente arpenls de terrain. De grands troupeaux de bœufs, de chèvres et de moutons viennent aussi s'abreuver à ces puits précieux. Sur les bords de la tache de verdure, on voit une douzaine de palmiers dattiers et autant de palmiers doûm, ainsi que quelques figuiers. Ici, les habitants, qui sont des Quabâbichs, cultivent le doukhn, le blé, le coton, la bàmia. Des myriades d'oiseaux, d'espèces variées, parmi lesquels prédomine la cigogne noire et blanche, contribuent à animer le paysage. »
En pénétrant sous l'équateur, la verdure et l'eau sont de moins en moins rares. L'un des affluents de droite du Nil, — la droite du voyageur qui remonte le cours du fleuve, — nous conduit presque au cœur de l'Afrique, aux pays des anthropophages Niams-Niams et Mombouttous.
Le pays des Niams-Niams, bien que situé à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, est rempli de sources vives, créant des rivières sans nombre profondément encaissées. La végétation est incroyablement puissante. A la flore de l'équateur s'ajoutent les plantes qui, au nord de cette contrée, sont brûlées par la sécheresse. i Pas une vallée, pas un ravin », dit Schweinfurth, « où
ne déborde en tout temps le luxe des tropiques. » Les bandes de terre qui séparent les rivières sont envahies par des taillis buissonnants; les arbrisseaux y sont distribués comme dans un parc, alternant avec des plantes à grand feuillage.
Au bord des cours d'eau, croissent en lignes épaisses des arbres énormes, plus élevés que tous ceux que le voyageur, se dirigeant vers les sources du Nil, a pu voir jusque-là, sans excepter les palmiers d'Egypte. Ils abritent des arbrisseaux dont les cimes s'échelonnent sous le feuillage. « Vus du dehors, » dit le voyageur cité plus haut, « ces bois ressemblent à un mur de feuillage : l'enceinte franchie, vous vous trouvez dans une avenue, ou plutôt dans un temple dont la colonnade soutient la triple voûte. Les piliers de cette nef ont, en moyenne, 100 pieds de hauteur, les plus bas arrivent à 70. Des « galeries » moins grandes s'ouvrent à droite et à gauche, et donnent accès à des bas côtés, remplis, coram s l'avenue principale, des murmures harmonieux du feuillage. » Des arbres géants forment la voûte.
Les palmiers, « ces princes du monde végétal, » n'ont de représentant ici que parmi les plantes inférieures. Il y a aussi les espèces à grandes feuilles, les buissons épineux ; partout des lianes s'élançant de branche en branche suspendent leurs festons et leurs girandoles.
« De tout cela résulte un sous-bois qui se ramifie, se mêle, s'enlace, et dont l'énormité du feuillage rend plus épaisse l'ombre verte de la « galerie ». Enfin, près du sol, tous les vides sont remplis par un fourré souvent inextricable; surtout par des jungles d'amomes et de cactus d'une hauteur de 15 pieds et dont les tiges pressées et rigides vous arrêtent, ou ne vous livrent passage que
pour vous faire tomber dans le marais d'où elles s'élèvent. Des fougères merveilleuses, non pas arborescentes, mais ayant des feuilles qui parfois atteignent de 12 à 15 pieds de longueur, et qui, par leur délicatesse, forment le plus ravissant contraste avec le feuillage massif des alentours, jettent sur les plantes basses le voile si varié de leurs frondes, tandis qu'une autre fougère, l'oreille d'éléphant, attache ses nœuds à 50 ou 60 pieds d'élévation, en compagnie de l'angréca et des longues barbes grises de l'usnée. Les troncs d'arbres que ne surchargent pas les fougères de différentes espèces sont entourés, pour la plupart, des grappes de corail du cubèbe.
« Aussi loin qu'il puisse atteindre, l'œil n'aperçoit que verdure. Les étroits sentiers qui se dérobent sous les fourrés, ou qui les tournent, sont composés de marches, formées par les racines nues et saillantes qui retiennent la terre spongieuse. Des troncs d'arbres couverts de mousse, et plus ou moins vermoulus, vous arrêtent à chaque pas. Ce n'est plus la chaleur des steppes inondées de soleil, ni l'air des bosquets ombreux ; c'est l'atmosphère étouffante d'une serre chaude : pas plus de 25 à 30 degrés; mais d'une chaleur moite, saturée d'eau par l'exhalation du feuillage, et à laquelle on est heureux d'échapper.
. « Tout d'abord, l'ami des jardins est ravi : la disposition des groupes n'est pas moins artistique que la végétation est splendide; mais les cris des oiseaux, l'activité exaspérante des insectes, la prodigieuse quantité de fourmis d'espèce minuscule, fourmis qui pleuvent de toutes les branches, de toutes les feuilles, sur l'envahisseur de leur domaine, gâtent bientôt votre extase. Et cependant, si l'on persévère, la majesté du lieu finit par dominer; un calme solennel couvre tous les bruits ; à peine si le mur-
mure du feuillage pénètre dans l'ornore qui vous entoure. Des quantités de papillons, d'un jaune brillant pour la plupart, animent le repos de cet océan de verdure, et font oublier le manque de fleurs. »
L'aspect du pays s'embellit encore lorsqu'on pénètre au sud-est chez les Mombouttous. A la végétation du
Fig. 56. — village près de Ganda.
pays des Niams-Niams se mêlent des bosquets de bananiers et de palmiers élaïs d'une beauté sans pareille.
Revenons vers le cours du Nil, et entrons dans la région des lacs.
Le Ganda ou l'Ouganda est situé entre le lac Albert et le lac Victoria. Le pays est mollement ondulé. Des montagnes s'y dressent, couronnées de la végéxation la plus variée; les jardins sont cultivés avec soin. Des chemins larges et bien entretenus relient entre eux des villages,
dont les huttes sont d'une remarquable propreté. Le Ganda est borné au sud par le lac Victoria, dont les rives offrent de grandes beautés de paysage.
Dans le Karagoué, qui contourne le lac Victoria à l'occident, se dressent les. montagnes de la Lune. Sur de hautes pentes, couronnées de fourrés d'acacias, naît une épaisse végétation. L'opulente vallée d'Ouzenga, entourée de collines tapissées d'herbages, et s'élevant à plus de 300 mètres, y est plantée de grands et beaux arbres partout où ne s'étend pas la culture du bananier.
Les sources thermales de Mlagata sont vantées dans la région pour leurs propriétés curatives. Stanley a visité la gorge profonde et boisée où sont les sources, et où croissent avec une variété surprenante toutes sortes d'arbres, de plantes, d'herbes et de broussailles. Les végétaux, serrés les uns contre les autres, s'y étouffent faute d'espace. Des collines entières semblent n'être qu'une seule et immense plante aux feuillages divers. Au moment de l'arrivée de l'explorateur américain, de nombreux malades faisaient leur cure à ces sources; tous, femmes et hommes, confondus ensemble, demeuraient couchés, à moitié endormis, dans les mares d'eau chaude.
Un peu au sud de Karagoué, se trouvent les vallées du Soui, à la végétation luxuriante. Là, se voit une sorte de palmier appelée pandana, des bananiers en grand nombre, de vastes plants d'indigo sauvage. Quelques montagnes rougeâtres, aux sommets dénudés du haut en bas par de longues traînées blanches, dominent le pays. Plus loin, vers l'est, du milieu des terres cultivées, s'élèvent des collines aux croupes rondes, en partie défrichées, en partie recouvertes dé broussailles. On y distingue à peine de petits villages à huttes gazonnées,
cachés au milieu de vastes plantations de bananiers. Le bétail abonde dans cette riche contrée.
Les vallons de rOunyamouézi sont séparés, l'un de l'autre, par une suite d'éminences granitiques, qui s'élancent, avec des formes pittoresques, en vastes dômes, en blocs puissants et bizarrement entassés. « Il y a, » dit Burton, « peu de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi, vu par une soirée de printemps. A mesure que le soleil descend à l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère embrasée disparaît : le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une teinte rose les derniers plans du tableau, que le crépuscule vient enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le vert tendre et le bleu céleste, qui s'éteint dans l'azur assombri. »
Dans toute la partie orientale de ce pays, se révèlent des preuves nombreuses de l'action plutonienne ; elles s'étendent au nord jusqu'aux rives du Tanganyika. Les roches légèrement bombées qui surgissent du sol ont parfois quelques mètres de tour, d'autres fois des centaines de mètres ; elles forment des groupes, des allées. De ces roches, il y en a quelques-unes droites et minces, plantées comme les quilles d'un jeu de géant. Couronnées de cactus, zébrées de noir par les pluies, envahies par les plantes grimpantes, ces masses granitiques donnent au paysage son originalité.
La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que sur la côte de Zanguebar et de Mozambique : elle débute par des orages d'une violence extrême. Des éclairs aveuglants s'entre-croisent pendant des heures, tandis que les roulements continus du tonnerre ébranlent
170 AU PAYS DES iNEGRES.
toutes les parties du ciel à la fois. Si à la pluie doit se mêler de la grêle, un grondement se fait entendre, l'air se refroidit brusquement, et des nuages d'un brun violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants inférieurs de l'atmosphère.
Le désert qui sépare l'Ounyamouézi de l'Ougogo a reçu des indigènes le nom de plaine embrasée; actuellement, on le traverse en une semaine. C'est un plateau brûlant, s'étendant de l'est à l'ouest, et dont la largeur est de plus de 200 kilomètres. Aux gommiers et aux mimosas se mêlent le cactus, l'aloès, l'euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est verte, et que brûlent les caravanes quand elle est sèche, pour favoriser la pousse nouvelle. A l'époque des grandes chaleurs, les animaux que la soif fait beaucoup souffrir, tels que les éléphants et les buffles, y meurent en grand nombre.
Dans cette partie de l'Afrique, les routes, on le soupçonne bien, n'existent pas. Les plus fréquentées, au rapport de Burton, ne sont que des pistes de 20 ou 30 centimètres de large, et qui reverdissent et s'effacent pendant la saison des pluies. Au milieu de la plaine, le sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les jungles, il disparaît sous une voûte d'arbustes épineux; près des villages, il est fermé par une haie d'euphorbe, ou un amas de fascines. Dans les espaces libres, ce sentier se traîne parmi les grandes herbes, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux, où l'on a de l'eau jusqu'aux aisselles. Tantôt il disparaît au fond d'un ravin, ou s'arrête net en face de montagnes abruptes; il se transforme alors en une échelle de racines et de quartiers de roche, interdite, on le comprend, aux bêtes de somme.
En venant de Zanzibar vers rOunyarnouézi, « \e chemin, » dit Burton, « perce des halliers, parcourt des forêts, où les fondrières l'interrompent, et où la plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés ou brûlés qui en marquent les bords. Dans l'Ouvinza et près de l'Oudjiji, la piste cumule tous les inconvénients à la fois :
ruisseaux , ravins , halliers, grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne sait laquelle choisir des voies transversales qui s'entrecroisent dans les endroits habités; mais où elles n'existent pas, la jungle est impénétrable, et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ou-
Fig. 3". — Euphorbe.
vrir un chemin dans ce réseau d'épines et de troncs d'arbres. »
Sur la limite de cette contrée centrale, est un vaste plateau, le pays des Masaïs. Il s'y trouve çà et là quelques dépôts salins et de petits lacs, dont les eaux sont saumâtres; il est terminé à l'occident par une chaîne de montagnes, qui y déroule ses anneaux en face des montagnes de la Lune.
La partie orientale de cette chaîne appartient au versant de l'océan Indien. Les monts Kénia et Kilima-Ndjaro se. détachent, par leur majestueuse hauteur, de cette longue chaîne, qui court parallèlement au littoral le plus proche.
Entre le Kordofan et le Darfour, se trouve la ligne de partage des eaux, celles du versant de la Méditerranée et celles des plateaux du centre de l'Afrique. De ces eaux, les unes sont donc destinées à grossir le Nil; les autres vont alimenter le lac Tchad.
Les plateaux intérieurs s'ouvrent à nous. Le pays, situé à l'orient, est d'abord montueux, l'eau n'y est pas trop rare, la végétation y montre quelque vigueur. Nos dernières informations sur cette contrée, nous les possédons grâce à l'exploration du docteur Pellegrino Matteucci. Le voyageur italien a réussi à traverser l'Afrique, depuis la mer Rouge jusqu'au golfe de Guinée (1880-81). Disons, en passant, qu'en visitant le Darfour au lendemain de l'annexion de cet État par l'Egypte, il trouva la capitale El-Fascher et les principales villes tombant en ruines.
Dans cette partie peu accessible du continent africain, se trouve le petit royaume de Tama, situé dans les montagnes les plus hautes de la région ; les chameaux et les bœufs de bonne race y abondent.
Depuis le voyageur allemand Nachtigal, aucun Européen n'avait pénétré dans l'Ouadaï lorsque le docteur Matteucci obtint la permission de traverser ses campagnes fertiles mais dépeuplées, et dont les villages, entourés de hautes palissades en osier, semblent abandonnés.
Fig. 58. — Un marché africain.
Si l'on vient du nord, dans les dernières oasis dominent les acacias à épines, les dattiers et les hyphènes. Ce dernier arbre, qui n'atteint pas une très grande hauteur, est remarquable par la façon dont se bifurquent régulièrement le tronc et les branches. Son fruit, gros comme une pomme, a un noyau si dur que les riverains du Nil qui l'utilisent le désignent sous le nom d'ivoire végétal.
Mais la route est encore pénible par les grandes cha-
leurs. « Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour, » dit Nachtigal. « Le vent alors se tait; le firmament, qu'aucun nuage ne voile, apparaît dans tout son azur foncé, avec un semis de constellations dont l'éclat n'a d'égal chez nous que celui qu'offre la voûte céleste en certaines nuits d'hiver. Un calme profond plane sur l'aire immense où, toute la journée, on a peiné en proie aux rafales du vent et aux tourbillons de sables mouvants; dans l'atmosphère diaphane, les contours des dunes se dessinent avec une netteté prodigieuse ; çà et là, sur les pâles croulières, pointe fantastiquement un rocher ; une strie lumineuse à l'horizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flotte bientôt dans l'éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu'on s'imagine à tout instant qu'il va se mettre à sautiller par l'espace. Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées, qui prêtent aux reliefs multiformes des dunes je né sais quelle variété mystérieuse, jointe à des intensités de clarté comme le soleil n'en pourrait produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord la nuit n'est point d'ordinaire l'amie de l'homme, au désert, par le clair de lune, sous la belle coupole d'un ciel étoile, parmi les fraîcheurs de l'air assoupi, elle a pour lui un charme indicible. »
Enfin, on sort de la région des sables. Aux dunes succèdent une vaste plaine ondulée et bientôt une forêt ciaire d'acacias gommifères, de genêts du désert, de serrans aux branchages feuillus. A tous ces troncs s'enroulent des plantes parasites. « Le sol, » dit le même voyageur, « est tout jonché de capsules traîtresses, d'ardillons aigus, agressifs, que l'on s'enfonce dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous
accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs! Avec quel ravissement intérieur on
Fig. 59. — Antilope addax.
contemple ces créations d'une nature qui fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu'on laisse derrière soi! De toutes parts, dans la forêt, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce concert, des gazouillements d'oiseaux que le renouveau rendait tout joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout débordaient la vie, la fécondité et la grâce. »
Parmi les herbes fourragères et dans les clairières rafraîchies par le voisinage du lac Tchad, les antilopes en nombre infini, aux cornes en tire-bouchons de près d'un mètre de longueur, paissent tranquillement, ayant souvent parmi elles l'autruche, leur amie, qui de là s'élance aux solitudes des steppes.
En cheminant de l'est à l'ouest, à peine est-on entré dans l'Ouadaï qu'on laisse derrière soi les dernières collines du pays montueux pour entrer dans la vaste plaine qui s'étend jusqu'à Kano, à 1,400 kilomètres à l'ouest, et où montagnes et collines ne sont plus que des accidents. C'est dans cette plaine que se trouvent les lagunes de Fitri, qui attirent une quantité de mouches importunes. Le sol est imprégné d'humidité, et si fertile qu'il produit deux récoltes par an. Les rivières du pays demeurent à sec pendant la saison chaude. Le long des rives du Batha, l'une d'elles, s'étendent des forêts d'arbres gigantesques, dont le soleil a de la peine à pénétrer les masses. Les lions et les léopards y chassent l'antilope et les ga zelles. Le palmier doûm fournit aux habitants un fruit, dont Técorce douce est utilisée par eux en guise de sucre.
Un petit État, le Midogo, dépendant de l'Ouadaï, possède, à son centre, une montagne, qui s'élève de 600 mètres au-dessus de la plaine unie. Sur la pente méridionale se trouve la capitale du même nom.
A défaut de paysage, car nous ne saurions rien inventer, nous ferons ici un petit tableau de genre. Les habitants de Midogo vont chercher leur eau ■ à des sources fraîches et cristallines, qui jaillissent dans la montagne entre d'énormes pierres. Ils atteignent cet endroit en sautant avec une agilité surprenante de roche en roche, leur amphore sur la tête. Une quantité de singes, les
véritables maîtres du pays, se tiennent pendant le jour assis sur les roches, regardant ce fourmillement de femmes, d'enfants et d'esclaves qui montent et descendent: la nuit, ils entrent dans les habitations pour dérober tout ce qu'ils trouvent à leur convenance.
Le lac Tchad est enfermé dans des rives uniformes,
Fig. 60. — Éléphants au lac Tchad.
ourlées de roseaux. Aux environs, la végétation est admirable; l'hyphène grandit, le tamarinier apparaît dans les grandes plaines herbeuses ; la faune se montre extrêmement riche en oies de toute couleur, canards, cigognes, hérons, pélicans, en autruches, en singes, en antilopes, bœufs sauvages, sangliers, en hippopotames, rhinocéros, en girafes, en lions et même en éléphants. Des confins du Sahara, des Arabes amènent jusque-là de magnifiques chevaux.
Dans le lac Tchad se déverse, venant du sud, le Chari, fleuve véritable et qui rappelle le Nil; d'autres cours d'eau lui arrivent de l'ouest. Par contre, naguère encore, il sortait du lac une nouvelle rivière des Gazelles (Bahrel-Ghazal), dont les eaux allaient se perdre dans le désert, vers le nord ; les alluvions du Chari ont obstrué le lit de cette rivière. Le lac Tchad est au centre du Bornou. C'est une nappe immense d'eau, de forme presque triangulaire, véritable mer intérieure, au milieu d'un pays très peuplé, où la capitale, Kouka, nous l'avons dit, ne compte pas moins de 40,000 habitants; un peu plus loin, Kano en a 50,000.
Les éléphants et les hippopotames se jouent sur les bords du lac, habités par une population de Noirs pillards, qui viennent s'embusquer parmi les roseaux de la rive pour surprendre et attaquer les convois; grâce à leurs canots, ils se dérobent ensuite rapidement à toute poursuite.
Le territoire de Kano, l'un des États haoussas gouvernés par le sultan de Sokoto, présente des champs bien cultivés, se succédant sans interruption; il n'y a plus là aucun espace désert. Les jardins contiennent beaucoup de plants d'indigo, de tabac, des oignons, des patates douces et des tomates. Les baobabs sont nombreux dans cette région ; on voit aussi près de la ville des dattiers gigantesques. Au sortir de Kano, les cultures cessent; une région montagneuse commence, limite des plateaux de l'Afrique intérieure. La côte occidentale des montagnes qui enferment le bassin du Niger appartient au versant de l'Atlantique.
Les lacs équatoriaux, qui n'alimentent point le Nil ou ses affluents, s'écoulent par le versant de l'Atlantique, en
traversant l'Afrique tout entière, et quelques-uns par le versant de l'océan Indien. C'est ainsi que nous revenons à la région des lacs pour en décrire encore quelques sites.
Au nord-ouest du lac Moëro, de hautes montagnes
Fig. 61. — Un village prés du lac Tchad.
coupent l'horizon. La végétation tropicale pare de ses profusions toutes les pentes qui s'inclinent vers le lac. Le Moëro forme avec le lac Bangouelo et le lac Tanganyika le centre d'une région où les sources abondent. Les tremblements de terre y sont fréquents, et parmi toutes ces sources il y a des sources d'eau chaude.
Pendant la saison des pluies, en allant du lac Moëro au lac Tanganyika, la plaine est inondée, et on a souvent
de Feau jusqu'à la ceinture. Quant aux sources, Livingstone dit qu'il faudrait la vie d'un homme pour les compter. En se rendant au lac Bangouelo, il en passa à gué 32 sur un espace de 96 kilomètres, et chacune d'elles demanda de vingt minutes à une heure pour la traversée du ruisseau qu'elle forme et du terrain spongieux qui nourrit ce ruisseau.
En Afrique, il est très rare de voir l'eau sourdre au pied d'un rocher, comme dans la plupart des pays. L'eau sort d'un marais, ou, pour parler comme Schweinfurth et comme Livingstone, d'une « éponge » .
Ces éponges, qui se forment dans de légères dépressions du sol dépourvues d'arbres et de broussailles, ne sont autre chose qu'une terre noire et poreuse, qui se couvre d'une herbe courte et dure. Cette terre gonflée d'eau s'étend parfois sur plusieurs lieues, avec une largeur de 1,000 ou 2,000 mètres. Les grandes pluies, lorsqu'elles tombent sur les forêts, rencontrent un lit de sable fin et blanc, imperméable, et leurs eaux filtrent jusqu'à ces terres poreuses qui, alors, s'imbibent. A la fin de la saison pluvieuse, la pelouse qui couvre ces terres est entièrement soulevée, bouleversée; entre les touffes d'herbe espacées entre elles, le sol se montre profondément détrempé. Cette terre qui retient tant d'eau la laisse échapper pendant la saison sèche ; elle donne naissance à des ruisseaux, devenant ainsi une véritable source.
Nous avons dit quelques mots des grands fleuves du versant de l'Atlantique et des pays qu'ils traversent; nous n'y reviendrons pas. Signalons toutefois l'aspect « très européen » d'une terre visitée par Cameron, à l'ouest du royaume de Biné, la province de Bailounda.
Là, toutes les pentes des collines ruissellent de cascades, qui apportent à une rivière les deux tiers au moins des eaux qu'elle charrie plus bas ; et ces cascades sont de l'effet le plus pittoresque. Le voyageur chemine à travers
Fig. 62. — Magnolier.
un des plus jolis pays que l'imagination puisse rêver; dans toutes les directions, s'élevaient des montagnes aux gracieux contours, dont plusieurs étaient couvertes d'une belle végétation ; de petits mamelons s'y couronnaient de villages, ombragés d'arbres énormes. « Il faudrait, » dit Cameron, « un Longfellow ou un Tennyson pour décrire
certains sites de cette région; il faudrait un Claude Lorrain ou un Turner pour les peindre. »
Plus près du littoral, dans le Dahomey par exemple, les palmiers et les cocotiers, dont le stipe élancé ressemble à de gracieuses colonnes supportant un dôme de verdure, les énodendrons au tronc colossal, les magnolias, couverts de larges fleurs blanches embaument l'air; diverses espèces de mimosa au feuillage élégant, de sombres manguiers croissent dans ces forêts, que jamais n'a frappé la hache. Au-dessous d'eux, protégés par leur ombre impénétrable, enlacés à leurs robustes rameaux, serpentent des lianes et des convolvulus aux tiges flexibles et cannelées. Çà et là enfin, formant de verts tapis , la délicate sensitive referme ses craintives folioles au moindre froissement du vent.
Rappelons que le versant de l'océan Indien est, en partie, occupé par le désert de l'Afrique australe.
C'est au sud du Kalahari qui se trouvent les merveilleuses mines de diamant, dont la découverte toute fortuite remonte à 1867. Le pays des Griquas, où sont la plupart de ces gisements, a vu tout à coup des villes surgir du sol. Quant au paysage, qu'on imagine, au milieu de terrains brûlés, à la maigre végétation , des champs coupés de fosses profondes et de tranchées , au bord desquelles des machines amènent entre les mains des Cafres et des Zoulous, loués comme travailleurs , ces terres ingrates, 4'où peut sortir à tout moment une seconde « Étoile ie l'Afrique australe », valant, comme la première 300,000 francs.
Plus près de l'équateur et du littoral, la partie inférieure du bassin de la Rofouma, rivière qui a ses sources dans les montagnes riveraines du lac Nyassa et son embouchure
dans l'océan Indien, est couverte d'une végétation exubérante de grands arbres, où les lianes comblent le sousbois et forment des fourrés impénétrables. Le voyageur n'y aperçoit le ciel que de loin en loin. Livingstone dut louer des Noirs pour tailler à coups de serpe dans cette masse de verdure et percer un tunnel à sa caravane. L&
Fia. 63. — Dans l'Ougogo.
copal y abonde. Ce n'est qu'à mesure que le pays s'élève que la forêt s'éclaircit.
Alors se développe souvent aux yeux une grande plaine herbeuse, rayée de cours d'eau ensablés, que bordent des plantes parfumées. Les endroits arides, montagneux, sont envahis par les euphorbes vénéneuses aux épaisses raquettes, par les aloès arborescents aux feuilles acérées.
Le sentier, lorsqu'il y en a un de tracé pour le voyageur, se dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge,
parsemés de roches, maigrement tapissés d'herbes, et dont l'aloès, le cactus, l'euphorbe, l'asclépias géant et les mimosas rabougris annoncent l'aridité ; cependant le baobab s'y montre majestueux, et l'on y voit parfois de beaux tamarins.
Quand on pénètre dans l'Afrique en passant par Zanzibar et Bagamoyo, on se heurte vite à une chaîne de montagnes , aux crêtes dentelées : ce sont les montagnes de FOusagara. Les vents se refroidissent en balayant ces sommets souvent nuageux, et descendent en rafales glacées dans la plaine. Les forêts couvrent le sol rocailleux des parties basses de cette chaîne ; et tout ce que le voyageur a pu rêver d'horrible sur l'Afrique se réalise là : c'est une confusion inextricable de buissons épineux et de grands arbres, couverts, de la racine au sommet, par de gigantesques épiphytes ; des faisceaux d'herbes tranchantes, des réseaux de lianes énormes qui rampent, se courbent, se dressent dans tous les sens, étreignant tout, et finissant par étouffer jusqu'au vivace et quasi éternel baobab.
« La terre, » dit Burton, « exhale une odeur d'hydrogène sulfuré, et Ton peut croire, en maint endroit, qu'un cadavre est derrière chaque buisson. Des nuages livides, chassés par un vent glacé, courent et se heurtent audessus de vous , et crèvent en larges ondées ; ou bien un ciel morne étend sur la forêt un voile funèbre ; même par le beau temps , l'atmosphère est d'une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour compléter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou se déploie jusqu'à la base des monts de l'Ousagara, de misérables cases, groupées au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un empoisonnement continu. »
Et lorsqu'on a enfin dépassé ces montagnes, on se trouve encore dans une région aride , trop loin des lacs pour en ressentir l'influence, sans rivières, avec des salines vitreuses et des plaines torréfiées, où se produisent quelques-uns des effets de mirage de l'Arabie déserte ; les chemins n'y sont que des pistes ; faute de bois , les cabanes sont faites d'épines et de chaume, et c'est la bouse de vache qui sert de combustible. Tel est l'Ougogo.
Dans cette contrée , — au delà de laquelle nous retrouvons le versant de la Méditerranée, ses lacs et son Nil puissant, — le vent du nord, soulevant dans ses tourbillons les molécules argileuses et siliceuses de la terre désagrégée par la sécheresse, ainsi que les détritus des plantes brûlées par le soleil, produit les ravages de la grêle.
La flore et la faune. — La Côle d'Or. — La Guinée méridionale. — Le Sénégal.
— Les baobabs. — L'Afrique australe. — Région du Zambèse supérieur.
— Le Manyéma. — Le pays des Bongos. — Le toucan. — Le haut Nil. — Éléphants, hippopotames et crocodiles. — Le bassin du fleuve des Gazelles.
— L'Ounyamouézi. — La mouche tsé-tsé. — L'Ouganda. — Le pays de Natal. — Les sauterelles. — Le gorille.
Une partie du littoral de la Guinée a reçu le nom de Côte d'Or, en raison de la richesse de ses sables aurifères.
C'est un pays bas, couvert en grande partie de forêts sombres, entrecoupé de marais et de jungles. La chaleur .et l'humidité des régions tropicales y développent partout • une végétation luxuriante. L'arbre à coton, de plus de 50 mètres de hauteur, des bananiers d'une taille gigantesque, la canne à sucre, l'aloès, l'ananas, l'igname, le manioc, le riz, le maïs, l'arachide ou pistache de terre, le chanvre indien ou haschich, le tabac, y croissent à l'état sauvage, avec les bois de teck, de santal, d'ébène; la liane aux nombreuses capitules de fleurs jaunâtres, s'entre-mêle dans les forêts à des arbres élevés, tantôt mince et déliée comme un gros fil, tantôt épaisse comme un câble, droite comme une lance ou courbée comme un arc, se balançant aux vents, ou formant des nœuds inextricables. On trouve parmi ces arbres Yosami, dont les fleurs ont la couleur et le parfum des lilas, Yokoumé. dans le tronc duquel on creuse de belles pirogues, et dont les branches fournis-
sent ces torches résineuses si utiles la nuit pour écarter les bêtes fauves qui rôdent autour des campements.
Fig. 64. — Le cotonnier.
Sur ces rivages , au milieu de cette puissante végétation où les jeux et les grimaces des singes mettent une note gaie, 'les léopards, les lions, les éléphants, les rhinocéros, des serpents d'une variété infinie, peuplent les fourrés. Les crocodiles et les caïmans , couchés sous de
grands roseaux, surveillent les berges des rivières, et le requin, aux embouchures des fleuves, dispute à l'indigène le produit de sa pêche.
Au milieu des prairies de la Guinée, croissent des groupes d'arbres à beurre (Elœis guineense) : c'est le fruit bouilli de cet arbre qui donne ce beurre végétal, que l'on commence à utiliser dans l'industrie. On y rencontre des forêts de palmiers, et parmi les arbres curieux , le baobab, ce géant végétal, dont le tronc atteint une circonférence d'une vingtaine de mètres, et le sycomore, dont les figues croissent sur le tronc même, et non à l'extrémité des branches.
Certaines régions de la Guinée méridionale y donnent sans travail le cotonnier, le caféier, le tabac et le palmachristi. Les forêts y rappellent, sous certains rapports , celles de l'Amérique : on y trouve le bombax épineux ou fromager et diverses espèces de palmiers, au milieu desquels domine l'élaïs; enfin, le palmier nain. Au bord de l'eau, vit le palétuvier aux racines fantastiques, soutenant à quelques mètres au-dessus du sol un tronc proportionnellement grêle et peu élevé, d'où partent des branches innombrables , couvertes de feuilles d'un vert sombre; de ces branches retombent jusqu'à l'eau des quantités d'autres racines adventices, chargées d'appeler au sommet la nourriture que le véritable tronc ne saurait laisser passer. Tout cela finit par former une suite d'arcades.
Au Sénégal, dans les bois de l'intérieur, on trouve des arbres très gros : le caïlcédra, qui fournit un bois très dur : on fait de très grandes pirogues d'une seule pièce, creusées dans cet arbre, et des roniers, de la famille des palmiers.
Rien de plus étrange , à ce que disent les voyageurs, que l'aspect d'une plaine de baobabs dans cette région. Ces géants du règne végétal, qui grandissent pendant des milliers d'années, mais dont on a, cependant, exagéré beaucoup la grosseur, ont des branches très courtes et,
Fig. 65. — Village de Djoloffs, en Guinée.
pour ainsi dire, pas de feuillage; et si l'on joint à leur couleur uniforme gris sale, l'absence presque complète de végétation autour d'eux, on aura une idée de l'aspect étrange que présente un pareil paysage. Un voyageur a vu au Sénégal un baobab , qui ne comptait encore que trente siècles d'existence, et qui n'avait pas moins de 58 mètres de circonférence. Sans rien perdre de sa vit?-
lité, son tronc s'était ouvert comme un vieux saule. On y voyait une grotte de 7 mètres de hauteur et de 6 mètres de diamètre.
Ces mêmes arbres atteignent aussi, dans l'Afrique australe, des proportions gigantesques. C'est le lieu de dire que le baobab paraît doué d'une vitalité merveilleuse. Il résiste à toutes les entreprises : les indigènes le dépouillent de son écorce pour faire des cordes avec les fibres qu'elle contient; les atteintes du feu ne l'éprouvent pas ; il ne souffre pas davantage des dégâts intérieurs, car on en trouve de profondément creusés et. qui ne s'en portent pas plus mal. Livingstone a vu un baobab dans lequel vingt ou trente hommes pouvaient se coucher et dormir tout aussi à leur aise que dans une hutte. Enfin, chose extrêmement curieuse! un baobab abattu continue encore pendant quelque temps de grandir et de grossir. Le même explorateur a calculé que de vieux baobabs qu'il a vus pouvaient bien compter pour leur âge les années de l'ère chrétienne.
Dans certaines parties de l'Afrique australe, l'herbe pousse par touffes épaisses d'une étonnante vigueur. Dans d'autres endroits , la terre est envahie par des plantes à tiges rampantes , assez fortes pour suspendre la marche des sables, l'envahissement du désert. La plupart de ces plantes sont des racines tuberculeuses et fournissent à la fois un aliment et un liquide à l'époque des grandes sécheresses, où l'on chercherait vainement ailleurs de quoi apaiser la faim et la soif. Il y a de ces tubercules qui atteignent la grosseur de la tête d'un enfant. Grâce à la profondeur où ils gisent sous la terre, leur eau garde une fraîcheur agréable.
Le plus abondant des produits de ce sol est le melon
d'eau, qui dans les années pluvieuses couvre des terrains d'une immense étendue.
L'éléphant, le rhinocéros et les antilopes font leurs délices de ce fruit; les lions, les hyènes, les chacals, les souris même ne les dédaignent pas.
Une sorte de concombre à fruits rouges jouit d'une faveur égale.
On signale dans le pays de Natal des mimosas nains à grosses épines, des acacias et des mimosas d'une autre espèce, remarquables par la projection de leurs branches en forme de parasol. Mentionnons encore l'érythrina ou arbre des Cafres, dont les grandes fleurs écarlates attendent l'hiver pour s'ouvrir.
Un conifère de première grandeur y est
Fig. fjG. — Danseuse nègre, au Congo.
connu sous le nom d'arbre à éternuer, parce que ses esquilles fraîches exhalent une forte odeur de tabac. Si Ton met le feu à cet arbre , il brûle lentement, flambant comme une torche gigantesque, mais il ne se consume pas en moins de plusieurs semaines.
Sur le Zambèse supérieur, croissent, dans la forêt de la région des cataractes, des arbres gigantesques, le couchibé et le moucoussé, dans le tronc desquels les indigènes creusent des pirogues ; on y trouve aussi deux fruits particuliers à cet endroit : le mocha-mocha et le mouchenché. Ce dernier est très sucré, et le major Pinto en fit une boisson rafraîchissante fort agréable.
La végétation tropicale se retrouve à l'intérieur, en quelque sorte au seuil des déserts brûlés.
Schweinfurth a décrit le féerique pays des Mombouttous cannibales , situé à quelques degrés au nord de 1 equateur. Nous connaissons par Livingstone le pays des Manyémas, à quelques degrés au sud de l'équateur, et qui lui ressemble à beaucoup d'égards, principalement par ses habitants. Les deux pays sont séparés par cette « ré-' gion inconnue » , à travers laquelle s'écoule un volume d 'eau considérable, s'échappant de plusieurs grands lacs, et considéré comme devant donner naissance au fleuve Zaïre.
Le sol du Manyéma est d'une fécondité merveilleuse. Les bords des rivières sont plantés d'arbres gigantesques. Le maïs, la patate, l'arachide, lacassave, le bananier, la fève, le giraumon, n'y demandent aucun soin. La forêt qui couvre toutes les parties non défrichées donne asile aux plus gros animaux de l'Afrique, et surtout à de nombreux éléphants. Les indigènes, ignorant la valeur de l'ivoire , se servaient jadis des défenses de ces animaux pour les charpentes de leurs huttes.
Dans cette même partie de l'Afrique, des fourmis rougeàtres infestent les bois et se font redouter de tous les
Fig. 67. — Bananier.
animaux et de l'homme. Le lion, l'éléphant, qui ne les fuirait pas, serait réduit en peu de minutes à l'état de squelette, comme une préparation anatomique.
Dans le pays des Bongos, les plaines alternent avec les bois, qui couvrent toutes les ondulations de terrain. Ces plaines sont envahies par des herbes arborescentes , qui ont jusqu'à 2 mètres de haut. Quelques espèces fort tranchantes peuvent faire des blessures, à la suite desquelles on risque de perdre un orteil et quelquefois même le pied. De nombreuses constructions de termites, ayant la hauteur d'un homme, forment un trait essentiel du paysage.
Les bois sont pleins de pintades, et le gibier gros et petit abonde : l'éléphant, la girafe, le buffle, de nombreuses sortes d'antilopes, le cochon à verrue, le tamanoir, — ce petit animal si curieux qui peut monter par des plans verticaux lisses, grâce à la faculté qu'il possède de faire le vide sous ses pattes, — le ferbous, et des félins de plusieurs espèces : lion, panthère, léopard, chat sauvage.
Les pays du haut Nil, au delà du 7° degré de latitude nord, sont accidentés et couverts de forêts de tamariniers, d'égliks (arbres de l'éléphant), d'ébéniers et des plus belles variétés d'acacias. Ces arbres, toujours verts, sont entremêlés de lauriers-roses, portant des grappes de fleurs les plus variées et les plus agréables à voir; ils forment des jardins naturels, qui répandent une ombre rraîche. Les lauriers-roses ont dans cette région les dimensions de nos plus beaux cerisiers. Les villages des Baris sont tantôt étages sur le flanc des montagnes qui leur servent de retraites contre leurs ennemis, et tantôt groupés ou dispersés au milieu des forêts.
Ajoutons qu'on trouve dans le bassin du fleuve des Gazelles, outre les arbres de l'éléphant et les tamarins, des kakamouts, des gimesehs et d'autres arbres énormes.
En pénétrant dans l'intérieur de l'Afrique par le littoral de l'océan Indien, nous retrouvons les baobabs, les tamarins et aussi des palmyras, des sycomores qui s'élèvent du milieu des massifs; la faune est riche là comme
Hg. 68. — Récolte de fourmis dans le Maiiyema.
dans presque toute l'Afrique sauvage; des tourterelles gémissent sur les branches, des pintades émaillent les prairies; le pipit babille dans les chaumes. « La plus mignonne, la plus jolie des hirondelles, » dit le capi^ taine Burton, dans son itinéraire de Zanzibar au lac Tanganyika, « rase la terre, et oppose son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de zèbres, des trou-
peaux d'antilopes regardent curieusement et s'enfuient comme dans un rêve. »
Malheureusement, la mouche tsé-tsé habite ces jungles, et Burton s'en aperçut vite en voyant diminuer chaque jour les ânes de son convoi.
Cette mouche est le fléau des populations dans certaines parties de l'Afrique équatoriale et plus encore de