OESTRE
fr'ig. t>9. — Le pipit.
l'Afrique australe, car c'est surtout sur les bords du Zambèse qu'elle exerce ses ravages sur les troupeaux; les bœufs, les chevaux et les chiens que pique la tsé-tsé succombent à un empoisonnement du sang. La même piqûre, douloureuse pour l'homme, n'a pour lui aucune suite fâcheuse. Les animaux sauvages, et aussi le mulet, le porc, la chèvre, le jeune veau, partagent ce privilège avec l'homme. Quant à l'âne, les opinions sont partagées : Burton, nous venons de le dire, se plaint d'avoir vu les siens succomber sous les atteintes de la tsé-tsé. Cette
mouche se rencontre aussi à l'est et au sud de la vallée du Barozé.
La tsé-tsé est brune, presque de la nuance de l'abeille; elle a la taille de la mouche d'Europe, avec des ailes plus longues; elle est facile à reconnaître, grâce à un bourdonnement particulier qu'on n'oublie pas quand on l'a entendu.
Fig. 70. — Campement dans l'Ougogo.
Nous arrivons dans une région tout à fait centrale, le pays d'Ounyamouézi (terre de la Lune) ou plutôt de Nyamouézi, — car le Ou placé en avant de chaque nom d'État dans cette partie de l'Afrique qui s'étend des lacs à l'Océan, ne signifie autre chose que pays. Généralement, on construit les noms des peuples en remplaçant Ou par Voua.
« La faune de l'Ounyamouézi, » rapporte Burton, « est la même que celle de l'Ousagara et de l'Ougogo : le lion,
le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe, le zèbre, le quagga y parcourent le fond des valléer et les plaines ; clans chaque étang de quelque étendue, on trouve l'hippopotame et le crocodile. Les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles, celles de l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de la taille d'un lévrier, et qui, d'après les indigènes, sont la terreur du voisinage ; ils défient le léopard , et quand ils sont nombreux on assure qu'il n'ont pas peur du lion. Enfin, le colobe à camail (espèce de singe) y fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse continuellement; très glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé, prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le 'chasseur n'en profite pas. On parle également de chiens sauvages, qui habiteraient les environs de l'Ounyanyembé, et qui, chassant par troupes nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux et se jetteraient mémo sur l'homme. »
Dans l'Ounyamouézi, « vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs et leurs bords sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des hérons et des jacanas. On trouve quelquefois dans le pays l'oie d'Egypte et la grue couronnée , qui paraît fournir aux Arabes un mets favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire et de grands vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est commun; des grillivores et une espèce de grive de la taille d'une alouette y sont de passage, et rendent de grands services aux agriculteurs par la guerre qu'ils font
aux sauterelles. Un gros-bec sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un moineau de Paris ou de Londres.
« Différentes espèces d'hirondelles , quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce particulière, y séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le pluvier, le
Fig. 71. — Courlis.
corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette, le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre, ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, il y a un serpent gris ardoise, à ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats; il n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles.
« Les lacs et les rivières contiennent des sangsues, que les indigènes regardent comme habitées par des esprits. Des myriapodes gigantesques sont communs,
beaucoup de papillons, des libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent de temps à autre sur le pays. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent de terre. »
Les éléphants, les zèbres, les buffles, les antilopes sont nombreux dans la même région; les lions, les panthères et les léopards se plaisent dans les massifs montagneux qui avoisinent les lacs; les rivières, encombrées par la végétation, et les bords marécageux des lacs, abritent beaucoup d'hippopotames et de crocodiles.
Malgré ce dénombrement un peu effrayant de bêtes féroces et autres, — les Romains nommaient l'Afrique « la terre des monstres », — la terre de la Lune n'en demeure pas moins le jardin de la région des lacs. Ses campagnes reposent agréablement la vue par leur calme beauté; les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands troupeaux de bêtes ovines, à bosse volumineuse comme les races de l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons, et donnent partout un air de richesse et d'abondance.
Dans les pâturages de l'Ouganda, le gibier est très abondant, surtout en antilopes. L'antilope et l'autruche foisonnent dans le Ouadaï, ainsi que les éléphants et les rhinocéros à deux cornes.
En redescendant vers le sud , nous avons à signaler, parmi les animaux curieux, le soko, sorte de chimpanzé du pays des Manyémas. Il a plus d'un mètre de haut, la face d'un jaune clair, un front très bas, d'énormes oreilles avec des favoris. Bancal et pansu, il se tient gauchement sur ses pattes de derrière. Livingstone en possédait un à Bambarré. « C'est, » dit-il, « la moins maligne de toutes les bêtes simiennes que j'ai rencon-
trées; elle paraît savoir que je suis pour elle un ami et reste tranquillement sur la natte avec moi. Elle marche debout et tend la main pour qu'on la soutienne. Si Ton refuse la main qu'elle vous présente , elle baisse la tête , et son visage a les contractions que donnent à la figure humaine les larmes les plus amères; elle se tord les mains, vous les tend de nouveau, et parfois en ajoute une troisième pour rendre l'appel plus touchant. »
Vis. "2. — Panthère femelle.
Les sauterelles causent de grandi ravages dans le Transvaal et le pays de Natal.
Les voyageurs racontent que la végétation disparaît à l'endroit où une immigration de sauterelles a passe; leurs larves sont encore plus redoutables, s'il se peut : on les voit s'avancer en colonnes épaisses sur un front de 2 ou 3 kilomètres; elles rampent sur la terre et dévorent tout. Rien ne peut arrêter ces torrents dévastateurs, ni le feu, ni l'eau, ni l'absence de vivres,- car si l'on met le feu aux herbes, les larves qui tiennent la tète du mouvement, poussées par celles qui suivent, finissent par éteindre l'incendie sous leurs masses; si, au con-
traire, c'est un cours d'eau qui leur barre le chemin, les premières larves qui s'avancent font bientôt de leurs corps morts un radeau, qui permet aux autres de passer à la rive prochaine; enfin, si le pays est tout à fait aride, les plus fortes larves mangent les plus faibles, et la marche en avant se poursuit.
Kig. 73. — Pygurgue taiyle pêcheur).
La faune de l'Afrique australe comprend principalement l'éléphant, le rhinocéros, le lion, le chacal, des antilopes de divers genres, l'élan, le duiker, le porc-épic, et des autruches. Certains animaux ne se rencontrent jamais que dans le voisinage de l'eau : tels sont le rhinocéros, le buffle, le gnou, la girafe et le zèbre.
Dans la région du Zambèse supérieur, nous signalerons la présence des pygargues , aigles pêcheurs gigantesques, qui habitent les rives du fleuve. La tête, la poi-
trine et la queue sont d'une parfaite blancheur, tandis que les ailes et les flancs ont le noir de l'ébène.
Mais l'animal qui s'impose le plus à l'attention, dans t"ute la faune africaine, c'est le gorille, singe énorme et redoutable . dont l'existence a lons-temos été mise en
Fig. 71. — Hyènes et chacals.
doute. Le Carthaginois Hannon, dans son voyage sur la côte occidentale de l'Afrique, avait signalé les gorilles comme une race d'hommes velus. Ce ne fut qu'en 1847 qu'un missionnaire, P. -S. Savage, découvrit de nouveau ce singe gigantesque sur la côte du Gabon. Le « pays * du gorille est donc la Guinée. C'est dans les profondeurs boisées qu'il se cache, qu'il parvient à se dérober; mais sur les indications de Savage, Paul du Chaillu a réussi
à étudier minutieusement son caractère et ses mœurs.
« Ma résidence en Afrique, » dit du Chaillu, « m'a procuré de grandes facilités pour nouer des relations avec les indigènes; et comme ma curiosité était vivement excitée par les récits que j'entendais faire de ce monstre si peu connu, je me suis déterminé à pénétrer dans ses repaires et à le voir de mes propres yeux. C'est un bonheur pour moi d'être le premier qui puisse parler du gorille en connaissance de cause, et si mon expérience et mes observations m'ont démontré que plusieurs des habitudes qu'on lui prête n'ont de fondement que dans l'imagination des Nègres ignorants et des voyageurs crédules, d'un autre côté, je suis à même de garantir qu'aucune description ne peut donner une idée trop forte de l'horreur qu'inspire son aspect, la férocité de son attaque et de l'implacable méchanceté de scn naturel.
« Je regrette d'être obligé de détruire d'agréables illusions, mais le gorille ne s'embusque pas sur les arbres de la route pour saisir avec ses griffes le voyageur sans défiance; il ne l'étouffé pas entre ses pieds comme dans un étau ; il n'attaque pas l'éléphant et ne l'assomme pas à coups de bâton; il n'enlève pas les femmes de leurs villages ; il ne se bâtit pas une cabane de branchages dans les forêts, et ne se couche pas sous un toit, comme on Ta rapporté avec tant d'assurance ; il ne marche pas non plus par troupes, et, dans ce que l'on a raconté de ses attaques en masse, il n'y a pas l'ombre de la vérité.
« Il vit dans les parties les plus solitaires et les plus sombres des jungles épaisses de l'Afrique, et de préférence dans les vallées profondes, bien boisées, ou sur les hauteurs très escarpées; il se plaît aussi sur les plateaux, quand le sol est parsemé de gros quartiers de rochers,
dont il fait alors ses repaires favoris. Les cours d'eau abondent dans cette partie de l'Afrique, et j'ai remarqué que le gorille se trouve toujours dans leur voisinage. »
Du Chaillu dit que le gorille est vagabond. On ne le voit guère deux jours de suite dans les mêmes endroits ; c'est qu'il a vite épuisé, pour sa nourriture exclusivement
Fig. 75. — Village dans le royaume de Massoua.
végétale, les ressources que peuvent lui procurer les forêts en fruits, graines, noix, feuilles d'ananas ou d'autres plantes, et le gorille est un gros mangeur.
Il ne vit pas habituellement sur les arbres, comme on l'a dit; il est trop gros pour s'y établir, sauter de branche en branche comme les singes de petite taille. S'il grimpe à un arbre, c'est pour y cueillir des fruits. Il se sert de ses énormes dents canines pour broyer des écorces d'arbre et casser certaines noix, quelquefois très dures.
« Les singes qui vivent habituellement sur les arbres, comme le chimpanzé, » dit du Chaillu, « ont les doigts des mains et des pieds beaucoup plus longs que ceux du gorille, qui se rapprochent bien plus des mains et des pieds de l'homme. Le gorille ne vit pas en troupe. En fait d'adultes, je n'ai presque jamais trouvé ensemble que le mâle et la femelle, quelquefois un vieux mâle erre isolément. Dans ce cas, pareil à l'éléphant solitaire, il devient plus sombre et plus méchant que jamais, et son approche est plus dangereuse.
« L'allure naturelle du gorille n'est pas sur deux pieds, mais à quatre pattes. Dans cette posture la longueur des bras fait que la tête et la poitrine sont très relevées; quand il court, les jambes de derrière sont ramenées sous le corps ; le bras et la jambe du même côté se meuvent en même temps, ce qui donne à la bête une singulière démarche. Elle court avec une extrême vitesse... Je n'ai jamais vu de femelle attaquer le chasseur : cependant, des nègres m'ont dit qu'une mère qui a son petit avec elle se bat quelquefois pour le défendre. C'est un spectacle charmant qu'une mère accompagnée de son petit qui joue à côté d'elle. J'en ai souvent guetté dans les bois, désireux d'avoir des sujets pour ma collection ; mais, au dernier moment, je n'avais pas le cœur de tirer. Dans ce caslà, mes Nègres montraient moins de faiblesse; ils tuaient leur proie sans perdre de temps.
« Lorsque la mère fuit la poursuite du chasseur, le petit s'accroche par les mains autour de son cou ; il se suspend à son sein, en lui passant ses petites jambes autour du corps.
« Je crois que le gorille adulte est tout à fait indomptable. J'ignore dans tous les cas comment l'expérience
pourrait en être faite, car il me parait impossible qu'on prenne jamais un gorille adulte vivant, puisque le chimpanzé adulte, moins féroce, n'a jamais pu être capturé.
« Quant aux petits gorilles, à l'exception peut-être d'un sujet qui a été pris à la mamelle, et c'était une femelle, pendant le peu de temps qu'ils sont restés avec moi jusqu'à leur mort, mes traitements, doux ou rudes, n'ont pu vaincre la férocité native et la méchanceté de ces petits monstres. Le sentiment de leur captivité les aigrit sans cesse, comme mes jeunes sujets l'ont prouvé; ils refusent toute nourriture, excepté les fruits de leurs forêts natales ; ils mordent, ils déchirent avec leurs dents et leurs griffes celui même qui pourvoit attentivement à leurs besoins; enfin, ils meurent sans maladie apparente, et sans autre cause probable que la rage toujours nouvelle d'une nature qui ne peut souffrir ni la captivité ni la présence de l'homme. »
Les Nègres de l'intérieur des terres, nous apprend le même voyageur, aiment beaucoup la chair du gorille, aussi bien que celle des autres grands singes ; cette chair est d'un rouge foncé et très coriace. Les tribus de la côte n'en mangent pas, à cause de l'affinité qu'elles trouvent entre la nature de cet animal et la leur.
Citasses. — L'éléphant. — L*hii>i>opoiame. — Le rhinocéros. — Le lion. — L'antilope. — Trappes, fosses et pièges. — Le hoppo. — L'élan oréas. — Les buflles. — Chamois. — Le gorille. — L'aufruchc. — Pèches.
L'Afrique est, en général, un triste pays de chasse, et peu d'Européens se hasarderaient dans les plaines boisées du Douthoumi, dans les jungles et les forêts de l'Ougogo, dans les steppes de FOusoukoma, les halliers de l'Oudjiji ou le pays aride des Somalis pour le seul plaisir de se montrer aux Noirs ou aux Bédouins du cap Guardafui comme des émules de Nemrod, avec la chance de gagner sur cette terre malsaine de ces maladies dont on ne se relève jamais, d'être déchirés par la griffe des fauves, ou même capturés et mangés par certains indigènes, comme de vrais gibiers.
Il y a toutefois, parmi les chasseurs, quelques célèbres exceptions : l'Anglais Baldwin et le Suédois Anderson se sont popularisés par leurs exploits cynégétiques. Il n'y aurait que justice de nommer après eux Jules Gérard, bien que ses lions algériens fussent, pour ainsi dire, naturalisés français.
Charles Baldwin, explorateur de l'Afrique australe après Livingstone, mais chasseur avant tout, a parcouru les côtes orientales de ce continent, depuis le Natal jusqu'à la baie de Delagoa, franchi les monts Draken, visité, la carabine en bandoulière, les républiques de l'Orange
et du Transvaal, et atteint les chutes du Zambèse par le Merico, le Sicomo, le Kalahari et le lac Ngami. Tout en s'abandonnant avec fougue à sa passion, il a réussi à en tirer parti et à amasser, en quinze ans, une fort honnête fortune.
Charles Anderson a aussi choisi l'Afrique australe pour territoire de chasse, — de grandes chasses. Les Bushmen l'aidèrent à poursuivre l'éléphant, le rhinocéros, le gnou, le lion et quelquefois aussi la girafe.
Mais tout en se faisant suivre par de nombreuses troupes d'indigènes , Baldwin et
Anderson substituaient aux armes du pays les armes perfectionnées de l'Ancien Monde, la poudre et les balles, même les balles explosibles. Ce ne sont pas ces chasseslà que nous voulons raconter, si émouvantes qu'elles puissent être. Rigoureusement, nous devons montrer ici les Africains, — noirs ou bronzés, — aux prises avec les hôtes de leurs forêts, de leurs marécages, de leurs déserts, et réduits aux moyens primitifs et périlleux du chasseur sauvage. Toutefois, dans certaines parties de l'Afrique, le fusil est déjà une arme de chasse assez habilement maniée.
La chasse la plus fructueuse, et à laquelle les Noirs se livrent depuis longtemps, est celle de l'éléphant. On sait que le commerce de l'ivoire se fait des rives du Nil à celles du Niger et du Congo. L'achat des défenses d'éléphant, et aussi des dents d'hippopotame, a servi et sert encore à couvrir le trafic humain, la traite des esclaves. Les dépouilles de l'éléphant sont donc convoitées sur toute la surface du continent africain.
La plupart des Noirs craignent d'attaquer l'énorme pachyderme qui, lorsqu'il saisit son adversaire, le broie littéralement. Les Djours et d'autres indigènes creusent dans le voisinage d'un églik, — arbre dont cet animal recherche la feuille, — d'énormes fosses qu'ils recouvrent de menues branches et de paille. Lorsque l'éléphant « est encavé », ils osent venir le tuer à coups de lance.
Cependant, les Nègres de la Louêna, pays où l'éléphant abonde, attaquent hardiment ces animaux, sans autre arme que leurs sagaies; les Pahouins également. Les nains Akkas, qui sont très braves, ne craignent pas non plus d'attaquer l'éléphant à coups de lance.
Dans les régions infestées de moustiques, les éléphants
se creusent, à proximité de l'eau, une sorte de baignoire, d'une profondeur proportionnée à leur taille et dont l'entrée est en plan incliné. Le pachyderme asperge copieusement les parois de cette fosse avec sa trompe, et se frotte ensuite contre ses parois jusqu'à ce qu'il ait tout
Fig. n. — Eléphants d'Assinie (Côte-d'or).
le corps enduit d'une croûte de vase, qui le préserve des piqûres d'insectes auxquelles il est fort sensible. Quand il a terminé cette toilette, il sort de sa cuve à reculons. C'est le moment que guette le chasseur.
Dans d'autres parties de l'Afrique, où les Noirs n'oseraient s'attaquer à une troupe d'éléphants, ils guettent ceux de ces animaux qui s'éloignent des leurs et s'effor-
cent de les cerner en mettant le feu aux herbes : l'éléphant, quand il se voit entouré de flammes, demeure immobile. Alors les Noirs lui décochent une multitude de traits ; mais la peau du pachyderme est si épaisse, qu'il est fort difficile de le blesser mortellement. Les chasseurs doivent parfois, pendant plusieurs jours, poursuivre Ténorme bête de leurs attaques.
Cette manière de chasser les éléphants, en incendiant la plaine desséchée, est usitée en plusieurs parties de l'Afrique, notamment chez les Cafres et chez les Niams- Niams. Ces derniers, réunis à l'appel du tambour au nombre de plusieurs milliers, aussitôt qu'une troupe d'éléphants est signalée, se mettent à pousser ces animaux vers un coin de la plaine, qui a été tout exprès préservé du feu. Armés de torches, les chasseurs entourent l'enceinte; les flammes s'étendent bientôt de tous côtés, et les pauvres bêtes, étouffées par la fumée et couvertes de brûlures, tombent devant leurs destructeurs, qui les achèvent à coups de lance.
Schweinfurth constate qu'ils ne se contentent pas de tuer les mâles, et qu'ils massacrent également femelles et jeunes. « Il est facile de comprendre, » ajoute-t-il, « comment, d'année en année, ce noble animal devient de plus en plus rare. L'avarice des chefs, qui n'ont jamais assez de cuivre, et la gloutonnerie de leurs compagnons, qui n'ont jamais assez de viande, les rendent tous passionnés pour la chasse. Je les ai vus souvent revenir à leurs cases chargés de gros fagots, que je prenais pour du bois à brûler ; c'était leur part du butin : lorsque la viande d'éléphant a été coupée en lanières et séchée au feu, elle offre toute l'apparence du menu bois. »
Les amazones du roi de Dahomey, très courageuses sur
le champ de bataille, montrent aussi beaucoup d'intrépidité dans leur manière de chasser l'éléphant. Elles partent en nombre, munies de fusils, et se dirigent du côté où l'on a signalé la présence d'une troupe de ces animaux. Lorsqu'elles se trouvent en présence des éléphants, elles les cernent et s'en approchent le plus près possible en rampant, cachées par les hautes herbes ou les broussailles; parvenues à bonne portée, elles font feu toutes ensemble. Ils ne tombent pas tous, comme on peut le croire : malheur aux chasseresses qui se trouvent sur le passage de ceux qui fuient, surtout s'ils sont blessés! Aussi terribles maintenant qu'ils étaient inoffensifs, ils les foulent aux pieds, ou, les saisissant avec leur trompe, les lancent en l'air et les déchirent avec leurs défenses. Ces expéditions donnent de beaux bénéfices au roi de Dahomey, mais elles coûtent cher à ses amazones.
Il y a plusieurs manières de tuer l'hippopotame : l'une d'elles est établie sur la connaissance de ce fait, que l'animal ne sort de l'eau que le soir pour venir paître comme les autres ruminants; il regagne ensuite le fleuve exactement par le chemin qu'il a suivi. Les chasseurs l'attendent donc au passage; l'un d'eux est armé d'un harpon au fer recourbé, attaché à une corde de plusieurs mètres ; l'engin est muni d'un flotteur. On devine ce qui va se passer. L'hippopotame se prélasse sur la rive lorsque le gros des chasseurs vient l'effrayer par ses cris, ou en battant du tambour, ou même en lui mettant sous le nez des torches enflammées. Cet animal n'attaque pas l'homme ; il s'enfuit donc à toute vitesse ; mais il frôle les chasseurs apostés qui l'attendent et le saluent de leur javelot.
L'hippopotame blessé précipite sa course, se jette à l'eau, se cache; mais ses efforts sont vains, ils ne font
qu'agrandir la blessure qu'il porte au flanc. Au jour, les chasseurs, montés dans leurs canots et guidés par le flotteur, achèvent de le tuer à coups de lance.
On dresse aussi à l'hippopotame un piège, où une branche d'arbre dérangée par l'animal laisse tomber sur lui une lourde pointe de fer, suspendue au bout d'une corde.
Les habitants des bords du Nil ont encore une autre manière d'attaquer l'hippopotame : ils tendent des filets à mailles très fortes. Ces amphibies ont la peau d'un rouge foncé, assez semblable à de la viande crue, et marquée de grandes taches noires. Au soleil, leur corps humide paraît d'un gris bleu. Quand l'un d'eux s'est embarrassé dans les filets, il est facile aux indigènes d'en venir à bout avec leurs lances.
Dans leur chasse aux hippopotames, les Noirs de l'Afrique australe choisissent, comme partout, la tombée du jour, qui est le moment où l'animal s'en va, hors de leau, chercher sa nourriture. On le voit s'avancer, remuant constamment ses petites oreilles pointues pour s'assurer qu'aucun danger ne le menace; le mâle pousse d'effroyables rugissements. Dans les sentiers que les amphibies se sont frayés à travers les roseaux épais, les Cafres enfoncent des pieux, dont la pointe durcie au feu demeure hors de terre. Ils se mettent à poursuivre les hippopotames, qui, reprenant en toute hâte le chemin de la rivière ou du marais, s'enfoncent les pieux dans la poitrine. Dangereusement blessés, ils deviennent aussitôt pour le chasseur une proie assurée. Les Noirs obtiennent de l'hippopotame une graisse dont ils aiment le goût en faisant fondre la couche de lard qui se trouve entre les côtes. Quant à la chair, elle est trop fibreuse pour "être tendre.
C'est à peu près de la même façon que l'on chasse le rhinocéros, bête fort redoutable lorsqu'elle avance à travers les grandes herbes, soufflant furieusement comme
Fig. 78. — Piège à hippopotame.
un marsouin, la tête haute, la queue roulée sur la croupe, l'allure superbe, à la fois puissante et rapide. Après l'avoir tué, les Noirs lui coupent la langue pour la manger, lui enlèvent sa corne, — ou ses cornes, car il y a une espèce de rhinocéros qui en a deux, — et taillent dans sa peau de larges bandes, dont la vente est fort avan-
tageuse. C'est avec cette peau que l'on fait les courbaches.
Le rhinocéros blanc est plus facile à atteindre que son congénère noir. Dans l'Afrique australe, il est de plus grande taille que le rhinocéros noir. Mais celui-ci est plus dangereux; il a la vue basse, mais l'odorat très fin. Quand le rhinocéros noir aperçoit ceux qui le poursuivent, la chasse devient un duel à mort, et si la bête n'est pas tuée du premier coup, les chasseurs courent les plus grands dangers.
On ne « chasse » pas les crocodiles, mais on leur fait parfois la chasse pour les éloigner des lieux dont la présence écarte l'homme; on les effraie par quelque démonstration hostile. Baldwin raconte qu'il tirait des coups de fusil à ceux de TOmvelouse Noire, rivière dont ils infectent les rives.
Quant au lion, les Africains songent bien plus à se défendre contre lui qu'à l'attaquer. Ils enferment parfois leur bétail dans une enceinte réservée au milieu de leurs villages : les kraals de l'Afrique australe sont toujours disposés de manière à protéger les troupeaux de chaque tribu. Pourtant, pendant la nuit, les lions réussissent souvent à enlever quelque chèvre. C'est que le lion adulte, qui a des lionceaux à nourrir, fait montre d'une hardiesse extrême lorsqu'il va à la provision.
Des voyageurs parlent même de bœufs enlevés par lui; mais c'est une manière de dire qui exige une explication. Un lion n'est pas assez fort pour emporter une vache ou un taureau, afin d'aller le dévorer paisiblement du côté où l'attendent la lionne et les petits; les voyageurs ont à cet égard accepté trop facilement les fables que leur racontent les indigènes dans tous les pays où il y a encore des lions. Quelque prodigieuse
que soit la force du lion, elle ne va pas jusqu'à lui permettre des rapts de ce genre.
S'il s'attaque en pleine campagne à un troupeau de taureaux, ceux-ci à son approche se réunissent et se mettent sur la défensive, les vaches se placent au centre
Flg. 19. — Village du pays des Bassoutos.
du groupe qu'ils forment. Frappant du pied résolument, mais avec des regards d'angoisse, et tandis que des flots d'écume blanchissant leur poitrail témoignent de leur terreur, les taureaux attendent l'ennemi. Le lion trotte pesamment autour de leur foule pressée, comme s'il voulait choisir sa proie; il la choisit peut-être : quelque jeune taureau, qui n'ose pas le regarder en face, lui présente sa croupe et suit ses mouvements.
Le lion mettra toute son adresse , toute sa science de chasseur, à séparer des compagnons le taureau qu'il convoite. S'il y réussit, il lui reste à amener l'animal à l'endroit où il a établi son repaire. Pour cela, tantôt il court après lui, comme un chien de berger, tantôt il lui barre le chemin; il lui fait prendre à droite ou à gauche; sa prunelle étincelante exerce aussi une redoutable fascination sur la bête affolée, qui obéit malgré elle à son dominateur, et se rend à l'endroit où elle sera étranglée et dépecée.
La dépouille du lion, — son pelage et sa chair, qui est fort bonne à ce qu'il paraît, et comparable à celle du veau quand il est jeune, — ne tente pas assez les chasseurs noirs pour qu'ils essayent de s'en emparer en s' engageant dans de périlleuses aventures.
Cependant, les Cafres des frontières de la colonie du Cap ont le courage de forcer un lion. Sans se laisser troubler par ce terrible rugissement du mangeur d'hommes qui ébranle les forêts, cet effroyable soupir, ce vouf! d'une incomparable puissance de poumons, ils prennent leurs dispositions pour cerner l'animal qu'ils veulent tuer. Ils s'avancent sur lui jusqu'à ce que le félin soit à portée de leurs flèches. Le lion, lorsqu'il est atteint par leurs traits, s'il voit sa retraite coupée, bondit sur l'un des chasseurs. C'est l'épisode émouvant de la journée.
Ce chasseur doit pouvoir éviter l'animal, rendu furieux par sa blessure, en se laissant tomber à plat contre terre et se couvrant d'un vaste bouclier de buffle épais et dur dont la forme est concave. Malheur à lui si le lion est plus prompt! Tandis que le chasseur sur lequel la bête fauve s'acharne se dérobe à ses griffes et à ses dents, les autres chasseurs s'approchent hardiment et
tous à la fois ils attaquent le lion à coups répétés de leurs sagaies. Mais l'animal prend le change et croit recevoir tous ces coups de l'adversaire qu'il piétine et essaie de déchirer. Au retour, on fête par des réjouissances et des honneurs ceux qui se sont le plus distingués dans cette chasse dangereuse.
Fig. 80. — Lion d'Afrique.
Les Cafres, on le voit, sont certainement plus hardis chasseurs que la plupart des Africains. Ils savent aussi employer la ruse. Dans l'Afrique australe, pour détruire les léopards et posséder leur riche fourrure, les indigènes enfoncent, parmi les herbes qui entourent le pied d'un arbre, des pieux ayant leur pointe en l'air, armée d'un fer de sagaie bien aiguisé. Aux branches de l'arbre, on suspend assez haut de grosses pièces de viande. Le léopard, pour les atteindre, fait de grands sauts et court
le risque de retomber sur les fers tranchants, où assez souvent il s'embroche.
Ces mêmes Cafres construisent aussi un piège, qui, toutes proportions gardées, ressemble exactement à une souricière. Ils mettent pour appât, dans le fond, une poule ou un chevreau. Le léopard, malgré sa prudence ordinaire, poussé par la faim, pénètre dans le piège, dont la porte s'abat aussitôt derrière lui.
Le lendemain et les jours suivants, furieux, bondissant, — ou grinçant des dents et évitant le regard de ceux qui viennent lui rendre visite, — la bête captive doit endurer toutes sortes d'injures : « Le voilà, le mangeur de poules! Il est donc pris, l'infâme chien! Se souvient-il du veau rouge qu'il a étranglé à la fin de la dernière lune? Que n'avait-il attendu le propriétaire de l'animal, qui lui aurait certainement administré une bonne correction à l'aide du bâton? Mais non, le drôle avait pensé que sa robe aurait plus de prix en continuant à se bien garnir la panse ! Je me ferai un collier de tes dents et de tes griffes, dit l'un; je porterai ta queue enroulée autour de mon corps, dit un autre; les plus nobles parmi les chefs se pareront de ta peau, ajoute le plus modeste. »
La magnifique bête montre ses dents ; ses grands yeux, d'un beau vert doré, pleins d'audace et de ruse, menacent encore. Son pelage, moucheté de taches brunes ou noires sur un fond jaune orangé, qui passe au blanc vers la partie inférieure du corps, se hérisse. Il fait entendre un grognement furieux, comme s'il allait s'élancer, et parmi tous ces guerriers à la parole abondante, c'est à qui se reculera le plus promptement.
Le léopard ainsi pris au piège, quand il s'est épuisé à
Fig. 81. — Les léopards bloqués.
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secouer les barreaux de sa cage pendant plusieurs jours, reçoit le coup de la mort, juste châtiment de tous ses méfaits.
Trappes, fosses et pièges, engins de la ruse, jouent un grand rôle dans les chasses africaines. Les Bushmen de l'Afrique australe construisent au milieu d'un espace découvert de vastes pièges, qu'ils nomment hopo : ce
Fig. 82. — Rue d'un village de Bushmen.
sont deux haies qui , laissant d'abord entre elles une large ouverture, se rapprochent par l'une de leurs extrémités, de manière à resserrer le passage qu'elles forment. Au bout de ce passage est une fosse profonde, dissimulée par des joncs. Les indigènes se livrent au loin à une battue, qui amène des animaux de toutes sortes dans l'ouverture du hopo. Là, des chasseurs, cachés derrière les haies, jettent leurs javelines au milieu des bêtes effarées qui, pensant s'échapper, se précipitent du côté de la fosse et tombent les unes sur les autres dans le trou creusé pour les recevoir.
Dans l'immense fosse gisent pêle-mêle des antilopes de diverses variétés , — très nombreuses ; — les ongiris, Tinyala farouche et prudente, armée de cornes en spirales, dont le poil à reflets argentés est long sur la poitrine et la partie inférieure du corps; des oryx, des royebucks, etc.; des élans, — cet élan oréas du Cap, qui atteint plus de 2 mètres de hauteur, mesuré au garrot : il a les jambes courtes, le corps épais et rond, le fanon allongé, le garrot surmonté d'une bosse, une robe isabelle, avec une épaisse crinière noire; le chasseur sait à quoi s'en tenir sur sa prestigieuse vitesse.
On fait aux buffles l'honneur d'un piège spécial, consistant en une fosse, creusée dans un endroit battu par ces animaux et aboutissant à quelque source. La fosse est recouverte soigneusement de broussailles; au fond, un énorme pieu , dont la pointe est en l'air, reçoit et blesse l'animal lorsqu'il tombe dans le trou, qui s'ouvre sous ses pas.
Les Cafres aiment aussi à faire aux chamois et à toutes les petites espèces d'antilopes une chasse forcée. Les chasseurs disséminés rabattent le gibier vers un point central. Ils se rapprochent en poussant des cris, serrant leurs rangs de plus en plus jusqu'à ce que le gibier soit complètement cerné. Alors, ils l'assaillent et tuent à coups de sagaie tout ce qu'ils peuvent atteindre. Dans la saison sèche, les chasseurs, avant de se retirer, mettent le feu aux herbes , pour retrouver plus facilement les fers de leurs armes.
Mais, dans beaucoup de parties de l'Afrique, les animaux de plusieurs espèces ne sont l'objet d'aucune poursuite. Ainsi dans le Bornou , le docteur Nachtigal a vu de nombreuses antilopes paissant tranquillement à l'ap-
proche de sa caravane, en bêtes qui, n'étant jamais pourchassées par l'homme , ne se dérangent même pas à son approche. De quelque côté que l'on regardât, on n'apercevait qu'antilopes aux cornes en tire-bouchon. Leur nombre était « incroyable ». Là, ce sont les lions qui se livrent à la chasse.
Les éléphants et les hippopotames des rives du lac Tchad ne sont pas plus tourmentés par les indigènes que les antilopes.
Un animal que l'on n'inquiète guère, non plus, dans les forêts de l'Afrique occidentale qu'il habite, c'est le gorille ; mais pour celui-là , il y a plus de peur que de générosité. Les Nègres ne l'attaquent jamais avec une autre arme que le fusil ; et dans les régions de l'intérieur où l'on ne sait pas encore ce que c'est qu'une arme à feu, le gorille est laissé en possession paisible de son domaine. « Tuer un gorille, » dit P. du Chaillu , « est un exploit, qui donne à un chasseur une réputation immortelle de courage et de détermination, même chez les plus braves des tribus nègres qui, en général, on peut le dire, ne manquent pas d'intrépidité à la chasse. »
Si le chasseur possède des armes à feu, carabine ou fusil, il peut essayer d'entrer en lutte avec l'énorme quadrumane. C'est ce que du Chaillu a fait avec quelque succès, suivi courageusement par des chasseurs indigènes. « Si, » dit-il, « la fortune favorable au chasseur le met en présence de l'animal, il n'y a plus à craindre que celui-ci prenne la fuite. Quand je surprenais un couple de gorilles , le mâle était d'ordinaire assis sur un rocher ou contre un arbre; dans le coin le plus obscur de la jungle, la femelle mangeait à côté de lui, et ce qu'il y a de singulier, c'est que c'était presque toujours elle qui donnait
l'alarme en s'enfuyarit avec des cris perçants. Alors le mâle, restant assis un moment et fronçant sa figure sauvage, se dressait ensuite avec lenteur sur ses pieds, puis jetant un regard plein d'un feu sinistre sur les envahisseurs de sa retraite, il commençait à se battre la poitrine, à redresser sa grosse tête ronde et à pousser son rugissement formidable. Le hideux aspect de l'animal, à ce moment, est impossible à décrire. En le voyant, je pardonnais à mes braves chasseurs indigènes de s'être laissé envahir par des terreurs superstitieuses, et je cessai de m'étonner des étranges et merveilleux contes qui circulaient au sujet des gorilles. »
Le tableau suivant, que trace du Chaillu de la rencontre d'un gorille à la mort duquel il prit part, donnera une idée de l'impression que doit produire ce formidable quadrumane :
« Pendant que nous rampions, au milieu d'un silence tel que notre respiration en sortait bruyante, la forêt retentit tout à coup du terrible cri du gorille.
« Puis les broussailles s'écartèrent des deux côtés, et soudain nous fûmes en présence d'un énorme gorille mâle. Il avait traversé le fourré à quatre pattes; mais, quand il nous aperçut, il se redressa de toute sa hauteur, et nous regarda hardiment en face. Il se tenait à une quinzaine de pas de nous. C'est une apparition que je n'oublierai jamais. Il paraissait avoir près de 6 pieds, son corps était immense, sa poitrine monstrueuse, ses bras d'une incroyable énergie musculaire. Ses grands yeux gris et enfoncés brillaient d'un éclat sauvage , et s£ face avait une expression diabolique. Tel apparut devant nous ce roi des forêts de l'Afrique.
« Notre vue ne l'effraya pas. Il se tenait là, à la même
place, et se battait la poitrine avec ses poings démesurés, qui la faisaient résonner comme un immense tambour. C'est leur manière de défier leurs ennemis. En même temps , il poussait rugissement sur rugissement.
« Le rugissement du gorille est le son le plus étrange et le plus effrayant qu'on puisse entendre dans ces forêts. Cela commence par une sorte d'aboiement saccadé, comme celui d'un chien irrité, puis se change en un grondement sourd qui ressemble littéralement au roulement lointain du tonnerre... La sonorité de ce rugissement est si profonde , qu'il a l'air de sortir moins de la bouche et de la gorge que des spacieuses cavités de la poitrine et du ventre. Ses yeux s'allumaient d'une flamme plus ardente pendant que nous restions immobiles sur la défensive. Les poils ras du sommet de sa tête se hérissèrent, et commencèrent à se mouvoir rapidement tandis qu'il découvrait ses canines puissantes en poussant de nouveaux rugissements... Il avança de quelques pas, puis s'arrêta pour pousser son épouvantable rugissement; il avança encore et s'arrêta de nouveau à dix pas de nous, et comme il recommençait à rugir en se battant la poitrine avec fureur, nous fîmes feu et nous le tuâmes.
« Le râle qu'il fit entendre tenait à la fois de l'homme et de la bête. Il tomba la face contre terre. Le corps trembla convulsivement pendant quelques minutes , les membres s'agitèrent avec effort, puis tout devint immobile : la mort avait fait son œuvre. J'eus tout le loisir alors d'examiner l'énorme cadavre; il mesurait cinq oieds huit pouces , et le développement des muscles de les bras et de sa poitrine attestait une vigueur prodigieuse. »
« Il est de principe chez tous les chasseurs qui savent
leur métier, » dit ailleurs du Chaillu, « qu'il faut réserver son feu jusqu'au dernier moment. Soit que la bête furieuse prenne la détonation du fusil pour un défi menaçant, soit pour toute autre cause inconnue, si le chasseur tire et manque son coup, le gorille s'élance sur lui, et personne ne peut résister à ce terrible assaut. Un seul coup de son énorme pied armé d'ongles éventre un homme, lui brise la poitrine ou lui écrase la tête. On a vu des Nègres, en pareille situation, réduits au désespoir par l'épouvante, faire face au gorille et le frapper avec leur fusil déchargé; mais ils n'avaient pas même le temps de porter un coup' inoffensif; le bras de leur ennemi tombait sur eux de tout son poids, brisant à la fois le fusil et le corps des malheureux. Je crois qu'il n'y pas d'animal dont l'attaque soit si fatale à l'homme par la raison même qu'il se pose devant lui face à face , avec ses bras pour armes offensives absolument comme un boxeur, excepté qu'il a les bras bien plus longs, et une vigueur bien autrement grande que celle du champion le plus vigoureux que le monde ait jamais vu.
« Quelquefois , il s'assied pour se battre la poitrine et pour rugir en regardant son adversaire avec fureur; puis il marche en se dandinant de droite et de gauche, car ses jambes de derrière, qui sont très courtes, paraissent suffire à peine pour supporter la masse de son énorme corps. Il prend son équilibre en balançant ses bras comme les matelots sur le pont d'un navire ; son large ventre, sa tête grossièrement plantée sur le tronc, sans aucune attache apparente du cou, ses gros membres musculeux et sa poitrine caverneuse, tout cela donne à son dandinement une gaucherie hideuse qui ajoute à son air de férocité. En même temps, ses yeux gris enfoncés
dans leurs orbites jettent des éclairs sinistres; ses traits contractés sillonnent sa face dérides affreuses, et ses lèvres minces, en se séparant, laissent voir de longs crochets et des mâchoires formidables, entre lesquels les membres d'un homme seraient broyés comme du biscuit. »
Fig. 84. — Femmes à la pêche, sur la Rofouma.
Livingstone nous a fait connaître la manière de chasser l'autruche dans l'Afrique australe. Ce gigantesque oiseau paît tranquillement dans des plaines tellement découvertes qu'il serait impossible de l'approcher sans être aperçu. Les Bushmen doivent souvent faire plusieurs milles en rampant sur le ventre pour surprendre les autruches. Lorsque le moment est venu d'attaquer l'au-
truche , un certain nombre de chasseurs font semblant de vouloir lui barrer le passage du côté opposé, mais elle se précipite follement au-devant des chasseurs, qui lui lancent leurs javelines; elle n'essaye d'échapper au danger qu'en précipitant sa course. Cette ressource qui supplée à son intelligence n'est pas à dédaigner, car l'autruche pourrait lutter de vitesse avec une locomotive. Généralement, l'autruche ne se défend pas; mais quand elle est poursuivie par des chiens, il lui arrive de se retourner vivement et d'un coup de pied vigoureux de briser les reins de l'assaillant.
Pour ce qui est des oiseaux, les Noirs prennent au collet la pintade, le petit francolin, etc.; ils abattent avec des pierres lancées au moyen de frondes les perdrix, les pigeons ramiers, les corbeaux, les tourterelles et d'autres oiseaux, même au vol.
Quant à la pêche, une de leurs manières les plus originales de se procurer du poisson est celle des indigènes du Sénégal qui , armés d'une lance et se tenant debout dans une pirogue, harponnent les poissons qu'ils aperçoivent. Les riverains de la Rofouma, cours d'eau situé près du lac Nyassa, font preuve de beaucoup d'adresse dans leur manière de prendre le poisson au moyen d'un engin ayant la forme d'un entonnoir, tel qu'on le voit sur notre gravure.