PREMIER SOIR
C'est une joie de lapidaire, pour ceux qui ont vu, de retrouver, sous la poussière du souvenir, la ville évanouie un jour de regret, dans la pourpre d'une aube radieuse... Revoir, par la magie de l'évocation, la superbe émeraude perdue, suivant l'heure, dans une mer d'ambre, d'opale ou de poussière d'or; revoir le ciel de turquoise que dentellent les frémissantes palmes aux flèches d'acier, et le cuivre brûler au crépuscule dans des flammes d'éther, et naylette (') se tordre avec un
(1) Nom donné par quelques écrivains aux danseuses de la tribu des Ouled-Nayl.
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frisselis de soie et un cliquetis de métal, et l'Arabe méditer dans ces jardins où fleurit le rêve... Réentendre l'écho des flûtes plaintives ou nasillardes, les rauques abois des chiens que semble posséder l'antique fureur d'Islam, et vers le grand arbre touffu, au cœur de la ville, écouter encore les cent mille voix des moineaux que l'agonie du soleil épouvante...
Le pèlerin du désert demeure un instant surpris; après le steppe dont la désolation l'avait chagriné, voici la foule tumultueuse, et c'est en vérité un port où il accoste. Les burnous flottent, les appels se croisent, les cris retentissent, gutturaux, exaspérés: camelots, portefaix, cochers, assaillent la cohue bigarrée que le convoi jette au bord de l'oasis. Dans les obliques rayons du soir, la poussière tournoie; chevaux, calèches, piétons fuient avec l'acre nuée; le flot humain, plein de gestes et de clameurs, disparaît vers la ville...
Dans la rue où la poudre, comme un tapis de haute laine, fait les pas silencieux, la rumeur s'éteint. Des formes enveloppées dedraperies circulent avec une monacale gravité, et l'on dirait d'une trappe où de blancs vieillards évolueraient avec la lenteur liturgique. L'ombre a tout noyé; la douceur vespérale, en ce décembre, unit au charme morbide d'un automne doux, la fraîcheur caressante d'un printemps qui se hâte. Le ciel s'anime,
Biskra 3
le feu d'artifice des nuits sahariennes est commencé ; dans la poussière de diamant, des cabochons étincellent.
D'irritants parfums vont et viennent, au gré d'une brise indécise et molle, c'est l'haleine des parcs immenses, ou le souffle de la cité qui s'endort... Des nomades aveugles, perdus là-bas vers les sables blonds, se dirigeraient sans doute aux capiteuses effluves de la Reine des Ziban, comme jadis les marins de l'Archipel reconnaissaient au large, à de voluptueuses fragrances, les rivages de Métylène.
Un appel de cuivre chante, des troupiers se hâtent vers la citadelle...
Le premier soir est bon; la première nuit reposante, tous les rêves d'Orient y palpitent comme un essaim de lucioles.