QUE, SEUL ET PRESQUE SANS ESPOIR
j'ai DÉFENDUES TOUTE MA VIE.
ilJ'^
in 2011 witii funding from
Universityof Ottawa
littp://www.archive.org/details/aupaysdusouvenirOOjour
Je rencontrai le général Boulanger en pleine gloire, en pleine apothéose, dans l'hôtel si curieusement romantique qu'habita Paul Delaroche, rue Victor-Masse. Tous les Parisiens connaissent cette façade, aggravée de pitoyables sculptures, qui affirme la prétention de copier la Renaissance et qui évoque seulement le souvenir de ces édifices en saindoux dont s'ornaient autrefois les vitrines des charcutiers, ou qui rappelle ces castels peints sur les stores dont le badigeon représentait la chevauchée de châtelains et de troubadours poursuivant le sanglier dans des paysages élégiaques.De pareilles maisons où
généralement se relève en bosse reffigie d'Héloïse et d'Abélard, n'offusquent personne. S'il était question de les démolir, tous les détenteurs du sceptre de la critique et du bon goût — le seul qui ne blanchit pas en vieillissant — ne trouveraient pas pourtant de paroles assez indignées pour défendre ces platitudes architecturales qui semblent dessinées au crayon lithographique par Tony Johannot.
Ah I le respect aveugle et de parti pris pour le passé, beau ou laid, quel qu'il soit, que de niaiseries il a fait commettre ! Je me souviens entre autres qu'un membre de la Commission du Vieux Paris, qui pontifie dans un grand journal du soir, inonda de larmes son feuilleton parce qu'au pont des Saints- Pères on avait remplacé par de la pierre les atroces piédestaux en fonte qui supportaient les statues fort médiocres déposées là sous Louis-Philippe. Un autre critique, moins érudit mais aussi enflammé, défendit qu'on touchât au Jeu de Paume où l'on projetait d'installer une salle de concert, parce que c'eût
été profaner un « bijou du xvui^ siècle ». Or, ce (' bijou du xviu'' siècle » est une très banale bâtisse du style Henri II construite par Lefuel sous Napoléon 111 !
Je reviens à l'hôtel en question dont le plan était aussi incommode et mal étudié que la façade se montrait prétentieuse. Il avait été acheté par Paul Eudel, commissionnaire en marchandises. Cet aimable et excellent homme avait quitté sa province pour venir conquérir Paris. Il aimait les Arts, connaissait à fond le bibelot et la curiosité, recevait avec autant de générosité que d'affabilité, était passionné de littérature et montrait un désir touchant d'être agréable à ceux qui rapprochaient. Possesseur d'un précieux bagage archéologique, grossi chaque jour par d'intéressantes recherches dans les bibliothèques, les archives, les manuscrits, les vieux papiers et les ventes publiques, propriétaire de la plus merveilleuse collection d'argenterie des xvu^ et xviii^ siècles du monde entier, plein tie finesse et de flair, il s'était acquis une réputation méritée de connaisseur et de lettré.
Sous la rubrique : VHôlel Drouol et la Curiosité, il avait obtenu une place en vue au Figaro et gagné une situation enviable dans le monde des Arts. Une production abondante et facile, une heureuse mise au point d'une pantomime de Champfleury,/a Slalue du Commandeur, qui obtint un vif succès au Théâtre des Nouveautés, une notoriété de bon aloi due à la collaboration à plusieurs journaux, un accueil bienveillant et gracieux, un intérieur luxueux, hospitalier et cordial, avaient rapidement transformé l'ancien provincial en Parisien aimé, choyé et recherché. Si le bonheur eût été de ce monde, Eudel eût certes incarné l'être le plus heureux de la terre. Mal- Jieureusement, un nuage tachait ce ciel azuré, une goutte de fiel gâtait la douceur de ce nectar: il désirait follement voir sa boutonnière agrémentée du ruban rouge et, avec une sincérité bien rare, il ne dissimulait pas son ennui de ne pas être décoré. Certes, mon ami n'avait pas la prétention d'éclipser ni Emile Zola ni Henri Becque, mais sous le titre vague de « publiciste » et sans le moindre
prétexte, il voyait tant de gens décrocher la timbale désirée qu'il s'irritait un peu de ne jamais voir arriver son tour. Plusieurs fois il crut atteindre le but, mais toujours un mauvais sort l'en éloigna. Quand on rencontre tant de fripouilles enrubannées de moire pourpre, quand on connaît les dessous malpropres de tant de nominations, sans crier à l'iniquité, on peut regretter qu'un galant homme possédant en somme des titres dont sont dépourvus une quantité de légionnaires, n'ait pu gagner un quine à la loterie rouge.
Eudel comptait pourtant un assez grand nombre de relations influentes dont, par discrétion, il ne voulut pas tirer parti ou qui ne lui apportèrent aucun appui sérieux et agissant. De ce nombre furent Clemenceau et le général Boulanger qui avaient été ses condisciples au Lycée de Nantes, à ce même lycée où le père de Jules Vallès resta plusieurs années professeur.
Celui qui devait, bien plus tard, s'immortaliser dans le surnom du Tigre, était un des amis de la maison. Plusieurs foi je dînai avec
lui, Rollinat, Xau, alors modeste reporter qui ne songeait guère à fonder le Journal^ Jeanniot, Chincholle, l'éditeur Charpentier» Galipaux, Bilhaut, le graveur Guérard et quelquesautresartistes,rueRougemont,dansrappartement qu'habitait mon ami avant d'acquérir l'hôtel de la rue Victor-Masse. Clemenceau, auquel j'avais été présenté par Gustave Geffroy, quand il collaborait à la Justice, était un causeur exceptionnellement brillant. Supérieurement intelligent et doué d'une merveilleuse facilité d'adaption,iI s'attaquait à toutes les questions sans se tromper et sans commet" tre la moindre erreur. Malgré son aspect autoritaire et son ton cassant, il attirait la sympathie et accaparait rapidement le dé de la conversation. Il mettait, je crois, une certaine coquetterie à remporter des succès mondains qui flattaient son désir de domination, et cela aussi bien en art qu'en politique, en philosophie qu'en littérature.
Une seule personne semblait réfractaire à son influence, c'était sa femme. Fort belle Américaine qu'il avait épousée pendant son
voyage aux Etats-Unis, M'"^ Clemenceau, froide et réservée, restait opiniâtrement insensible aux vertigineux feux d'artifice dont son mari éblouissait son auditoire. Sa figure impassible ne se détendait jamais, pas un sourire n'effleurait ses lèvres, et elle fixait le causeur d'un regard glacé qui, je le sentais, finissait par gêner et troubler cet homme si sûr de lui pourtant. J'ai cru déduire, d'une coïncidence fortuite, que Clemenceau répétait, dans des termes semblables, les anecdotes et les impressions dont il escomptait d'avance l'effet. Dépouillée de l'aveugle bienveillance des premières années de mariage, sa femme s'agaçait peut-être d'entendre cette leçon apprise par cœur et récitée en employant dester^ mes et des intonations à peu près identiques dans les différents milieux oii se retrouvait le ménage. Je me souviens entre autres d'une charge à fond sur un ministre alors en vedette, satire distillée, avec une causticité endiablée et un esprit irrésistible, devant des convives de choix, chez Charpentier, et que j'avais entendue, quinze jours auparavant, présentée
de la même manière, avec la même mimique, les mêmes gestes, la même impression d'imprévu, dans une réunion d'un tout autre genre. Peut-être est-ce là un hasard, et mon observation n'a-t-elle aucun fondement ; mais la coïncidence est troublante.
Il est en tout cas certain que ce sceptique, qui s'est parfois persiflé lui-même avec tant d'ironie, possède une tournure d'esprit on ne peut plus originale et un don d'improvisation exceptionnel. Quand il veut, ce railleur devient grave, presque solennel, cet intimiste se transforme en orateur public, ce charmeur mondain cède la place à un puissant remueur de foule. Au banquet offert à Urbain Gohier à l'occasion de son acquittement, pendant l'affaire Dreyfus, pour son livre L'armée contre la Nation^ de même qu'à la fête organisée en l'honneur du sculpteur Alexandre Charpentier, auteur du médaillon d'Emile Zola, Clemenceau qui présidait, se montra pathétique, émouvant, tendre, menaçant, sarcastique, passionné, magistralement éloquent, et ses paroles conservèrent une forme littéraire à la-
quelle ne nous ont guère habitués ces sortes d'agapes où « la plus franche cordialité » règne sur le pied d'égalité avec la plus plate banalité.
Quand la France se jeta, avec une frénésie d'hystérique, dans les bras d'un soldat qui n'avait cependant à son actifniMarengo, ni les Pyramides, Eudel convia à sa table le triomphateur dont les culottes d'écolier s'étaient usées sur les mêmes bancs que les siennes. Dîner exclusivement masculin et trié sur le volet, la seule femme présente étant la maîtresse delà maison. J'arrivai rue Victor-Masse fort curieux de connaître ce fameux général, chanté par Paulus, qui tenait dans ses mains les destinées du pays. Les convives de marque étaient Clemenceau, Magnard, le rédacen chef du Figaro, qui, pendant le dîner, garda une réserve distante tout en se montrant ouvert et cordial, et ne manifesta ni sympathie, ni malveillance, pas plus à Clemenceau dont les doctrines s'orientaient aux antipodes si ce n'est des siennes, du moins de son journal, qu'à Boulanger qu'il désirait
étudier et voir venir. Sans en avoir l'air, ces trois hommes se tâtèrent comme à un assaut d'escrime, et chacun observa l'adversaire, engageant le fer prudemment, prêt à la parade, attendant l'attaque qui ne venait pas. A cette époque, le Figaro avait une influence considérable, et on se demandait de quel côté il allait se ranger. Le général, qui n'était alors que ministre de la Guerre, n'avait pas encore pris une position précise. Tous les partis lui faisaient les yeux doux et des avances de vieilles coquettes sans qu'on pût prévoir à qui il allait jeter le mouchoir. Gomme Hercule, Glemenceau hésitait pour savoir quelle voie il devait choisir. Le dîner de la rueVictor-Massé fournirait-il l'occasion d'une explication, d'un rapprochement, d'une alliance ou d'une rupture ? La conversation, animée et sans apparence de gêne, gaie et agréable, se maintint, par une sorte d'accord tacite, sur le terrain neutre et incolore qu'on appelle mondain ; on effleura tous les sujets sans manifester la tentation ou la mauvaise éducation d'en approfondir aucun. La suprême distinction exige
UN DÎNE a CHEZ PAUL EUDEL 19
en effet qu'on soit de l'avis de tout le monde et qu'on laisse comprendre la parfaite indifférence dont on entoure le jugement des autres comme le sien propre.
On parla de tout, en Parisiens avertis et un peu blasés, de tout, sauf de politique.
En habit sortant de chez le bon faiseur, le général n'avait rien d'un Ramolot, ou même d'un officier en bourgeois. La barbe, que les soldats ne portaient pas à cette époque, accentuait l'impression d'un civil distingué, correct, doux, affable et nullement poseur. Ses gestes, sa voix bien timbrée, ses yeux clairs, ses manières aimables, son entretien facile sans être en quoi que ce soit transcendant, possédaient un charme enveloppant un peu féminin où perçait un désir de plaire n'importe comment et à n'importe quel prix, Il me rappela un angora qui se frotte en ronronnant à toutes les jambes qu'il rencontre pour provoquer la caresse. A la réception fort brillante qui suivit le dîner. Boulanger se dépensa en sourires et en poignées de mains à des gens qu'il ne connaissait pas, se plaisant visi-
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blement à une exhibition que d'autres auraient trouvée fastidieuse.
Albert Lambert était venu réciter des vers. 11 le questionna sur son service militaire et le complimenta, en souriant, des galons de caporal qu'il avait gagnés pendant son volontariat.
Clemenceau, auquel personne ne faisait attention, s'était éclipsé, mais le général ne songeait nullement à partir. Ayant aperçu une femme de lettres un peu marquée, mais encore belle sous le grand décolletage, il pria ]y|me Eudel de le présenter et ne la quitta plus.
On sentait que cet homme se trouvait dans son véritable élément et qu'un joli visage lui ferait tout oublier.
Sa mort tragique, touchante et puérile, a prouvé que ce Saint-Cyrien amoureux ne possédait pas l'étoffe d'un dictateur et qu'il était plutôt destiné à des conquêtes féminines qu'à des victoires sur un champ de bataille ou dans la rue.
Est-ce un éloge, est-une critique ? L'Histoire se montrera peut-être indulgente pour
celui qui n'a du moins jamais sali ses bottes éperonnées dans le sang de ses concitoyens et qui ne portera pas l'éternelle flétrissure d'avoir été un héros de guerre civile.
Comme les autres, le général Boulanger oublia son camarade du lycée de Nantes, et mon ami Paul Eudel ne fut jamais décoré.
Hélas ! les morts vont vite ! et le cheval sombre qui les emporte, dans sa course folle, comme la fiancée de la ballade allemande, ne laisse pas même sur la route la trace de ses durs sabots.
Le pauvre Regnault me semble bien oublié.
Je le vois encore, ce petit collégien à la tunique ouverte, au ceinturon bouclé sur le gilet, aux cheveux très longs tombant sur les épaules, aux traits de fouine, à l'œil noir et mobile, attendant les mains dans les poches et la plume invariablement rivée aux dents que huit heures sonnassent à la grosse horloge de Saint-Etienne-du-Mont pour entrer au collège, qui s'appelait alors le lycée Napoléon.
Regnault était très intelligent, très vif,
très fin et aussi très malicieux ;nous l'aimions beaucoup, mais nous le craignions un peu.
Un jour, notre professeurde septième, mis, je ne sais pourquoi, en belle humeur, demanda au petit Henri, dont les dispositions pour le dessin étaient déjà connues de tous, de tracer, sur le tableau noir, le portrait d'un certain Martin, qui était le type le plus parfait du cancre. Le futur grand prix de Rome se dressa sur ses pieds, et avec un gros morceau de craie, dessina en cinq minutes un âne, fort bien campé ma foi, qui excita l'enthousiasme et l'hilarité de la classe entière.
Lorsque je quittai le lycée Napoléon, je perdis un peu de vue Regnault, qui, pendant quelque temps, fit les délices de Bullier, des Prunes de la rue Soufflot et de la Source du boulevard Saint-Michel. C'est en le reconnaissant, par hasard, dans la cour de l'école des Beaux-Arts, que je renouai avec ce fou charmant qui m'avait toujours été sympathique.
Un fait qui me revient à la mémoire montrera tout ce qu'il y avait d'exubérance, de
vie, de gaieté, de jeunesse dans cette nature d'élite.
Un des nôtres faisait un mariage très chic, selon l'expression consacrée, et, le jour de la cérémonie, nous nous trouvions une vingtaine de camarades réunis à la Madeleine, au milieu d'un flot de soie, de dentelles, de plumes, de diamants, de fracs officiels, et de brochettes étincelantes. Suivant l'usage antique et solennel, les mariés étaient en retard, et Regnault, impatienté, proposa d'aller en griller une dehors, en attendant « les jeunes époux ». La motion fut adoptée à l'unanimité, et nous descendîmes sur le boulevard.
A quelques pas de l'église se tenait un aveugle qui psalmodiait la plus humble de ses requêtes pour implorer la pitié des passants.
— Oh ! mais il est embêtant, le bonhomme ! "^avec sa cavatine, dit un de nous, il devrait
bien y ajouter une variation.
— Le fait est que ce vénérable Murillo manque d'imagination. Attendez, je vais lui arranger ça, s'écria Regnault.
HENRI REGNAULT 2o
Et, après avoir dit deux mots à l'Homère du trottoir et lui avoir glissé quelques pièces blanches dans la main, ce grand gamin se pendit au cou Técriteau du bonhomme, prit de sa main gantée la laisse du caniche, et, déposant à ses pieds son chapeau doublé de cuir blanc commença, avec un sérieux imperturbable, le plus ébouriffant, le plus inouï, le plus renversant boniment qui ait jamais germé dans une cervelle humaine.
Qui m'aurait dit que ce même être, que je voyais là si jeune, si heureux, si gai, serait, deux ans plus tard, couché dans la boue et les feuilles mortes, le crâne fracassé par une balle prussienne ?
C'est au Maroc que l'écho du canon de Forbach, en 1870, vint le trouver. Il habitait làbas avec un certain Lagraine, fidus Achales, ainsi que nous l'avions surnommé, qui était à la fois son modèle, son trésorier, son domestique, son mentor, son brosseur et son ami, et qui avait un attachement de bête pour le maître qu'il idolâtrait.
Comme grand prix de Rome, Regnault
26 AU PAYS DU SOUVEx\IR
était exempt du service militaire, mais il y a des compromis louches avec la conscience que ne peuvent comprendre certaines natures. .
— Ça va mal chez nous, dit-il un matin à Lagraine, et je crois que mam.an va avoir besoin de tous ses petits. Fais ma valise, mon vieux, je file.
— Et moi?
— Toi, tu garderas la boîte et les bibelots. Ce ne sera pas long; le temps de flanquer à la porte tous ces magots-là et je reviens. Surtout ne laisse pas sécher ma palette, ajouta-t-il en riant.
Et il partit après avoir embrassé son fidus Achaies, de qui je tiens ces détails, et qui, lui aussi, fit son devoir dans cette guerre maudite. Ne recevant plus de nouvelles de son cher Henri, fou d'inquiétude et de chagrin, le brave garçon revint en France, s'engagea dans le premier régiment venu, et eut la jambe cassée d'un éclat d'obus à la bataille du Mans.
Regnault arriva à Paris un mois avant
l'investissement. Il s'enrôla dans un corps franc avec Vibert, Leloir, Berne-Bellecour et Tissot, mais certains faits dont il fut témoin blessèrent sa délicatesse ; il se retira et entra dans les compagnies de marche de la garde nationale qui venaient d'être organisées.
La dernière fois que je rencontrai mon pauvre camarade du lycée Napoléon, ce fut, en 1871, dans la matinée de ce 19 janvier lugubre dont il ne devait pas voir le lendemain.
Nous étions massés, depuis 4 heures du matin, sur lesglacis du Mont-Valérien, l'arme au pied, immobiles sous le brouillard glacé lorsque la compagnie de Regnault passa devant nous et s'arrêta à quelques mètres, sur notre droite.
Nous nous reconnûmes, et comme les bouts de galons d'argent que j'avais aux manches me permettaient de m'éloigner un peu de mon monde, nous nous mîmes à causer presque aussi gaiement qu'au mariage de la Madeleine. Trois fusées parties du fort interrompirent notre conversation. C'était le signal de l'attaque, et un officier d'état-ma-
jor vint chercher mon bataillon qui commençait l'affaire et qui devait occuper la redoute de Montretout.
A ce moment, le jour était assez levé pour apercevoir vaguement la campagne ; mon attention fut attirée par la muraille du parc de Buzenval, qui se déroulait au loin comme un immense serpent gris, en suivant les sinuosités du terrain.
— Voilà un mauvais coin, dis-je à mon ami en le quittant et en lui désignant le mur de Buzenval dont pas un coup de feu ne partait et qui semblait guetter une proie.
— Ma foi oui ! et puis comme il est d'une vilaine couleur, hein ?
C'est contre ces pierres implacables que le bataillon de l'artiste devait aller se briser quelques heures plus tard.
Le soir, mon sous-lieutenant grièvement blessé était prisonnier ; mon sergent-major avait une balle dans le pied, et dix de mes hommes étaient restés dans les fossés de la redoute. Je regagnai le cantonnement la tête basse et le cœur serré, sentant que la patrie
mourante venait de tenter son suprême effort, lorsque sur la route de Suresnes j'entendis derrière moi un homme qui courait. Je me retournai et je reconnus M..., un peintre de talent qui était un des intimes de l'auteur de la Salomé. 11 cherchait à rejoindre sa compagnie qui marchait devant nous.
— Et Regnault ? lui criai-je.
Une égratignure que j'avais au nez et dont le sang coulait dans ma barbe avait dû me faire une assez drôle de tête, car M... resta une minute à me dévisager sans me reconnaître.
— Tiens, c'est vous ! me dit-il enfin ; eh bien ! figurez-vous que ce s... (ici une expression très énergique que je laisse à l'imagination du lecteur le soin de reconstituer) s'est mis dans la tête de tirer ses deux dernières cartouches, et il n'a jamais voulu revenir sans être sûr d'avoir tué son Prussien.
Je sentis, sous cette colère sourde, une inquiétude poignante.
— Que le diable soit de lui avec son entêtement, il est toujours le même. Pourvu qu'il
ne lui soit pas arrivé malheur ! Au revoir, je rejoins ce qui reste des camarades.
M... reprit sa course et disparut dans la brume.
Le lendemain, on retrouva le corps de Regnault. Il avait tenu sa promesse, car sa cartouchière était vide et son fusil qu'il tenait crispé dans sa main était déchargé. La mort Pavait frappé debout et bien en face : la balle du rustre inconnu qui venait d'arracher à la France un artiste plein d'avenir l'avait atteint en plein visage, à un centimètre au-dessus de l'œil gauche.
Gloria viclis !
Une curieuse figure que celle du physicien vraiment génial qui eut l'idée du transport de la force et qui appliqua, le premier, ses théories au chemin de fer du Nord.
Je l'ai connu très jeune et assez intimement ; nous avons même échangé quelques calottes, à l'âge où le vaincu se contente de laver son injure dans un déluge de larmes, sans songer à envoyer des témoins à son adversaire victorieux. L'impression que m'a laissée cette extraordinaire nature a été si vive, que, de sa main brutale, la vie n'a pu l'effacer, tandis que la plupart de mes camarades d'enfance sont tombés pêle-mêle dans la fosse commune de l'oubli.
Le père de Marcel Deprez, homéopathe de valeur, était le médecin de ma mère. Il habi-
tait la maison voisine de la nôtre, boulevard Saint-Michel, qui s'appelait alors rue de l'Est, en face des jardins du Luxembourg.
Les fréquentes visites du docteur, nécessitées par ma triste santé, la proximité des deux familles, l'âge à peu près semblable des enfants, le jardinet joint à notre rez-de-chaussée, dans lequel nous pouvions exécuter à l'aise la prise de Sébastopol sans crainte d'être grondés, car il n'y restait plus un brin d'herbe, dans ce malheureux jardin ; tout cela changea bientôt en relations affectueuses, des rapports d'abord superficiels de voisinage.
Le D"" Deprez élait un des plus aimables hommes qu'on pût voir. Avec ses longs cheveux bouclés, sa vaste redingote, son chapeau à larges bords, son menton rasé de près, il rappelait Déranger, mais un Déranger toujours gai, optimiste et réconfortant. Sa vue seule et sa bonne humeur chronique autant, je crois, que ses globules guérissaient les malades ; c'était un véritable rayon de soleiL
Il avait trois fils : Michel, élève de l'Ecole des Chartes, travailleur infatigable et esprit
distingué, qui devint bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale ; Constant, qui se destinait à la médecine et qui, je crois, mourut fou quelques années avant la guerre de 1870 ; et enfin, Marcel, le savant qui a opéré une véritable révolution dans la science mécanique et électrique.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, mon camarade ne fit pas d'études bien brillantes. Elevé par son père, il fut envoyé tard comme externe, au lycée Saint-Louis . Son caractère fantasque, raide, sombre, irritable et indépendant, éloigna de lui la sympathie de ses maîtres et de ses condisciples, avec lesquelsil eut parfois de véritablescombats à soutenir, à la sortie des classes. II quitta le lycée sans y voir remporté de gros succès, sans avoir enregistré la moindre nomination au grand concours, et il échoua aux examens d'admission de l'Ecole polytechnique ; ce qui ne l'empêcha pas d'entrer à l'Institut à quarante-cinq ans.
Ceci prouve, une fois de plus, en passant, qu'il ne faut pas juger un homme
sur des triomphes scolaires, lesquels aboutissent parfois à de lamentables avortements.
On se tromperait, si l'on déduisait de ces commencements médiocres que les exceptionnelles dispositions de Marcel Deprez pour les sciences se soient développées tard. Tout enfant, il avait déjà une véritable passion pour les mathématiques. A douze ans, il lisait un livre d'algèbre et de géométrie analytique avec l'ardeur que nous mettions à dévorer les romans de Gooper et les Trois Mousquetaires. Et, quand je dis lire, ce n'est pas étudier que j'entends, mais bien lire couramment, sans s'arrêter, sans prendre une plume ou un crayon pour calculer et chercher la solution d'un problème, lire comme on parcourt un journal, sans hésitation et sans fatigue. Ahuit ans, je le vois encore, avec son teint pâle, pi- 1 que de taches de rousseur, ses grands yeux I clairs d'halluciné, sa bouche mince, sa mai- I greur maladive, tortiller ses petites mains et I s'écrier, en sautant de joie, devant un devoir d'arithmétique :
— Oh! que c'est compliqué, que c'est compliqué, quel bonheur !
Evidemment, il était né mathématicien, comme Mozart était venu au monde musicien, et Musset poète.
Si je trouve aujourd'hui ces remarques curieuses et caractéristiques, j'avoue qu'autrefois, mon petit compagnon me paraissait simplement bizarre et un peu toqué.
Réservé et songeur, le futur membre de l'Académie des Sciences n'eut pas une enfance fort expansive. Ce qui accentuait encore cette gravité précoce, c'était une religion exaltée, un mysticisme de sectaire qui lui donnaient souvent l'aspect d'un illuminé.
D'une intolérance implacable, il ergotait sur le dogme comme un Père de l'Eglise. Rien de plus drôle que de voir ce petit bonhomme, blême de colère, le regard étincelant, le geste coupant et nerveux, se lançant dans une discussion théologique à effrayer un Bénédictin.
On s'en amusait à la maison, et je me rappelle qu'un de mes cousins, élève de l'Ecole polytechnique, et dont ma mère était la cor-
respondante, se faisait une fête, le mercredi, d'attaquer les convictions de l'enfant, afin de le faire « mousser et monter à l'arbre ».
A bout d'arguments, Marcel finissait par vouer son adversaire aux feux éternels de l'enfer, en regrettant de ne pouvoir, séance tenante, l'envoyer brûler sur le bûcher de Jean Huss.
Un jour, dans une promenade que nous faisions ensemble au Jardin des Plantes, notre domestique, fascinée probablement par les charmes d'un lignard et tenant à goûter les douceurs du tête-à-tête, nous laissa la liberté de nous éloigner, mais nous défendit de monter au labyrinthe.
Je couvrais l'univers entier de mon indifférence, mais le labyrinthe !...
J'aurais abandonné mes soldats en plomb et la moitié de ma vie pour contempler cet endroit tentateur, au nom inconnu et mystérieux dont on m'interdisait l'accès.
Sournoisement, je me rapprochai de ce nouvel arbre de la Science du Bien et du Mal en ayant l'air de jouer à cache-cache.
J'avais déjà entraîné Marcel jusqu'au cèdre du Liban et je m'engageai avec un battement de cœur dans l'allée tortueuse lorsque, brusquement, mon compagnon s'arrêta.
— Viens donc, lui dis-je,nous allons monter jusqu'à la petite maison.
— Non, je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce qu'on nous l'a défendu.
— Es-tu bête ! on ne le saura pas. Mélanie est trop loin pour nous voir.
— Dieu nous voit ! s'écria mon camarade, en levant le bras au ciel, avec une telle sincérité, un tel élan, une telle ardeur que je crus apercevoir l'archange saint Michel en personne se dresser devant moi, l'épée flamboyante à la main.
L'esprit des ténèbres fut ce jour-là honteusement battu. Anéanti, repentant, misérable, j'abandonnai le labyrinthe et je regagnai le sentier de la vertu.
Cette passion pour les sciences et cette exaltation reUgieuse, dissimulées sous des
dehors doux et froids, expliqueront l'itltransigearice absolue d'un être qui n^avait vraiment rien de banal.
Un changement de quartier, des carrières différentes nous séparèrent.
En sortant du musée des Antiques, un carton sous le bras et la tête encore chaude de ces bons enthousiasmes de la dix-septième année, je rencontrai un matin mon ami d'enfance dans la cour du Louvre.
Nous causâmes affectueusement. Mais la conversation tombant, je ne sais comment, sur les arts, je vis une bouffée de colère monter au visage de mon interlocuteur.
— (( Les arts ! que de mal ils font ! murmurat-il en serrant les dents. Que de temps stupidement perdu et pour eux et par eux ! Si j'étais souverain et maître absolu, savez-vous ce que je ferais de tout cela? — Et son bras, d'Un geste circulaire, noîi seulement ihdi- , ! quait le Louvre mais allait fouiller l'Italie, la r^ Grèce, la Hollande, l'Espagne, le moindre coin du monde oii se dresse une statue, où ' * est accroché un tableau ^ où s'élève un monu-
ment. — Je réunirais toutes vos œuvres d'art, toutes, entendez-vous bien, j'en formerais un tas immense, je l'arroserais de pétrole et je ferais avec un colossal feu de joie. Lorsque, de toutes ces niaiseries, il ne resterait plus que des cendres, j'espère que les hommes s'occuperaient uniquement de sciences exactes et ne gâcheraient plus leurs facultés à l'étude de semblables futilités. »
Cette thèse avait au moins une qualité : elle n'était psls banale et elle précise la note dominante d'un des pluâ étranges teiîipéraments que j'aie jamais observé.
L'originalité, Marcel Deprez la conservait d'ailleurs datis les plus insignifiants détails, aussi bien que dahs les circonstances lés plus graves de la vie.
A vingt-deux ou virlgt-trois ans, il fut sur le point de se marier avec une jeune Américaine. Sa demande avait été agréée et il venait régulièrement faire sa cour. Une nuit, à deux heures du matin, il réveilla son futur beau-père pour le prévenir qu'il avait mûrement réfléchi au mariage et qu'il était décidé
à brûler la cervelle de sa femme et à se tuer ensuite, si jamais il était trompé.
Terrifié par la vue du revolver que brandissait son pseudo-gendre, l'Américain ne souleva aucune objection devant cette théorie sanguinaire ; mais, le lendemain, il boucla ses malles et ramena sa fille à New-York, jugeant que les Yankees, comme excentricité, avaient trouvé leur maître.
Ces bizarreries de caractère se sont, dans la suite, considérablement atténuées. Elles dévoilaient une nature spéciale, volontaire, audacieuse et incapable de se plier à la discipline commune. L'avenir a montré tout ce qu'il y avait de puissance, de grandeur et d'énergie, dans ce cerveau, dont le génie avait peutêtre détruit l'équilibre, mais à qui la France et l'humanité devront une des plus merveilleuses découvertes de ce siècle, déjà si favorisé par la science.
Qui sait? grâce à mon ancien camarade de la rue de l'Est, la boutade paradoxale de Gavarni deviendra peut-être une prophétie profonde.
« Laissez faire, disait Tami des Goncourt, avant cinquante ans, on ira chercher, chez l'épicier du coin, deux sous de force, comme on achète aujourd'hui un quart de sucre et un pot de moutarde. »
Qu'en dirait Marcel Deprez s'il vivait encore ? Voilà qui n'est pas trop bête pour un artiste.
CHARLES GARxNIER
f L'architecture est un peu la Cendrillon des autres arts ; elle a rarement le don de passionner la foule qui passe, indifférente et fermée, devant cette manifestation, si hautaine pourtant, de l'intelligence humaine.
Aux salons annuels, l'exposition des architectes est plus déserte que le Sahara. Elle est presque uniquement fréquentée par les nourrices voulant sustenter leurs poupards sous l'œil paternel des gardiens, ou par les femmes mariées désireuses de goûter tranquillement les joies de l'adultère. Jamais, de mémoire de cimaise, des rendez-vous de ce genre n'ont été troublés.
A notre époque, un homme bien élevé possède à peu près les noms de tous les musiciens, sculpteurs, graveurs, littérateurs et
peintres — peintres surtout — ayant manifesté un talent quelconque, si embryonnaire qu'il fût. Par exemple, toute la presse se met en mouvement pour rendre cotnptë d'un lever de rideau joué à Déjazet oU à Cluny et bâclé entre deux bocks.
Mais s'il s'agit d'un monument qui a exigé parfois dix ans de travail, changement de front. Les spécialistes, les « gens du bâtiment )> seuls s'en occuperont.
Entre le récit d'uh vol et d'un accident^ un reporter consacrera quelques lignes à la construction nouvelle ; il citera tout le monde : le ministre, le maire, les conseillers municipaux, les pompiers, les entrepreneurs, jusqu'au fabricant de linoléunl présents à l'inauguration, et il oubliera radicalement l'architecte, à moins qu'il ne gratifie l'ingénieur du département ou le voyer de l'arrondissement de cette paternité.
Et cependant, les artistes qui enfantèrent le Parthénon, le Mont Sairtt-Michel, la Sainte-Chapelle, Blois, Versailles, et tant d'autres lumineux chefs-d'œuvre, he valaient-
ils pas Donatello, Rembrandt, Gœthe ou Beethoven ? Est-elle équitable la nuit méprisante dans laquelle on laisse ces grands oubliés ? Et s'il y avait une statue à placer devant Notre-Dame, ne serait-ce pas à Jean de Chelles, au constructeur de ce sublime poème de pierre qu'on devrait l'élever, plutôt qu'à Victor Hugo, ainsi que le proposait il y a quelques années un bon journaliste de province, sous le prétexte — pends-toi, Galino ! — que le roman du poète avait immortalisé la cathédrale de Paris.
C'est cette injustice que je voudrais réparer dans une bien petite mesure, en crayonnant la silhouette d'un de nos architectes modernes les plus connus, et qui, de son vivant, posséda une popularité presque aussi colossale que celle de Goquelin et de Sarah- Bernhardt.
L'inauguration de l'Opéra mit brusquement Garnier en vedette.
A cette époque, si l'on se représentait Garnier sans Paris, on s'imaginait difficilement Paris sans Garnier.
L'artiste faisait partie intégrante de la capitale; il la complétait, l'expliquait, raccompagnait, l'interprétait, l'animait, la colorait. Aussi nécessaire que ces hors-d'œuvre excitants préférés, par certains gourmets, aux entrées et aux rôtis, il était de tout et partout. Etait-on frappé d'un deuil ? Vite on l'appelait en pleurant. Qu'on évoque le souvenir du mausolée de Victor Hugo, sous l'Arc de Triomphe, et de cette architecture navrée accentuant la désolation publique. Nageait-on dans la joie ? Il accourait et galvanisait la petite fête de sa verve intarissable. Qu'on se rappelle l'histoire de l'habitation humaine, cette exhibition d'amusants joujoux qui ont égayé, pendant l'Exposition Universelle de 1889, les assises brutales de la Tour Eiffel.
Les gouvernements et les ministres passaient, Garnier restait et l'on se demandait . avec angoisse comment Paris se tirerait ; d'affaire lorsque ce diable d'homme disparaî- ^ trait.
Il ne faudrait pas déduire de ce préam-
bule que l'architecte de l'Opéra fût un Tout- Paris, un mondain, un boulevardier changeant quatre fois de toilette par jour, quittant le five o'clockde la duchesse pour siroter l'absinthe de six heures chez Tortoni, carambolant du Concours Hippique à une première quelconque, exhibant des hauts-de-forme irréprochables aux vernissages de cercles, sautant d'un champ de courses very sélect à une plage gratinée. On se tromperait absolument, car Garnier qui était un bûcheur, n'avait guère le temps de courtiser la mode. Par tempérament, il n'était d'ailleurs ni fin de siècle, ni avenue de Villiers, ni artiste du dernier cri.
Non, il y avait chez lui un fonds de gaminerie et de blague qui le classerait plutôt parmi les rapins romantiques contemporains de Gabrillon, et son immuable vareuse, son col rabattu, sa cravate en corde, son chapeau hirsute n'affichaient aucune prétention aux suprêmes élégances mondaines.
11 aimait la vie et le rire, maniait le calembour avec une naïveté de gosse, pinçait le
rondeau de vaudeville avec autant de facilité que Signoret, adorait les charges d'atelier, employait couramment le langage rabelaisien, ignorait l'existence de Schopenhauer, se montrait navré quand l'étiquette exigeait qu'il mît des gants — soit à ses mains, soit à ses discours officiels — aurait appelé Dieu le père ma « vieille branche » au bout d'une entrevue d'un quart d'heure, et il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu'il allât à la fête de Neuilly « en jouant du mirliton)), son habit brodé de vert sous le bras, et pour qu'aux chevaux de bois il décrochât des bagues avec son épée d'académicien.
Son teint boucané de trappeur, son grand nez à la Condé, ses cheveux longs et rageurs, sa bouche nerveuse, son menton volontaire, ses yeux clairs, ses traits heurtés, offraient une ressemblance on ne peut plus contestable avec le genre de beauté de feu Capoul ou de la délicieuse Fatma. Mais la physionomie de l'artiste était si caractéristique qu'il était impossible de l'oublier lorsqu'on l'avait regardée une seule fois.
L'accueil du maître frappait d'ailleurs le j visiteur, le moins, bien disposé, un accueil à ï dégeler le pôle Nord, car ce grand officier de la Légion d'honneur, ce membre de l'Institut, ce président de la Société Centrale des architectes, cet inspecteur général des bâtiments civils et, ce qui vaut mieux, ce bel artiste, ne manifestait ni morgue ni prétention. Pas pontife pour deux sous, il semblait avoir inventé la rondeur, la simplicité, la cordialité, le bon garçonnisme. Obligeant et serviable, toujours prêt à se mettre en quatre pour être agréable à ses confrères, il utilisa sa haute position en rendant l'existence moins dure aux petits et aux humbles.
C'est dans un modeste appartement du boulevard Saint-Germain où des esquisses de camarades, quelques plâtres, des bronzes, des souvenirs d'Italie, ôtaient à peine l'aspect bourgeois du premier intérieur venu, que vivait Garnier, entre sa femme et son fils, esprit distingué qui a publié les mémoires de son père sous le titre de: Un étudiant ■ d'autrefois.
Un constructeur un peu lancé ne pourrait retenir un sourire de pitié en voyant la simplicité de l'architecte qui a manié le plus de millions du xix^ siècle.
La clientèle privée, que l'artiste ne chercha pas d'ailleurs, ne vint jamais frapper à sa porte.
Une maison de rapport pour Hachette, le Cercle de La Librairie, la villa Bischoffssheim, le Casino de Monte-Carlo, une baraque à Dunkerque, sont les seules œuvres qu'il ait exécutées pour des particuliers, de sorte que — les travaux de l'État rapportant fort peu — la fortune de ce créateur de palais féeriques resta rudimentaire.
Je ne connaissais à Garnier qu'un défaut, c'était sa haine féroce pour le progrès, son horreur de la modernité, sa terreur de l'évolution.
Pour voyager, il regrettait le char romain qui était, paraît-il, plus commode que le sleeping-car.
Ce gouailleur spirituel, ce gavroche railleur conservait un respect naïf pour des fri-
|| peries éloquées telles que l'Institut, le grand
Prix de Rome, les médailles, l'école des
^ I Beaux-Arts, la Villa Médicis et autres den-
iïrées préhistoriques qui tombent en putréfac-
V tion; il croyait à la légende, passablement
i éculée, qui prétend que l'Art naturaliste déi-
(t fie la... chose immortalisée par Cambronne
à Waterloo.
Tout cela en théorie il est vrai, car ce farouche sectaire qui était fort intelligent, très libéral, ouvert à toutes les manifestations intellectuelles, se gardait bien de se boucher A les yeux en baissant la visière du casque I rouillé de Minerve. A l'instar du Tartarin de Daudet, il y avait en lui deux êtres distincts, deux frères ennemis : l'un faisait blanc quand l'autre pensait noir.
Garnier est en effet le premier architecte qui, rompant avec les vieux errements classiques — appliqués à l'Odéon, à l'Ambigu, au Châtelet, au Théâtre-Lyrique, et... ailleurs— ait osé indiquer logiquement les différents services d'un théâtre dans l'extériorité des constructions.
Du dehors, en examinant l'Opéra, un passant n'aura pas besoin d'être « du bâtiment» pour indiquer le foyer, la salle, la scène, l'administration, dont les formes et le caractère restent loyalement accusés et non plus dissimulés sous le même toit qui recouvre tout, ainsi qu'un couvercle de malle.
Or, une pareille innovation est purement et simplement l'application des principes rationalistes et anti-pompiers à l'architecture.
Comme mon illustre homonyme qui faisait de la prose sans le savoir, Garnier a donccommis du naturalisme sans s'en douter.
Mais les théories sont, au fond, de mince importance; le génie de l'homme qui les applique subsiste seul, et les meilleures chavirent dans l'absurde et n'aboutissent qu'à l'avortement quand elles sont défendues par des artistes sans valeur. L'Opéra restera comme un modèle de théâtre par sa sincérité et sa loyale concordance entre le plan et l'élévation. Son faste, la pompe de son décor, l'exubérance de sa richesse, ses marbres, ses bronzes, ses mosaïques, ses ors, ses
défauts comme ses qualités apportent à Tobservateur une curieuse et vivante explication de la psychologie du second Empire.
Plus fidèlement que les commentaires, les descriptions et les mémoires, il évoque les redoutes d'Arsène Houssaye, les extravagances élégantes de Grammont Caderousse, la Daumont de La Païva^ les Cent-gardes aux casques d'argent, lesrestaurants mondains du Boulevard, aujourd'hui disparus, où les fenêtres des cabinets particuliers flambaient jusqu'au matin, la vie insolemment joyeuse, large et facile, l'insouciance, la godaille aux truffes et aux vins de choix, la haute bicherie en crinoline si fidèlement croquée par Constantin Guys, et les officiers de hussards en corsets et aux moustaches cirées. C'est plus qu'un monument, c'est un document et un document qui crie la vérité et auquel aucune force humaine ne saurait imposer silence. Il caractérise une époque, une civilisation que la génération actuelle comprend mal et qui semble déjà lointaine.
Garnier,pour lequel on se montre souvent
injuste, laissera une œuvre profondément originale. C'est lui qui, tout en restant attaché aux formules classiques, a su secouer le joug du pompiérisme et se dégager de la néfaste influence, alors toute-puissante, de Lebas et / d'Hittorf. Qu'on compare Notre-Dame de/ Lorette et la gare du Nord à l'Opéra, et, de bonne foi, on reconnaîtra qu'un abîme sépare les directives et le principe même de ces œuvres. Sa façade, dont la polychromie audacieuse, trop atténuée aujourd'hui, détonnait avec la froideur glacée des bâtiments officiels, attira d'ailleurs les critiques les plus violentes et excita les railleries à peu près unanimes des élèves de la rue Bonaparte poussés par leurs professeurs à protester contre ce qu'on qualifia de barbouillage et d'enluminure canailles dignes d'une fête foraine ou de la foire de Neuiliy.
Ces attaques contre un novateur qui n'avait pourtant rien de bien subversif, furent peutêtre une des causes de ma sympathie pour l'artiste. Cette sympathie s'affirma quand je le connus, malgré nos divergences d'opi-
nions, malgré les différences d'âge et de situation. Il rabrouait rageusement mes sorties contre le prix de Rome, l'Institut et l'école des Beaux-Arts, mais sans jamais m'écraser de sa supériorité et de l'autorité de son nom. La discussion gardait le ton de la camaraderie, et il m'honora d'un couplet satirique dans une de ces chansons en vers trop faciles \ hélas ! qu'il avait la manie d'improviser en î guise de toasts aux banquets solennels dont ^ il tenait la présidence. Car Garnier possédait le don délicieux et rare de la simplicité, une simplicité naturelle qui n'avait rien d'apprêté, de factice, de cabotin ni de condescendant. Jusqu'à sa mort, il conserva sa jeunesse et son entrain, s'amusant, quand il en trouvait Toccasion, sans craindre le ridicule et sans se préoccuper de l'impression qu'il pouvait produire. Je me souviens qu'à une fête de la Société Centrale des Architectes, il ouvrit le bal avec ma fille, presque une enfant alors, et qu'il vint sérieusement me demander, en s'essuyant le front et en remettant en place sa cravate de comman-
deur qui lui était remontée dans le cou, s'il ne dansait pas trop mal.
Et il sera beaucoup pardonné à cet homme charmant, réfractaire à la vanité et à la griserie du succès, et auquel la gloire ne parvint I jamais à flétrir le cœur. I
Unindéfinissable attrait mepousseà rechercher la société des isolés, de ceux qui ignorent les grandes routes et marchent à travers champs, au hasard du caprice et de la fantaisie, des indisciplinés qui fuient la caserne, le cantonnement, le coude-à-coude, le pas cadencé et la tyrannique monotonie du tambour, des réfractaires qu'une consigne uniforme exaspère et qui ressentent autant d'aversion pour le bandit que pour le gendarme, des délicats qui se refusent à boire dans le verre d'un autre, même si ce verre est celui d'un ami et s'il contient un liquide précieux. Chez la plupart de ces enfants perdus, on trouve une absence de sens pratique, un oubli des contingences, une indifférence sur le jugement d'autrui, un amalgame inat-
tendu des idées les plus contradictoires qui charment et irritent, tour à tour ou à la fois. Serait-il équitable, serait-il exact de classer Aman Jean dans une catégorie d'artistes de tendances fort diverses, et dont l'indépendance reste l'unique loi commune? J'hésiterais à répondre affirmativement ou négativement, de peur de me tromper lourdement, et de pousser le raisonnement plus loin même que je ne le voudrais ; mais l'étude d'une carrière déjà longue et glorieuse amènera peut-être à une conclusionqui pourra paraître probante.
De braves gens, infestés des préjugés de H notaires provinciaux, qui cachent, sous une "^ carmagnole de figurant de la Gaîté, leurs ins- j tincts de réactionnaires féroces et leur res-« pectueux amour pour le Décalogue de l'Ecole des Beaux-Arts, font une guerre acharnée à l'individualisme et essayent d'embastiller l'art dans une seule et môme formule. Ces Trissotins qui, pour la plupart, trempent leurs p plumes dans le purin et l'eau de vaisselle, et "^ remplacent le talent par la goujaterie, igno- J
rent ou oublient que l'individualisme a enfanté l'art du xix^ siècle, peut-être le siècle le plus extraordinaire de l'humanité, le siècle auquel nous devons Ingres et Delacroix, Degas et Manet, Corot et Claude Monet, Berthe Morizot et Cézanne, Besnard et Carrière, Rodin et Maillol, pour ne citer que des personnalités aussi différentes, aussi opposées, aussi peu enbrigadées que possible. Or, c'est à l'individualisme que nous devons le talent d'Aman Jean dont la valeur s'affirme par une distinction un peu distante et une originalité instinctive d'une spontanéité délicieuse.
Il serait terriblement difficile d'expliquer ce curieux artiste par des déductions rationnelles, car, avec lui, on marche dans l'inprévu et l'incompréhensible. Tout se heurte dans cette âme' ardente qui se rebelle contre les formules apprises par cœur et oii vivent \ fraternellement une anarchie généreuse et lune religiosité combative.' Et d'abord où trouver une parcelle de bon sens scientifique dans l'atavisme de ce fils de gros industriels
de Saint-Amand, gens pratiques, cossus, tranquilles, amoureux du juste milieu et dont les digestions ne devaient guère être troublées par les angoissantes incertitudes d'une carrière de peintre. Donc aucune influence ancestrale ou immédiate. Cette fleur aristocratique et élégante qui sort spontanément d'un sol bourgeois, comment va-t-elle se développer?
Poussé on ne sait vraiment ni pourquoi, ni comment, ni par qui vers la peinture. Aman Jean entre à l'atelier Lehmann. Sous la férule de ce vague professeur, il va probablement suivre la voie que tout bon élève doit prendre afin de décrocher, sans craindre la méningite, les récompenses offertes aux jeunes gens bien sages de la rue Bonaparte. Eh bien ! pas du tout : le genre de sport qu'on lui impose ne l'enthousiasme nullement. Il ne mord ni à la tête d'expression, | ] ni à l'étude de torse, ni au morceau, et il rate j le Prix de Rome. Cet échec ne lui cause d'ailleurs aucun trouble, si ce n'est aucun regret, et il se console en pensant que tout
est don en art, comme tout est naissance dans la vie ; c'est l'irrésistible pensée dont nous sentons en nous la tyrannique puissance qui fait produire, et non ce qu'on nous apprend.
L'éducation si faussement appelée classique qu'on dispense à l'Ecole des Beaux-Arts, n'eut en résumé aucune influence sur cet artiste si profondément, si exclusivement classique, classique comme Chénier, comme Anatole France, comme Puvis de Chavannes, comme César Franck, comme tous les amoureux passionnés de la beauté, quelle que soit l'époque où elle se manifeste, quelle que soit la forme qu'elle choisit, quelle que soit la langue qu'elle emploie. Ce n'est pas une formule scolaire, c'est un état d'esprit. L'originalité captivante d'Aman Jean consiste i là rendre le caractère de son temps en laissant } î à ses paysages, à ses personnages, à ses com- ^ ? positions l'allure et le style de l'antiquité. Empreints d'une vérité saisissante, ses portraits s'affirment autant par la sincérité de l'expression que par la noblesse du geste.
Avec une scrupuleuse probité, ses toiles reproduisent les physionomies, les attitudes, les costumes, toute l'ambiance contemporaine, mais l'auteur ne cherche ni à embellir la nature ni à l'enlaidir par des déformations et des simplifications dissimulant, trop souvent, l'ignorance et la prétention. Peu de peintres dotent, aussi délicatement que lui, d'un charme tendre et pénétrant, les scènes d'intimité embrumées de mystère et de mé- î lancolie, comme certains poèmes de Verlaine. | Souples et graciles ainsi que de grands lys, | ces femmes pâles qui couvrent leurs épaules | nues sous des écharpes légères et dont la chevelure rappelle celle des Florentines de la Renaissance, causent, en des poses noncha- \ lantes, avec de jeunes hommes graves, dans I des parcs ombreuxet magnifiques. Ni lyrisme, ni romantisme. On vit dans une atmosphère de calme, de recueillement, d'élégance, de goût et de jouissances intellectuelles, on se laisse délicieusement griser par l'amère sen- jf teur des arbres séculaires et le parfum voluptueux des parterres embaumés ; on entre en
communion avec ces êtres qui n'ont rien de factice, qui évoquent le souvenir de ceux que nous connaissons et que nous coudoyons chaque jour, mais qui semblent exister dans l'imprécision du rêve et comme si nous les contemplions derrière une fluide gaze nacrée.
Etrange destinée que celle de ce solitaire qui ignore les acclamations de la foule, l'appui du marchand de tableaux, les bienveillances officielles et qui n'a jamais pu s'inféoder à un groupe d'une façon définitive ! A la Société Nationale des Beaux-Arts, sa situation est effacée, son influence est nulle ; pas plus que celle de Carrière son opinion ne compte. L'Institut qu'il n'aime guère d'ailleurs ne lui témoigne qu'une flatteuse indifférence. Le Salon d'Automne l'attire ; il y préside le premier jury, y expose plusieurs années, puis s'abstient et s'éloigne. On dirait, quel que soit le milieu où il se trouve, qu'un contact désagréable le froisse et le blesse, et qu'il n'arrive jamais à rencontrer l'harmonie et la plénitude des qualités désirées. Com-
ment en effet expliquer les contradictions apparentes, pour les esprits superficiels, de ce violent qui a pourtant l'horreur des manifestations bruyantes, de ce classique qui juge Millet beaucoup plus près de Virgile que Bouguereau, de ce moderne qui reste les yeux presque constamment fixés sur la Grèce et l'Italie, de ce croyant qui lit Lucrèce, Darwin, Diderot et Renan? C'est là une tâche difficile qu'on préfère ne pas attaquer, et l'on passe, pour aller causer avec des gens aimables qui possèdent une quantité d'appréciations discrètement moyennes sur les Salons annuels et les ateliers à la mode.
Je crois qu'une des causes de l'incompréhension pour l'œuvre d'Aman Jean est son intelligence. Car ce peintre qui se montre comme un des premiers décorateurs modernes et qui occupe une place prépondérante dans l'Art contemporain, est supérieurement intelligent, et c'est là un défaut, que dis-je ? un vice qu'on ne pardonne pas. Persuadé qu'il ne suffit pas de juxtaposer quelques tons heureux sur une toile pour être sacré grand
I artiste, cet original ne supprime pas la cérébralité et l'allie à son labeur. Pourrait-il agir autrement du reste? Aman Jean se passionne pour tout ce qui est beau et élevé, grand et noble. Sa plume vaut son pinceau, et je connais, par exemple, peu d'ouvrages de critique qui vaillent son étude sur Vélasquez, livre de penseur et de philosophe faisant lumineusement comprendre le génie du maître espagnol. Il y a là des pages de haute culture qu'on ne peut oublier, pas plus qu'on n'oubliera le discours d'une superbe envolée prononcé au banquet offert à Besnard, à son retour de l'Inde, par le Syndicat de la Presse artistique.
En terminant, je m'aperçois que j'ai maladroitement négligé les qualités techniques du peintre pour ne m'occuper presque exclusivement que de l'homme, et avec quelle gaucherie î Si j'ai pu mettre en lumière l'exceptionnelle valeur d'un peintre qui recherj che seulement Tâpre joie de la production • et le silence, j'aurai rempli ma tâche, heureux de manifester ma très vieille affection
et ma particulière estime pour celui que certaines convictions devraient transformer en adversaire irréconciliable et auquel je garde pourtant une sympathie dont, je le reconnais, je ne suis pas prodigue.
Je ne suis nullement étonné que Joseph Bernard ne possède pas, dans le public, la notoriété dont s'enorgueillissent une quan- I tité de sculpteurs plus pourvus de com- I mandes officielles que de talent. Ce très noble artiste ignore les goûts de la foule et rien ne i'^vient troubler sa sérénité planante. Il suit sa route d'un pas grave et régulier, les yeux fixés sur son idéal, travaillant avec une candeur d'enfant, ne faisant aucun effort pour capter des suffrages dont il ne comprend ni l'intérêt ni l'importance. Solitaire et recueilli, il vit loin de la foule, ignorant les mesquines .querelles de coteries, ne s'inféodant à aucune école, produisant pour la volupté de l'enfantement, comme les imagiers du moyen âge. Son œuvre est pourtant accessible à tous,
aux humbles comme aux raffinés, et, pour en saisir la beauté, il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des explications compliquées ni à des théories prétentieuses dont le fatras des mots arrive péniblement à dissimuler le vide et le néant. Sous le calme du langage et la pureté des formes, il est toutefois impossible de ne pas deviner le révolutionnaire et le révolté. Le glorieux présent de Joseph Bernard est d'ailleurs la conséquence rationnelle de son passé, passé pétri de pauvreté, de labeur, 1 de naïveté, passé que n'a jamais pollué l'in- j fluence académique ni la néfaste éducation 1^ de l'Ecole des Beaux-Arts. ^
Né à Vienne, sur les bords du Rhône, il apprit le métier sans effort, naturellement, de son père, tailleur de pierre, qui lui mit le ciseau à la main dès sa première enfance. De cet apprentissage pratiquement indispensable et si niaisement dédaigné, l'artiste a i acquis la connaissance de la matière, le sens i des proportions, la compréhension du vo- / lume, l'amour de la sincérité, qualités précieuses, que devait plus tard vivifier et
magnifier la flamme du génie. Dans une substantielle étude publiée par M. Gabriel Amauryenl914Je relève des renseignements encore plus psychologiques pour ainsi dire que biographiques sur les débuts de l'artiste, et je ne puis résister au désir de les reproduire, car ils font pénétrer dans l'âme du statuaire plus profondément, plus intimement que ne sauraient le faire les descriptions les plus détaillées :
« Tout jeune, l'enfant s'essaya avec les outils paternels, gravant des inscriptions latines ou creusant des têtes de Guignol, dans du bois ; ces créations puériles (qui lui étaient payées cinq francs pièce), manifestaient déjà un don rare d'observation; tout l'essentiel humain se laissait pressentir dans leur touchante naïveté. A onze ans, il s'attaqua à la pierre, il sculpta deux lions qui se voient encore dans le jardin de son père et constituent un précieux souvenir qui se lie à la conception que Joseph Bernard devait se faire plus tard de l'art de la statuaire. Ces lions, en effet, furent taillés directement : le futur
artiste ignora toujours le besoin de chercher une forme dans une pâte que Ton pétrit ; il | la réalisa de bonne heure dans la matière elle- | même. »
Quel probant exemple offrent ces humbles tâtonnements d'un ouvrier qui s'élève graduellement aux sphères les plus élevées de l'art I Comme l'étroite alliance de la technique du métier manuel avec l'inspiration et la conception cérébrale donne de merveilleux résultats !
Energique et volontaire, l'homme a toujours conservé intacte sa personnalité; s'il ne peut se plier à l'enseignement pédant et sectaire de la rue Bonaparte oii il est entré en sortant de l'École des Beaux-Arts de Lyon, d'autre part, il résiste à la fascination dangereuse qu'a exercée sur toute une génération le prodigieux maître qu'est Rodin. Certes on f sent en lui l'admiration passionnée pour l'au- \ teur du Penseur, du Baiser et des Bourgeois j de Calais; mais cette admiration reste toute intellectuelle, comme pour un musicien, un peintre ou un poète. Nulle copie, même partielle, nul pastiche, nulle réminiscence. Les
deux tempéraments sont du reste totalement différents, presque diamétralement opposés. Dans la Jeune femme à Venfanl aussi bien que dans la Jeune fille à la cruche^ délicieux poèmes de candeur et de grâce, on contemple \ ] l'apothéose de la jeunesse dans toute sa l • splendeur; c'est un chant pur et joyeux I ' qu'aucun doute, qu'aucune crainte ne viennent troubler, c'est le symbole d'un bonheur que n'osent pas gâter les cris d'angoisse de ceux qui sont suppliciés par la vie ou qui ont laissé toute espérance aux portes de l'Enfer. Il y a dans l'^auvre de Joseph Bernard une sorte de sérénité idyllique qui rappelle parfois les primitifs grecs, mais le sentiment est ftout autre, car ses compositions frissonnent d'émotion et s'animent sous un fécond souffle de vie. Son bas-relief la Fête du Pampre n'offre aucun des caractères de l'impassibilité, sublime, certes, mais un peu froide des sculptures antiques. Ni dans le visage, ni dans les formes, ni dans les attitudes, ses personnages n'acceptent une conception formulaire de la beauté. Comme les gothiques.
Joseph Bernard reste ému devant l'humanité qu'il coudoie, qu'il observe et qu'il aime : il ne désire nullement s'extérioriser, se transporter vers un passé dont il ne tente pas de vaincre le mystère et que ses yeux d'homme moderne seraient incapables de contempler sous leur véritable caractéristique, en se basant puérilement sur de brumeuses hypothèses et de hasardeuses déductions. C'est la nature qui l'attire, la nature sous toutes ses faces, sous tous ses aspects, sous toutes ses manifestations, la nature qui se montre éternellement admirable, éternellement nouvelle, éternellement jeune, éternellement attirante. Des compositions de ce très fier sculpteur émane une sorte de culte religieux, presque mystique pour la beauté. Sous ses doigts, la chair palpite et frissonne, mais l'exécution | ne s'abaisse jamais à des recherches de vir- j tuosité superficielle ni à des désirs de réa- I lisme brutal. La simplification du modelé ' s'harmonise merveilleusement avec le naturel du geste et de la silhouette, et il est impossible de résister à l'émotion inconsciente
qu'on ressent devant des œuvres où le cœur a guidé la main et où l'enthousiasme rayonne magnifiquement sans s'embarrasser, en apparence, d'une technique pourtant poussée à ses suprêmes limites.
Certes la grâce semble être un des dons primordiaux de Joseph Bernard, dons qui rayonnent entre autres dans le groupe exquis des Danseuses, dans le buste séraphique de \d. Pureté ç,i dans les bas-reliefs exécutés pour l'hôtel de M. Nocard, que je cite au hasard du souvenir, mais ce serait méconnaître la diversité de ce prodigieux talent que de ne pas s'incliner devant la puissance du Monument de Michel Servet^ de la Sérénité, de la Chanteuse et de VHarmonie, figures d'une grave et âpre robustesse qui font penser à un Michel-Ange français.
11 serait peut-être opportun, par respect
pour certaines traditions de critique, d'imma-
^ triculer le statuaire dont je viens trop briève-
Iment et bien gauchement d'analyser l'esthéti-
Ique, de l'enrégimenter dans une école précise,
de l'embastiller dans une formule pédagogi-
que, d'indiquer ses ascendants et ses origines scoiastiques. Mais un tel procédé serait d'une application purement arbitraire avec un homme comme celui qui m'occupe. Employer pour parler d'un artiste aussi personnel et aussi peu compliqué le jargon si fort à la mode depuis quelques années, parler d'objec- i tivité et de subjectivité, ergoter sur les rela- | tions optiques de la matière, se lancer dans "^ d'interminables dissertations dogmatiques, se noyer dans un solennel et prétentieux galimatias aussi vide que les homélies académiques, serait indigne du génial créateur qui produit comme il marche, comme il pense, comme il aime, naturellement, et sans s'embarrasser de ces théories plus ou moins littéraires qu'on bâtit fréquemment après coup, et en se gardant bien de consulter l'auteur qu'on analyse, le seul être qui aurait le droit de s'expliquer. Je ne crois guère aux chefs- , d'œuvre qui exigent un conférencier à demeure | pour se faire comprendre. Joseph Bernard/ est un de ces privilégiés qui enfantent dans la sérénité, qui trouvent la récompense de leurs
prodigieux efforts dans les joies qu'ils dispensent sans compter aux amoureux d'art, et sa gloire est un réconfort inappréciable pour nous, au milieu destristesses quinous oppressent et du nauséabond cabotinage dont nous sommes abêtis.
Le premier devoir d'un gouvernement démocratique serait peut-être de tenir le peuple au courant des affaires de l'Etat, de lui apprendre ce qu'il ignore, de lui expliquer l'organisation des services administratifs dont chacun constate l'existence, mais dont quelques rares privilégiés saisissent seuls le mécanisme et la raison d'être, d'intéresser en somme tous ceux qui, peu ou beaucoup, participent au mouvement social, en analysant sommairement les rouages de la gigantesque machine chargée de diriger les destinées du pays. Nous ne vivons plus au temps des Mystères d'Isis, à l'époque lointaine où des castes aristocratiques et religieuses gardaient égoïstement pour elles les conquêtes de la science et qui imposaient aux masses l'ignorance et
l'abrutissement ; aujourd'hui tout est à tous, et si l'on ne veut pas que le suffrage universel tourne à la charentonnadelaplus cynique, il est temps que l'électeur, conscient de son rôle, possède les sujets sur lesquels il est appelé à donner son avis et ne jette pas au hasard son bulletin de vote dans l'urne, comme il lancerait un palet au jeu de tonneau.
Avant d'entreprendre l'éducation de la foule, il semblerait d'ailleurs sage de prier le Parlement de se préoccuper tant soit peu des propositions qui lui sont soumises, d'étudier celles qui, notoirement, lui échappent, et de ne pas offrir au public le spectacle encore plus ridicule qu^affligeant de gens qui, fiers de leur incapacité, couvrent d'une méprisante indifférence des questions dont ils ignorent le premier mot. A la Chambre comme au Sénat, l'Art détient le record de l'incompréhension, et il faut posséder l'héroïsme d'un Rameil pour affronter les bâillements et l'impatience de collègues qu'un déplacement de garde champêtre passionne beaucoup plus que l'éclosion d'un chef-d'œuvre, dès qu'on parle
quelques minutes sur le budget des Beaux- Arts.
Et cependant, notre Marine, notre Armée, notre Commerce, nos Travaux publics, notre Diplomatie nous ont causé des déceptions cruelles. L'Art seul maintient notre prédominance dans le monde entier ; à l'étranger, nos peintres, nos sculpteurs, nos graveurs, nos décorateurs écrasent de leur supériorité les artistes les plus haut cotés ; depuis la mort de Wagner, la suprématie de notre école moderne de musique qui compte des talents comme Bruneau, comme Debussy, comme d'Indy, comme Florent Schmitt, comme Dukas, comme Ravel, comme Roussel, comme tant d'autres n'est plus discutée ; nos livres sont traduits dans toutes les langues ; notre théâtre, malgré sa quasi-déchéance, se défend encore sur les scènes des grandes capitales. Cette poule aux œufs d'or mériterait donc un # J peu de soin et de déférence. Hélas î du train/ / dont vont les choses, la poule aux œufs d'or finira par subir le sort fâcheux d'une volaille de basse-cour.
Ne désirant nullement passer en revue les chapitres du budget des Beaux-Arts, ne cherchant pas à mettre sous les yeux des lecteurs les énormités qui sont ratifiées chaque année sans que les plus timides demandes de réformes arrêtent l'attention de nos législateurs seulement dix minutes, je parlerai brièvement de la Manufacture de Sèvres qui est d'actualité puisqu'elle tente depuis quelque temps les efforts les plus louables pour sortir de son léthargique sommeil.
Depuis la Révolution, cette fabrique spéciale de céramique qui avait produit des modèles de grâce et de goût, était peu à peu tombée dans la plus humiliante décadence. Sous Louis- Philippe et Napoléon III, la fabrication dépassa en horreur les plus atroces productions des faïenciers du quartier des Petites- Ecuries. La forme valait l'exécution, le décor ne le cédait en rien aux colorations choisies ; la matière restée délicate et fine était déshonorée par des reproductions de tableaux d'histoire et par des paysages inattendus, par des peintures niaisement léchées, par la lour-
deur de bieus implacables ou de roses canail- \ r les, que rehaussaient de tapageurs filets d'or 'l! sans élégance et sans style. On empoisonna *' les cours étrangères, les comices agricoles et les concours de pompiers de ces inqualifiables porcelaines dont personne ne voulait et que recherchaient seuls les parvenus et les Américains hypnotisés par la réputation d'antan.
Après 1871, l'Etat chercha à réorganiser la vieille Manufacture, mais ses essais ne furent pas heureux. C'est seulement après le départ de Ghaplain, le graveur en médailles qui n'avait aucune des qualités nécessaires pour opérer un remaniement indispensable et salutaire, que les choses changèrent un peu de face, grâce aux efîorts de Sandier, qui chercha à faire entrer la Manufacture de Sèvres dans une voie moderne.
Quelque intelligentes, quelque louables qu'elles soient, ces tentatives ne purent réussir parce qu'elles se heurtèrent à une organisation vicieuse et incohérente.
Pour diriger une maison aussi spéciale,
pour imposer une unité absolue d'action et de pensée à la production, il est indispensable de confier la direction de l'établissement à un céramiste, à un technicien avéré, à un homme possédant à fond un métier complexe qui exige une longue expérience, des études multiples, des connaissances chimiques approfondies, un goût impeccable et une prodigieuse érudition. 11 ne suffit pas d'être artiste, de savoir dessiner un vase, modeler une statuette ou composer un décor, il est nécessaire de connaître à fond l'art du potier, de se rendre compte de la valeur d'une terre, d'analyser un émail et de posséder la connaissance des procédés céramiques. Or, à Sèvres, la toute-puissance est divisée entre trois personnes : un décorateur, un chimiste et un administrateur qui, remplissant chacun un rôle spécial, n'arrivent jamais à se fondre en une seule unité et à combiner une volonté unique.
Un exemple typique démontrera clairement l'erreur fondamentale d'un tel système.
La frise monumentale qui a l'intention d'or-
ner la façade du Grand Palais donnant sur l'Avenue d'Antin, a été composée et dessinée parun peintre. — Je ne citerai aucun nom afin de ne froisser personne. — Les cartons de / celui-ci ont été reproduits en ronde bosse/ par un statuaire, et le travail une fois ter4 miné a été confié à un céramiste qui s'est oc-cupé de la coloration et de la cuisson. Cette, façon absolument folle de procéder résumezla négation même de l'œuvre d'Art qui\ n'existe pas sans l'union absolue dans la con- i ception et dans l'exécution.
Un peintre, eût-il du génie, esquissera une composition irréalisable en sculpture, et Michel-Ange lui-même pourra modeler un basrelief qu'il sera matériellement impossible de cuire. Le créateur digne de ce nom devra connaître à fond la matière choisie par lui pour matérialiser sa pensée, matière dont il n'ignorera aucune des qualités, aucun des défauts, aucun des caractères, aucune des exigences. En un mot, il n'aura pas le droit d'ignorer la technique de son métier.
Désireux de se reposer de la lutte toujours
âpre pour l'existence dans un gras fromage, plusieurs journalistes, romanciers et critiques d'art ont sollicité une place qu'ils considèrent comme une délicieuse sinécure. Si le ministre — mettons compétent — avait eu la coupable faiblesse de signer une nomination de ce genre, si cette fois encore on avait octroyé à un danseur la place due à un calculateur, si le favoritisme avait imposé pareil scandale au bon sens et à l'équité, la Manufacture de Sèvres aurait vécu, car c'eût été la fin de sa lente agonie.
Et pourtant quel noble et généreux rôle elle a encore à jouer, l'ancienne Maison Royale, si on voulait la démocratiser tant soit peu et laisser l'air du dehors circuler librement dans ces ateliers si hermétiquement clos au mouvement moderne ! Cette vaste bâtisse renferme une nuée de petits fonction^ naires sculpteurs, modeleurs, peintres, décorateurs, qui n'acceptent qu'un maître: la routine, qui travaillent selon leur fantaisie, qu'on ne peut remercier puisque l'Etat est lié avec eux, par contrat, et dont on est
obligé de subir les exigences. Certains de ^ ces braves gens qui ne sont ni artistes, ni \ artisans, travaillent chez eux, et ont le droit j de produire une quantité donnée de piècesj / par an, qu'il faut accepter bon gré mal gré.
Ne devrait-on pas élargir le champ d'action de la Manufacture de Sèvres et, sans négliger le bibelot précieux et la céramique délicate, penser à la décoration architecturale ? Ne serait-il pas possible d'en faire un laboratoire d'expérience où nos fabricants viendraient puiser les plus précieux renseignements, dans l'intérêt d'une production dont notre industrie nationale profiterait ?
Qu'il s'agisse soit des argiles, soit des émaux, tous les spécialistes, depuis le bri- Û quetier jusqu'au porcelainier, se heurtent aux /| plus graves aléas. La variation de la composition des terres, même lorsqu'elles proviennent d'un même filon ou d'une même carrière, peuvent être la cause des plus pénibles déconvenues.
De cette composition dépendent à peu près complètement la fabrication, la cuisson, le re-
Ji trait, la gélivité, l'existence d'une œuvre, tout
l'Art de la céramique en somme, puisqu'un
argile qui, malgré la haute température du
I* four, conserve les moindres ferments orga-
f^ niques, est destiné à se décomposer et, tôt
< ou tard, à tomber en poussière.
Quel inappréciable service rendrait Sèvres
si elle arrêtait les hésitations, si elle enseignaitj
les ignorants, si elle guidait les expériences,
si elle encourageait les recherches ! Sur cent
, fabricants, soixante opèrent au hasard, ne
;| connaissent pas la valeur chimique des ter-
j I res qu'ils emploient, n'ont aucune idée des
i I principes de la cuisson des fours, procèdent
par tâtonnements et se trouvent arrêtés par
les plus légers obstacles.
Avec les moyens exceptionnels dont elle dispose, notre Manufacture Nationale aurait le devoir de se mettre à la tête d'une véritable révolution scientifique et industrielle. Ses conseils, ses renseignements, ses décisions, sa technique, sa doctrine sauraient imposer la suprématie française avec autrement d'éclat et d'autorité que la vente, dans une
boutique de la rue de Rivoli, de brimborions, de vases, de boîtes, de statuettes sans portée et sans intérêt, qui, à de bien rares exceptions, ne jettent pas une lumière éblouissante sur notre production artistique et qui ont le tort réel de faire concurrence à notre propre commerce, ce qui n'est pas précisément le devoir de l'Etat.
La réalisation d'un programme aussi simple mérite l'attention de la nouvelle direction qui nous donne chaque jour des preuves de bonne volonté, d'initiative, de goût et d'intelligence dignes des plus chaleureux éloges. Les résultats obtenus sont déjàconsidérables et la mentalité de la maison est toute différente.
Le terrain perdu peut être rapidement regagné, et j'espère que nous ne reverrons plus exposé, avec un orgueil comique, un bidon d'honneur offert au maréchal Joffre en porcelaine tendre, agrémenté d'une décoration puérile rappelant les préférences artistiques de ce genre d'amateurs que le xviii® siècle /| appelait les « filles d'Opéra ». f f
J'ai si souvent parlé de Jules Vallès qu'il m'est difficile d'apporter de nouveaux documents sur un homme qui a suscité tant de colères et de haines, et que des calomnies ineptes ont sali auprès d'un public toujours I prêt à accepter les assertions les plus invrai- I semblables quand elles sont flétrissantes, et parfaitement incapable d'un raisonnement sensé.
Après la publication de ma première étude parue dans la Vie Moderne\ Gustave Geffroy m'avait engagé à écrire un livre sur l'auteur desRëfradaires. Le manque de confiance en moi, la crainte de paraître prétentieux en m'attelant à une tâche aussi lourde, m'empêchèrent de suivre ce conseil amical.
Je le regrette aujourd'hui. Les propos perfi- w des débités parfois sur celui qui n'est plus' là pour se défendre, me prouvent chaque jour que j'aurais dû fixer la véritable silhouette de l'écrivain, un des plus grands du xix® siècle, qu'on s'est plu à défigurer par aversion pour ses convictions politiques et aussi par rancune pour ses impitoyables attaques contre les préjugés bourgeois et le bric-à-brac sco-| laire. *
« On oubliera peut-être un jour que j'ai été Membre de la Commune, me disait en riant le terrible démolisseur, mais jamais on ne me pardonnera d'avoir envoyé le vieil Ho- \ mère aux Quinze-Vingts, ni d'avoir comparé | les toiles de Raphaël à des devants de chemi- ' née. »
Pour « épater la galerie », pour se procurer la joie d'efïarer ses auditeurs, un peu par gaminerie et aussi beaucoup poussé par son amour instinctif de l'outrance, Jules Vallès a i.| lui-même collaboré à la légende qui s'est attachée à son nom, et il faut avoir vécu dans son intimité pour distinguer le portrait réel
de la caricature et, comme l'a écrit Alphonse Daudet dans la préface d'un de mes livres', (( dégager du tatouage de guerre et des oripeaux de chef Apache dont il s'affublait, un Vallès humain et tendre, gardant même dans les misères et le servage du pionnat une bonté pour les petits, pour les faibles, sourire pitoyable qui éclaire son masque dur ».
Oui, j'ai eu tort de ne pas écrire un plaidoyer qui aurait étanché la soif de vérité dont je suis presque maladivement tourmenté, et qui m'aurait procuré l'occasion de dire tout le bien que je pense d'un homme pour lequel je conserve un véritable culte.
En dépit de la différence d'âge, Jules Vallès m'a toujours traité sur le pied d'une égalité bienveillante dont je ne saurais exprimer la générosité et le charme. Comment préciser des mots, des intonations, des attitudes, des expressions, des procédés dont ma misanthropie morose ne pouvait mettre en doute la sincérité ? Malgré la reconnaissance que je