‹ Au pays du souvenirChapitre 2 sur 7 · Beaumignon · texte numérisé non relu

Beaumignon

conservais au professeur, si complètement différent de ceux dont j'avais été gratifié pendant le reste de mes études, nos relations s'étaient insensiblement espacées, quoique, fidèlement, il continuât àm'adresserun exemplaire de ses œuvres, aussitôt leur apparition, exemplaire dédicacé de la façon originale dont il marquait tout ce qui venait de lui. J'avais prêté ces ouvrages à un ami de province, littérateur à ses heures, qui, sans me consulter, eut le fanatisme stupide de les brûler après la Commune.

Mon existence besogneuse, déchiquetée par les soucis matériels, tiraillée par mon désir d'aider ma mère en la déchargeant d'une partie des basses occupations qui l'écrasaient, accaparée par les commissions du matin quand nous n'avions pas de domestique, étranglée par les visites humiliantes aux huissiers et aux créanciers trop pressants, abêtie par les longues attentes au Mont-de-Piété, et occupée par mes études d'externe au lycée que je continuais n'importe comment quand je n'étais pas malade et quand le paiement du trimes-

tre ne se faisait pas trop attendre, cette vie qu'il faut avoir menée pour en comprendre l'amertume, avait interrompu les répétitions au cachet de mon enfance et les relations avec mon ancien maître. Pour aller voir un ami, pour causer avec lui, pour lui écrire même, il est nécessaire d'avoir une heure de liberté. Mais pouvais-je la trouver, la voler à mes journées surmenées, cette heure de repos et de détente ? Moi seul fus donc responsable de la dernière rupture de notre amitié, non par indifférence certes, mais par nécessité, par application de l'implacable loi qui refuse ] aux pauvres les moindres joies. Vallès ne m'oubliait pas et lutta gentiment contre une apathie apparente dont je n'osais pas lui dévoiler les véritables causes. Fréquemment, il m'invita à déjeuner chez des amis et à la pension Laveur, et vraiment il mettait à me voir un touchant entêtement car, dans ces réunions qui manquaient pourtant de solennité, je me montrais absolument stupide, restant muet, rouge, figé, ahuri, embarrassé de mes mains, de mes jambes, de ma tête, de mon corps.

JULES VALLÈS Dl

souffrant lamentablement de cette timidité qui m'a si longtemps supplicié et dont je ne suis pas encore définitivement guéri.

Et pourtant, ils me paraissaient délicieux ces déjeuners qui créaient comme des oasis dans ma plate et aride existence î Ces modestes repas d'étudiants et de table d'hôte prenaient à mes yeux l'aspect de banquets | servis chez LucuUus ; le saucisson, l'omelette, j le fricandeau à l'oseille, le pot de crème et les quatre mendiants se transformaient en un menu raffiné dont se pourléchait ma gourmandise simpliste. Et puis la verve et l'entrain des convives, l'enthousiasme et la violence des discussions, la liberté et l'audace des propos, la gaîté, l'outrance, l'intelligence régnant dans ces réunions me ravissaient. Je rentrais dans mon morose intérieur encore plus grisé par le bruit des conversations que par le carafon de vin blanc placé devant moi, et avalé sec, sans eau, afin de prouver à mes voisins que je n'étais pas un gamin. A cette époque lointaine, lajeunesseétaitrépublicaine et manifestait bruyamment sa haine de l'Em-

pire et son amour de la liberté ; ellene lisait que le Siècle et V Opinion Nationale, ne s'embarrassant pas de nuances et de divergences qui^ plus tard, transformèrent en ennemis irréconciliables les alliés d'antan. Dans ces milieux si vivants où chacun apportait son paradoxe et luttait de violence avec l'entourage, tous les préjugés, toutes les conventions, tous les dogmes, tous les principes étaient violemment combattus et arrachés comme une herbe mauvaise empoisonnant un sol fertile.

I C'est à cette école d'irrespect où le sarcasme lls'attaquait sans pitié aux temples les plus vénérés de l'humanité, que j'ai appris à juger les hommes et les choses et que j'ai pu me débarrasser de la friperie guenilleuse qui me I pesait aux épaules et me bouchait les yeux I comme la cagoule d'un pénitent. L'évolution fut pénible, presque douloureuse, car j'étais disposé, plus que beaucoup d'autres, à accepter sans discussion les formules ancestrales et à suivre pieusement l'enseignement formulaire imposé à ma candide ignorance.

J'avais totalement perdu de vue Vallès quand la guerre de 1870 éclata, et le hasard ne me mit jamais sur sa route pendant le siège de Paris que je passais d'ailleurs dans les tranchées. La Commune dont je ne vis tout d'abord que les excès et les violences, les boursouflures cabotines et les crimes inutiles, m'inspira peu de sympathie. Je ne me suis repris que plus tard, quand j'ai constaté que la foule de droite vaut la foule de gauche et que les Versaillais commirent autant d'atro- \ cités que les Fédérés. En tout cas, le récit de l'exécution féroce, a coups de crosse et de baïonnette, sur le Pont-Neuf, d'un malheureux qu'on avait pris pour Jules Vallès, me causa un affreux chagrin et une indignation exaspérée. A ce moment, j'oubliai la fusillade des otages, les incendies de Paris, l'étranglement de la liberté, tout ce qui m'avait révolté, pour ne penser qu'à l'ami d'enfance si lâchement assassiné par des brutes en uniforme. Avec quelle joie par contre j'appris, quelques jours plus tard, la sanglante méprise qui avait coûté la vie à un innocent! En réfléchissant.

en comparant, en me documentant, en essayant de laver la vérité des scories dont on l'avait jésuitiquement salie, mesidéess'étaient modifiées et je ne considérais plus tous les Membres de la Commune avec la même sévérité. Du reste, malgré ses efforts, malgré les illusions qu'il avait à ce sujet, Jules Vallès ne fut jamais un homme politique ; il resta jusqu'à sa mort trop indépendant, trop personnel, trop volontaire, trop impulsif pour accepter le joug le plus léger et la discipline la moins tyrannique. 11 demeura, en somme, un penseur-profond, un philosophe passionné de justice, et surtout un prodigieux littérateur, un classique dans le vrai sens du mot, et dont certaines pages s'imposent comme les plus purs modèles de la langue française. Son passage au Comité Central fut, il me semble, V7| une sorte de bordée tirée par un utopiste gé- ' I néreux et enflammé, hanté par le désir de défendre les déshérités et les parias, un peu comme le collégien qui, séduit par le soleil, le ciel bleu, la campagne verdoyante et le bruissement ensorceleur des arbres, fuit la classe

sombre et crasseuse, jette ses livres dans le premier fossé qu'il rencontre et ne peut résister à la tentation de l'école buissonnière.

La lecture de UEnfant^ publié sous le pseudonyme de Jacques Vingtras, évoqua en moi brusquement le passé, car je l'avais connue la ^Madame Vingtras, je lui avais parlé, elle avait dîné à la table de ma mère, et sa voix, saturée d'un accent auvergnat i rappelant des noix qu'on casse, avait stu- ^ péfié mes jeunes oreilles de Parisien. Par ^ la forme et par le fond, par le mépris des conventions sociales, par l'amère sincérité du récit, par l'éloignement de toute affabulation romanesque, par la puissante audace de la psychologie, ce livre résumait toutes mes croyances et mes aspirations ; plus peutêtre que Le Rouge et le Noir de Stendhal, la Cousine Bette de Balzac, et Madame Bovary^ de Flaubert, c'était le chef-d'œuvre rêvé et définitif.

Autour de moi, l'enthousiasme s'affirma de suite unanime. Alphonse Daudet, Zola et de Goncourt ne tarissaient pas d'éloge sur cette

œuvre si originale et si humaine. Toute ma tendresse, toute ma gratitude pour celui qui ne s'était pas contenté de me dévoiler les mystères du que retranché — et avec quelle patience! — mais qui avait formé en moi pour ainsi dire une âme nouvelle, se rallumèrent délicieusement. Après l'amnistie, une lettre de moi pria le rapatrié de me fixer un rendez-vous. La réponse m'arriva par le courrier, et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre sans nous soucier de savoir si cette effusion n'était pas trop romantique.

Je retrouvai mon Vallès un peu vieilli ; ses

cheveux avaient blanchi aux tempes, et les

événements tragiques auxquels il avait été

\ mêlé avaient accentué l'énergie de ses traits,

] mais il n'avait rien perdu de son ironie com-

bative, de sa pitié et aussi de sa générosité ;

\ son gros rire d'enfant adoucissait encore les

éclats de sa voix d'ogre et ses yeux de bon

chien n'arrivaient pas à garder leur expres-

^^sionde dureté dont le froncement des sourcils

I broussailleux terrorisait ceux qui le voyaient

"^ pour la première fois.

Nos relations d'autrefois reprirent rapidement. P>équemment, mon ami vint partager notre dîner, dans l'intimité du foyer familial, d'un foyer dont il avait été privé, par la sécheresse des siens. De mon côté, je ne refusais jamais les invitations qui m'étaient faites de « manger la soupe » — comme disait mon hôte — dans le petit appartement de la rue Tavlor oii l'exilé s'était installé en débarquant d'Angleterre. Oh ! l'ameublement et la décoration n'offraient rien d'artistique, ni de précieux, et Des Esseintes n'aurait pu passer une heure dans ces pièces bourgeoises d'une indéniable banalité. Dans la salle à manger dont la table était éclairée par une massive suspension en cuivre, des gravures populaires étaient fixées aux murs par des épingles: Crédit est mort^ Bonne bière de Mars^ Le Juif errant, et autres images d'Epinal dont le snobisme cherche aujourd'hui à copier la naïveté primitive et sincère. C'était l'unique manifestation d'art de la maison, car les meubles, reluisants de propreté, mais modestes, auraient pu appartenir aussi bien

à un bureaucrate qu'à un petit rentier, mais certainement pas à un esthète.

En tête à tête avec cet être dont la ronde cordialité avait toujours su me mettre à l'aise, j'ai passé là des heures inoubliables. Avec Alphonse Daudet qui possédait des dons très différents, presque opposés, dons de grâce, de charme, de finesse, de séduction, Vallès est resté, dans ma mémoire, comme le plus extraordinaire causeur que j'aie connu. Il y avait en lui de l'ironie de Voltaire, mais plus Âl\io\enie, plus montée de ton, plus brutale et Iplus peuple, une ironie attisée par la colère du révolté qui a lui-même souffert, que les iniquités sociales exaspèrent et qui ne se contente pas de les railler en dilettante raffiné. Composés généralement de soupe aux choux, de gibelottes de lapin, de haricots rouges au lard ou du classique pot-au-feu, le tout arrosé d'une piquette au litre achetée ,

(chez le marchand de vin voisin, car mon am- \ phitryon était moins que gourmet, et n'aimait ! ni boire ni fumer, les repas de la rue Taylor m'ont laissé un souvenir adorable. J'écoutais

beaucoup plus que je ne parlais. Vallès qui connaissait mon inébranlable et aveugle affection pour lui et qui était certain de Tiniluence qu'il avait prise sur moi, se laissait aller sans réserve ni restriction et me parlait comme s'il s'était adressé à lui-mêtne. Aucune gêne, aucune attitude apprêtée, aucun masque littéraire, aucune phrase pour l'entourage. C'est dans un de ces moments d'épanchement, en évoquant les années mor- ^ tes de sa triste jeunesse, qu'il me raconta I son incarcération à Nantes, dans la maison , d'aliénés, incarcération opérée par le préfet, | sur la demande secrète de son père que la * réputation de conspirateur et les propos incendiaires de son fils contre le régime impérial épouvantaient. Ce soir-là la gaîté de mon hôte avait disparu ; son débit se ralentit^ sa 1 voix s'assourdit, son regard s'assombrit, et | c'est avec une gravité farouche qu'il me narra k cet atroce épisode de sa vie dont personne, avant moi, n'avait recueilli l'aveu et dont il me pria de ne jamais parler de son vivant. C'est seulement après sa mort, que j'ai rap-

litSA

porté la confidence de mon ami, pour expliquer ses rancœurs contre ses parents et venger sa mémoire des outrages qu'une certaine presse, Sarcey en tête, avait déversés sur lui. Un autre soir, Vallès me conta les faits saillants de son passage au Comité Central et à la Commune. Avec quelle ironie mordante, il fit revivre à mes yeux cette page d'histoire qui datait d'hier, et burina les i portraits de ses collègues dont, pour la pluî part, la petitesse, les prétentions, les vanités, \les ridicules, transformaient en fantoches les acteurs de la tragédie de 1871 ! Sans intentions méchantes, mais dominé par cette faculté d'observation qui caractérisait son tempérament, il fit défiler devant moi ces hommes qui, semblables à certains personnages de Shakespeare, présentaient un curieux mé- || lange de sublime et de grotesque, et jouaient \ l indifféremment le vaudeville ou le drame. Sa l verve s'épanouissait sur les képis galonnés, les uniformes tapageurs, les sabres traînant sur le pavé, les bottes éperonnées, les revolvers pendus au ceinturon, tout le décor

militaire de gens qui avaient conservé Tallure de paisibles civils et qui, en fait de pur sang, | \ n'avaient jamais chevauché que des chevaux | j de bois à la foire au pain d'épice ou à la fête / ;| de Saint-Gloud. Et le narrateur s'égayait fort de cette descente de la Courtille, de cette mascarade outrancière qui devait finir en danse macabre.

c( Ma ceinture rouge à glands d'or, je la \ portais dans ma poche ou sous le bras, en- | veloppée dans un journal, comme un homard qu'on vient d'acheter à la Halle », me disait-il plaisamment.

Mais son verbe s'élevait et devenait éloquent quand il attestait la grandeur, l'héroïsme, le mépris de la mort de ceux qui, sans phrases, étaient allés se faire tuer. C'est avec émotion qu'il parlait de Vermorel, qu'il citait Delescluze qui, froidement, avait présenté sa poitrine aux balles des Ver- ■ saillais, en veston et le parapluie à la- main, sur une barricade de la place de la Républi-/ que. Avec hésitation et une sorte de réserve! puisqu'il s'agissait de lui, il m'apprit les ef-

forts surhumains qu'il avait tentés pour arrêter les excès d'une foule en fureur et empêcher l'exécution des otages. Injurié, frappé, renversé, foulé aux pieds, il avait failli être mis en loques par la meute abjecte qui reniflait le sang et que son intervention courageuse n'avait fait qu'exaspérer.

Ils'animaitenparlant. Son récit étaitcomme une fresque magistralementbrossée, une fresque puissante et colorée, une fresque où les figures s'incarnaient au milieu, une fresque grouillante de vie et de réalisme, une fresque I où la composition se muait en épopée. Car, I malgré lui, malgré le mépris qu'il affectait I pour l'Art, Vallès était un merveilleux artiste, non pas l'artiste formulaire, docile, studieux, . discipliné, catalogué, breveté et caparaçonné de récompenses académiques, mais l'artiste de race et de naissance qui possède l'instinct de la beauté et élève, de ses propres mains et avec ses seules ressources, l'autel sur le- * quel il officie, loin de tous, dans l'orgueil et î la volupté de son isolement.

Le temps passa ce soir-là si rapidement

en écoutant parler le narrateur, que je fus surpris d'entendre le coucou campagnard de la salle à manger sonner deux heures du ma- \ tin. Ma femme, qui ne m'imposa jamais la tyrannie égoïste de son affection et laissait une liberté entière à ma vie, pouvait s'inquiéter de cette rentrée tardive. La crainte de peiner ceux qui vous sont chers est insupportable, et la seule chaîne qu'on n'ait pas la tentation de briser est celle dont ont s'est chargé soi-même. Je dégringolai l'escalier en hâte, et tout en cherchant le fiacre qu'on ne rencontre d'ailleurs jamais dans des conditions semblables, je ressassai dans mon esprit les moindres détails de la fête intellectuelle unique à laquelle je venais d'être convié.

Le lendemain, je reçus un mot démon ami.

Le récit fait la veille était le schéma d'un livre qui allait paraître, sous le titre de L'Insurgé dans La Nouvelle Revue. Frappé de l'émotion que j'avais ressentie en l'écoutant, Vallès me priait d'écrire la préface de cette auto-biographie. Pareille demande me causa autant d'étonnement que de plaisir. A cette

époque, aucun éditeur n'avait eu la malen- i contreuse idée de publier un volume de moi. ; Mon abandon avec mon ancien professeur ; n'avait pas été jusqu'à lui dévoiler ma passion \ pour la littérature et le chagrin secret dont < j'étais rongé de suivre, par raison, la carrière : d'architecte, quand l'odeur seule de l'encre d'imprimerie me grisait et que j'enviais la gloire du plus obscur des reporters. A mon j écrasant labeur quotidien, je tr^ouvai le moyen de dérober quelques heures, sur mon sommeil et le repos obligatoire du dimanche, afin d'envoyer au Journal de Maine-et-Loire d'abord et au Phare de la Loire ensuite, des chroniques hebdomadaires sur le Théâtre, la Littérature, les Concerts et les Expositions. | Sous les pseudonymes de Thomas Graindorge et de Spiridion, je fis l'apprentissage ï du métier de Don Quichotte, un métier où ; I l'on ne récolte guère que des horions. C'est ' ^ dans ces tranquilles feuilles provinciales que, sans idées préconçues pourtant, je parvins à exaspérer les lecteurs et à commencer à réunir la collection d'inimitiés qui, dans

la suite, ont pris des proportions inespérées. Vallès avait-il lu un compte rendu enflammé de L Enfant que j'avais adressé au Phare de la Loire^ et que le directeur du journal avait publié avec un enthousiasme ti abondamment coupé d'eau ? C'est peu pro- 1 1 bable. En tout cas, l'attention dont j'étais l'objet, le choix flatteur qu'un homme de lettres de sa trempe faisait d'un pauvre diable comme moi pour présenter au public l'œuvre nouvelle, me toucha profondément. Je l'avoue, j'eus une envie folle d'accepter, de profiter de l'aubaine inattendue qui m'était offerte d'accoler mon nom à celui de Jules Vallès, de me mettre en vedette, d'attirer l'attention et peut-être de remporter un succès qui forçât les portes des grands journaux. J'étais jeune et riche d'illusions vierges, de sorte que mon état d'âme était excusable. Mais la réflexion glaça vite mon emballement. Ecrire une préface pour l'auteur de livres discutés, mais connus, n'était-ce pas témoigner d'un outrecuidant aplomb et prêter le flanc aux gorges chaudes d'un monde

qui ne brille pas par la bienveillance ? Arriverais-je d'ailleurs à rendre l'impression si spéciale ressentie en écoulant ce prestigieux évocateur qui savait tout transfigurer, tout magnifier encore plus par la magie des mots que par la fastuosité de la pensée ? En peinture comme en littérature, c'est par la façon dont il est présenté qu'un sujet est émouvant. Encore une fois, je me méfiais de mes forces, et la crainte de mon insuffisance, du ridicule aussi, me contraignit à renoncer à une tâche qui me tentait pourtant d'une façon inexprimable. La terreur du ridicule m'a fait commettre bien des absurdités, et cette humilité mal définie qui n'est peut-être, en réalité, qu'une vanité exacerbée, a fréquemment faussé mon jugement et troublé ma vision. Des bonheurs qu'on a frôlés et qui se sont envolés sans qu'on sache en jouir, en laissant derrière eux le charme mystérieux et amèrement doux des paradis perdus, suscitent des remords aussi cuisants que de mauvaises actions.

L'avouerai-je ? Je ressentis une désillusion

à la lecture de TJInïiurgé. Le récit si âpre, si coloré, si mordant entendu rue Taylor, avait perdu son acuité et sa saveur corrosive. Le canevas restait le même, mais l'écriture avait estompé les silhouettes, atténué les violences, assourdi l'éclat des phrases, ralenti la vivacité des gestes, assagi le trait caricatural de certains croquis. On eût dit qu'en corrigeant ses épreuves, l'auteur avait rogné ses griffes, , 1 limé sa plume de fer et remplacé le vitriol" ! -^ de son encrier par l'encre de la petite vertu. Peut-être, en réfléchissant, l'ancien Communard avait-il craint de livrer des armes à la réaction et de trahir la cause des vaincus, cause qui restait sienne; peut-être avait-il reculé devant une satire capable de frapper des camarades, des coreligionnaires dont son devoir était de voiler les erreurs^ les fautes et les travers pour ne signaler que les intentions généreuses et le stoïcisme dans la défaite. Je n'ai pas osé poser cette question délicate à mon ami qui avait du reste le droit de mettre son œuvre au point, suivant son bon plaisir.

J'ai souvent constaté, d'une façon générale. Il que la transcription qui semble rigoureuseff ment littérale d'une conversation ou d'une imr provisation perd son accent et son caractère propre. Il existe là la même différence qu'entre une étude enlevée de verve sur nature par un peintre et le tableau poussé qui la repro- i '' I duit. Devant la toile comme devant la page j rtypographique, l'âme de l'artiste se modifie, , ^ I le désir de la perfection le trouble et le fait \ hésiter ; inconsciemment, il perd la franchise et la spontanéité de l'inspiration et fréquem- 1 ment, si ce n'est par la forme du moins par

I I le fond, l'œuvre achevée reste inférieure à

I I l'ébauche. Et puis, ainsi que l'avouait avec découragement Edmond de Concourt, comme il est difficile de dire la vérité I Mille raisons brisent l'élan, mille obstacles barrent la route. On se sent bâillonné et condamné soit au silence, soit à l'atténuation des faits. Afin de ne pas contrister quelqu'un qui vous est cher, afin de ne pas abuser d'une confidence, on se laisse aller à des concessions, à des arrangements, à des transpositions fantaisistes, a

des attestations frelatées, à ces multiples ^ petites lâchetés mondaines ou sentimentales ' dont l'être le plus noble n'arrive pas à se débarrasser sans souffrances. Il faudrait habiter au fond d'un désert ou se hisser sur la colonne de Siméon Stylite pour éviter les liens | / ténus mais solides dont les Lilliputiens atta- \ i chent Gulliver à la terre. ' *

C'est rue Taylor que je connus Séverine. Je la vois encore éclatante d'une beauté un peu sensuelle, sous l'ébouriffement de ses cheveux indisciplinés et soyeux, avec ses grands yeux comme lavés d'eau de mer, ses J lèvres charnues, son teint éclatant, sa taille ronde moulée dans un corsage de velours noir sur lequel tranchait un collier de corail assez province. Elle maniait sa voix douce, \ prenante, ensorceleuse, comme on joue d'un ' merveilleux instrument. Elle ne se montrait ni prétentieuse, ni gourmée, ni affectée, ni bohème. Se mêlant librement à la conversation, acceptant la discussion, ne s'imposant pas, restant très femme, presque bourgeoise, compréhensive et indulgente, réservée et

pourtant accueillante, incapable de tromperie, laissant percer, dans ses jugements, une bonté radieuse et agissante, une bonté qui restera comme le plus admirable rayonnement de cette âme d'élite qui n'a jamais trahi ses amitiés, ses convictions ou ses principes et qui, sans faiblir, a continué l'apostolat dont n'ont pu la détourner ni les outrages, ni les calomnies, ni les railleries, ni les plus durs combats. Jusqu'à la fm, celle-là suivra le droit chemin qu'elle a librement choisi et laissera le plus émotionnant exemple de générosité et de fidélité à son passé.

Vallès me présenta à Séverine en m'annonçant, sans autres explications, qu'elle était chargée du principal rôle de la Dompteuse^ drame destiné à l'Ambigu et dont, je crois, pas une scène ne fut écrite. Rue Taylor, on f parlait de la Dompteuse comme si les répé- I titions devaient commencer le lendemain et I comme si on préparait déjà le service de première. Séverine qui n'avait fait aucune étude théâtrale semblait fermement croire aux dispositions qu'on lui imposait, et pourtant ja-

mais femme ne me parut plus éloignée du mensonge de la scène, des goujateries des coulisses, delà pestilence physique et morale des loges, des papotages et des cancans imbéciles de couloirs, des basses rivalités de . ces harems dénués de pittoresque, de l'agi- 1 tation grotesque d'un monde factice et peint J à la détrempe, qui vit de jalousie, de vanité} et de sottise et dont les âmes sont aussi fardées que les visages.

Dans ces souvenirs jetés sur le papier comme sur « un livre de bord » au hasard et sans méthode, je reviendrai sur Séverine qui est restée une de mes plus fidèles amies et dont le caractère et le talent m'inspirent autant d'estime que d'admiration. Elle a été trop mêlée à l'existence de Vallès, auquel elle a témoigné un dévouement et une abnégation sans bornes, pour que son nom ne vienne pas, automatiquement sous ma plume en rappelant les soirées de la rue Taylor.

Comment d'ailleurs parler de la Dompteuse sans la citer ? Resté à l'état de projet, ce drame dévoile un côté peu connu de mon

ancien maître, qui, sous des apparences de |> , réaliste brutal, cachait un bien curieux bâtis- I î; seur de rêves. Comme Balzac, il était convamcu qu'il possédait l'envergure et le tempérament d'un brasseur d'affaires, et il éleva de féeriques châteaux en Espagne qui se >; dissolvèrent toujours en fumée. Dans nos conversations je retrouvais parfois l'auteur de L'argent, ce premier livre dédié à Mirés où la toute-puissance de la pièce de cent sous dont le fac-similé était collé sur la couverture, I était magnifiée avec plus d'emphase lyrique f que de conviction raisonnée. Cet ambitieux, ce jouisseur, ce sardanapale n'avait aucun besoin ; par éducation, par nature, il ne possédait aucuns goûts fastueux ; il n'était ni joueur, ni noceur, et sa générosité excessive, irréfléchie précisait peut-être son seul vice dispendieux. Pourquoi donc aurait-il été dévoré par le désir de manier des millions ? Mais l'homme qui trouvait prodigieusement comi- 'i que qu'en voyageant on perdît son temps à vi- I siter les monuments, les musées et les ruines, I ces « vieux cailloux », l'homme qui plaçait les

images de TAlmanach Liégeois fort au-dessus f | des toiles de David et d'Ingres, l'homme qui i | déclarait que Victor Hugo était l'être le plus bête de France et qui affirmait qu'il avait été frappé de Tair vénérable des galériens, oui, | cet iconoclaste prenait un réel plaisir à ma- | gnifier ce que les artistes font semblant de mépriser, en levant les yeux au ciel dans des poses inspirées. Enparoles, il se lançait dans les plus audacieuses spéculations financières, jonglant avec les milliards, tutoyant les banquiers, gourmandant les agioteurs dont la pusillanimité lui semblait remonter à l'âge de pierre. Ma conviction est qu'il méprisait tous ces gens-là, et qu'il n'avait jamais mis les pieds à la Bourse, mais sa vaste intelligence lui permettait de s'assimiler aux organisations les plus compliquées, de résoudre les problèmes les plus obscurs et de prévoir la réalisation des utopies les plus osées. Il ^ m'entretint, entre autres, d'un Bottin présenté sur un plan nouveau qui devait révolutionner la publicité. Il se passionna ensuite pour la "" lumière électrique dont on ne parlait alors

qu'avec des ricanements sceptiques. Il eut même des rendez-vous à l'Opéra, avec des ingénieurs et des capitalistes, pour étudier l'éclairage du théâtre. Ces Messieurs haussèrent les épaules en regrettant d'avoir perdu du temps à écouter de pareilles billevesées.

Jamais ces tentatives n'aboutirent, jamais il ne poussa les choses à fond. J'en suis certain^ \ ce qui attirait ce visionnaire, c'était le côté ] chimérique d'un projet, le côté Robinson de ^ l'aventure. Mais l'organisation matérielle d'une affaire, la platitude prosaïque des chiffres, la lutte mesquine avec les contingences le dégoûtaient rapidement de l'effort, 'et le ramenaient à sa table de travail d'écrivain. Jules Vallès n'avait certes pas le tempérament d'un boursier, d'un dépisteur de capitaux, d'un lanceur de sociétés ni d'un thésauriseur, pas plus d'ailleurs que d'un politicien, comme je l'ai dit plus haut, et jusqu'à la mort, il conserva ses haines de communard contre notre organisation sociale, mais j'ai tenu h noter les fugaces incursions

de ce littérateur dans un domaine économi- ■ que dont, avec une lumineuse prescience, il | avait deviné l'avenir et la force d'extension, ; domame qui n'était pas le sien, domaine où / il pénétrait en étranger et même en ennemi. Les rumeurs du passé qui arrivent jusqu'à moi ressemblent aux plaintes d'une mer loin- l | taine. Bien qu'assourdi par l'éloignement, I | le grondement des flots se fait entendre sans qu'il soit nécessaire de tendre l'oreille ; il ne se confond avec aucun bruit, il conserve la mélopée immuable, gaie ou triste, douce ou^^ furieuse, consolante ou désespéranteque l'humanité connaît depuis la naissance du monde. La mélopée des flots demeure toujours vraie, car il est impossible de la confondre avec d'autres sons. Je souhaite que, pareillement, mes souvenirs gardent leur sincérité et qu'en témoin scrupuleux je les évoque sans amour et sans haine, dans le recueillement mélancolique du soir de ma vie.

Si nous vivions au temps des sous-titres, à cette époque bénie des âmes tendres qui a vu florirles œuvres de Ducray-Duménil, dans cette ère d'idéalisme glaireux qui mit au monde le Cabriolet sans le savoir ou F Enfant du Ministère, j'aurais volontiers intitulé ce souvenir :

Histoire d'un ballet

ou :

L'art de martyriser un artiste en mesure.

Mais je reste naturaliste impénitent.

D'ailleurs ce que je vais raconter n'est malheureusement pas un roman et l'imagination plus ou moins exaltée n'y tient pas la plus petite place. C'est le résumé aussi

succinct que possible d'une triste odyssée que je crois utile, sain, honnête de faire connaître. Si je pouvais, je la crierais sur les toits cette lamentable histoire. Dans des cas semblables, la discrétion est un crime, la délicatesse une bêtise, et il faut mettre de côté des considérations qui seraient peut-être respectables dans d'autres circonstances.

Lalo est une des gloires de l'école musicale française et une des gloires les plus pures, car il n'a jamais consenti le moindre sacrifice à ses convictions artistiques pour conquérir cette grosse popularité si dangereuse quelquefois, si peu enviable toujours. C'était un caractère et, en même temps, un raffiné de race.

Voilà pour le talent, quant à l'homme j'aurai peu de chose à en dire, car je l'ai mal connu. J'ai dîné deux fois avec lui et trois ou quatre artistes, et je lui ai serré la main trois fois. Ces courtes entrevues m'ont toutefois permis de reconnaître chez Lalo une nature élevée, modeste, absolument indépendante et personnelle, une nature loyale

et droite, une nervosité et une finesse exquises et un cerveau largement ouvert à toutes les manifestations de l'Art, aussi bien en peinture qu'en littérature, en sculpture qu'en architecture. Sa conversation cordiale et sans pose était plutôt gaie qu'amère ; je l'ai entendu raconter son « martyre » avec un humour et un esprit charmants : on eût dit qu'il parlait d'un autre que de lui-même. L'extérieur du musicien était celui d'un /membre du Jockey-Club... très distingué. ;' Petit, mince, élégant, il me rappelait un mar- ; quis du siècle dernier. Le front était déve- ] loppé, les yeux spirituels, le nez fin, la bou- ] che moqueuse, la barbe peu touffue et bien \ plantée. Un imperceptible ruban rouge rayait la boutonnière d'une redingote admirablement coupée, mais rien dans son extérieur n'attirait l'attention.

Lalo n'était ni Grand Prix de Rome, ni élève du Conservatoire, et je n'ai pas besoin d'ajouter que cette absence d'embrigadement ne lui a pas précisément facilité la carrière.

Lorsque Vaucorbeil remplissait les fonc-

tiens d'inspecteur des Beaux-Arts, la partition du Roi (TYs lui tomba sous les yeux et il en lit, dans un rapport au ministre, un éloge pompeux qu'il terminait en déclarant que la France « se déshonorait en ne jouant pas une pareille musique ».

Nommé directeur de l'Opéra, il appela Lalo et lui demanda une partition. Le Roi d' Ys était là tout prêt et n'avait qu'à être monté. On le refusa et on exigea un ballet. Le musicien fit remarquer qu'un ballet n'était guère dans ses goûts, ni dans son tempérament. On ne tint aucun compte de ses réclamations : un ballet ou rien. i

Le calvaire commençait.

Lalo se résigna et apporta un livret fait par un poète de valeur et dont le sujet lui permettait du moins de suivre sa voie et ses tendances dramatiques. Le livret fut rejeté — sans même de prétexte — et Vaucorbeil, à son tour, proposa un sujet qui ne fut pas accepté par le compositeur. Le directeur de l'Opéra tint bon et confia son scénario à deux librettistes que je ne veux pas nommer. Ces

messieurs se mirent à l'œuvre, et, la pièce terminée, la lecture eut lieu dans le cabinet directorial. L'effet fut foudroyant : à l'unanimité — y compris les auteurs — on reconnut que la pièce était idiote et qu'elle méritait d'aller rejoindre le sonnet d'Oronte.

Vaucorbeil seul ne fut pas de cet avis et imposa son choix. Ce livret-là ou rien.

Le pauvre artiste se mit donc à l'œuvre et commença Namouna.

Quelques jours plus tard, Lalo recevait un petit poulet de celui qui présidait alors aux destinées de notre Académie Nationale de Musique. On était au 30 juillet et il fallait que la partition fût remise le 31 octobre, dernier délai. Trois mois pour composer et créer de toutes pièces une œuvre de longue haleine ! Pour un homme qui a le respect de son art et de soi-même comme l'auteur de Fiesque^ c'était exiger que la colonne Vendôme apprît à marcher le chapiteau en bas et la base en haut.

Prières, supplications, rien n'y fit, Vaucorbeil fut inflexible. En bon prince, il laissa ce-

pendant le choix au musicien abasourdi d'une exigence aussi inqualifiable : ou Namouna serait livrée le 31 octobre ou le ballet ne serait pas joué.

Lalo rentra chez lui comme fou et s'attela en désespéré à cette besogne colossale. Il travailla dix-huit heures par jour, sans repos, sans trêve, presque sans sommeil.

« En acceptant ces conditions-là, nous disait-il, je savais que j'allais droit au suicide. »

Ce ne fut pas la mort qui vint, mais la paralysie.

Une nuit, le malheureux compositeur fut réveillé comme par un coup de foudre qui lui \ traversait le crâne ; la machine, surchauffée f sans pitié, éclatait : la langue et le côté droit | étaient paralysés.

Lorsqu'on connut à Paris le terrible accident qui frappait au port le musicien, il y eut une véritable explosion de sympathie et de commisération en sa faveur. Je ne me rappelle pas, dans la presse ou dans les conversations, une seule note discordante à ce sujet.

Le premier, Vaucorbeil était accouru bou-

levard Malesherbes pour... faire dire au malade de ne pas s'inquiéter, que ne pouvant prendre possession de la partition à la date convenue, il allait immédiatement s'occuper de Françoise de Rimini^ et qu'il reprenait sa parole.

Le directeur fut reçu par M""® Lalo qui se montra admirable d'énergie et de sang-froid. Elle remercia, avant tout, Vaucorbeil de sa sollicitude touchante pour son mari qui était en effet désespéré, mais elle le prévint que la paralysie ne changeait rien aux conventions, car Namouna était terminé. Une partie du dernier acte restait seule à orchestrer, mais, malgré cela, tout serait prêt pour le 31 octobre.

Le moindre travail étant naturellement interdit au malade, avec beaucoup de cœur, Gounod s'offrit pour terminer l'œuvre. La musique fut distribuée aux copistes et, au jour dit, Namouna entra en répétition.

Le supplice était-il fini ?

Hélas ! non, et, après le prologue, le drame allait commencer.

A force de soins et aussi, je crois, un peu par miracle, la paralysie avait été guérie, et le malade ne conservait que de légères traces du mal qui avait failli l'emporter. Le patient étant assez solide pour être remis sur le chevalet, la petite fête recommença. Cette fois, ce fut le chef de ballet qui opéra.

Là où le compositeur avait mis un andanîe, on voulut un allegro ; là où il y avait un/)res/o, l'artchorégraphique exigeait impérieusement un maesioso, et ainsi de suite. Car ce n'est ni le musicien, ni même le librettiste qui sont les maîtres, dans un ballet, c'est le metteur i ] en scène, et rien que lui sans appel et sans|| partage. Ici, il fallait remplacer un rythme à 6/8 par un mouvement à 2/4 ; plus loin, un motif de vingt mesures était trop long et ne pouvait en contenir que seize — pas une de plus, pas une de moins; tel passage devait au contraire être doublé, etc., etc.

De sorte que l'œuvre qui avait failli coûter la vie à. son auteur, l'œuvre qui avait une unité et un ensemble, l'œuvre dont chaque acte, chaque scène, chaque partie, chaque phrase

formaient un tout homogène et rationnel, l'œuvre qui avait été conçue avec un enchaînement logique de sentiments et d'impressions musicales, se désagrégeait et se dislo- Mquait sous la volonté tyrannique d'un monsieur qqui n'avait de talent que dans les jarrets et de "valeur que dans la plante des pieds.

Lalo parvint cependant à réformer sa Namouna^ tant bien que mal, et il se crut enfin sorti de cet enfer lorsque les répétitions commencèrent sur la scène.

On n'est pas plus naïf !

Certains instruments pour lesquels il avait écrit n'existaient pas à l'orchestre de l'Opéra; les passages qui parurent trop difficiles d'exécution furent supprimés ou « simplifiés » ; on fit jouer par des pistons les parties de trompette; les trompes de chasse n'étant pas assez comme il faut {sic) pour l'Académie de Musique, furent remplacées par • des cors ; le chef d'orchestre ralentit ou activa l les mouvements à sa fantaisie ; on tailla, on v; rogna, on arrangea, on tripatouilla et cela ^ malgré les protestations désespérées et indi-

gnées du compositeur, protestations qui restèrent radicalement sans effet.

A une répétition, Lalo remarqua qu'à l'acte du carnaval, la figuration restait immobile et figée à sa place, pendant que son orchestration rendait toute l'animation et le tohu-bohu d'une foule en délire; il supplia le metteur en scène de donner l'ordre auxfigurants d'aller et venir, afin de faire cesser une anomalie aussi absurde.

On lui répondit gravement qu'à l'Opéra la tradition n'était pas de se remuer ainsi et que les abonnés se choqueraient d'un pareil manque de convenance.

Ces choses-là ne s'inventent pas.

Une autre tentative, à propos de la scène du duel, n'eut pas plus de succès. Les combattants avaient rengainé depuis cinq minutes que l'orchestre, lui, continuait à ferrailler.

Afin de rendre sa musique compréhensible, le compositeur insista vivement pour qu'on n'arrêtât le duel qu'avec le motif écrit strictement sur l'action scénique; on lui rit au nez, et on passa outre.

Iâ6 AU PAYS DU SOUVENIR

Je termine car je n'aurais pas de raison de finir et j'aurais vingt exemples de ce genre à citer pour donner une idée de la façon dont on procédait à l'Opéra d'antan et du respect avec lequel on exécutait les œuvres des condamnés.

Les temps sont heureusement changés, et mon ami Rouché accueillera peut-être d'un sourire sceptique le récit du martyre imposé à un artiste tel que Lalo. Et pourtant Berlioz, Franck, Reyer, Wagner, pour ne citer que ceux-là, n'ont-ils pas dû endurer les pires avanies, quand les élucubrations de Glapisson, Bazin, Maillard, Victor Massé et de tant d'autres, étaient acclamées avec frénésie ! Je me souviens qu'à la première audition delà Symphonie fantastique donnée aux Concerts populaires du Cirque d'hiver, les protestations, les sifflets, les huées, les hurlements d'indignation devinrent tellement violents que Pasdeloup, toujours si vaillant et si courageux pourtant, arrêta net son orchestre. Quand le silence se rétablit, il annonça, la voix tremblante de colère, que, par respect

pour Berlioz, il ne continuerait pas, mais il priait les auditeurs que cette œuvre intéressait de rester après la séance et qu'il exécuterait pour eux seuls l'admirable composition dont le public refusait d'entendre froidement et sans parti pris la moindre mesure. A la fin du concert nous ne fûmes pas soixante à garder nos places pour écouter et applaudir l'œuvre du grand méconnu.

On n'aurait pas traité avec une telle goujaterie l'auteur de la plus crapuleuse pitrerie musicale, mais, d'instinct, la foule hait le génie et elle fait durement payer la rançon de la gloire.

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