De choses et d'autres
Les biographies, les récits, les critiques, les livres publiés sur Alphonse Daudet ne rendront jamais le charme qui émanait de cet homme exceptionnel. Ceux qui l'ont fréquenté comprendront seuls l'impuissance de la plume à fixer la véritable silhouette de l'auteur de VArlésienne. Sous ce rapport, peintres, sculpteurs et graveurs n'ont pas été plus heureux que les littérateurs. Exécutées après sa mort, à peu près de chic et dans une incompréhension pitoyable du modèle, ses statues évoquent une sorte de chanteur de concert, un poète romantique et prétentieux dont les yeux élevés vers le ciel, dans une contemplation théâtralement mélancolique ne daignent pas honorer la terre d'un regard. Or, Daudet n'était ni romantique, ni
prétentieux, ni mélancolique, et son œil de myope fouillait avec passion la vie qu'il adorait et qu'il ne se lassait pas d'observer jusque dans ses plus intimes détails, jusque dans ses coins les plus humbles.
Certes, la toile et la lithographie de Carrière s'affirment comme deux chefs-d'œuvre, mais l'artiste a connu son modèle assez tard, il Ta fixé en pleine souffrance, quand le mal avait marqué d'une impression tragique cette figure qui avait fini par rappeler celle d'un Christ en croix. Or une telle expression n'était pas habituelle à cet être si vivant qui, après ses crises, reprenait presque instantanément sa sérénité, son animation et même sa gaîté, peut-être involontairement, peut-être par énergie, pour rassurer son entourage.
Avec ses longs cheveux noirs bouclés, sa barbe fine, ses yeux caressants de gazelle, son teint mat, son nez bien dessiné, sa sveltesse nerveuse et élégante, Daudet rappelait un Abencérage ou un Maure d'Espagne, mais il ne possédait aucunement la gravité ni l'impassibilité d'un Oriental, car sa physionomie
était extrêmement mobile, son geste expressif et il avait conservé la vivacité, l'outrance de son Midi qu'il raillait mais auquel il gardait une tendresse filiale. Et de quelle voix il était doué ! Grâce à un accent que je n'ai rencontré dans aucun département du Sud, pas plus à Nîmes qu'à Arles, un accent qui devait lui être propre, chantant, mélodieux, ensorceleur et caressant, il savait l'assouplir cette voix, la nuancer, la forcer, l'attendrir, la rendre dure ou agréable, affectueuse ou cassante, pitoyable ou agressive. On ressentait une sorte de jouissance physique à l'écouter ; c'était une musique et un enchantement.
A rencontre d'Edmond de Goncourt, dont l'accueil réservé et distant élevait, au premier abord, une muraille entre lui et la personne qu'on lui présentait, Alphonse Daudet mettait de suite son interlocuteur à l'aise par la façon familière dont il serrait la main. Ses instincts vaguement bohèmes qui l'incitaient à aimer l'imprévu et à redouter la régularité automatique de l'existence, le poussaient à dédaigner les préjugés bourgeois et les con-
ventions mondaines, et il affichait la plus complète indifférence pour le décorum dont se masque l'hypocrisie sociale.
Longtemps, il reçut chez lui en vareuse de velours noir, en pantalon de fantaisie et en fumant une courte pipe de bruyère qui manquait évidemment de solennité. Ce sans-façon marquait la note de réceptions où Ton venait en veston, en jaquette et parfois en bottines tachées de boue, quand on n'avait pas eu le temps de rentrer chez soi pour changer de toilette. Ce fut seulement après le mariage de Léon avec Jeanne Hugo que le ton de la maison se modifia, et que l'habit et la cravate blanche firent leur apparition aux dîners du jeudi. A cette époque et sur les instances de ses fils, Alphonse consentit à changer de tailleur. Jusque-là, il avait gardé, pour l'habiller, un concierge du Marais qui ne brillait pas par ses connaissances sur les tyranniques exigences de la mode. Non sans résistance, il finit par confier sa garde-robe à des mains plus expertes, mais à la condition que le pauvre diable qui travaillait pour
lui n'apprendrait jamais ses infidélités etcontinuerait, comme par le passé, à lui fournir des vêtements qui seraient remisés dans une chambre de débarras ou distribués aux nombreux tapeurs qui assiégeaient la maison.
11 ne faudrait, toutefois, pas déduire de cette indifférence pour certaines exigences extérieures, que Daudet acceptât la moindre infraction aux convenances coutumières. 11 se montrait au contraire d'une rare et inflexible intransigeance pour les relations mondaines, et jamais je n'ai rencontré chez lui un de ces ménages douteux en faveur desquels on se laisse aller, en général, à une miséricordieuse indulgence dans les milieux artistiques. Sa porte restait close aux passés trop agités, et son entêtement à ne pas recevoir la femme dont le mariage n'avait pu effacer les souvenirs d'une jeunesse scandaleuse, le brouilla à mort avec un brillant homme de lettres dont il aimait cependant beaucoup le talent. N'est-ce pas pour une raison du même genre que Sarcey poursuivit de sa brutale malveillance les œuvres théâtrales de mon
ami? A une première du Palais-Royal oii il se trouvait avec sa femme, Alphonse «tourna un dos d'armoire », comme il me le raconta, au critique du Temps^ qui avait cru devoir lui présenter une jeune personne aimable, honorée de ses faveurs pour la soirée, persuadé, trop naïvement, que les deux couples allaient fraterniser sans façon et à la bonne franquette. Le respect de son foyer, il le maintint toujours avec une sorte de pudeur farouche. Je me souviens qu'un matin où je causais avec lui dans son cabinet, il refusa sa porte à un dessinateur fort connu et d'une valeur hors pair, car, sous le prétexte d'une collaboration intéressante, il devinait le désir de forcer son intimité à laquelle il entendait ne pas mêler un homme dont la moralité et la vie privée laissaient fortement à désirer.
Sa délicatesse formait le fonds d'une bonté naturelle, presque irréfléchie, imprégnée de pitié, qui l'entraînait parfois à imposer silence à ses véritables impressions, afin de ne chagriner personne. « Je n'ai plus qu'une
joie, me confia-t-il quelques mois avant sa mort, c'est de lire du bonheur dans le regard des autres. » Trop fm pour être dupé, il prenait ie parti de fermer les yeux, de ne pas raisonner, et il ouvrait son porte-monnaie en s'amusant fort des mensonges plus ou moins ingénieux qu'inventaient les quémandeurs afin de capter sa bienveillance. 11 y avait toujours des pièces d'or et d'argent dans son pupitre et il dissimulait, dans un livre placé sur sa table, des billets de banque, ressource suprême pour les grandes circonstances et les détresses véritables. Cette manière d'éparpiller les fonds destinés à la bienfaisance lui permettait de se tromper lui-même et de frauder sur sa propre caisse, mais, comme Avinant, il n'avouait jamais et il n'était pas facile de le prendre en flagrant délit. C'est ainsi que. se croyant seul, à Champrosay, car il ne m'avait pas entendu entrer, il jeta un jour cinq francs aux pieds d'un chemineau hâve et sordide qui se reposait sous sa fenêtre. Dissimulé derrière la persienne, Daudet s'amusa fort de l'ahurissement du
miséreux qui, après avoir cherché avec anxiété d'où lui tombait cette mâne céleste, enfouit la pièce dans sa poche et se sauva en courant, comme un loup qui craint qu'on lui arrache la proie qu'il a dans la gueule.
Que de gens il a aidés, que de désespérés il a sauvés, que de catastrophes il a empêchées et que d'ingrats il a obligés !
Le jeudi soir, rue de Beliechasse, le coin du cabinet de travail où il se tenait se transformait en confessionnal. A tour de rôle, on venait solliciter un conseil, une recommandation, un mot d'introduction, un appui qui n'étaient jamais refusés; le postulant se retirait radieux, avec une parole réconfortante, une indication précieuse, une lettre d'introduction auprès d'un éditeur, d'un rédacteur en chef ou d'un directeur de théâtre.
Ce besoin, cette soif d'amabilité l'acculaient parfois à des situations assez comiques. Un débutant que la postérité négligera certainement, vint rue de Beliechasse, un soir de réception, après s'être fait précéder d'un volume de vers. Le maître de la maison couvrit de
fleurs le poète auquel il reprocha, avec son exagération méridionale, de l'avoir privé toute une nuit de sommeil car, jusqu'à cinq heures du matin, il n'avait pu s'arracher à la lecture de ces pages grisantes. Etourdi de cet encens inespéré, mon naïf s'offrit alors à réciter quelques fragments de son recueil et, craignant des absences, il pria qu'on lui donnât son bouquin pour se rafraîchir la mémoire. Hélas ! le livre n'avait même pas été coupé ! D'un signe, M"^ Daudet comprit le danger ; elle se précipita dans la bibliothèque et trancha fiévreusement les pages du volume dont il fallut écouter d'interminables passages, capables d'appeler et non de chasser le sommeil.
Bien rares se rencontraient les intermèdes de ce genre, car, généralement, grâce à des prodiges de diplomatie, Daudet évitait à ses intimes l'exhibition des vaniteux, des prétentieux, des indiscrets ou des nullités qui cherchaient à crocheter sa serrure le jeudi soir. Elles s'imprégnaient d'un charme rare et précieux, ces réunions hebdomadaires oii se con-
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centrait l'élite intellectuelle de Paris, je dirai même du monde entier, car pas un étranger de marque ne passait par la France sans aller saluer Daudet. Infiniment moins entier que son ami de Goncourt, Alphonse accueillait les artistes de tendances les plus diverses, non seulement les littérateurs, mais les peintres, les sculpteurs, les graveurs, les musiciens ou simplement les gens dont l'intelligence l'attirait. Ses préférences allaient d'instinct aux esprits indépendants, car il avait horreur des dogmes, des enrégimentements, des formules, des clichés et du pédantisme, mais sa curiosité et son besoin d'observation toujours en éveil l'entraînaient à distinguer des qualités chez les êtres qui se trouvaient fort éloignés de ses goûts et lui permettaient d'entretenir des relations avec certaines personnalités, dont la présence chez lui pouvait susciter l'étonnement. Ainsi, à côté de Besnard, de Rodin, d'Aman Jean, de Raffaelli et de Carrière, on voyait Munkacsky qui l'amusait par ses allures de vieux rapin, un sculpteur qui avait exécuté une fort médiocre terre cuite de Léon
enfant costumé en Espagnol, quelques vagues barbouilleurs qui avaient pris des scènes de ses romans pour sujets de leurs tableaux ou de leurs dessins. Ce n'étaient d'ailleurs que des oiseaux de passage qui disparaissaient comme ils étaient venus, le fonds du salon, le noyau d'amis restant invariablement le même, sauf des cas exceptionnels oii des circonstances graves venaient briser des affections anciennes.
La plus pénible fut, je crois, la rupture avec Drumont.
Alphonse portait une particulière amitié à l'auteur de la France Juive dont il aimait le talent, le courage et l'initiative batailleuse et dont les idées flattaient son antisémitisme irréductible. Drumont, qui habitait une campagne proche de Champrosay, venait l'été voisiner avec les Daudet qui, de leur côté, allaient fréquemment frapper à la porte de la villa du pamphlétaire, de cette curieuse villa d'où, par-dessus le mur, résonnaient presque constamment des commandements brefs :
Etes-vous prêts ?. . . Une. . . deux, trois. . . Feu,
commandements suivis de détonations de pistolets, et où de furieux froissements de fer empêchaient parfois d'entendre le carillon de la sonnette d'entrée. Un malentendu rompit brutalement des relations qui semblaient indissolubles. Dans rObslacle^ joué au Gymnase, Drumont crut trouver certains détails de sa jeunesse dont il avait fait autrefois la confidence à l'auteur, et sa rancœur bilieuse creva en attaques aussi injustes que violentes contre cette maison dont il avait été si longtemps un des commensaux privilégiés. Le mariage civil de Léon avec Jeanne Hugo acheva la déchirure, et le fils de Daudet, qui est un impulsif plein de qualités qu'on ignore et qu'il ignore lui-même, montra une âme suprêmement généreuse en se rapprochant, après la mort de son père, de celui qui avait tenté de salir lui et les siens avec une perfidie inexcusable.
L'antisémitisme d'Alphonse ne se montrait, il faut le reconnaître, ni aveugle, ni stupide, ni grossier et arrivait rarement à fausser la lucidité de son clair jugement de Latin scep-
tique et avisé. J'ai rencontré plusieurs Juifs rue de Bellechasse, entre autres Hayem le collectionneur, le charmant Mullem, Marcel Schwob que Léon lui avait amené et Jean Finot, dont il m'avait parlé avec un chaleureux enthousiasme et dont il faisait le plus grand cas. Je n'ai d'ailleurs relevé aucun sectarisme chez cet être supérieur qui jugeait les hommes suivant leur valeur pour ainsi dire intrinsèque, sans se laisser influencer par leur origine, leur nationalité, leurs convictions politiques ou religieuses ni même leurs préférences artistiques. Je l'ai entendu traiter d'une façon équitable et flatteuse des confrères qui l'avaient violemment attaqué, et j'ai été frappé de la manière cordiale dont il recevait Jules Lemaître, malgré les comptes rendus acerbes dont, invariablement, le critique des Débats émaillait ses feuilletons en parlant des œuvres dramatiques de son hôte.
Rien n'échappait à sa vision aiguë, à son tempérament d'analyste et de psychologue merveilleux. Les intonations, les gestes, les physionomies, les attitudes se fixaient près-
que automatiquement dans son cerveau comme sur une plaque photographique d'une sensibilité extrême, de sorte que, par une force plus piiissante que sa volonté, il arrivait parfois à écorcher d'un coup d'ongle ses amis dont il avait enregistré quelque ridicule, et cela au violent déplaisir de M"^ Daudet qui, gentiment, n'acceptait qu'aucun défaut, aucune défaillance, aucun travers n'atteignît le cercle de ses relations. Elle souffrait véritablement quand son mari plaisantait, sans la moindre malice pourtant, la manie de deGoncourt de prendre des notes sur tout et sur tous ; quand il imitait les bruyantes manifestations de Hérédia ; quand il soulignait la prétention de certains dîners agrémentés de tziganes et donnés dans des appartements lilliputiens oii les vins fins, faute de place, étaient rangés sur le balcon ; quand il dévoilait les ruses d'apache employées par M""^ Adam pour dissimuler la chaufferette qu'elle ne quittait pas ; quand il précisait la mauvaise qualité des teintures employées par j Barbey d'Aurevilly qui barbouillait de noir 1
sa serviette en s'essuyant la bouche lorsqu'il dînait en ville ; quand il racontait les somnolences, à table, de Victor Hugo, rompant le silence solennel des convives qui, voyant le maître disposé à parler, attendaient une phrase lapidaire sur les arcs, la littérature ou la politique, et qui entendaient tomber des lèvres augustes une simple plainte parce que le maître d'hôtel avait oubUé de lui passer les macarons. Et ces amusantes observations étaient jetées dans la conversation avec une si jolie tournure d'esprit et sur un ton si plaisant qu'elles ne présentaient pas le moindre caractère agressif ou méchant, car l'auteur de Tartarin ne se faisait pas faute de se blaguer lui-même, ne tarissant pas de lazzis, entre autres sur les grosses erreurs de diagnostic qu'il commettait en attribuant, d'après leur extérieur, à des gens rencontrés en voyage ou dans un salon, des professions sociales qui n'étaient nullement les leurs. Je crois même qu'il exagérait à plaisir atin de grossir l'importance de ses bévues.
Maintes fois, je le vis relever spirituelle-
ment, et avec quelle feinte naïveté ! des phrases maladroites ou prétentieuses dites par ses interlocuteurs. A un dîner du jeudi, Henri Hochefort se vanta de pouvoir grouper la foule sur un mot, sur un signe de lui ; il y avait en sa personne une force dominatrice à laquelle rien ne savait résister. « Ah ! cher ami, s'écria Daudet, en fixant son monocle d'un air réfléchi, puisque vous possédez un pareil pouvoir, lancez donc une centaine de mille hommes sur l'Odéon. On y joue en ce moment Numa Pioumestan qui ne fait pas le sou, et vous me rendriez un signalé service en obligeant le public à remplir cette maudite salle qui s'entête à rester vide. »
Je doute que Rochefort sentît la piqûre faite à sa colossale vanité, mais je me demande s'il n'en fut pas autrement pour Barrés, beaucoup plus lin et plus subtil que le rédacteur de la Lanterne.
Le député de Nancy, qui était resté sur le carreau après le désastre du boulangisme, manifestait, un soir, sa rancœur contre la Chambre où, pendant la législature, il avait
joué un rôle fort effacé. Il s'étendit longuement sur des questions sociales importantes sottement dédaignées par ses anciens collègues, auxquels il reprocha, entre autres, de n'avoir pas voté un projet de loi d'une gravité capitale sur les enfants naturels, loi dont la nécessité s'imposait. Notre amphitryon écoutait sans interrompre ; puis, la tirade terminée, il releva la tête qu'il avait penchée sur son assiette et murmura, comme en à parlé: « Comme c'est vrai, tout ça, et comme vous avez raison, mon cher Barrés! Mais... c'était à la tribune qu'il fallait défendre votre opinion, quand vous aviez toute facilité pour vous faire entendre, car maintenant, ne croyezvous pas qu'il est trop tard? Les salons, voyezvous, n'ont pas d'influence sur les masses. » Quelqu'un qui ne comprit certainement I pas l'intention ironique du trait, ce fut Raf- I faëlli, atteint de cette hypertrophie du moi ^ dont n'arrivent pas à se guérir les acteurs, même quand ils ont quitté les planches pour toujours. D'un incontestable talent certes, ce peintre possédait une telle confiance en lui,
une telle certitude de sa supériorité, qu'il ne se rendait pas compte de ses maladresses, maladresses dont il était coutumier et qui l'avaient fait surnommer Gaffarelli. A table, % à Ghamprosay, la conversation tomba sur les chansons d'atelier et les rengaines de caféconcert. Se mettant en vedette, Raffaëlli raconta qu'il avait obtenu autrefois beaucoup de succès en débitant quelques-unes de ces 1 balançoires. Pressé par Alphonse qui s'amu-*'* sait de ces prétentions, il précisa qu'un de ses triomphes avait été la Chanson du Gendarme. Sur l'insistance des convives, il accepta de la chanter, demandant seulement quelques minutes pour se la remettre en mémoire. Pendant qu'on prenait le café dans le salon, il passa sur la terrasse qu'il arpenta quelques moments de long en large en répétant les gestes et les intonations de cette ineptie. Quand, sûr de ses moyens, il entonna sans accompagnement, cette niaiserie de beu- | glant, il fut accueilli par un fou rire que le f malheureux attribua à l'esprit de son interprétation. En rappelant ce très petit incident,
Daudet m'avoua que Raffaëlli lui avait causé, ce jour-là, une pénible désillusion. « Je le croyais d'une intelligence plus déliée, ajoutat-il. plus compréhensive des milieux dans lesquels il se trouve. En le regardant passer et repasser devant les fenêtres, répétant gravement ses effets et préoccupé de ses gestes, , de ses attitudes, de ses intonations, il me * semblait diminuer, s'effriter et fondre mor- V ceau par morceau, si bien qu'à la fin, il ne ^ restait plus... que le cul. »
Personne n'arrivait à se dissimuler ni à se maquiller devant cet observateur incomparable, et son regard scrutateur pénétrait les cœurs les plus fermés. La bienveillance obscurcissait parfois la lucidité de sa vision, mais il ignorait la rancune et la haine, et quand il se vengeait, c'était par une raillerie ou une parole de dédain. La bonté régissait la plupart de ses actes ; je pourrais en citer de nombreux exemples, mais je choisirai celui où je fus particulièrement mis en tiers.
Pendant que j'étais en visite, rue de Bellechasse, une lettre d'Arles annonça que T...
était gravement malade, presque perdu. T... était le vieil ami chez lequel, dans sa jeunesse, Daudet avait écrit les Lettres de mon Moulin. Riche et célibataire, brouillé à mort avec son frère, son unique parent, il avait l'intention de laisser sa fortune au compatriote illustre dont la notoriété le flattait et qu'il aimait comme un fils. « Diable, fit Alphonse, il n'y a pas de temps à perdre; il faut que je file à Arles afin de tout arranger. » Le voyage fut décidé pour le soir même et le valet de chambre courut à la gare retenir un coupé. Compatissant à l'inquiétude de M™"" Daudet, qui ne pouvait aussi brusquement abandonner sa maison et ses enfants, Lucien et Edmée encore fort jeunes, et qui voyait avec angoisse partir seul son mari dont l'état de santé était déplorable, je m'offris à accompagner le voyageur, et, le soir nous prîmes le train. Mon pauvre ami passa, en \Yagon, une nuit atroce, tellement inquiétante que je fus sur le point de tirer la sonnette d'alarme pour solliciter du secours. Mais le patient me supplia de n'en rien faire et, comme lui,
de prendre courage. Au petit jour, la crise s'apaisa, et mon compagnon recouvrit sa sérénité. (( Touchez-moi la main, me dit-il, et laissez là cette vilaine figure; je ne souffre plus, c'est fini. »
Au premier arrêt, je descendis acheter des fruits assez ordinaires qu'il déclara merveilleux et tels qu'on n'en voit pas de pareils à Paris. Son pays le reprenait. Au fur et à mesure que le train avançait et dépassait Valence, puis Tarascon, ses traits altérés et douloureux se détendaient. Avec une sorte de volupté il regardait la campagne dont il parlait en la magnifiant et en la parant de splendeurs de rêve qui étonnaient ma froideur réaliste d'homme du Nord. Le ciel assez brumeux de cette fin d'octobre lui apparaissait d'une pureté azurée; le soleil qui perçait timidement la buée matinale lui semblait resplendissant et il voyait sincèrement ^ les fleurs des talus fouetter notre wagon, fleurs dont il respirait le parfum avec délices et qu'il m'était impossible d'apercevoir ni de sentir, malgré mon désir de monter mon en-
thousiasme au niveau de cet entraînant lyrisme car la voie n'était plantée que d'arbres poussiéreux et rabougris. Ah ! oui, comme il l'aimait ce sol natal et avec quelle joie il le retrouvait î
Malgré l'affreuse nuit passée sans un moment de sommeil, Daudet courut, en descendant du train, chez son ami T... qu'il me présenta et que je laissai seul avec lui, par discrétion.
Je ne sais comment il s'y prit et quels arguments il employa pour éteindre ces farouches haines de petite ville que la parenté semble exacerber, mais, le soir même, le testament qui faisait d'Alphonse Daudet un légataire universel était déchiré et les deux frères ennemis étaient réconciliés... C'est le lendemain, en déjeunant ensemble à l'hôtel du Gapitole, hôtel extraordinaire où un chapiteau corinthien servait de table de toilette et où trônait la plus pittoresque saleté, que mon ami me mit au courant des résultats de sa délicate mission. Suivant son habitude, il illustra son récit de suggestifs croquis, dé-
crivant les attitudes, imitant les voix, dotant d'intérêt les détails les plus insignifiants, feuilletant les âmes, caricaturant tout le monde, malade, frère, notaire, médecin, domestiques, plantant le décor et réglant la mise en scène, cherchant à dissimuler son émotion sous le rire, car il avait horreur de la sensiblerie et du couplet de romance. « Je crois, acheva-t-il, que nous avons accompli une fameuse besogne. Je vais me reposer en lisant mon Montaigne. (C'est moi qui avait été chargé d'emporter dans ma valise le volume usé, jauni, fané et mal relié qui ne le quittait jamais.) Et vous, mon petit Jourdain, vous allez visiter la ville, une des plus belles du monde. N'oubliez pas les Aliscamps et ne vous laissez pas enlever par une Arlésienne, car j'ai promis de vous ramener sain et sauf à Paris. Demain, vous pousserez jusqu'aux Baux, et, le soir, nous reprendrons le train. »
Il est impossible de perdre une fortune avec plus de bonne humeur et de satisfaction.
On se tromperait toutefois si l'on déduisait de cette maladroite ébauche que Daudet
demeurait immuablement doux, pacifique et d'un commerce facile. Suivant le dicton populaire, il ne tolérait pas qu'on lui marchât sur les pieds, et le batailleur qu'il avait été dans sa jeunesse reparaissait rapidement lors d'un froissement ou d'une offense.
Un article plus maladroit qu'intentionnellement désobligeant paru dans V Evénement, sous la signature d'x\struc, lecteur chez Ollendorff, lui causa une violente contrariété. A Champrosay, où j'avais été dîner, on en parla sans que personne, et surtout notre hôte, parût y attacher d'importance. Je fus donc fort surpris quand, en sortant de table, Alphonse qui m'avait pris le bras pour faire un tour dans le parc, m'avisa qu'il avait décidé de se battre et me pria d'être son témoin avec un de ses amis d'enfance nommé Gouvet, qui lui avait plusieurs fois rendu le même service. Entendant tenir compte de certaines hiérarchies, il se refusait à entrer en relations avec un débutant inconnu comme le signataire de l'article jugé offensant et il était décidé à demander raison au directeur du journal.
Cette détermination me causa une inexprimable angoisse. J'adorais Daudet, et ma déplorable habitude de tourner tout au noir évoqua en moi les plus sombres images. En rentrant dans le salon, la gaîté générale me fit mal, et je partis à la gare sans prendre congé, ayant un impérieux besoin de me trouver seul, de réfléchir, de chercher le moyen d'empêcher ce duel dont les sévères conditions imposaient une solution tragique. Vainement, j'avais tenté d'atténuer la rigueur du combat; je m'étais heurté à une décision inébranlable et j'avais dû m'incliner.
Le lendemain, Gouvet et moi sonnjons à la porte d'Edmond Magnier, directeur de V Evénement^ sénateur des Alpes-Maritimes dont la carrière politique sombra, comme on le sait, dans de fâcheuses catastrophes financières. Il nous reçut dans son cabinet de travail entièrement tendu de peluche bleu-paon qui, collée sur les boiseries, même sur les portes, épousait la forme de toutes les moulures. Si de Goncourt avait contemplé ce décor, il en serait tombé malade. Vêtu d'u
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pyjama dB soie crevette et fleurant si bon que la pièce était imprégnée de parfums comme le boudoir d'une jolie femme, Magnier nous accueillit avec la plus irréprochable courtoisie, mais il ne dissimula pas son étonnement de îious voir.
— Il me semble, nous dit-il, avec un peu d'hésitation, que c'est à M. Astruc et non à moi que vous devriez vous adresser. Je n'y suis pour rien, moi, dans cette désagréable aventure. Je professe pour M. Alphonse Daudet une particulière admiration, tout le monde le sait, et j'aurais été navré de lui être désagréable. D'ailleurs...
Gouvet lui coupa la parole un peu sèchement, trop sèchement pour mon goût personnel, car mon seul désir était d'arranger les choses.
— Notre client nous a chargés, M. Frantz Jourdain et moi, d'aller vous voir, et nous vous prions de bien vouloir nous mettre en rapport avec vos témoins.
— Cependant...
Gouvet s'était levé, je fis de même, et nous
déposâmes nos cartes sur le bureau de notre interlocuteur.
En quittant le cabinet de peluche bleu-paon et le pyjama de soie crevette, nous allâmes attendre notre ami à la gare de Lyon, où nous avions rendez-vous, et il nous emmena déjeuner au restaurant qui se trouve à l'angle de la rue Lafayette et du boulevard Haussmann. Pendant le repas, il se montra d'une gaîté débordante; la pensée d'aller sur le terrain l'amusait et semblait le rajeunir de vingt ans; il attaqua tous les sujets avec sa verve habituelle et la conversation se maintint sur un ton si dégagé que les papillons noirs qui me martelaient le crâne finirent par s'envoler.
Il nous quitta pour passer une heure à la j salle d'armes, et nous pria, en nous serrant la main, de « bâcler ça vivement».
Après d'assez laborieux pourparlers, le conflit prit fin grâce à des qualités de diplomate dont j'ignorais l'existence en moi, et grâce au bienveillant esprit de conciliation des témoins de notre adversaire. Nous signâmes un procès-verbal dans lequel Magnier
regrettait vivement l'article incriminé, article qu'il n'avait pu connaître, car il était absent de Paris lors de sa publication. En exprimant sa sympathie et son estime pour notre client, il déplorait ce fâcheux malentendu et souhaitait qu'il n'eût pas de suite.
Quelques années plus tard, je fus encore mêlé à ce qu'on est convenu d'appeler une affaire d'honneur, mais, cette fois, dans des circonstances sensiblement plus graves. Mon ami n'était plus, hélas î l'agile et dangereux tireur qui avait blessé Delpit et dont on redoutait l'endurance et la fougue aussi bien que la souplesse et la crânerie; l'ataxie avait accompli son œuvre inexorable, cet être si alerte et si leste dont la main tremblait maintenant, ne marchait qu'en s'aidant d'une canne et il lui était impossible de rester longtemps debout. La pensée de placer un pareil malade devant une épée ou un pistolet me semblait folle et révoltante, mais, cette fois, les rôles étaient changés : devenu l'insulteur au lieu d'être l'insulté comme vis-à-vis de Magnier, il n'aurait jamais accepté de signer
des excuses plus ou moins maquillées, et je me voyais acculé à une catastrophe.
La scène se produisit à la soirée des fiançailles de Georgette Charpentier avec Abel Hermant, dans cette inoubliable et délicieuse maison de la rue de Grenelle que fréquentait tout ce qui comptait à Paris et qui représentait un foyer intellectuel sans rival que rien n'a remplacé depuis sa disparition.
Assis sur un canapé et causant avec des amis, l'auteur de Sapho, très myope comme on sait, pressait les mains qu'on lui tendait en répondant un mot aimable à tout le monde, un peu au hasard et sans reconnaître d'une façon précise les invités qui passaient lentement devant lui, comme à la sacristie, après une messe de mariage. Brusquement, je vis Daudet ajuster son monocle d'un geste sec et se lever nerveusement en s'arc-boutant sur sa canne. L'éditeur Ollendorff, qui venait de le saluer, allait se perdre dans la foule. Il le rejoignit et, lui touchant l'épaule, il lui cria en pleine figure : « Je me suis trompé en vous donnant la main, je ne vous
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avais pas reconnu, car je vous la refuse, vous entendez, je vous la refuse, w
Fort pâle, OUendorff ne répondit qu'un : a Très bien, monsieur, nous verrons », et il s'éloigna.
— Allons au buffet, me dit Daudet en se retournant vers moi. Julia n'était pas là ? Elle devait causer dans le grand salon, elle n'a rien entendu, n'est-ce pas ? C'est l'essentiel. Je vais encore avoir recours à vous, avec mon vieux Gouvet. Vous vous mettrez en rapport avec les témoins d'Ollendorff. Comme il ne m'est plus possible de tenir une épée, vous tâcherez d'obtenir le pistolet, quoique je n'aie pas le choix des armes. Et pas de poudre aux moineaux, hein ? Au besoin, je tirerai assis.
j\|rae Oaudet, qui se trouvait à côté de ma femme, n'avait eu aucun écho de l'altercation, c'était le point important pour son mari, mais pas pour moi, car la mission dont j'étais chargé me semblait atrocement lourde.
Ollendoriî nous mit en rapport avec Aurélien Scholl et Georges Ohnet. Je connais-
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sais Sholl, mais je n'avais jamais parlé à Ohnet dont la médiocrité littéraire m'inspirait une aversion irraisonnée. Je fut surpris de rencontrer dans l'auteur du Maître de Forges, que je présumais noirci des pires défauts, un homme fin, délicat, souple et bon dont j'ai gardé un souvenir attendri.
J*ai constaté, une fois encore, que le talent n'a rien de commun avec le caractère et que nos admirations s'adressent parfois à des âmes bien viles. Que de statues de bronze ont des pieds d'argile et même de boue!
Dans le petit hôtel de l'avenue Trudaine où nous avions rendez-vous, c'est Ohnet qui prit la parole et mit les choses au point d'une façon péremptoire:
— L'état de santé d'Alphonse Daudet, qui n'est un secret pour personne, précisa-t-il de sa voix pointue, rend un duel impossible.
— Pourtant..., observa Gouvet, qui ne possédait évidemment pas le tempérament d'un pacifiste.
— Nous sommes tous d'accord à ce sujet, continua notre interlocuteur, sans relever
l'interruption de mon collègue. Il ne nous reste donc qu'à trouver le moyen de terminer honorablement pour tous ce déplorable conflit. Avec le tem.pérament de votre client, messieurs, il n'y a pas à espérer d'excuses, ni même de regrets, j'en suis convaincu. Eh bien! le nôtre, qui est pourtant l'offensé et dont l'outrage qu'il a subi est d'autant plus sanglani; qu'il a été public, se montre disposé à accepter un arrangement, difficile à trouver, je le confesse, mais nécessaire afin d'empêcher un véritable assassinat.
— Permettez, permettez... hasarda le terrible Gouvet.
— Attendez, je vous en prie.
Et se tournant vers moi dont le mutisme lui paraissait de bon augure, Georges Ohnet reprit :
— Scholl et moi allons d'abord vous prouver que les griefs de M. Daudet contre M. Ollendorff sont purement imaginaires et que l'incident de l'autre soir n'aurait pas eu lieu si une explication de sang-froid avait pu dissiper la plus regrettable des erreurs.
Ma raideur un peu théâtrale disparut de- | vaut cette courtoise et généreuse attitude. Moitié gouailleur, moitié sérieux, Scholl se j mêla à son tour à la conversation, me demandant si le chapeau que je tenais à la main était le même qu'il avait emporté par mégarde au bal de l'Opéra, l'hiver dernier, au lieu du sien, après un dîner chez des amis communs; les visages se détendirent, on se tint moins droit sur sa-chaise, on s'expliqua, on ergota, on marchanda, on se fit des concessions réciproques et on finit par s'atteler à un procès-verbal dont la rédaction se montra laborieuse. V^ers dix heures et demie, nous échangeâmes les signatures. Gouvet m'ayant chargé d'avertir Daudet du résultat de nos pourparlers, je me rendis seul rue de Bellechasse. Assis devant son haut pupitre, mon ami écrivait. M"- Daudet qu'un bavardage maladroit de journaliste avait mis, le matin seulement, au courant du duel projeté, attendait ma venue avec anxiété, près du feu, en tenant un livre fermé sur ses genoux. Rapidement je racontai notre entrevue
chez Georges Ohnet et j'apportai la solution si péniblement obtenue, solution quexM™^ Daudet accueillit avec effusion. Tout en me remerciant affectueusement de mes efforts, Alphonse se montra plus froid. Il ne m'était pourtant pas possible d'exiger des excuses d'un homme qui avait reçu en plein salon, devant cent personnes, le plus humiliant affront. Non certes, mais mon ami aimait la bataille. Cet être si modéré, si maître de lui la plume à la main, qui, dans sa carrière littéraire, n'eut jamais à se reprocher un écart de langage, un oubli des convenances, une grossièreté ou même une violence, possédait une sorte d'instinct combatif qui le poussait aveuglément à risquer sa vie, comme une distraction, un amusement imprévu rompant la monotonie des jours.
Malgré son ardent patriotisme, il ne proposait aucun amour pour la guerre toutefois. Mais avec quelle claire lucidité, avec quelle exquise finesse, avec quelle clairvoyante compréhension, avec quelle planante intelligence, avec quelle brûlante passion il parlait de la
France, et comme il se tenait loin de l'aveugle chauvinisme et du niais sectarisme qui polluent, rapetissent et ridiculisent les senti- ^ ments les plus nobles !
Pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature, la figure d'Alphonse Daudet a ; été maquillée de la façon la plus mensongère. La passion et la politique, cette immonde politique qui salit tout ce qu'elle touche, avaient-elles le droit de truquer ainsi un des maîtres du xix^ siècle dont non seulement les ' œuvres, mais le caractère et l'existence intime appartiennent à la postérité, à l'histoire littéraire de notre race ? Je ne le pense pas, et l'artiste qui chérissait la vérité avec un j exclusivisme jaloux méritait qu'on respectât ' après sa mort sa véritable physionomie.
Oui certes, je le répète, Daudet était patriote; jamais on n'a relevé la moindre défaillance dans ses convictions, et je me souviens nettement avec quelle colère il attaqua la décision du gouvernement français d'alors, quand on envoya un cuirassé à l'inauguration du port de Kiel. Mais l'écrivam qui avait
signé cette vengeresse satire ayant pour titre la Partie de Billard, n'était nullement militariste. Comme je l'ai dit plus haut, il jugeait les gens pour ce qu'ils valaient et ne se laissait impressionner ni par la profession, ni par le costume, ni par la classe sociale. Il serait bien téméraire d'emprisonner ce libre esprit dans un parti quelconque, et tous ses écrils protesteraient contre une aussi monstrueuse tentative. Qu'on relise la page des Rois en exil dans laquelle, lors de la promenade de la reine à la foire du Trône, il parle du peuple avec une touchante émotion ; qu'on se rappelle de la pitié farouche dont il dépeint la chambre de chauffe, dans Jack] qu'on recherche l'éloquent plaidoyer, malheureusement trop peu connu, en faveur de J.-J. Rousseau; qu'on se souvienne de la façon dont il s'est toujours penché sur les humbles, et qu*on n'aille pas rabaisser ce noble penseur au rang d'un Bazin ou même d'un Bourget, ce serait encore plus puéril qu'offensant. Etait-il monarchiste ou républicain ? Bien téméraire serait celui qui ré-
pondrait nettement à cette question, bien outrecuidant se montrerait le biographe qui l'embastillerait dans une secte, une doctrine, une coterie ou une chapelle. Ses amis, il les choisissait dans tous les camps, et l'on rencontrait chez lui aussi bien Drumont qu'Anatole France, Jules Lemaître que Gambetta, Barrés qu'Emile Zola dont je l'ai fréquemment entendu défendre le puissant talent ; avec passion.
Par contre, je ne vis jamais, dans son sa- ; Ion, ni prêtre ni soldat. Alphonse se montrait d'une indifférence radicale sur la question religieuse, et je l'entendis murmurer un jour, en parlant de quelqu'un qui pratiquait : « A-t-il de la chance, celui-là, de croire à quelque chose ! »
A un dîner donné par les Charpentier qui panachaient parfois leurs réceptions de personnalités politiques, Daudet ne dissimula pas sa mauvaise humeur de s'être trouvé avec le général Billot, culotte de peau d'une évidente nullité, qui détonnait dans un milieu intellectuel.
Une fois, cependant, je rencontrai à la table de mon ami un officier, brave homme à la moustache en brosse, au teint coloré, au geste saccadé, au verbe haut qui paraissait dépaysé au milieu de tous ces pékins. A cette époque, Léon faisait son volontariat à la caserne Babylone et son colonel avait été invité à Champrosay par des parents désireux d'attirer sur leur enfant la bienveillance d'an chef tout-puissant. Malgré les trésors d'amabilité dépensés par M"*® Daudet qui est une maîtresse de maison modèle, la présence du vieux guerrier jeta un indéfinissable malaise parmi les convives. L'atmosphère était changée, la conversation se traîna péniblement, banale et froide, laissant des trous qu'on n'arrivait pas à combler. Ce fut un soulagement quand le domestique annonça que la voiture allant à la gare était avancée.
— Reconduisez-le, cher ami, et soyez sûr qu'il parte, me glissa notre hôte à l'oreille. Qu'est-ce que j'en ferais, bon Dieu, s'il manquait le train !
Le colonel, qui était accompagné de sa femme, ne reparut jamais.
Elles gardaient un charme spécial, ces réunions à la campagne qui continuaient celles de Paris, avec peut-être encore plus de laisser-aller et de sans-façon.
Les intimes étaient attendus sans invitations, et arrivaient sans prévenir. Quand on était trop nombreux, on serrait les places, on mangeait de profil, et la cuisinière ajoutait une suprême réserve au menu préparé pour un nombre relativement restreint de convives. Dans le wagon, on trouvait toujours des visages de connaissance. Les habitués étaient de Goncourt, Rodin, le ménage Zola,Geffroy, Hervieu, Aman Jean, Descaves, Bonnetain, Georges Lecomte, Bracquemont, les Charpentier, Besnard, Coppée, Courteline, Ajalbert, RoUinat dès qu'il débarquait de Fresseline et d'autres que j'oublie et qui m'ont oublié. C'est à une de ces réceptions que je rencontrai pour la première fois Whistler qui se plut à démolir froidement toutes les gloires contemporaines comme à un jeu de massacre.
Il manifesta son étonnement qu'on pût acheter d'autres toiles que celles de Longhi, tout ce qu'on produisait maintenant n'étant que des barbouillages informes et sans valeur. Il affectait une ignorance totale de l'art moderne , et le nom de Claude Monet étant tombé dans la conversation, il parut surpris. Avec un fort accent anglais, qu'il exagérait ou atténuait à sa volonté, il questionna flegmatiquement son interlocuteur, Geffroy, je crois: « Claude Monet ?. . . Qui est ce monsieur ?. . . Un peintre?. . . Aoh! êtes-vous certain qu'il fasse de la peinture?... Comment dites-vous, Claude Monet?... Claude Monet, vraiment... C'est extraordinaire ! Je ne le connais pas. »
. Or, au temps où ces deux grands artistes étaient refusés aux Salons annuels, au temps lointain de la vache enragée, Whistler et Monet se réunissaient dans les mêmes cafés et exposaient côte à côte dans les vagues boutiques où se montraient Degas, Manet, Pissarro, Renoir, Berthe Morizot et quelques autres peintres qui font aujourd'hui la gloire du musée du Louvre.
Quand on avait la chance de posséder Rollinat, Daudet l'entraînait au piano dès qu'on passait au salon et ne lui accordait pas cinq minutes de répit, car mon ami, qui était merveilleusement doué, se montrait passionné de musique, mais plus particulièrement peut-être de la musique pittoresque, de la musique caractéristique et colorée. Il prétendait qu'en 1878 il lui avait été impossible de visiter l'Exposition parce qu'en entrant par la même porte, il traversait la section hongroise où il ; s'arrêtait pour entendre les tziganes ; il n'avait I l'intention que d'écouter un quart d'heure, mais la journée passait, les heures s'envo- . laient et il rentrait chez lui sans, une seule ] fois, avoir pu continuer sa promenade. Il finit par appeler chez lui ces enchanteurs qui donnèrent une séance exceptionnelle, un soir, avenue de l'Observatoire, où habitait à cette époque mon ami qui ne se lassait pas d'applaudir. Me désignant l'exécutant qui tenait le timpanon : « Oh 1 ce vieux-là, voyez-vous, : cher ami, ce vieux-là, je l'embrasserais », s'écria-t-il hors de lui.
Autant les séances régulières et préparées d'avance l'attiraient peu, autant il adorait les concerts organisés à l'improviste, au hasard de l'arrivant et sans programme déterminé. On eût passé la nuit à écouter Vidal jouant sa partition, un petit chef-d'œuvre, composé pour la pantomime du Pierrot assassin de sa femme^ de Paul Margueritte, et Reynaldo Hann, qui détaillait avec un goût rare ses mélodies si bien adaptées aux poésies de Verlaine. Un autre soir, on entendait la voix grave d'Augusta Holmes chantant ses œuvres, ou Pugno et Risler exécutant — et avec quel brio ! — à quatre mains et par cœur, un opéra deWagner. A l'improviste, c'était Pagans qui nous charmait avec ses chansons populaires espagnoles, ou Gibert, mort si tragiquement, tombé d'une fenêtre en jetant des confetti, un jour de mi-carême, qui venait nous amuser avec ses mordantes imitations et ses spirituelles satires musicales. Et l'on passait de Chopin à Schumann, de Grieg à Beethoven, de Berlioz à Mozart, sans suite et sans mé* thode, suivant le caprice de l'exécutant ou
la sollicitation d'un auditeur qui demandait l'œuvre préférée.
Le ménage Daudet dîna plusieurs fois chez moi, avec Massenet qui était bien l'être le plus simple et le plus charmant qu'on pût voir. Avec sa voix voilée, dépourvue radicalement de la moindre virtuosité, il nous chanta, un soir, toute la partition d'IIérodiade, soli, ensembles, chœur et orchestre, partition qu'il venait d'achever mais qui n'avait pas encore été jouée, et cela avec la meilleure grâce du monde et vraiment en : véritable artiste.
Dans ces circonstances solennelles et exceptionnelles, ma femme revêtait de leurs plus somptueux atours nos enfants encore bien petits; ils venaient timidement saluer nos invités, mais la femme de chambre les emmenait dès qu'on allait se mettre à table. Je ne sais pourquoi notre Didi, toujours doux et docile,leva brusquement, ce jour-là, Tétendard de la révolte. Il s'échappa des mains de ses geôliers et se rua dans la salle à manger en hurlant. Une chasse à l'homme s'organisa, -,
mais, plus prompt que la domestique, Alphonse attrapa l'évadé, le caressa, l'embrassa, parvint à arrêter ses sanglots et l'installa sur ses genoux. Je le vois encore, mince et élégant dans son habit noir, tenant dans ses bras avec un joli geste enveloppant et protecteur notre petit bonhomme qui, intimidé et rougissant, se mit quand même à sourire à ce beau monsieur, si bon et si compatissant.
— C'est vrai, c'est injuste; on ne t'a pas revêtu de ta robe brodée et de ta ceinture de soie pour que tu ailles te coucher si vite; je proteste. Tu triompheras. Reste là, nous allons faire la dînette ensemble.
Afin d'éviter une scène tragique, il fallut capituler et tolérer l'intrus qui s'endormit sur l'épaule de notre ami, après avoir absorbé une quantité déraisonnable de gâteaux et de sucreries traîtreusement dissimulés aux regards vigilants de parents qui craignaient toujours la fâcheuse indigestion.
Daudet chérissait les enfants dont il savait se faire aimer en les traitant d'égal à égal, en
se rapetissant à leur taille, en prenant part à leurs jeux, en écoutant patiemment leurs plaintes et qu'il ravissait par ses récits merveilleux et ses descriptions de pays féeriques. Pendant nos villégiatures à Champrosay, il enchantait mes petits et les siens, surtout Edmée, encore toute gamine, par ses réflexions cocasses et sa débordante imagination qui suscitaient des tempêtes de rire et de joie, et cela malgré ses souffrances dont il ne se plaignait jamais et dont il n'aimait pas qu'on lui parlât. Il prétendait qu'il n'existait pas de mauvais élèves, et que les professeurs ne savaient pas s'y prendre avec les écoliers assoiffés de connaître et dont l'esprit curieux est toujours en éveil. H m'expliqua, un jour, comment on devrait traduire les fables de Phèdre, en se promenant dans la campagne et en expliquant Tambiance, le décor de ces scènes rustiques absolument incompréhensibles pour des citadins modernes. La conversation de ce porte-flambeau ouvrait sur tout et sur tous des aperçus constamment nouveaux, constamment originaux, et laissait
l'impression d'un homme peut-être encore supérieur à ses livres où il s'observe, se modère, se corrige et atténue l'audace de sa pensée. Et pourtant, quoi qu'en décide une pléiade de phraseurs essoufflés, étourneaux encore plus bornés que vaniteux, des livres tels que Tarîarin et Sapho^ pour ne citer que ces deux chefs-d'œuvre, de tendances si différentes, resteront comme des monuments de la littérature française au xix*" siècle. Créateur puissant, il a su pétrir, sur le vif et en palpitante réalité, des caractères qui resteront éternellement humains. Des types comme Don Quichotte, Robinson, Gil Blas, Manon Lescaut ou Werther finissent par se transformer en entités et spécifient certaines classes d'êtres dont les noms génériques, introduits dans le langage usuel, résument des vices, des vertus, des travers, des grandeurs, des ridicules, des noblesses, des vilenies et des héroïsmes, aux yeux de ceux qui n'auraient même jamais ouvert un livre de Cervantes, de de Foë, de Lesage, de l'abbé Prévost ou de Gœthc.
Mais il serait prétentieux de défendre une pareille gloire littéraire contre les morsures inofTensives de roquets enragés et grotesques. C'est de l'homme dont j'ai voulu parler, et nullement de l'écrivain, et c'est la mort de de l'homme, de l'ami, qui m'a déchiré le cœur.
Nous devions réveillonner dans le nouvel appartement de la rue de l'Univei'sité, où la famille Daudet s'était récemment installée. Une dépêche^ quelques jours auparavant, m'apprit l'horrible nouvelle: Alphonse venait de mourir.
En compagnie de Barrés et de Julia, un des meilleurs amis de Léon, j'eus l'amère consolation de faire la veillée mortuaire qui précéda les funérailles. Dans cette longue] nuit d'hiver, tous mes souvenirs passèrent devant mes yeux imprégnés de la tristesse infinie que portent en eux les bonheurs à jamais perdus. Je remontai dans ce passé si , proche et qui demain allait s'efPacer et disparaître. Je refis la route en arrière lente- : ment, étape par étape, relisant pour la der-
nière fois la page heureuse de ma jeunesse, la page ensoleillée que le destin venait d'arracher, et je compris que ce cercueil dont je ne pouvais détourner mon regard emporterait le meilleur de moi-même.
Ah ! la course à l'abîme, inexorable et rythmée comme le pendule d'Edgar Poe, cette course oii Ton trébuche sur des tombes bien-aimées et où l'on se sent harcelé par le galop de la Gamarde, invisible et toujours présente, dont le souffle vous glace le sang dans les veines î Hier, Jules Vallès et Edmond de Goncourt, aujourd'hui Alphonse Daudet, demain Emile Zola, tous ces êtres d'élite dont les pensées étaient miennes, dont je partageais jalousement les joies et les peines, les amours et les haines, qui m'avaient ouvert l'intimité de leur âme et que j'entourais d'un culte religieux et passionné, quel vide leur disparition creusait dans ma vie !
Au petit jour, il fallut laisser accomplir par les pompes funèbres la sinistre besogne mortuaire. Je quittai la rue de l'Université
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et je rentrai quelques instants chez moi pour laver mes yeux rouges et changer de vêtements. A mon retour, je me dirigeai vers le salon pour embrasser une dernière fois les trois pauvres enfants effondrés et sanglotants. Ernest Daudet, qui ne m'aimait guère parce qu'il m'accusait bien puérilement et fort injustement de l'avoir mal placé au banquet offert autrefois à Edmond de Concourt, était arrivé, sortant de son lit, droit et digne, et semblait très protocolaire dans son frac, le cou serré par la cravate blanche. Sèche-" ment, il me fit observer que le salon était réservé à la famille. Dans cette pièce officielle,; je remarquai pourtant un certain nombre d'étrangers, entre autres Jules Lemaître, Hervieu, Geffroy et... le concierge de la maison dont Alphonse était propriétaire, rue- Cardinet. Confus de mon manque de correction et de mon ignorance des usages mondains, je me retirai dans l'antichambre, le cœur trop en détresse pour apprécier la portée de cette intervention peut-être inopportune.
Les années ont passé, et la marée des jours n'est pas arrivée, de sa quotidienne morsure, à effriter îe souvenir qui s'est éternellement incrusté en moi. L'absent me manque toujours, je le cherche, je l'attends, je l'espère, et c'est pour tromper mon chagrin que j'ai écrit ces notes qui m'ont apporté l'illusion, comme dans un songe, de revivre à ses côtés, pendant quelques heures, le passé à jamais mort.