‹ Au pays du souvenirChapitre 6 sur 7 · Beaumignon. Une visite à Auteuil · texte numérisé non relu

Beaumignon. Une visite à Auteuil

Un dimanche, arriva àAuteuil Guy de Maupassant dont les visites étaient extrêmement espacées. J'étais enchanté de connaître le romancier puissant que je n'avais encore jamais rencontré, et je me réjouissais de l'heureux hasard qui allait me permettre de l'entendre discuter art et littérature. Ma déception fut pénible. Maupassant n'était nullement venu à la réception hebdomadaire de notre ami pour causer avec des confrères, mais bien afin de parler d'affaires. Il apportait un projet de traité destiné à grouper les auteurs à gros tirages qui fonderaient une société ayant pour objet de supprimer l'éditeur et l'intermédiaire. Un agent achèterait le papier, se chargerait de l'impression, lancerait la publicité, entrerait en rapport avec les dépositaires. Cette sorte de trust qui quintuplerait le gain des auteurs rapporterait des bénéfices considérables. Les chiffres succédèrent aux chiffres, les précisions financières s'accumulèrent, les statistiques commerciales s'alignèrent, les bilans se précisèrent, l'opération, magistraler ment conçue, se développa avec autant de

clarté que de méthode. Nous nous regardions, étonnés, gênés, un peu ahuris devant ce flot d'éloquence pratique qui nous submergeait, fortement étourdis par cette sarabande de millions qui prenaient possession à l'improviste de ce calme et grave cabinet de travail que n'avaient jusqu'alors jamais violé de pareils intrus.

Pendant cette conférence pratique et économique, Edmond dont les mains s'agitaient nerveusement gardait le silence. Pareille arithmétique paraissait l'agacer et l'ennuyer. Dès que Maupassant eut terminé d'exposer son projet, il se leva et redressant sa haute taille : « Alors, mon cher, dit-il gravement, si je crois comprendre, Zola, Daudet, vous et moi, nous mangerions à la même gamelle que Ponson du Terrail, du Boisgobey, Paul Féval, Ohnet et autres bâcleurs de prose du même genre ? »

L'auteur de Boule de Suif répondit que la littérature n'avait rien à voir dans une combinaison purement économique.

— Possible, mais il y a des contacts qui ne

me plairaient guère. Et puis, fit-il après une pause qui nous parut longue, que diable vont devenir les jeunes gens dans cette révolution du livre?

D'un regard circulaire, il interrogeait les habitués du Grenier dont la plupart, inconnus alors, arrivaient péniblement à écouler quatre ou cinq cents exemplaires de leurs œuvres, et qui écoutaient avec résignation Ténoncé d'un plan qui les condamnait à peu près tous à la misère.

— S'ils parviennent, continua de Goncourt, et avec quelle peine ! à déterrer un éditeur, c'est parce que nous, les vieux, les arrivés, nous assurons une vente certaine à ces mêmes éditeurs,ce qui nous laisse le droit d'user de notre influence auprès d'eux pour les engagera risquer quelques billets de cent francs en faveur des débutants. Si, pour nous enrichir, nous abandonnons ces isolés, c'est un désastre et nous leur barrons à tout jamais la route. Avez-vous pensé à cela, cher ami ?

Dépité d'une argumentation sentimentale qui embrouillait bien inopportunément les

données du problème, Maupassant mit les papiers dans sa poche et partit.

L'affaire n'eut pas de suite. Je suppose que la généreuse opposition de Concourt, qui oublia ses intérêts personnels afin de ne pas aggraver l'âpre lutte pour la vie des inconnus, fut une des causes d'un avortement que rien ne laissait prévoir, car la combinaison était aussi ingénieuse que simple et présentait toutes les chances possibles de réussite.

Sans se dépenser en boniments pathétiques et en phrases humanitaires, de Concourt garda toujours une sympathie agissante et tenaee pour les jeunesécrivains auxquels, avantqu'ils sollicitassent son appui, il prodigua les conseils, les encouragements et les recommandations auprès de tous ceux qui pouvaient leur être utiles. C'est lui qui me suggéra l'idée d'écrire un livre sur ma jeunesse et mes études à l'Ecole des Beaux-Arts. Il me poussa à cette tentative avec une telle opiniâtreté qu'il finit parvaincre ma timidité et ma répugnance à me prendre au sérieux. Jusque-là je n'avais publié que des nouvelles et des essais que la

Vie Moderne et le Figaro avaient aimablement accueillis, à ma vive surprise d'ailleurs. M'atteler à un ouvrage de longue haleine, à un roman, me semblait au-dessus de mes forces. Avec l'existence surmenée que je menais, existence écrasée par un fastidieux labeur qui ne m'accordait pas un jour, pas une heure de répit, comment trouver le temps matériel d'écrire un véritable livre, exigeant une certaine méthode, un travail suivi et une entière liberté d'esprit ? Ma passion pour la littérature et aussi le besoin, la soif de vider mon cœur en racontant mes misères et mes déceptions passées, et Tespérance naïve d'ouvrir les yeux aux gens de bonne foi en peignant l'éducation néfaste imposée rue Bonaparte, eurent finalement raison de mes scrupules et de mes hésitations.

Comment faire connaître la patience et l'énergie que j'ai dépensées pour accomplir la tâche dont j'avais accepté le fardeau ! Je renonçai aux moindres distractions, à celles qui m'étaient le plus chères, telles que les Concerts Colonne du dimanche. Parfois, vers

minuit, quand j'avais terminé ma besogne journalière, quand la correspondance, les rapports, les procès-verbaux, les règlements de mémoires, toutes les fastidieuses corvées de ma profession étant épuisés, je voyais le moment du repos arrivé, il fallait me raidir contre le sommeil ; je reprenais le manuscrit commencé, faisant effort pour renouer mes idées, mettre un peu d'unité dans ce travail 4)oursuivi sans lien et sans cohésion, au hasard des circonstances, avec de brusques interruptions, des trous, des oublis, des répétions, des difficultés décourageantes.

Sans l'insistance presque tyrannique du Maître, auquel je n'osais résister, il est certain que j'aurais renoncé à V Atelier Chanlorel dont l'enfantement fut vraiment douloureux. Fréquemment, Edmond me questionnait, s'enquérant de l'avancement du livre et de l'impression que j'en avais. Quand il apprit que j'avais écrit la dernière page, il exigea que je vienne lui lire quelques passages de l'ouvrage dont il se disait le parrain.

Le jour du rendez-vous qu'il m'avait fixé, je

me dirigeai vers Auteuil dans un état d'anxiété qui frisait l'angoisse. Connaissant l'implacable franchise de mon ami, je ne me dissimulais pas qu'un mot, une intonation, un geste ou une expression du visage pourraient, comme un arrêt définitif, rendre inutiles deux années d'efforts et m'obliger à jeter au feu le rouleau que je portais sous le bras.

En commençant la lecture, ma voix tremblait si nerveusement et ma gorge était tellement contractée, qu'il fallut plusieurs fois m'interrompre. De Goncourt m'avait reçu dans son cabinet du premier étage. Assis sur son canapé, il m'écouta sans manifester ni approbation, ni critique. Bientôt il se leva et se mit à marcher de long en large, les mains derrière le dos. Ce silence me démonta ; craignant de l'ennuyer, je m'arrêtai à la fin d'un chapitre, et je me disposai à réunir mes paperasses, quand il me posa une main sur l'épaule et, me fixant avec ce regard profond, gênant, qui vous vrillait l'âme et que je n'ai jamais rencontré chez aucun autre, il me dit sur un ton presque fâché : « Mais continuez, conti-

nucz donc. C'est de la belle psychologie que vous avez écrite, et, cré chien, je suis fièrement content de vous avoir poussé à composer un pareil livre 1 »

Je restai abasourdi. Le cœur battant, je repris ma lecture jusqu'au moment où Pélagie vint annoncer que le déjeuner était servi. Le repas me parut délicieux, car ceux qui n*en ont pas joui ne peuvent s'imaginer le charme qu'apportait dans l'intimité cet être à l'extérieur réservé qui se livrait sans réserve à ceux qu'il aimait et dont il se savait aimé. Mon hôte me fit sur mon bouquin les remarques les plus fines, accentuant les conseils, rappelant les passages qu'il préférait, soulignant les points faibles à revoir, les parties à remanier, les longueurs à supprimer, les morceaux à rendre moins secs. Le maître s'efforça de combler le fossé qui nous séparait; il se baissa pour se mettre à ma taille et affecta de parler de confrère à confrère, sans morgue, sans pédantisme, sans suffisance et sans condescendance.

Avec ces tapisseries claires du xvui^ siècle.

son argenterie de style, son luxe discret, son allure d'une belle harmonie, elle était exquise cette salle à manger où, quelques mois plus tard, je dînais non plus en tête à tête, mais en compagnie de GefProy et de Rosny.

C'était après la réunion du Grenier. Le dimanche précédent, Edmond m'avait pris à part pour me prier de prévenir ma femme parce qu'il me garderait à dîner la semaine suivante. Quand tout le monde fut parti, nous nous mîmes à table, sans connaître la raison de l'invitation qui nous avait été faite. Notre amphitryon qui avait le culte de la vieille cuisine française, avait composé le menu avec le soin qu'il aurait mis à écrire une page littéraire : consommé succulent, truites saumonées semblant sortir de l'eau, filet rôti à point, asperges énormes, écrevisses bordelaises grosses comme des homards, fruits merveilleux, le tout préparé par le cordon bleu de génie qu'était Pélagie et arrosé, suivant l'ordonnancement du service, par des vins vénérables possédant un état civil en règle. De Goncourt qui était gourmet et hor-

riblement difficile — quand nous avions la joie de l'avoir à dîner, ma femme ne savait qu'imaginer pour le satisfaire et passait par des crises d'angoisse jusqu'au dessert — n'admettait guère les mets exotiques ni les sauces compliquées et, logique avec sa haine du progrès, conservait pieusement les rites presque sacerdotaux de Brilllat- Savarin, plaçant la distinction et le faste d'un repas dans la délicatesse des morceaux, la perfection de la cuisine et la fraîcheur impeccable du beurre et des ingrédients coopérant à l'ensemble.

Au moment où l'on allait apporter le café, notre ami cessa de causer ; sa belle figure animée et joyeuse devint un peu grave et, levant son verre plein d'un chambertin savoureux : (( Mes enfants, nous dit-il, je vous ai retenus aujourd'hui près de moi pour que vous fêtiez votre vieux de Goncourt; c'est l'anniversaire de ma naissance et vous vous souviendrez de ce jour quand je ne serai plus là. »

Comment oublier ces heures heureuses !

Malgré ramertume, malgré le déchirement du jamais plus, de pareils souvenirs gardent un parfum d'une douceur infinie ; comme dans un rêve, ils évoquent l'éphémère bonheur de ressusciter ceux qui vous ont été chers, d'entendre le son de leur voix, de fixer leurs gestes, de lire leurs sentiments sur leur visage, de les voir agir et reprendre la place qu'ils ont abandonnée pour toujours.

Après une absence de Paris, croyant que les réceptions hebdomadaires du dimanche n'étaient pas encore interrompues, je me rendis, en juillet 1896, boulevard Montmorency. Pélagie m'avisa qu'il n'y avait plus de Grenier et j'allais me retirer quand de Goncourt, qui avait reconnu ma voix, du haut de l'escalier me cria de monter. Edmond, qui achevait ses malles, me parut préoccupé, triste et nerveux. Après m'avoir demandé des nouvelles des miens, avec sa courtoisie bienveillante habituelle, il me parla de ses projets de vacances qu'il allait commencer par un séjour chez les Daudet, à Champrosay où il partait le lendemain. La conversation traînait; je

craignais de gêner mon hôte dont les idées étaient évidemment ailleurs, et je me levai pour lui faire mes adieux, mais il m'obligea à me rasseoir et brusquement, comme s'il avait besoin de dégonfler son cœur trop plein, il se laissa aller à des confidences qui me causèrent autant d'étonnement que de chagrin. Pour des raisons de convenance personnelle, par crainte de commettre un abus de confiance, et peut-être aussi par lâcheté, ces confidences, il m'est impossible de les dévoiler, et je crois qu'on les ignorera toujours, car cet homme si fier, si fermé, ne les a jamais confiées à d'autre qu'à moi.

Hélas ! ce fut ma dernière entrevue avec de Goncourt. Quelques jours plus tard je reçus cette brève et atroce dépêche : « De Goncourt mort, venez vite », signée d'Alphonse Daudet. ,

Quand j'accourus à Champrosay, je contemplai, étendu sur sa couche mortuaire, un crucifix dans ses mains blanches comme de l'ivoire, celui avec lequel j'avais causé la semaine précédente, en pleine santé, en pleine

vie, en pleine activité cérébrale, efil me sembla qu'on m'arrachait un peu de moi-même. Dans la pièce les volets sont fermés; la flamme amincie par la lourdeur de l'atmosphère, deux bougies brûlent à la tête du lit, un rameau trempe dans un vase japonais rempli d'eau bénite. Un foulard blanc autour du cou, en redingote noire, en gilet de fantaisie, mon pauvre ami repose au milieu des fleurs coupées, le matin, par brassées dans le jardin, par M""^ Daudet et Lucien. Ses cheveux paraissent moins fins, moins soyeux et casquent lourdement son crâne. La figure si vraiment noble, si pure et si hautaine n'a pas changé, mais les joues sont horriblement pâles et les paupières ont bleui. Il semble dormir d'un sommeil grave et paisible. J'ai l'effroi des manifestations extérieures, et je comprends la pudeur qui empêche de mettre son âme à nu devant des indifférents et des inconnus, mais il me fut impossible de dompter mes nerfs, tous mes raisonnements s'envolèrent en fumée, et je me mis à genoux en sanglotant.

J'ai raconté ' comment, avec Roger Marx, je ramenai à la Villa du boulevard Montmorency le corps de l'être de dilection dont le | cœur valait le talent, dont l'Art fut l'unique I et absorbante passion et que personne encore n'a pu remplacer dans les lettres françaises. C'est avec toute ma tendresse et tout mon respect que je dépose, sur cette tombe trop oubliée, les fleurs d'un souvenir ému que rien ne saura flétrir.

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