‹ Au pays malgache: de Paris à Tananarive et retourChapitre 13 sur 19 · A LAMIE · texte numérisé non relu

A LAMIE

En vue de la Corse.

Mardif 11 février 1896. — Voilà quinze heures, amie, quinze heures, déjàl que je vous ai quittée, et la dernière vision encore présente à mes yeux est celle du petit chiffon blan€ que votre main fine agitait, en signe d'adieu, du quai fuyant de la Joliette, et que j'ai distingué longtemps, si longtemps — lui, non un autre — dans Tenvolement attendri de tant d'autres chiffons anonymes!

y: i: ; ;': : : Ay pays malgache

C'est en vue de la Corse, dès le patronminette — car on est lève-tôt à la mer — que je commence à tenir ma promesse de noter, au hasard du loisir et de la plume, et de vous dédier mes impressions de Parisien en route vers le Pays Noir. Ces premières heures du jour sont exquises sous un joli ciel bleu-tendre, où les brumes nocturnes se fondent, s'estompent, se volatilisent à la fraîche haleine du matin. Il y a sur le visage de tous les passagers comme yne intense joie de vivre.

Le Djemmah, qui m'emporte à deux mille cinq cents lieueà du boulevard, n'appartient pas à la flotte « chic » des Messageries Maritimes. Le mouvement est moins selectj comme dit notre Arthur, vers Madagascar que vers les Indes, l'Indo-Chine et TAustralie. On ne coudoie à bord, que fonctionnaires, officiers, commis de résidence, prospecteurs de mines, vagues négociants, naturels de Maurice et de la Réunion, tous braves gens, de facile commerce, mais de mince prestige. Peu de femmes, et

du genre plutôt sérieux. Pas ombre de flirt en perspective; pas une de ces fugitives communions d'âmes, de ces fortuites associations d^esprits, de ces passionneltes sans lendemain, qui sont un si puissant réactif contre la monotonie des heures toujours pareilles, des passe-f emps quotidiens jamais variés. Le piano, oui, le piano qui, dans ce milieu de fade mélancolie, trouverait grâce aux yeux de Reyer lui-môme, est muet désespérément. Seul, un jeune officier de marsouins, un brin mélomane, a timidement esquissé — hier, entre chien et loup — cette ineffable prière d'Eisa, qui, soupirée par vous, me plongeait en des extases infinies; mais il n'a pu lutter contre la séduction supérieure de la manille et du whist, et je doute qu'il récidive. ^

Il y a, malgré tout, un tel charme dans ce néant, au sortir de la cohue boulevardière, il répond si bien à cette ardente soif de solitude dont je suis dévoré, qu'au lieu de m'en plaindre, je suis presque tenté de m'en réjouir. Seul, réduit à moi-même.

moins cruelle m'est la nostalgie de ceux que j'ai laissés derrière moi; et j'ai cette illusion de les avoir là, tout près, à portée de mon cœur et de mes yeux, alors qu'ils sont si loin et que chaque tour d'hélice m'en éloigne davantage.

Et puis, comme l'âme d'un violoncelle éveille, dans une salle vide, des échos plus sonores, il semble que Tâme humaine, dans l'isolement, vibre avec plus d'intensité. Sa puissance admirative s'aiguise à ne point subir le contact des admirations ambiantes. Pour moi, je ne goûte bien toute la beauté d'un paysage qu'en égoïste, et mon dilettantisme s'effarouche des phrases toutes faites, des enthousiasmes factices, des extases clichées où se complaisent les clients de la Cook's Agejicy. Rien ne me gâte, par exemple, un coucher de soleil, comme les réminiscences dont il fournit le prétexte aux touristes trop érudits, comme les faciles rappels de palettes illustres. J'ai souffert cette déconvenue, hier soir, tandis que, penché sur le bastingage,

DE MARSEILLE A TATilATAVE 7

je regardais là-bas, tout là-bas, Ténorme globe de feu, pain à cacheter gigantesque, s'amincir en de lentes échancrures, et, finalement, s'abîmer dans une gloire apocalyptique de nuages gris de fer, tout liserés d'or, autour desqu els montaient comme des vapeurs d'encens. C'est toujours, à vrai dire, la même pièce, mais jouée, chaque fois, dans un décor autre, avec des détails de mise en scène inédits; et bien que, de longue date, elle me soit familière, je n'y assiste jamais sans être remué jusqu'aux entrailles. Et cela par un phénomène de suggestion à distance, sous l'hypnotisme de cette pensée qu'à la même minute d'autres, qui me sont chers, regardent, eux aussi, le même globe de feu disparaître derrière les mêmes nuages, et que cette simultanéité de sensations les relie à moi par je ne sais quel fil invisible... Vous rappelez-vous l'épisode de l'étoile dans Amants? Je crois bien que nous en avons ri. Aujourd'hui, je n'ai même pas le cœur d'en sourire. Il est fait de ces petites puérilités sentimentales le bonheur de ceux

dont l'ironique destin a fait, pour un temps, des ombres errantes, des sans-famille, presque des exilés !

— Monsieur est artiste ? me glissa sournoisement dans l'oreille un petit homme, gros et court, au bedon chargé de sonnailles, dont un hasard fâcheuit avait fait mon voisin de cabine et qui s'autorisait de ce hasard pour m'assassiner de ses bonnes grâces.

— Non, monsieur I répondis-je sèchement, d'un ton à décourager les entreprises familières de ce gêneur.

— J'aurais cru !... On juge volontiers les gensss d'après soi-même.

— Ah ! monsieur est...

— Artiste ?... Je m'en flatte... Photographe, pour vous servir... Ci-devant, rue Canebière: Au divin Phœbus!.., Dans un mois, à Tananarive : A la statue de Memnon!... Très couleur locale, hé! Memnon!... Et puis, Memnon... le soleil...

Vous comprenez l'apologue ?

— Il est limpide.

— C'est un plaisir de causer avec vous...

Pas besoin de mettre les points sur les i !... Et vous ne seriez pas artiste !... Vous badinez 1... Il n'y a qu'un artiste pour se pâmer ainsi devant un coucher de soleil!... Un crâne spectacle tout de même, et comme on n'en voit pas souvent sur vos boulevards, monsieur le Parisien !... Du blanc, du noir, du bleu, du rouge, du rose, du vert, du jaune, du violet!... Toute la lyre!... Et quelle palette !... Je n'en connais que deux capables de piger avec, celle de Véronèse et celle de Rubens... Quant à vos barbouilleurs modernes, ah! les pôvres !... C'est-il votre Pu vis, avec son pinceau chlorotique, qui serait f...ichu de vous brosser un ciel comme celui-là !... Je t'en souhaite !

Il disait vos boulevards, vos barbouilleurs, votre Puvis, avec ce goût d'ail qui donne à chaque syllabe une violente saveur de terroir, et Monsieur le Parisien avec cette nuance de mépris protecteur où se reconnaît le Phocéen irréconciliable... Je l'aurais tué !

Un coup de roulis, en nous séparant, fit diversion à ces velléités homicides. Le navire, illuminé comme par miracle, avec son fourmillement de passagers réunis, par petits groupes, en une infinie variété de tableaux de genre, offrait l'aspect de quelque Musée Grévin flottant entre le ciel et l'eau. Ici, un Bonvin : des religieuses, destinées au sanatorium de Nossi-Bé, ravaudent des bas en marmottant leurs patenôtres ; là, un Détaille : des officiers, parmi lesquels le brave colonel Combes, se livrent à des études comparées sur nos diverses colonies; ailleurs, un Pelez : des salutistes, aux yeux caves, au masque émacié, vocifèrent des cantiques, s'entrainant dès le bord pour Tapostolat qu'ils vont exercer à Zanzibar ; plus loin, un Fromentin : des Arabes accroupis, en des attitudes extasiées, psalmodient, à grand renfort d'Allah !

Allah! Toraison vespérale ; et là-bas, dans le carré des marsouins, un rappel du célèbre tableau deBellangé: le Loto des zouaves" au camp de Châlons... Ah! l'amusant, le pittoresque microcosme !.-. Le pont, éclairé

d'un bout à l'autre par des lampes électriques qui trouent son double plafond de toile^ évoque la perspective fuyante du passage des Panoramas... Et l'illusion est telle que, lorsque sonne le premier coup du dîner, je crois entendre la sonnette du théâtre des Variétés carillonnant la fin de Tentr'acte !

Du détroit de Bonifacio.

Le Djemmah glisse, avec de molles ondulations de cygne, entre la Corse et la Sardaigne, entre la France, à bâbord, et, à tribord, l'Italie. Ici, la Madalena ; là, Bonifacio. La passe est si étroite que, sur Tune et l'autre côte, on distingue à l'œil nu, non seulement les maisons, mais aussi les silhouettes des indigènes. Dans ce pays du dolce farniente^ où dormir est une des plus grandes joies de vivre, la nuit se prolonge très avant dans la matinée. Et j'ai pu, grâce à ma lorgnette marine, surprendre, à la minute psychologique du réveil, des scènes d'intérieur éminemment

suggestives. Combien ai-je regretté de n'avoir pas un appareil photographique plus puissant ! Il y aurait eu là, pour une « gauloiserie » d'Armand Silvestre, de très précieux motifs d'illustration.

Les Grecs appelaient les Furies Euménides. C'est évidemment par un de ces euphémismes chers aux peuples d'origine hellénique que le nid de vautour juché tout en haut de cette falaise, sinistre comme celle de Penmarc'h, s'appelle Bonifacio.

Bonifaciol Ce nom a la douceur d'une caresse, il éveille des idées de langueur et de béatitude, il fait rêver d'une Salente poétique, mollement couchée le long d'une mer berceuse, parmi les orangers, les myrtes et les lauriers-roses. Et la désillusion est grande, on éprouve comme une angoisse de voir, au faite de ce roc monstrueux — projectile géant vomi par quelque cratère sous-marin — se dresser un fantôme de ville, faite de masures caduques et lépreuses, qui simulent, dans la perspective, les tronçons épars d'une bastille

démantelée. Jetées là, telle une malédiction du ciel, elles semblent tenir par d'inarrachables racines au bloc granitique, dont l'énorme surface, polie, à sa base, par le séculaire baiser du flot, est ravinée, à son sommet, par les torrents d'immondices que les indigènes, de temps immémorial, déversent directement, comme en un dépotoir naturel, de leurs fenêtres dans legoufifre.

Émergeant de ce chaos préhistorique, un reste de tour à créneaux chante lesprouesses du banditisme féodal, et la flèche d'un clocher moyenâgeux s'empourpre, sous le soleil qui flambe, d'une rouge lueur d'autodafé. Épandu sur ce paysage dantesque, dont les zigzags aveuglants de la foudre pourraient seuls faire éclater, dans sa plénitude, la sauvage grandeur, ce radieux soleil a Tair d'un ironique anachronisme !

Pas un indice de vie dans cette nécropole, n'était la petite flamme tricolore qui, joyeusement, ondule au-dessus d'une lourde bâtisse dont la vive blancheur de mosquée détonne dans la morne grisaille du décor.

C'est la caserne. Dans rencadrement des croisées, converties en séchoirs, d'où pendent des grappes de haillons pittoresques, apparaissent des faces rubicondes de tourlourous; tandis que, plus bas, un officier, dont la haute silhouette se détache en vigueur sur le 'mur chauffé à blanc, suit avidement, la jumelle braquée sur notre paquebot, ce « coin de France » qui passe, comme s'il voulait s'en emplir les yeux pour les heures nostalgiques. Et je me disais que, pour lui, ces heures-là doivent sonner souvent, et que souvent aussi doit l'étreindre le souvenir des garnisons aimables et joyeuses, sur ce promontoire d'exil, dans cette bourgade perdue, sans amour et sans joie. Je me disais même cela tout haut, si haut que le commandant du bord, dont j'étais Thôle sur la passerelle, m'entendit et, me frappant sur l'épaule :

— Ne le plaignez pas, me dit-il, il n'est pas à plaindre! S'il est là, c'est qu'il Ta voulu 1... Bonifacio, comme tous les postesfrontières, sur les Alpes, notamment, et au pied des Vosges, est un poste d'honneur!...

On ne le fuit pas, on le recherche... Et il y a, croyez-le bien, plus d'appelés que d'élus 1

— Je ne songeais pas, en effet, que c'est ici la frontière...

— Et une frontière aussi périlleuse et peut-être plus traîtresse que celle deTEst!... Ceux qui la gardent sont des privilégiés, mais, en même temps des soldats d'élite !...

Et leur vie est si pleine qu'il n'y a de place ni pour l'ennui ni pour le regret!... Comment auraient-ils le loisir de regarder en arrière lorsqu'ils ont tant à faire de regarder devant eux?... Voyez plutôt...

Et, le doigt tourné vers la Sardaigne, il me montrait, sur la plate-forme d'un fortin, une ligne de monstres vaguement accroupis, dont le soleil allumait les énormes prunelles...

C'étaient des canons italiens, tournés, gueules béantes, vers la lourde bâtisse, où , dans l'encadrement des croisées^ converties en séchoirs, apparaissaient des faces rubicondes de tourlourous I

— Croyez-vous toujours, reprit le com-

mandant, après un silence significatif, que Bonifacio soitun Sainte-Hélène?

— Non, certes, répondis-je... une île d*Elbe, tout au plus !

En détournant les yeux vers la côte française, je vis, à l'avant, un moussaillon qui, son béret à la main, faisait un grand signe de croix. Le commandant, à son tour, se découvrit et, gravement, esquissa le même geste. Je l'interrogeai d'un regard où perçait une vague inquiétude, comme si nous étions sous la menace de quelque danger.

Il me dit :

— Nous autres, marins, nous ne franchissons jamais cette passe sans invoquer le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et sans réciter au-dedans de nous une petite prière. C'est là, dans ce chaos de roches aiguës comme des dents de squales, que la Sémillante périt corps et biens pendant la guerre de Crimée; et c'est autour de cette colonne de granit, élevée en commémoration du sinistre, que sont ensevelis les six cents naufragés, ceux du moins dont le gouffre rendit

la dépouille!... Prier, c'est affranchir quelqu'une de ces âmes restées en détresse, lui délivrer un passeport pour le paradis!...

Hé ! sait-on si nos âmes, à nous, jetées un jour dans ce purgatoire par un caprice de cette mer qui nous berce aujourd'hui pour mieux nous étouffer demain, n'auront pas, elles aussi, besoin de ce passeport? Voilà pourquoi nous prions, moins peut-être pour leur salut éternel — car il entre un peu d'égoïsme dans notre piété pour les morts — que pour notre propre sauvegarde !

Ce diable d'homme m'avait donné froid dans le dos!... Mais bast! Le ciel est bleu, la mer est belle, le Djemmah s'y meut avec des ondulations de cygne... A Dieu vati

Les îles Lipari.

Mercredi, 12 février. — Ce matin, à peu près vers la même heure où nous avons passé, hier, en vue de la Corse, nous passons en vue du Stromboli...

Je ne voudrais pas, amie, avoir l'air de découvrir la Méditerranée ni de disputer aux géographes, topographes, ethnographes et photographes de la maison Bœdecker and C" le record de la précision géographique, topographique, ethnographique et photographique. Rien, au surplus, ne ressemble à un archipel comme un autre archipel; et ce que je vous dirais des Lipari ne différerait pas sensiblement, aux noms près, de ce que je pourrais vous dire des Cyclades, des Baléares ou même des Bissagos.

Seriez-vous bien avancée de savoir que Tarchipel de Lipari forme un groupe de treize îles, qu'une de ces îles a pour nom Alicudi, une autre Felicudi, et qu'aux temps fabuleux, Salini s'appelait Didyme?

Et puis les verrai-je aujourd'hui des mêmes yeux que je les verrai demain, que d'autres les verront ou les auront vues, et, de ces aperceptions diverses, quelle sera la vraie ? Un paysage est, pour moi, vous le savez, un phénomène plutôt subjectif qu'objectif, plus en moi qu'en dehors de moi, et le charme essentiel en réside moins dans la vision

dont il m'éblouit que dans rémotion dont il me pénètre. Je le sens plus que je ne le vois. Et j'y apporte le même parti-pris égoïste que devant un tableau, dont les détails me laissent indifférents^ si, de l'ensemWe, il se dégage une impression qui corresponde à mon actuel « état d*âme ».

Il est probable que mon « état d'âme », tandis que nous évoluions à travers le labyrinthe des Lipari, n'était pas celui de l'odieux photographe qui, hier, m'avait gâté mon coucher de soleil, et qu'il voyait sous un autre angle, comme disent les algébrisles, le quarteron d'îlots — treize à la douzaine — disséminés autour de nous. Je l'apercevais, à quelqi;ies pas de, moi, pérorant au milieu d'un petit cercle de passagers ahuris par sa faconde tartarinesque', et, avec des gestes à la Gaudissart, leur faisant les honneurs de « son » archipel à grand renfort de boniments où le bric-à-brac de la mythologie fraternisait ingénument avec le bric-à-brac de l'histoire. Et ce qu'il proférait avait, dans sa bouche, je ne sais

quoi de péremptoire, de formel et de définitif. Impossible, après l'avoir entendu, de mettre en doute la suspecte légende d'Éole seigneur-suzerain des Vulcanies (1) et geôlier des Vents qu'il y tenait captifs dans des outres jusqu'à ce qu'il lui plût de les lâcher, meute hurlante, à travers les espaces. C'était arrivé 1 « Oui, messieurs, dans des outres ! » articulait-il..., « Us n'avaient qu'adiré : ouf! les Vents, pour faire éclater leur fragile prison et prendre la poudre d'escampette ! . . . Mais ils n'avaient pas conscience de leur force, et ils restaient docilement dans leur peau de bouc!... Sauf un, néanmoinsss, qui ne voulut jamais se plier à ce vasselage... Celui-là, vous le devinez bien, hé?... C'est le mistral!... Le vent de Marseille, troun de l'air !... Le vent de Marseille dans une outre, vous ne le voudriez pas, pécaïre !... Il ne dérageait pas de voir sa suprématie méconnue, le vieil Éole ! Mais il n'eut garde de faire le malin avec un gaillard qui, d'un souffle, pas même

(1) Un des noms des îles Lipari.

d'un souffle, d'un léger soupir, eût mis en déroute toute la rose des vents. « Il se plaît » à Marseille — dit-il après trois sommations » demeurées sans résultat — qu'il y reste 1 »■ Mais qu'il y reste à tout jamais, comme » Prométhée sur son Caucase... ce sera son » châtiment ! » Et c'est depuis ce jour que le mistral a fait de Marseille et de son territoire son champ d'opérations exclusif, et qu'il y est devenu comme qui dirait le vent national! De temps à autre, quand l'ennui le prend, il risque, bien une pointe vers Arles, vers Avignon, et môme vers Valence, histoire de mettre à bas quelques centaines de cheminées et de démolir deux ou trois ^onts sur le Rhône!... Mais où finit la Provence, la maraude finit. Et, chaque fois, une force invincible ramène le maraudeur dans le périmètre marseillais, où, par la volonté d'Éole, il doit être emprisonné jusqu'à la consommation des siècles I C'est, sous une autre forme, le supplice de l'outre, auquel il s'était dérobé. »

Si agaçant que soit le personnage, il y

aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître que sa légende, d'un joli fumet provençal, en vaut bien une autre. Elle vaut, tout au moins, celle dont je m'ingéniais moi-même à poétiser ces îles Lipari, qui, pour la plupart, ont l'aspect peu poétique d'énormes verrues. Mon imagination se complaisait à y voir les vestiges épars de quelque mystérieuse ville d'Ys engloutie dans une tourmente ou de quelque Sodome incestueuse précipitée à l'abîme par le feu du ciel, cités géantes, ornées d'édifices et de monuments aux faîtes si altiers que, la mer n'étant pas assez profonde pour les recouvrir, ils émergeaient à sa surface. Et ce Stromboli, que nous frôlions, m'apparaissait, avec son aigrette de fumée bleuâtre, comme la cheminée d'une forge colossale, dont le foyer, sans cesse éteint par le flot envahisseur, était rallumé sans cesse par des chauJBfeurs cyclopéens, éternellement voués à ce supplice du feu, comme Ixion à celui de la roue!... L'admirable tableau, n'est-ce pas? pour une féerie « artiste » — ce noble rêve de Gustave Flaubert ! Et

comme il remplacerait avec avantage cet odieux « Royaume des poissons », cet inamovible défilé de sirènes aux appas débordants, dont les maîtres du genre (?) nous affligent les yeux et nous offensent le goût... depuis MartainvîUe !

Charybde et Scylla.

Midi. — Le déjeuner touche à sa fin. Un tintement de cloche. Le commandant se lève.

— Mesdames, messieurs, dit-il, nous entrons dans le détroit de Messine... Le spectacle vaut bien que, pour une fois, on lui sacrifie le café !

En un clin d'oeil, tout le monde fut sur le pont, à jouer du codack ou de la jumelle.

Seul, le photographe ne démarrait pas...

Il marmottait, le nez sur sa tasse :

— Un roublard, le commandant ! Il nous la fait au pittoresque pour gratter sur le sucre et le mokal... Mais prends garde que j'y coupe !

Puis, avec un haussement d'épaules où

il entrait autant de mépris des autres que de satisfaction de soi :

— Le détroit de Messine ?... Une jolie foutaise!... Il y a longtemps que j'en ai soupe t

Et le butor me tirait par la jaquette, car le hasard qui me l'avait donné pour voisin de cabine me l'avait aussi donné pour voisin de table... Il essayait de me retenir, disant :

— Hé I bagasse, qu'ils s'en aillent, si ça les amuse !... Mais' vous, restez avé moi!... Il n'y a pas de paysage qui vaille un bon mazagran I... Je lâcherais les sept merveilles pour tailler une bavette avec un qui me botte!... Et vous me bottez, vous, parole de Marseillais!... Non?... Vous en tenez pour Messine, comme les autres?... Moi, cane me dit rien... C'est vrai que je sais mon détroit par cœur, comme la Joliette!... Une idée !... Voulez-vous que je vous le raconte?... J'ai de la description, et, pour la couleur, je ne crains personne!... Quand je vous aurai brossé ma petite marine, ça sera comme si vous aviez vu!... Ça colle, hé?

Cette invite fut soulignée par un formidable coup de poing qui fit voler en éclats la tasse et la soucoupe du photographe, et tacha d'éclaboussures jaunâtres son plastron immaculé... Il lâcha ma jaquette...

Tétais libre... Merci, mon Dieu!

Ah ! que ne puis-je dire, comme ce Tartarin exaspéré: « J'ai de la description, et pour la couleur, je ne crains personne ! »

En ce milieu du jour d'une divine sérénité, noyées dans une atmosphère aux transparences de nacre, ou dansent, sous le soleil, d'impalpables molécules d'or, les deux rives du détroit offrent aux yeux extasiés un panorama magique dont la plume d'un Théophile Gautier, unie au pinceau d'un Ziem, pourrait seule fixer les lignes délicates et broyer le coloris somptueux. C'est beau comme l'estuaire de la Seine à Quillebeuf, beau comme la Corné d'Or, beau comme les bouches de la Neva, beau comme l'entrée de la grande lagune à la nuit tombante.

Posés en sentinelles au seuil du défilé mouvant, Charybde et Scylla se regardent

comme chiens de faïence, en des attitudes inoffensives de fauves apprivoisés auxquels on aurait limé les ongles et scié les crocs.

Cy flnist la légende farouche. Et là-bas, à l'extrême horizon, le colosse Etna, cuirassé d^ neige de la base au sommet, semble un rideau de rêve tiré sur quelque monde imaginaire, mettant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer une note blanche d'une douceur infinie!

Grâces soient rendues aux Messageries maritimes qui, par Tintelligente organisation de leurs transports, nous ont ménagé de telles surprises. J'avais fait la môme route en allant inaugurer le canal de Suez, et du détroit de Messine, pas plus que du détroit de Bonifacio, entrevus, la nuit, à la clarté falote de quelques phares épars, aucune image sensible ne s'était fixée dans la chambre noire de mon souvenir. C'est que, alors, on appareillait au soleil levant et, grâce à ce départ matinal, la terre ferme, oubliée depuis Marseille, n'apparaissait plus aux regards impatients des passagers

qu'aux approches d'Alexandrie. Toute la poésie du voyage se noyait dans les ombres nocturnes, telles ces tragédies mal venues où tout ce qu'il y a d intéressant se passe à la cantonade. En ce temps-là, les photographes bavards et descriptifs avaient beau jeu ; ils tenaient l'emploi des Théramène, — médiocre compensation. Aujourd'hui, Tap* pareillage a lieu le soir, et les horaires sont combinés de telle sorte que chaque jour apporte un nouvel aliment à cette soif d'émotions artistiques dont on est altéré, et que la monotonie du parcours s'atténue dans riucessante variété du paysage. Par cette louable préoccupation de complaire aux touristes épris de pittoresque, les Messageries Maritimes ont acquis les mêmes titres à leur reconnaissance que cet ingénieur de génie dont l'âme « artiste » conçut cet incomparable chef-d'œuvre panoramique : le chemin de fer du Saint-Gothard.

Après un rapide tribut payé, par acquit de conscience, à l'admiration, tous les passagers qui, sur l'appel du commandant,

ont quitté la table à la minute psychologique du café, sont retournés à leur demitasse. Moi, je n'y songe guère, tant je suis fasciné par la magie de ce décor fuyant, dé cette glissade lente entre deux rives incendiées de soleil, qui fait flamber, à droite, les toits blancs de Messine, et, à gauche, les toits rouges de Reggio, dont la physionomie barbaresque évoque la Chioggia de l'archipel vénitien. Et je reste là de longues heures, hypnotisé par l'azur aux fii^es transparences, où les voiles des bateauxpécheurs battent à la brise comme des ailes de goélands^ et si limpide que les moindres accidents de la côte, de plus en plus abrupte, s'y reflètent avec un relief intense, et qu'on y peut Suivre la fumée grise du paquebot rejoignant, dans son vol oblique, la fumée bleuâtre de l'Etna. Peu à peu, avec le jour tombant, le canal s'élargit. Des horizons plus vastes apparaissent. La pointe de la botte italienne se détache à vue d'oeil du cothurne sicilien ; graduellement, elle s'amincit et s'effile comme la pointe d'une bottine de femme qui chausserait du trente-

deux. Pareilles à ces gazes qui, dans les féeries, masquent le? changements de décor, des brumes montent des gorges de Galabre. Le peu qu'on aperçoit encore de la terre s'estompe dans le crépuscule, puis se dissout dans la nuit. Nous ne la reverrons plus qu'à Port-Saïd... dans trois jours I

De je ne sais où.

Vendredij i4 février, la nuit. — Oui, de je ne sais où I... Entre le ciel et l'eau, si vous voulez 1... C'est tout comme.

Je commence à sentir Toppression nostalgique de la mer. Cette charmeuse a cela de décevant qu'elle reste comme un livre fermé pour ceux qui ne vivent pas avec elle en intime et quotidien commerce. Les marins seuls, les professionnels, en peuvent reconnaître chaque flot, comme on reconnaît chaque arbre d'une route souvent parcourue. Ces flots qui me portetit en ce moment, ils m'ont porté déjà. Ce sont pourtant flots anonymes, comme ceux du Pôle, où

ne m'a jamais poussé mon goût d'aventures.

Ils gardent par devers moi Tincogûito le plus hermétique. Il n'en est pas un seul à la crête duquel je puisse accrocher un souvenir! Chateaubriand appelait Paris un vaste désert d'hommes. Qu'eût-il dit de la mer, ce sahara, qui, lorsqu'elle n'éveille pas la radieuse sensation de l'inâni, éveille l'angoissante sensation du néant ?

Nous sommes depuis hier dans les eaux ioniennes. En y entrant, je me suis rappelé rémotion quasi religieuse qui m'envahit, à cette môme place, lorsque, tout frais émoulu des études classiques, je m'en allais en pèlerinage vers la source immortelle de toute Beauté ! Ce n'était pas la Grèce de Canaris ni de Byron qui m'attirait alors, mais la Grèce d'Homère et d'Hérodote, de Sophocle et d'Aristophane, de Lycurgue et de Platon, de Démosthène et de Périclès, de Miltiade et de Léonidas, de Zeuxis et de Praxitèle. Que n'aurais-je pas donné pour retrouver en mon âme, après tant de jours vécus, une étincelle de la foi divine de mes

DE MARSEILLE A TAMATAYE 31

vingt ans ? Je n'y ai trouvé que des cendres ! Et j'ai bien senti que je ne monterais plus à deux genoux, comme Gérard de Nerval, les marches sacrées du Parthénon, et que je n'aurais plus, comme lui, de larmes à répandre sur un fût de colonne brisé I Et puis, la Grèce contemporsLine nous a gâté la Grèce antique, et le Roi des Montagnes a dépouillé de son prestige le Roi des Rois !

Minuit. — Une flamme rouge s'allume à l'horizon septentrional,

Étoile d'or parmi les étoiles d'argent f

C'est la Crète...

Demain, nous serons à Port-Saïd.

Port-Saïd.

Samedi, 15 février. — Port-Saïd...

quatre heures d'arrêt !

Quelle joie, amie, après cinq jours de prison cellulaire flottante*, de fouler enfin,

ne fût-ce que quelques minutes, le plancher de la belle Ottero !

Au surplus, pendant cette halte, le bord serait inhabitable. Ce n'est pas uniquement pour des convenances postales qu'on mouille sept fois entre Marseille et Tamatave, mais aussi pour faire du charbon. On n'a pas plus tôt jeté Tancre que d'énormes chalands, bondés de houille, nous accostent, et, de leurs flancs endeuillés, surgit une légion de fantômes noirs» échappés de Tenfer du Dante, qui s'élancent à l'assaut du Djemmah — comme au iroisième acte de V Africaine — et, avec des cris de bêtes et des bondissements de clown, Tenvahissent par toutes les issues et par toutes les ouvertures. En un clin d'œil, les gros meubles sont rentrés dans leur étui, les autres descendus à la cale ; on boucle toutes les portes, on ferme tous les sabords. La prison devient cloître. Sur le pont, la subtile poussière noire vous prend à la gorge, vous brûle les yeux ; dans les dessous, on suffoque. En haut, Tophlalmie; en bas, l'asphyxie. Il n'y a qu'à fuir. Fuyons.

DE MARSEILLE A TAMATAVK 33

Aux. temps lointains où j'ai visité Port- Saïd, ce n'était, à proprement dire, qu'un chantier colossal, une immense cité ouvrière, un chaos de baraques en planches, disséminées, sans souci dô Talignement, le long d'une plage de sable en perpétuelle torréfaction. Aujourd'hui, c'est une grande et belle ville, d'aspect avenant, percée selon les règles les plus modernes de Thaussmanisation, avec de larges rues, pleines de soleil et d'air — ceci tempérant cela — de vastes boulevards bordés de maisons d'ordre composite, qui rappellent, par la fantaisie de leurs architectures et l'incohérence de leurs coloris, celles de nos stations balnéaires àla mode. La population, où manque Télément aborigène, est comme une carte d'échantillons de tous les types africains et asiatiques, depuis le noir de suie jusqu'au jaune d'ambre, marée hétéroclite, que le flot judaïque traverse sans s'y mêler, gardant, comme la Saône à sa jonction avec le Rhône, sa couleur propre et son immuable physionomie. Et ce sont des cris, des glapissements, des nasillements, des onoma-

topées, des appels, des interpellations échangéesdans les idiomes les plus bizarres, en une cacophonie d'accents où s'affirme la suprématie du marseillais. Ce qui domine pourtant parmi ces jargons babéliques, c'est le français, et — ne le saurait-on pas — on devinerait que cette ville si vivante, si pimpante, si gaie, est une création française.

Nous y récoltons au passage les sympathies que Ferdinand de Lesseps y a semées, et dont les Anglais, seigneurs suzerains de l'endroit, pourraient à juste titre concevoir quelque jalousie. Car, à Port-Saïd, les Anglais ne sont rien moins que populaires.

D'ailleurs, ils s'exhibent peu, du moins les soldats : la rencontre d'un habit rouge est un événement. 11 est vrai que les clergymen abondent : or, le clergyraan est plus à craindre que le soldat et la Bible est une arme plus redoutable que Tépée.

Deux sirènes vous guettent au bas de l'échelle du steamer: la prostitution, une prostitution haillonneuse à Tusage des matelots mis en appétit par un jeûne pro-

longé — tirons un voile ! — et la roulette.

La première de ces enjôleuses n'a pas fait ses frais avec mes compagnons de traversée. Quelques-uns se sont pris aux beaux yeux de la seconde, et presque tous, — c'était facile à prévoir — y ont laissé de leurs plumes. Dans ce coupe-gorges, tous les chats sont gris, tous les fez sont rouges, et le fez d'un Grec n'a rien qui le distingue de celui d'unTurc inoffensif. Mon photographe s'y est fait étriller dans les grandes largeurs, — les Marseillais ne font rien à demi. Un usage local veut qu'au moment où la bille commence sa course giratoire, on jette un tapis de drap sur le cylindre, comme si l'œil hypnotiseur des pontes pouvait influencer le destin ! Après quelques coups malheureux, Marins — c'est le nom de l'homme à l'objectif — exigea qu'on découvrît le cylindre ; et comme on arguait du règlement pour se dérober à son injonction, il osa porter sur le tapis suspect — ohl combien ! -r- une main sacrilège. Tumulte.

Vociférations. En un clin d'œil, toute la labiée est debout. Et tandis qu'une ving-

taine de mains se lèvent, menaçantes, vers cet empêcheur de jouer en rond, une vingtaine d'autres, furtivement, ramassent les mises éparpillées, qui ne réintègrent pas toutes le gousset légitime. Lepljotographe, voyant la sienne émigrer vers une poche étrangère, tombe à bras raccourcis sur le clephte, qui se livre, en sourdine, à ce petit travail de prestidigitation. C'est le signal d'une mêlée générale. Branle-bas de combat. Les horions pleuvent dans un ouragan de jurons cosmopolites. Soudain, sur un geste maçonnique du <c manager », quatre solides gaillards barbouillés de cirage — celui du capitaine Fortempeigne — se détachant du mur où ils étaient en faction, cariatides géantes, assaillent le bon Marins, l'empoignent à bras-le-corps, le soulèvent comme une plume, et, malgré ses imprécations et ses ruades, le jettent à la porte, qu'ils verrouillent derrière lui. Et le bon Marins, après s'être vainement escrimé des pieds et des poings contre l'obstacle, se résigne à secouer sur le seuil de cette caverne la poussière de ses godillots,

et s'éloigne en proférant d'une voix tonnante :

— Tas de lâches 1 Je la ferai fermer, votre sale boîte ! ... Je vais de ce pas porter plainte à mon consul 1

La cloche du Djemmah, qui sonnait le départ, ne lui laissa pas le temps d'exécuter son programme. Mais ça nous promet, pour les soirées du bord, une série de sugges- ' tives conférences sur le rôle du Grec moderne dans le fonctionnement des jeux de hasard.

N'étant ni coureur de brelans ni coureur de guilledou, j'ai mis ces quelques heures de relâche à profit pour flâner à la parisienne dans Port-Saïd, baguenaudant à toutes les boutiques, musant à toutes les devantures des marchands de curiosités et de bibelots. Et, sous la couche de vernis oriental dont ce bric-à-brac soi-disant indigène est astucieusement maquillé, j'ai reconnu l'estampille du Bon-Marché, du Printemps et du Louvre. Oh 1 la cruelle, Todieuse obsession de l'article-Paris ! Et il

y a des amateurs ! Et cela s'achète, et cela se vend ! Mais un des commerces locaux les plus florissants, le plus florissant peut-être, c'est le commerce des photographies, et surtout des photographies obscènes. Ils pullulent, comme de la vermine, dans la grande artère centrale, ces Musées secrets, ouverts à tout venant, et qui sont comme le vestibule du Musée Dupuytren, dont ils égalent Thorreur. Sur le pas de leur porte, les conservateurs de ces galeries de basse luxure aguichent le client, telles les matrones faisant la retape au seuil des maisons closes. Comment le... goret sommeillant en chacun de nous ne s'éveillerait-il pas à ces invites qui flattent nos instincts d'inavouable et malsaine curiosité? On entre.

Le logis est décent, tout parfumé d'innocence. Ce ne sont partout, aux murs, sur les tables, sur les étagères, que reproductions de tableaux de sainteté, de scènes bibliques, édéniques, idylliques : Moïse sauvé des eaux, la fuite en Egypte, vierges à la fontaine, caravanes en marche, vues du canal de Suez, des Pyramides, du Nil, etc..

— la joie des enfants, la tranquillité des parents. Mais ce n'est là qu'un trompe-rœil.

Le cornac soulevé une portière en tapisserie. Le décor change. Ce ne sont partout, aux murs, sur les tables, sur les étagères, que reproductions de tableaux erotiques, scènes aphrodisiaques, orgiaques, démoniaques, coins de Sodome,. de Gomorrhe et de Lesbos, mâles en rut, femelles en pâmoison, corps à corps voluptueux, chevauchées faunesq'ues, priapées immondes, fornications monstrueuses, — la scatologie la plus répugnante greffée sur la pornocratie la plus abjecte!... Et, dans tout cela, pas une note d*art, pas un parti-pris d'élégance, pas un grain de poésie 1... — C'est le poème de la chair, me disait un de mes compagnons de voyage égaré, comme moi, dans ce lupanar. — Ça, le poème de la chair ? allons donc!... Tout au plus le carnaval de la viande !

Le joyau de la collection est un album

— dit Musée des Souverains — dont les fermoirs ne s'ouvrent que si l'on acquitte

préalablement une taxe supplémentaire. Ce sont les petits bénéfices du padrone délia casa. Tous les chefs d'Empire, depuis le pape jusqu'à la reine Victoria, y figurent en des attitudes, des gestes et des mouvements plastiques à faire rougir le Portier des Chartreux. Vous ignorez sans doute comment s'obtiennent ces fac-similé de tableaux égrillards, dont les personnages sont toujours apocryphes et mis en scène arbitrairement. Certains photographes ont, comme les peintres, des modèles qui se prêtent à leurs fantaisies les plus sadiques. La photographie obtenue, ils effacent la tête du modèle banal, et y substituent la tête d'un haut et puissant seigneur ou d'une noble et honneste dame qu'ils adaptent habilement à ce corps étranger et quelconque... et la farce est jouée !

C'est de TAUemagne, paraît-il, que nous vient cette lèpre. Il y a de Taulre côté des Vosges une foule de Nurembergs inconnus où se confectionnent cesvjoujoux à Tusage des femmes hystériques et des hommes affaiblis. Paris est un des principaux mar-

chés OÙ s'écoule cette sale marchandise, qui nargue la douane et la police des mœurs. C'est l'invasion qui continue sous un faux-nez : après le chassepot, la pourriture,... Pouah !

En m'évadant de ce cauchemar, j'ai traversé le petit square où s'élève, sur un socle de granit, le buste de Ferdinand de Lesseps. Les gens de Port-Saïd entourent d'un véritable culte la mémoire de Tillustre mort auquel ils doivent leur prospérité toujours grandissante. Pour eux, il n'a jamais cessé, il ne cessera jamais d'être le Grand Français. Cela console.

Le canal de Suez.

Dimanche, 15 février. -< Méfiez-vous, amie, je vais être lyrique ! Le paysage veut cal... Ce n'est pas que ce soit beau, beau, ce fameux canal, dont G... nous avait fait un topo si séduisant... Enthousiasme de gros actionnaire !... De cette glissade lente, si lente, sur une mince nappe liquide étran-

glée entre deux rives mortes, bossuées de dunes par delà lesquelles on n*aperçoit> d'un côté, qu'un immense désert d'eau, de Vautre, qu'un immense désert de sable, sans un arbre, sans une plante, sans un vestige de végétatiop, avec, de loin en loin, de méchantes ruines, et, pour tout symptônjé de mouvement, une rare silhouette d'Arabe traînant après lui quelque chameau mélancolique, — il se dégage un fade, anesthésique et solennel ennui I...

Mais la nuit, oh ! la nuit, quand le paquebot s'allume, et aussi, là-haut, toutes les étoiles du bon Dieu, qui, sous ces latitudes, flambent comme d'énormes brûlots, le spectacle se transforme, s'idéalise, s'enveloppe d'une pénétrante poésie ! Pouren jouir dans toute sa plénitude, je me suis hissé jusqu'à l'avant, le faubourg Saint-Antoine de notre petite ville flottante, dont l'arriére est le faubourg Saint-Germain. Et, de là, quel spectacle! Éclairé jusqu'à des distances infinies par le fanal de proue, le canal se déroule comme une longue bande de verre laiteux sur laquelle le navire glisse, tel le

cygne de Lohengrin, entre les dunes de sable, gui s'illuminent, sous la flamme blanche, d'éblouissants reflets de neige et donnent au paysage un aspect sibérien, évoquant les magiques splendeurs du soleil de minuit 1... Les étoiles, si près, si près, qu'il semble qu'on va les prendre avec la main, versent sur tout cela des clartés surnaturelles... On ne se douterait pas qu'on marche, sans les bouées multicolores qui viennent au-devant du paquebot, pareilles à de monstrueux feux-follets, et se noient une à une dans Tombre qu'il projette autour de lui... Et, tandis que l'œil s'hypnotise à cette féerie, Toreille se grise à la mélopée vague de la Berceuse bleue que psalmodient, sotto voce, nos petits marsouins couchés, sur l'avant-pont, pôlemôle !...

La Mer Rouge.

Lundiy 16 février. — De môme que Port-Saïd sur la Méditerranée, Suez est la

porte du canal ouverte sur la Mer Rouge.

Nous Tavons à peine entrevue, car il faisait nuit encore quand nous y sommes arrivés.

D'ailleurs, ce qu'il y a d'intéressant à Suez, ce n'est pas la ville, mais le golfe ; et, comme il ne faut pas moins de dix heures pour le traverser, j'en ai pu savourer à loisir l'intense pittoresque. C'est une sorte de lac immense, comme le lac de Genève, que le Djemmah coupe exactement par le milieu. De la dunette on voit s'arrondir, en deux courbes d'une délicatesse exquise, à droite, la côte d'Egypte, à gauche, celle d'Arabie; et, des deux côtés, de larges plages de sable fin font courir, entre le bleu violent des eaux et le bleu tendre des montagnes, comme un ruban d'un beau jaune d'or. Et ce panorama tourne, tourne autour du paquebot, qui semble immobile, dans une atmosphère d'une diaphanéité préraphaélique. Sur ces rives mortes, pas une silhouette vivante, pas un symptôme de mouvement humain ! Il s'en exhale pourtant une vie puissante, mais une vie « autre » et qui vous reporte en esprit par

delà des milliers et des milliers d'années... Voici la Fontaine de Moïse avec son rideau de palmiers géants... C'est à l'endroit même où nous sommes que les flots s'entr'ouvrirent pour frayer aux Hébreux un chemin vers la Terre promise... Là-bas, c'est le Sinaï.., Plus loin, THoreb, TArarat, tous ces massifs de roches historiques échelonnés jusqu'à l'infini, derrière lesquels fut le berceau du monde et se joua le drame rédempteur !•.. En évoquant ces fastes lointains, ma sensation présente s'avive de mille sensations anciennes... Et je suis ému doublement par ce que je vois et par ce dont je me souviens! Cela me réconcilie avec rinstruction obligatoire. Le rappel des premières notions dont, tout petits, on nous a meublé le cerveau, donne plus tard aux jouissances que nous procurent les grands . spectacles naturels une inexprima,ble saveur. Jouir en connaissance de cause, n'est-ce pas jouir deux fois? Et je ne puis vous dire quel charme je ressens à reconstituer, sur cette magnifique carte en relief étalée devant moi, l'histoire de ce peuple

46 kV PAYS MALGACHE

de Dieu que j'ai tant de fois, étant jeune cancre, donné à tous les diables 1

Mardi, il février. — Je rengaine ma palette, amie, pour ne pas vous assommer de fâcheuses redites, Ce voyage se poursuit dans la splendeur immuable de la mer et du ciel. J'attends — oh 1 sans impatience I — qu'un peu de noir dans ce bleu, d'ombre dans cette sérénité, me fournisse prétexte à broyer des couleurs nouvelles.

Nous sommes en grande sympathie, le commandant et moi. C'est un brave marin, gros et court, qui, sous la rude écorce du loup de mer, cache une âme de poète. Il a, par surcroît, toutes les vertus du parfait cicérone. Grâce à son complaisant pilotage, je sais mon golfe de Suez et je saurai ma Mer Rouge aussi bien que les cartographes de la maison Justus Perth, de Leipsïck.

Et il ne se borne pas à l'extériorité des choses, il en dégage la psychologie. Ce matin, comme nous doublions un îlot minus-

cule, sorte de verrue rougeâtre sur le dos de la Grande Bleue :

— C'est nie de Sédouan, me dit-il.

— Une île déserte?

— Pas précisément. Trois hommes Thabitent, trois malheureux préposés à l'entretien du phare... Ils vivent là seuls, toujours seuls, en face les uns des autres, sans rapports avec la terre ferme, d'où, tous les huit jours, on leur apporte de quoi ne pas mourir de faim... Et, ce qui pis est, sans femmes I... Aussi ces existences misérables, hors nature, aboutissent-elles généralement à la folie i

— La folie I merécriai-je, pour un... veuvage un peu prolongé !

— C'est de l'histoire !

Les pauvres gens !... Pour eux, jamais de mardi-gras!... Car, c'était Mardi-Gras aujourd'hui... Hier, Marius, qui n'en rate pas une, avait émis l'idée joyeuse qu'on organisât à bord la traditionnelle ballade du bœuf. Il avait vu dans le parc aux bestiaux un malheureux ruminant, que guettait, stupide et morne, la massue du sacriûca-

teur. On aurait paré la victime de bandelettes et on Taurait promenée d'un bout du pont à l'autre, par bâbord et par tribord, avec arrêts suctessifs : d'abord, à la cabine du commandant, comme à TÉlysée, chez M. Félix Faure, à tout seigneur tout honneur ; puis aux cabines de quelques passagers de marque, le procureur général de Madagascar, le colonel Combes et le résident de Betafe... Mais le commandant n'a pas entendu de cette oreille-là; et, pour couper court à toute insistance, il a donné Tordre d abattre la pauvre bête dès le petit jour. Quel malfaiteur que ce photographe !

D'ailleurs, le bœuf n'était pas gras, nous nous en sommes aperçus, ce matin, au déjeuner I... Marins n'a pas voulu, tout de même, en avoir le démenti; et il a pris l'initiative d'un médianoche où des crêpes, très succulentes, ma foi ! arrosées de Champagne, nous ont procuré l'illusion d'un petit Mardi-Gras de famille!... C'est égal, ça manquait de ce qui donne à cet épisode terminus du carnaval parisien une physionomie si chatoyante... ça manquait de ser-

pentins ! Mais je me console en songeant que, dans quelques mois, j'en retrouverai, pendant aux arbres du boulevard, les lamentables vestiges !

Sans date. — J'ai perdu la notion du calendrier... Voilà douze, vingt-quatre ou trente-six heures, je ne sais pas au juste, que nous flottons, le jour dans un incendie, la nuit dans une étuve. Quarante degrés centigrades, une de ces températures équatoriales qui vous mettent le corps et Tâme en moiteur. L'atmosphère est comme angoissée... d'une angoisse contagieuse.

Ce n'est plus de Tair qu'on respire, c'est du feu... Ah! je sais maintenant pourquoi nous appelons Mer Rouge ce qui, géographiquement, s'appelle Golfe Arabique, je le sais trop... c'est que le rouge est la couleur des fournaises !

Il faut mettre sur le compte de cette chaleur anesthésiante la lassitude morale dont je suis accablé, ce détachement absolu de toutes choses, cette indifférence morne pour tout ce qui faisait, il y a dix ou douze

jours à peine, l'essentiel de ma vie. Et ce phénomène ne laisserait pas que d'être inquiétant, si je n'y trouvais un charme subtil, indéfinissable. La journée d'un Parisien est une succession d'habitudes aussi tyranniques que puériles, mais passées à l'état de besoins . naturels, comme le manger, le boire et le dormir. Or, la plus tyrannique, sinon la plus puérile, qui vous guette dès le réveil, au premier rayon du jour filtrant à travers les volets, est celle du journal favori, l'obsession de connaître le crime d'hier, le scandale de demain, les potins de cercle, les racontars de théâtre, le livre ou la pièce à sensation, le dernier caprice de la mode. Eh bien ! voilà dix ou douze jours que je suis sevré de cette manne quotidienne, et je n'éprouve pas même la mélancolie du gourmand à qui l'on ferait tort d'une mauviette à son déjeuner. Pas même la petite angoisse qui m'étreignit lorsque, par ordonnance du médecin, je dus renoncer momentanément aucigare.Uncoup de roulis me préoccupe et m'intéresse plus qu'un coup de Bourse, etles variations duthermo^

mètre que les variations des cours. A ce point que je me demande si ce sommeil de mes anciennes curiosités n'est pas un indice d'anémie intellectuelle,.. H y a, depuis Port- Saïd, dans le salon de lecture, une liasse de dépêches, où sont résumées, en langage nègre, les plus récentes nouvelles de Paris.

C'est seulement ce matin, dans une crise d^ennui, que la fantaisie m'est venue de les lire. Et il m'a semblé que je feuilletais un manuscrit hors d'âge, et la mort d'Ambroise Thomas, noyée entre une proclamation du Négiis et la perte d*un paquebot allemand, m'a paru quelque chose d'aussi lointain que la mort de Palestrina. J'aimais beaucoup l'homme, mais j'en voulais au compositeur d'avoir rapetissé Gœthe, Shakespeare et Dante, en réduisant ces colosses à l'échelle de son génie musical, en faisant de Mignon une romance, d'Hamlel un prétexte à jetés battus et des Amants de Rimini deux amoureux de pendule. Et peut-être entrait-il un peu de rancune artistique dans la tiédeur de mon émotion.

Quant à savoir qui lui succéderait rue Ber-

gère, je m'en souciais comme de Théritage d'Alexandre... Que ce fût Saint-Saëns, ou Massenet, ou Reyer, ou Théodore Dubois, ou Paladilhe, le troupeau bêlant des petites Cardinal n'en serait ni mieux ni moins bien gardé I

En revanche, à mesure que s'émousse en moi cet appétit de « savoir », hier encore surexcité jusqu'à la fringale, jusqu'à la boulimie, une faculté se développe .

qui s'était comme figée au contact de l'inexorable « chacun pour soi » de la vie parisienne : la faculté de m'attendrir. Je sens se raviver les sources, que je croyais taries, de la sensibilité. Et de nouveau je connais la douceur des larmes !

Il n'y a pas que des Marins à bord, grâce à Dieu. Il y a quelques hommes distingués dont les façons courtoises ont fini par vaincre mon parti-pris d'isolement et par me faire reprendre goût à la vie cénobitique.

D'autres encore vers qui, sans avoir ,eu l'occasion de lier commerce avec eux, je

me sens attiré par une secrète sympathie.

Je suis un friand de mystère, vous le savez, et les allures mystérieuses d'un couple qui, depuis la Joliette, vivait, pour ainsi dire, en marge de notre petite colonie, comme s'il eût rinstinctive appréhension de s'y mêler, m'intriguaient, me troublaient comme une énigme. Lui, soixante-dix ou soixante-quinze ans, une manière de don Quichotte en paletot, mince, sec, tout en longueur, tout en nerfs, gardant, sous Thabit civil, le linéament militaire, ombre spectrale de ces vieux guerriers d'Afrique dont le duc d'Aumale est demeuré le type accompli. Elle, — ...ante-cinq ans, comme disait mademoiselle Mars interrogée en justice sur son âge, je ne sais quoi d'irrémédiablement las et de doucement résigné sur toute sa personne, avec, dans sa pauvre robe de laine, de coquets ressouvenirs d'élégance, et, dans ses traits amaigris, des vestiges encore d'une lointaine beauté.

Parfois, la venue d'un beau garçon élégant comme Elle, mince comme Lui, épreuve composite de deux médailles effacées.

changeait en un trio jaseur et souriant ce duo silencieux et mélancolique. Et c'était alors, dans quelque recoin solitaire, entre ces trois êtres de même chair et de même sang, d'interminables causeries, sotto voce, à la muette, en quelque sorte, comme si ce que d'autres oreilles en auraient pu percevoir fût un vol fait au trésor de leur égoïste intimité !

Le père, la mère et le flls, pas de doute à cet égard. Mais quel était le motif de leur exoae si lointain, qui, le milieu géographique aidant, me faisait songer à la fuite en Egypte? Ma curiosité, qu'aiguisaient la monotonie des jours, le vide des heures, tournait à l'idée fixe, à l'agacement nerveux, à l'obsession. Elle avait atteint son paroxysme lorsque^ tout à l'heure, au lunch, où chacun se place à sa guise, le hasard me mit coude à coude avec le commandant et le vieux brave — groupe antithétique — que, dans le demi-jour, on aurait pu prendre pour l'illustre chevalier de la Manche devisant avec son fidèle écuyer Sancho Pança. C'était la présentation forcée .

— M. Emile Blavet, fit le commandant, un Parisien en rupture de journalisme 1 — M. le colonel comte de H..., un des héros de la Cochinchine et du Tonkin 1

— Oh t spupira le grand vieillard avec un hochement de tête mélancolique... un pauvre héros, dont l'âge, la goutte et les rhumatismes ont eu plus facilement raison que les balles des Pavillons-Noirs !

Qu'allait-il donc chercher dans ce pays où la malaria terrasse les plus robustes, ce valétudinaire, chargé d'ans, si voisin du terme suprême? N'y avait-il pas assez de « jeunes » enfouis là -bas dans l'immense ossuaire qu'est la route de Tananarive à Majunga?... Ces questions se lisaient si clairement dans mon regard apitoyé, que sans me donner le temps d'en trouver la formule courtoise :

— Oui, poursuivit-il, je vois bien ce que vous vous dites !.... C'est folie de courir les aventures lointaines, à mon âge, dans mon déplorable état de santé!-. Hélas! monsieur, c'est pour l'enfant, comme chantait la diva du bock au temps où nous

revenions du Mexique... pour ce grand garçon que vous voyez là-bas, blotti contre sa mère, et qui cache des timidités déjeune fille sous des dehors si fièrement virils!... Daiûe! n'ayant que lui, nous Tavons toujours gardé jalousement auprès de nous, et nous sommes tout son univers comme il est tout le nôtre!... Mais nous vieillissons, la comtesse et moi... le « petit » n'aura que notre nom pour toute fortune... Il a bien fallu songer à rétablir... Grâce à des amis puissants, j'ai pu le faire nommer chancelier de résidence à Tananarive... Seulement, lorsquMl s'est agi de partir, de partir seul, le cœur lui a failli !... Et à nous donc!... Etait-il possible de mettre des océans entre des cœurs qui, pas un jour, n'avaient cessé de battre les uns contre les autres?... Et n'était-ce pas tenter Dieu?... D'un regard, sans une seule parole, tous les trois nous nous étions compris... Que nous mangions en France ou à Madagascar la modeste pension dont TEtat paie mes longs services, qu'importait, pourvu qu'il y eût toujours trois couverts sur la

table I... Et voilà pourquoi nous sommes ici!... Ai-je bien répondu, monsieur, à vos muettes interrogations?... Et suis- je aussi fou Que j'en ai Tair?... Folie, si vous voulez, mais de celles qu^on excuse même quand est passé Tâge des folies !

Il disait cela, le bonhomme, si simplement, avec, dans les yeux, une flamme si divinement paternelle, que j'ai senti les miens se mouiller!... Et de nouveau j'ai connu la douceur des larmes!

De Djibouti.

Jeudi, 20 février. — A la mé! A la mél C'est à ce cri mille fois répété, battant les parois du paquebot avec des stridences de crécelle, que nous jetons l'ancre dans la baie de Djibouti. Autour de nous évolue toute une flottille de chalands, de canots, de barques, de youyous, de pirogues et même de périssoires grosses comme des coquilles de noix, montés par une centaine de moricauds, nus comme vers, ou presque, qui semblent vouloir se ruer à l'abordage.

Dans leur jargon franco-nègre, d'où IV est exclu comme de celui des Incroyables, à la mél signifie : Jetez, pour votre bienvenue, quelque menue monnaie à la merî..

Et, du bord, les gros sous pleuvent sur le gouffre, d'une transparence telle que l'œil peut les, suivre distinctement, dans leur trajet perpendiculaire, jusqu'à ses extrêmes profondeurs. Toute la moricauderie, piaillante, hurlante, pique sa tête à la suite, en un plongeon vertigineux, et c'est à qui remontera le premier à fleur d'eau, tenant sa part de butin entre les incisives. Il n'y a pas de sot métier.

Pour ces amphibies, tous les sous, quelle que soit leur nationalité, sont de bonne prise, sauf ceux à Teffigie du « re galantuomo.» Si, par hasard, ils en ramènent un entre les dents, ils le recrachent aussitôt avec un dégoût qui se traduit par des imprécations et des blasphèmes. La haine de l'Italien est ici comme un sentiment instinctif. C'est une des formes de la sympathie qu'on y a pour la France. Et puis, nous sommes aux portes de l'Abyssinie! j

Djibouti!... C'est le premier coin de terre française où Ton touche passé Bonifaccio.

De là, sans doute, le ravissement qu'on éprouve à découvrir, noyée dans les flammes multicolores du matin, cette Constantinople réduction-CoUas, surgie, comme par miracle, d'un banc de sable désolé, sous l'effort génial d'un de nos compatriotes, M. Lagarde. Le mythe d'Amphion édifiant Thèbes au son de la lyre d'or n'est pas plus invraisemblable que l'aventure de ce Parisien créant de toutes pièces, sur cette plage farouche, par la seule puissance d'une volonté de fer, une cité riante et vivante, où l'âme française palpite dans les plis des trois couleurs éployées sur un joli décor oriental. M. Lagarde a voulu nous faire lui-même les honneurs de son fief, ce qu'il appelait plaisamment le tour du propriétaire. Dans cette rapide excursion, avec un cicérone aussi bien informé, je me suis rendu compte de l'importance que prend chaque jour, au point de vue stratégique, cette forteresse avancée, sorte de Janus colonial, dont l'une des faces a Tœil ouvert

sur TAnglais et Tautre sur T Italien. Et aussi de son importance au point de vue commercial, Djibouti, par sa position privilégiée au seuil du Choa, étant le débouché naturel des caravanes. A ce double point de vue, ce fut une mesure de haute clairvoyance que l'abandon d'Obock comme siège du gouvernement et son transfert à la jonction des deux routes qui viennent, Tune d'Harrar, l'autre d'Addis-Ababa. Et cette initiative est le fait d*un patriote ardent et, à la fois, d'un fin politique.

Patriote, il Test jusque dans les moelles, celui-là. Jeune, doué de toutes les séductions physiques, orné de tous les dons intellectuels, il avait tout ce qui prédestine à goûter, en leur plénitude, les voluptés supérieures de la vie, et il n'est pas d'ambitions si hautes qu'il ne fût en son pouvoir de réaliser, de poste d'honneur auquel il ne pût prétendre. Mais il s'est dit que la France avait assez de bons serviteurs autour d'elle, et qu'il la servirait plus utilement dans ces grand'gardes lointaines où

elle poursuit son œuvre de civilisation. Et de gaité de cœur, exilé volontaire, il a quitté Paris, la Ville-Sourire, pour venir planter sa tente au bord du détroit de Babel-Mandeb, si bien nommé la Porte des Larmes. Ville-Sourire, Porte des Larmes, Tantithèse me vient sous la plume sans intention de contraste prémédité. J'imagine pourtant que, malgré la beauté du ciel et la splendeur de la mer, un Parisien de race, déporté si loin du boulevard, doit, à certaines heures du jour, éprouver la même nostalgie qui, à deux pas de la frontière, étreignait madame de Staël et lui faisait préférer le ruisseau boueux de la rue du Bac à la limpidité du lac de Genève. J'étais hanté par cette hypothèse mélancolique tandis que M. Lagarde, avec une nuance d'orgueil, d'ailleurs très légitime, nous promenait à travers son oasis d'Ambouli, cet embryon de Bois de Boulogne conquis patiemment, malgré le soleil hostile, sur le sable ingrat et calciné. Il fut touché de la sympathie qui, sous l'oppression de cette hantise, éclatait dans mes

yeux, me serra la main en témoignage de réciprocité, et, sans un mot, d'un geste éloquent, me montra le pavillon hissé sur la Résidence. Ce geste signifiait : Où est le drapeau, là est la patrie I Bel axiome à graver en lettres d'or dans les salles d'études de tous nos lycées, pour chatouiller, chez nos jeunes forts en thème que guettent le rond de cuir et le carcan administratifs, la fibre coloniale!

Du golfe d'Aden.

Vendredi, 21 février. — Djibouti, c'était la France; Aden, c'est l'Angleterre. Les deux villes se regardent et s'observent, comme Calais et Douvres, avec cette difi'érence qu'il faut dix heures de mer — cinq fois la traversée de la Manche — pour aller de Tune à l'autre, pour passer de la côte d'Afrique à la côte d'Asie. Il est une heure du matin quand le Djemmah mouille sur rade. Tout dort dans notre microcosme flottant. J'en suis à mon premier somme, ayant veillé fort tard dans l'exquise tiédeur

d'une nuit à laquelle une lune resplendissante donnait Téclal voilé d'un jour hyperboréen. Soudain, les matelots envahissent ma cabine, ferment violemment le sabord, calfeutrent toutes les issues, réduisant au minimum ma quote-part d'air respirable.

C'est la cérémonie du charbon qui commence, et avec elle la fâcheuse asphyxie.

Et ce sont des cris, des vociférations, des va-et-vient, des trépignements, au-dessus, au-dessous et autour de nous, qui vous assourdissent. Le mieux est de sauter à bas du lit, d'endosser une tenue légère et d'aller attendre, sur le pont, que le moment de descendre à terre soit venu^ Facile violence, en somme, car l'atmosphère est d'une ineffable douceur, et, sous ce féerique éclairage lunaire, la vue de cette côte admirable, découpée et dentelée à miracle, est un pur enchantement.

Au jour, tout change. Dépouillé de son prestige nocturne, le décor apparaît dans sa souveraine laideur. Les dentelures des montagnes, tout à Theure d'une délicatesse

arachnéenne, ressemblent à des mâchoires grimaçantes, aux alvéoles évidées. Sous la lumière crue du soleil, les transparences bleues du granit se teignent d'ocre violent, d'une opacité farouche. Étranglée entre le roc et la mer, court une étroite bande de terre noirâtre que des myriades de cailloux gris hérissent d'inquiétantes verrues. Pas un arbre, pas une pousse verte, pas même, ça et là, quelqu'une de ces végétations parasites qui tempèrent Thorreur des plus sinistres paysages et éclairent d'un pâle sourire les solitudes les plus désolées. Làdessus plane tout le redoutable appareil de la conquête : casernes, arsenaux, tours crénelées, bastions, demi-lunes, contrescarpes, épaulements, meurtrières, chemins de ronde, canons en batterie, par où l'Anglais affirme sa mansuétude colonisatrice. Aux alentours, régnent de mornes espaces clos de murs qui tombent en ruines et bosselés de tumulus en forme de mosquées : ce sont les cimetières, attestant, par leur étendue et par leur nombre, que, dans cette città dolente^ il y a plus d'habitants dessous

que dessus. Plus loin, de légères fumées bleuâtres montent, comme d'un cratère, du vaste entonnoir où croupit la ville indigène. Et plus loin encore, à l'extrême horizon, sur les conâns du désert biblique, se silhouettent, dans une brume où le reflet du sable allume des paillettes d'or, deux villages arabes, qui sont comme les colonnes d'Hercule de la civilisation et les premières bornes milliaires de l'infini !

Tel est Aden, vu du bord. Le panorama n'a rien de séduisant et qui sollicite de descendre à terre. Mais il y aies citernes, qu'il faut avoir vues sous peine d'être disqualifié comme touriste; les fameuses citernes dont les Perrichons à l'enthousiasme suspect — tel notre Marins — vous disent volontiers, comme les Sévillans de leur ville : Chi non a vista Siviglia^ non a vista maravigliat Je les ai vues, ces merveilles, et toute la poésie primitive, évocatrice des filles de Laban à la fontaine, dont je m'étais plu à . les parer, sur la foi de ce photographe hâbleur, s'est cassé les ailes contre ces trois

étages de cuves en maçonnerie grossière, au fond desquelles verdoie une mince couche d'eau saumâtre, admirable bouillon de culture pour les microbes pestilentiels I Mais je suis ainsi fait, vous le âavez,amie, qu'il m'est impossible de m'attarder aux spectacles fâcheux, et que j'y trouve, comme par magie, dans le rappel des souvenirs anciens, une diversion consolante. Et, soudain, je me suis senti transporté, dans la grande cour du Palais des Doges, auprès de ces deux citernes exquises, ouvragées comme une fine dentelle de Chioggia, où je ne sais quelle dévotion fanatique nous ramenait, inconsciemment, chaque soir. Il a fallu de lointains appels de cloche, annonçant que le paquebot allait appareiller, pour m'arrachera ces délices rétrospectives. Et j'ai Iranchi la Porte des Larmes avec l'éblouissante vision de Venise plein les yeux !

Le cap Gardafuï. — La Ligne.

Dimanche, 23 février. — Jusqu'à Djibouti, j'ai gardé la sensation de l'Europe, à

laquelle nous reliait le ruban d'azur du canal de Suez, dont la Mer Rouge est le prolongement. Depuis vingt-quatre heures que nous sommes entrés dans l'océan Indien, j'ai la sensation d'un nouveau monde.

Autres flots, autre ciel, autres constellations. La Grande-Ourse a disparu, et aussi l'Étoile polaire. L'astre à la mode est, ici, la Croix du Sud. La jolie légende stellaire d'Amante n'est plus qu'une.,, légende.

Cette poétique communion à travers les espaces est désormais interdite aux cœurs aimants qu'a disjoints la bataille de la vie. Je m'imaginais, avant-hier encore, qu'en enfonçant mon regard par delà l'horizon il avait chance de se croiser avec le vôtre.

Dans quelques heures, la Ligne, que nous allons franchir, sera l'obstacle où viendront se briser nos rayons visuels, mettant comme une muraille de Chine entre nos pensées. Et il me semble que je suis encore plus loin de vous, et que c'est quelque chose de pis que des kilomètres qui nous sépare.

J'ai le réveil mélancolique ce matin.

Est-ce l'anxiété vague dont on ne peut se défendre au seuil de l'inconnu? Est-ce l'oppression d'une nuit férocement tropicale ? Est-ce le navrement de cette côte des Somalis, aux grèves calcinées, que nous longeons à quelques milles de distance?

De tout cela peut-être bien un peu. Mais jamais, depuis le départ, je n'eus l'âme aussi désemparée. Elle n'a retrouvé son équilibre qu'aux approches de Gardafuï, cet autre Cape of good hopey dont le Camoëns est encore à naître. Tout, ici, la radieuse splendeur du ciel, la grâce féline de l'eau, la sauvage beauté du site, semblait réuni pour la convier à des émotions d'une apaisante sérénité. Et les brumes où elle était noyée s'y sont fondues comme, au soleil, les vapeurs matinales. Dans cette atmosphère de joie, l'énorme lion accroupi, dont le profil rébarbatif ^e découpe sur le double azur avec la netteté d'une ombre chinoise, a l'air tout à fait bon garçon.

Aussi le commandant, au lieu de prendre le large, nous a donné l'esthétique régal

de serrer le « monstre » d'aussi près que le veut la prudence — cinq cents mètres au plus — ce dont certains passagers, hantés par les antécédents sinistres de ce dangereux tournant, ne laissent pas que d'éprouver une secrète angoisse. le sublime spectacle ! On est presque tenté d'applaudir, comme, au théâtre, un merveilleux décor de féerie, et on ne prend pas garde, tel en est le charme souverain, que le soleil plombe sur nos têtes à quarante-cinq degrés ! Ce qui m'a le plus vivement impressionné, ce n'est pas, comme Marins, l'énormité de la masse rocheuse, ni sa bizarre configuration léonine; c'est l'éblouissante bande verte qui courait, au ras de l'eau, tout le long du socle de granit, et qui, par une mystérieuse collaboration du soleil et de la mer, lui faisait comme une magique ceinture d'émeraudes. C'était beau, d'un beau surnaturel, à s'agenouiller devant I Et de ce vert divin, rien ne peut donner une idée, pas même ces coulées de pierreries vertes qui miroitent la nuit dans le sillage du navire, d'une telle attirance

hypnotique qu'à les suivre de l'œil on en oublie le sommeil !

Un point... à la Ligne I

Voici la Ligne, en efifet. Le Djemmah franchit ce barrage idéal avec la grâce onduleuse d'un pur-sang lancé par-dessus la banquette irlandaise. Hurrah ! Jadis, ce <c passage » servait de prétexte à des cérémonies burlesques, dont les merveilleuses Aventures de Robert-Robert et de son compagnon Toussaint-Lavenette ont enchanté nos imaginations d'enfants. Tout le long du jour, le bord appartenait aux matelots comme Rome aux esclaves pendant les Saturnales. Grimés en dieux marins, ils faisaient subir aux passagers des épreuves aquatiques qui rappelaient la bouffonne poursuite de Monsieur de Pourceaugnac.

C'était le baptême de la Ligne. Ce baptême, alors obligatoire, n'est même plus facultatif. Des voyageurs grincheux et moroses ayant protesté contre ces brimades bon enfant, les compagnies de navigation ont, d'un

trait de plume, biffé rintermède. Ainsi se perdent les institutions séculaires ! Les dieux s'en vont!

En vain avons-nous supplié le commandant de lever le veto pour une fois. « Impossible! a-t-il répondu... Tout ce que je puis faire, c'est vous permettre de simuler le baptême de la Ligne par une inondation de Champagne Clicquot !..• » Je crois bien!... C'est le passager qui paie et c'est la Compagnie qui palpe !

Entre le ciel et l'eau.

Sans date. — Il faut tuer le temps si vous ne voulez pas qu'il vous tue ! dit la Sagesse des nations. Tous les ressorts de jiotre esprit sont tendus vers cette opération offensive et défensive, depuis qtie, la terre s'étant dérobée à nos regards, nous flottons dans les espaces sans limites, implacablement voués au bleu, bétail humain, passif, inconscient, à la merci d'un pilote! Par malheur, en ces premières et si longues étapes, nous avons épuisé, presque tout le

codex des spécifiques contre l'ennui. Et nous en sommes réduits aux remèdes de bonne femme 1 Et si naïfs, si peu variés !

Jugez-en.

Le matin. — Visite à la ménagerie. Causer avec les lapins et les poules. Gratter la nuque aux toutous. Voir les chevaux avoir le mal de mer. Donner des carottes aux moutons qui nous donnent les côtelettes, des croûtes de pain aux vaches qui nous donnent le lait, de la mie aux bœufs qui nous donnent les beafsteacks. Les pauvres bétes ! Je les avais vu, Tautre jour, en rade d'Aden, hisser à l'avant du paquebot, comme au sommet d'un Golgotha. Du chaland où elles sont parquées, on les emponte, liées par les cornes, au moyen d'une poulie, comme on engrange du fourrage. Et quel crève-cœur de les voir gigoter et se débattre dans le vide, pendant cette douloureuse ascension I C'est la première station de leur calvaire, la plus cruelle peutêtre : car, lorsqu'elles arrivent sur le pont, prises de vertige, le sang aux naseaux, les

jarrets rompus, elles s'y effondrent comme assommées ; et ce n'est qu'à coups d'aiguillon qu'on parvient à les remettre sur pattes I Et il y a quelque part une société protectrice des animaux! Qu'ils lèvent donc la main ceux de ses membres qui boudent contre le roosbeaf encontre Tentrecôte ! Eh bien I alors, que protègent-ils?

Midi. — Faire queue devant le petit grillage oii le <( point » vient d'être- affiché. C'est le sport favori. Le point est le relevé des milles parcourus pendant les dernières vingt-quatre heures et de ceux qui restent à parcourir avant d'atteindre la plus prochaine escale. Tels les écoliers, à l'approche des vacances, pointent sur l'almanach chaque jour écoulé pour tromper la lenteur de ceux qui les séparent encore de la libération I

Dans la journée. — Regarder s'ébattre les poissons volants. Pas banal non plus, ce sport-là. De cinq minutes en cinq minutes, on voit ces minuscules amphibies

émerger de Teau par bandes compactes, fendre Tair avec leurs nageoires, devenues des ailes, sur un parcours d'un demi-kilomètre environ, et, cet espace franchi — dévoré plutôt, car c'est l'affaire de quelques secondes — réintégrer leurs humides pénates. C'est là, parait-il, une manœuvre pour échapper aux gros poissons qui, trouvant leur chair très friande, les pourchassent gouluement. Il n'est pas rare qu'un de ces fuyards égarés pénètre par le sabord dans votre cabine et vienne chercher un refuge jusque dans votre lit. L'un d'eux, l'autre matin, s'est fourvoyé dans le dos d'une jeune dame qui, en simple appareil, vaquait à sa première toilette sous son sabord grand-ouvert. C'a été le fait-divers sensationnel de la journée, et on s'en est égayé jusque dans la chambre de chauffe.

Ce sont là des divertissements sans doute un peu bébé tes... Mais comme chantait notre bon Nadaud :

Il faut faire des bêtises

Pour passer une heure ou deux t

De Zanzibar.

Mercredij 26 février. — C'est peut-être parce que, depuis Port-Saïd — et même d'au delà — j'ai la nostalgie de la verdure, que cette lie de Zanzibar, dontleDjemma/i double la pointe orientale, m'est apparue, aux premières clartés du jour, parée de grâces souveraines. Et ce réveil d'une sensation oubliée, désapprise, me pénètre de je ne sais quel charme printanier. J'aspire avec délices une brise toute saturée des arômes voluptueux qu'exhalent ces massifs d'orangers, de citronniers et de lauriers-roses, au feuillage vert-pâle tranchant sur le vert brutal des manguiers et des baobabs, dont les racines échevelées plongent jusque dans les flots et se tordent, sous leur transparence mobile, comme des tentacules de pieuvres. De loin en loin, de jolies maisons blanches, penchées sur des havres minuscules, mettent dans cette oasis silencieuse une palpitation de vie. Adorable paysage de rêve, délicat et vaporeux comme un Corot,

enveloppé, par le soleil matinal, d'une gaze lumineuse.

Le soleil s'élève lentement.., La gaze s'évapore, tels ces minces rideaux de féerie qui voilent les apothéoses. Voici Zanzibar.

Après Corot, Ziem. Oh ! l'obsession de Venise!... C'est Venise, en effet, qui semble venir au-devant du paquebot, mais la Venise moyenâgeuse, la Venise barbaresque, avec ce sauvage parfum d'Orient, qu'on respire encore aujourd'hui dans quelques îles de la lagune, et si subtilement à Chioggia. Môtne configuration topographique :

en face de nous, le palais du sultan, construit sur une place carrée qui rappelle la Piazzetta, peut, l'imagination aidant, donner l'illusion du palais des Doges (1), et la longue file de bâtiments qui se développe sur sa droite celle du quai des Esclavons.

Dans la rade, très vivante, où les felouques, les tartanes et les caïques indigènes exécutent, autour des navires de commerce

(1) Depuis cette époque, les Anglais ont bombardé le palais du sultan. Tout ce coin de Zanzibar n'est plus que ruines.

immobiles sur leurs ancres, de pittoresques fantasias, la galère de Sa Hautesse, bariolée, historiée, peinturlurée, avec ses flammes rouges claquant au haut des mâts, a de faux airs de Bucentaure. Tout cela rutile, braisille, arde de ce coloris flamboyant dont s'empourpre la poésie des Orientale$y dans une atmosphère d'or en fusion, d'une indicible allégresse, où, seuls, deux cuirassés de la flotte britannique, ancrés devant le port, en posture de chiens de garde, mettent une tache de deuil.' Ces deux dogues sont là pour témoigner de l'intérêt sympathique que nos excellents voisins portent au maître et seigneur de cette île.

Ils le protègent à leur manière, gueules béantes et mèche allumée. Cette manière n'est pas la nôtre... Nous disons : « Mieux vaut douceur! » Les Anglais : « Mieux vaut violence ! » En matière coloniale, je crains bien qu'ils n'aient raison... contre nous !

En ville, l'animation est la même que dans nos grands centres commerciaux, sur

le port tout au moins, oii elle est concentrée et, pour ainsi dire, ramassée, comme, à Marseille, sur la Canebière. La vie, à Zanzibar, est tout extérieure, sans ce caractère de recueillement contemplatif, ce parti pris de torpeur fataliste où se cristallisent les cités d'Orient. Tout s'y fait en plein air, même ce que prohibent, en Europe, au nom des bonnes mœurs, les ordonnances de police. Le huis-clos y est inconnu, aussi bien pour les actes les plus solennels de la vie publique que pour les actes les plus intimes de la vie privée.

Saint Louis, quand il rendait la justice, siégeait sous un chêne ; les magistrats zanzibariens siègent sous l'auvent des maisons, à la face du ciel, avec le premier carrefour venu pour prétoire. Et ils ne s'attardent pas aux broussailles de la procédure ni aux artifices des plaidoiries : en quelques minutes, une cause est entendue... enlevez, c'est pesèl..." On vous colle les fers aux pieds d'un délinquant, quel que soit son sexe, comme, chez nous, vingt-cinq francs d'amende. Et par couples, mâle et femelle.

les chevilles saignant sous l'entrave, les épaules ployant sous de lourds fardeaux, la a chaîne » se fraie une voie à travers la foule, devenue, par Thabitude, indififérente à cet immonde contact; foule cacophonique, où dissonent toutes les nuances du noir, depuis le noir d'ébène jusqu'au noir de fumée ; ramassis d'anthropoïdes grimaçants, où chante toute la gamme des difformités sublunaires ; troupeau lamentable promis au grand marché de chair humaine que fut et qu'est encore Zanzibar, nonobstant l'Anglais, cet apôire fervent et résolu de Taboliiion de l'esclavage 1 C'est l'apothéose de la laideur ! Pour retrouver quelque notion de la beauté plastique, il faut aller dans la ville indigène, parmi les Hindous à la barbe teinte, aux traits délicats, à la musculature élégante, au geste fier, et les Hindoues, dont le pur ovale, les yeux pleins de rêve — ces yeux drfnt on peut dire qu'ils sont deux fenêtres ouvertes sur rinfini — rappellent le type de la Vierge, tel qu'il rayonne dans les tableaux des Primitifs.

Dès qu'on a mis le pied sur la terre ferme, une violente odeur de girofle vous prend à la gorge. Le girofle constitue le commerce le plus important de Zanzibar. J'avais toujours cru, sur la foi des réclames : Goûtez-y! Goûtez-en! que c'était le café. Il n'y a pas vingt caféiers dans toute l'Ile ! On s'instruit en voyageant. Ce serait tout profit, si Ton n'y perdait parfois quelques-unes de ses illusions les plus chères. Cette odeur de girofle serait intolérable, si, à mesure qu'on s'éloigne des quais, elle ne se dissolvait, ne s'évaporait, ne se fondait dans le parfum, plus violent encore, des lauriers-roses, arbres géants poussés en pleine terre, comme, chez nous, la folle avoine, et dont les fleurs, en ce moment épanouies, ressemblent à d'énormes camélias pourprés.

Ici, la nature repose et console de l'homme.

La nuit vient. De grosses lampes électriques, système Jablockoff — on retarde à Zanzibar — projettent sur les quais et sur la rade d'éblouissantes clartés lunaires. De pâles lueurs clignotent aux fenêtres d'une

grande bâtisse sans style qui fait face au palais du sultan. Jadis, c'était là le harem. Mais les femmes, c'est cher pour un monarque au budget anémique. On les a remplacées par des petits garçons. En sorte que le harem n'est plus un harem. C'est, au sens rabelaisien du mot, un séminaire I

En dehors de ce foyer rayonnant, la ville n'est plus, après le couvre-feu, qu'un dédale de ruelles noirâtres, où il serait dangereux de s'aventurer sans un fil conducteur. Je m'étais muni de ce fil-là, et, comme le paquebot ne levait l'ancre qu'au point du jour, je n'ai pas voulu rentrer à bord sans avoir fait le pèlerinage de rigueur à l'une de ces chapelles profanes qu'on appelle les maisons de thé. Les maisons de thé, c'est comme qui dirait les bateaux de fleurs en Chine. On y chante, on y danse et on y consomme... en tout bien tout honneur, si l'on n'est pas en veine de folichonner. La vertu n'y est, au demeurant, pas plus exposée que dans nos brasseries à femmes. Celle où mon fil m'a conduit était

desservie par quelques princesses, cousines, à la mode de Java, des jolies guenuches qui nous amusèrent de leurs gestes menus et de leurs gentillesses quadrumanes à l'Exposition de 1889. Mais moins européanisées, avec un fumet d'exotisme plus authentique, La boisson que ces dames préconisent de préférence, c'est le pipermint, — je n'insiste pas sur le symbolisme de cet.., apéritif. Mon filet moi nous avons décliné l'invite, et nous avons fait une véritable orgie de coclttailset de sodaswater, pour bien accuser et faire excuser notre inappétence à d'autres consommations plus,., capiteuses et peut-être moins...

inoffensives. Glissons, n'appuyons pas.

Si le culte de Bacchus, d'Euterpe et de Terpsicore — on connaît sa mythologie — • fleurit au rez-de-chaussée de la maison, c'est au culte de Vénus qu'est consacré le premier et Tunique étage. On y accède, non par un escalier, mais par une échelle, qu'il est permis de comparer à celle de Jacob, puisqu'elle conduit, comme elle, au para-

dis... de Mahomet. J'en ai risqué rascension, à la suite de mon fil, mû par cette curiosité du voyageur qui veut avoir tout vu, et dont je n'ai pas besoin de vous garantir le caractère exclusivement platonique. Si j'avais eu, du reste, de ces velléités que les bonnes mœurs réprouvent — ainsi s'exprime M. le sénateur Bérenger — elles se seraient évanouies au spectacle inattendu dont la réalité m'apparait comme un chimérique rêve d'opium au moment où je vous écris. N'est-ce pas, en effet, le plus chimérique des rêves que de croire entrer dans une maison close et de se voir, comme par magie, fourvoyé dans un pensionnat de jeunes filles?... De franchir le seuil d'un laboratoire d'amour, et de se trouver dans une cellule de vierge, avec son petit lit drapé de blanc, et, aux fenêtres, des rideaux de blanche mousseline relevés par des embrasses bleu-ciel?... Telles toutes les chambres de ces marchandes de plaisir, que j'ai visitées Tune après l'autre. Rien n'y trahit le mystère de leur impureté, ni ces relents de fauve, ni ces parfums aphro-

disiaques qui sont comme les piments de la volupté vénale... mais quelque chose de délicieusement virginal, d'infiniment doux et tendre, comme des effluves de violette et d'iris. Point de ces nudités, aux murs, où s'émoustillent les sens et s'exaltent les désirs.,, mais d'innocentes pastorales et d'ingénues bucoliques.., Daphnis et Chloé...

Paul et Virginie I... ou des scènes militaires... Poniatowski se noyant dans l'Elster, . . Napoléon blessé devant Ratisbonne ! , . , Et — c'est ici le prodige — au-dessus d'une toilette toute blanche, elle aussi, comme les rideaux, rehaussée de faveurs bleu-ciel, comme les embrasses, en deux cadres de bois blanc liséré de bleu, l'image du président Carnot souriant à l'image du tsar Alexandre III I... Cette affirmation de l'alliance franco-russe, à deux mille cinq cents lieues du boulevard et trois mille de la Perspective Newsky, a fait tressaillir ma fibre chauvine... Et, en sortant decetantre de perdition, je me suis senti meilleur !

DE MARSEILLE A TAMATAYE 85

De Majunga.

Dimanche^ P^ mars. — A vingt heures de Zanzibar, ce sont les eaux françaises. Pas un jour, désormais, on ne perdra la terre de vue ; et les escales sont si rapprochées qu'à peine aurai-je le temps, de Tune à l'autre, de noter à la hâte mçs impressions. Plus de tableaux, — des esquisses ; plus de paysages et posés », comme dit Marins dans son dialecte de photographe, — des instantanés.

Première escale. Mayotte. — Une rade splendide, au milieu d'un cirque de hautes montagnes, boisées jusqu'aux cimes, d'un vert si intense et, par places, si diamanté, que la mer, où elles se reflètent, semble rouler des émeraudes. Là-bas, la ville apparaît toute blanche, et, derrière, un rideau de cocotiers gigantesques, à travers lequel miroite un lac de légende, creusé, comme le lac Pavin et le lac de Gaube, dans le cratère d'un volcan.

Il en est de Mayotte, toutes proportions gardées, comme de Gênes : on en empor-

terait un souvenir inoubliable, si Ton se bornait à ne la voir que de la mer. Tout ce pittoresque, si délicieux à distance, se volatilise à mesure qu'on en approche et s'évanouit dès qu'on le touche. Le quartier européen, où sont les services administratifs, est un chaos de masures branlantes, aux fronton desquelles les mots : Postes^ Douanes^ Hôpital^ Contributions indirecteSy etc., ont Tair de macabres ironies ; et le quartier indigène, un pandémonium de mâles à demi-nus et de femelles en guenilles, dont les oreilles ourlées de médailles polychromes et les narines trouées de petites pièces d'or exagèrent encore la disgrâce physique. Le gouverneur d'ici s'appelle Lacascade ! Un nom auquel il doit être bien difficile de faire honneur sous ces latitudes sans joie I

Deuxième escale. Majunga. — Un ciel de feu. Une mer de suie, où la Betsiboka, le fleuve maudit, dégorge une écume rougeâtre, et d'où monte comme une vapeur de sang. Une ligne de collines basses, avec

des ondulations de fauves aux aguets, épand une ombre noirâtre sur la petite ville couchée, comme un long serpent, dans le sable. Sous cette terre putride, d'où la mort jaillit dès qu'on la remue, ils sont deux mille qui dorment du lourd sommeil des expatriés — la fleur de nos jeunes légions — vaincus avant la bataille dont ils ne connurent pas IMvresse, sans que, sur la tombe d'un seul, on ait pu graver la glorieuse et consolante épitaphe : Mort à Ven* nemi I J'ai le cœur oppressé par la mélancolie du site et surtout par lès souvenirs poignants qui l'enveloppent d'une sorte d'horreur tragique. Je ne quitterai pas le bord. Une seule chose aurait pu vaincre ma répugnance instinctive, le désir de revoir le brave Mizon et de lui porter un peu de cette France, dont il a désappris la douceur maternelle, dans une poignée de main. Mais il est venu lui-même au-devant de cette joie si rare. Et, pendant les deux heures qu'il a vécu de notre vie, il l'a voluptueusement savourée. « J'ai fait provision de bonheur pour quinze jours I »

m'a-t-il dit en remontant dans sa canonnière. C'est la seule parole par où cet admirable soldat ait laissé poindre la rancœur de l'exil dans un poste subalterne, prix dérisoire d'une carrière toute d'héroïsme et de dévouement. Mizon est du même sang que Lagarde. Tous deux ont la même foi qui donne la résignation. Tous deux ont la même devise : Où est le drapeau, là est la patrie !

De Tamataye.

JeudU 5 mars. — Terre I Terre ! Tout le monde descend !

Depuis Majunga, j'ai passé presque toutes mes heures à coordonner ces notes éparses, à refaire mes malles et mes cantines, à mettre en équilibre mon budget de voyageur ; et, n'ayant pas le loisir de les écrire, je réserve pour nos causeries du coin du feu mes impressions sur cette île paradisiaque de Nossi-Bé, sur cette admirable rade, peut-être unique au monde, de Diego-Suarez, et aussi sur cette exquise ville de Ta-

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matave, d'un si joli mouvement européen dans son cadre oriental, où la vie est si douce, si douce, que le colon, dont je suis l'hôte, n'a pu, depuis vingt ans, s'arracher à ses délices.

Mais Tamatave n'est pas mon objectif. Il m'est interdit de m'attarder dans cette Capoue. Le temps de faire l'achat d'un filanzane, de recruter mes porteurs... et en route pour Tananarive I

Cy finist le Livre de Bord. Je n'écrirai plus que de la Ville aux mille villages...

Dans huit jours 1... Huit jours... sans compter les nuits!... Plaignez le pauvre pèlerin I

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