‹ Au pays malgache: de Paris à Tananarive et retourChapitre 14 sur 19 · BEWARE · texte numérisé non relu

BEWARE

Si résolu que je sois à m'abslenir, en ces rapides études, de toutes considérations économiques et politiques, pour leur laisser un caractère exclusivement pittoresque et descriptif, un exposé sommaire de ce qui peut activer ou ralentir l'œuvre de la conquête, hâter l'apaisement ou perpétuer le malaise à Madagascar, en est néanmoins l'indispensable prologue.

Il s'est passé, depuis quelques mois, dans la Grande Ile, des événements de la plus haute gravité. Le retour offensif des indigènes, les menées occultes de T « héréditaire ennemi», les assassinats chroniques de voyageurs inofifensifs, ont nécessité la substitution du régime militaire au régime civil inauguré trop hâtivement. Cette substitution, qui date d'hier, n'a pas encore eu le temps de produire des résultats appréciables. L'incendie, feu de paille au début, a pris, en se propageant, une intensité telle que le général Galieni, si bon pompier soitil, ne Téteindra pas de sitdrt. Il pourra le réduire, le localiser: il n'en aura raison que s'il l'atteint dans son principe. Et j'ai grand'peur que ce ne soit ni pour aujourd'hui ni pour demain. Il semblait, aux dernières nouvelles, que les choses en fussent toujours, ou de peu s'en faut, au point où je les avais laissées en quittant Tananarive. En sorte qu'il est encore d'une actualité plutôt inquiétante, ce petit tableau de la situation que je brossais, d'après nature, dans le Journal du l*'" juillet 1896.

L'assassinat de MM. Savouyan et Rigal — disais-je alors — aprèâ celui de la mission Duret de Brie, soulève une question dont il est impossible de se désintéresser :

La question du Fahavalisme.

Sur cette question vient s'en greffer une autre, dont il est impossible de se désintéresser davantage :

La question de l'Anglais.

A propos de la mort du marquis de Mores, un de nos confrères, très au courant des choses coloniales, écrivait en parlant de « la tribu des Arbib », les agents les plus actifs de l'influence anglaise dans l'Afrique du Nord :

<clls prétendent que cette influence qu'ils propagent est simplement commerciale et non politique. Mais, en Tunisie, on croit le contraire. M. de Polignac les a formellement accusés de l'assassinat de Flalters.

M. de Mores, avant d'être tué, les accusait du sien. »

Loin de moi la pensée d'établir une complicité directe entre les Anglais et les assas-

sins de MM. Savouyan et Rigal, non plus que ceux de l'infortuné Duret de Brie et de ses compagnons. Mais la propagande antifrançaise à laquelle se livrent effrontément leurs missionnaires, les prédications haineuses dont retentissent les temples de Tananarive et de sa banlieue, les appels à la révolte lancés par les pasteurs anglicans du haut de la chaire chrétienne, agissant sur des esprits simples et superstitieux, tout cela n'împlique-t-il point une certaine corrélation morale?

Et ce ne sont pas là des commérages de concierge?, comme les Hovaphiles s'ingénient à le persuader. Il y a des preuves.

Et ces preuves, je les ai. Mon enquête eût été boiteuse, si j'en avais exclu ce dissolvant occulte, cet infatigable fauteur de désaffection et de discorde qu'on rencontre partout où la France cherche à planter son pavillon : la haine britannique.

J'ai les preuves. Les voici :

En mars 1896, un pasteur anglican, pre-

nant pour texte la résurrection de Lazare, disait aux fidèles réunis dans le temple de Nosy-Zato, banlieue de Tananarive :

« Jésus vint. Il leva la pierre du sépulcre, et Lazare ressuscita.

» Lazare, c'est vous. Comme Jésus, les Anglais viendront et vous ressusciteront.

Vous revivrez et vous chasserez les Français,. vos oppresseurs... »

Ce n'est là que l'esprit et non la lettre de la harangue. Mais un vieux colon, grand collectionneur de documents humains, de qui le malgache est devenu la langue usuelle, Ta sournoisement sténographiée; et il n'est peut-être pas indifférent de mettre cette sténographie en regard de la traduction. Il se trouvera sans doute, au Collège de France, un professeur d'idiomes orientaux pour en donner la version littérale :

a LazaVj dia efa matz ao am-pasana

taona maro izay. Mandri ao amy ny vata

mirakotra ny fatiny, ka nony tongaJeso Kristy, mandha ny fasana^ na manokatra ny vata andriany^ dia mifoha^ hono izy ka lasa.

» Joy izany hianareo Malagazy, hoy izy, maty hianareoizao, ha mandry ao ambanyfahetan' ny Frantsay^ favativety dia ho avy ny Englizy isay hamaoha ny vata, ka hanesotra anareo, diano afaka hianareo, ka tzy ho ainbanyfahetan' ny Frantzay intsony. »

Et d'un !

Le mercredi 15 avril, au temple de Faravohîtra, le quartier anglais de Tananarive, autre prêche, lequel emprunte aux circonstances et à la personne du prédicateur une gravité particulière.

Il y a, tous les six mois, une réunion « plénière » des protestants de Tlmerne dans ce temple dont le desservant est le R. Barron.

Ce Barron, conseil spirituel (?) de la reine, descendant direct des frocards qui firent rôtir Jeanne d'Arc, est le Pierre TEr-

mite de la croisade dirigée, depuis 1885, contre les Français hérétiques, et qui, depuis la conquête, a pris un caractère ouvertement aggressif. Retranché dans sa chaire de Faravohitra, comme dans une forteresse inviolable, son éloquence enflellée, faite de fanatisme et d'hypocrisie, laisse tomber de là-haut des sursum corda mille fois plus meurtriers que les obus et les balles.

Donc, ce mercredi 15 avril, des milliers de fidèles venus de tous les points de rimerne, du nord et du sud, de l'ouest et de Test, se pressaient dans le temple, à l'occasion du meeting semestriel. Le Révérend monte en chaire. Telle est son action sur ces âmes naïves qu'avant même qu'il eût ouvert la bouche, hommes et femmes, enfants et vieillards, dévotement prosternés, priaient tout haut avec une ferveur de martyrs et levaient vers lui, en une attitude extatique, leurs bras suppliants. Et lui» s'inspirant du xiv® chapitre de l'Exode, leur disait :

« Vous prétendez qu'ils vous protègent^ ety le jour où vous courrez un danger quelconque^ &est à nous que vous viendrez, criant : « Au secours^ RavahazasI Les Français nous frappent. Notre provision de balles est épuisée... Et ce serait perdre notre temps que d'essayer de leur tenir tête! » Et moi je vous dis : « Des balles^ vous en avez encore... Pourquoi ne leur tirez-vous pas dessus ?... Vous êtes lâches, et votre lâcheté me désole I... Et c'est pour cela que, pareils aux Egyptiens, voits périrez en grand nombre I... »

Comme pour le prêche de Nosy-Zato, et à titre de document justificatif, il convient démettre, en regard de la traduction, le texte malgache :

« Isahay no ataonareo fihamboana^ ha nony misy mamely anareo, dia milodododo hianareo mankany aminay manoo hoa : a Vonjeoizahay^Ravazaha, ôfa aziandra Frantsay. Ne fa efa lany ny balanay, ha na atondronay aza tzy misy fahany.

fta tsy mahafaly / » — Eny an-tâhaharèo ny 6aia, ka nahoana no tsy amely. Os a hianareo ; ka mampalahelo ny fahoria-nareo, ne/a tsy maintsy hiampaframpa^ra ny Egyptiana ! »

Et de deux I

Je défie le Révérend Barron de s'inscrire en faux contre Tauthenticité de ces diatribes. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à ce prêche, dont tout Tananarive s'est ému, que des Hovas et des Malgaches ; il s'y était glissé plusieurs de nos compatriotes très préoccupés, au point de vue de nos intérêts nationaux, de cette campagne pseudo-religieuse et qui, publiquement, en ont témoigné.

Un dernier trait, entre mille, pour peindre Tœuvre de termite que poursuit l'Anglais à Madagascar.

La petite ville d'Ambositra compte une assez forte colonie européenne. Au mois de mars, les colons se réunirent en un ban-

^i9^: ,.\ . AU PAYS MALGACHE

quel amical, où ils convièrent le gouverneur Holidina, le sous-gouverneur Ranaivo, quelques officiers hovas et les compagnes d'iceux. Au dessert, les toasts sévirent, sans distinction de nationalité. Lorsque, à son tour, M. Laroche, un de nos compatriotes, but à la France, Ranaivo, seul, et sa femme, s'abstinrent de lever leur verre.

Et comme un des convives les rappelait au sentiment de la plus vulgaire courtoisie :

— Nous ne pouvons boire à la France, répondit sèchement la dame Ranaivo. . . nous sommes Anglais !

Ce Ranaivo tient son poste de sous-gouverneur d'Ambositra de notre protégée la reine. La rumeur publique l'accuse d'avoir, l'avant- veille du jour où fut assassinée la mission Duret de Brie, envoyé 350 piastres à Rainibetsimisaraka, le sanguinaire chef des Fahavalos, dont la tête est mise à prix, et fait monter trois troupeaux de cochons — sauf votre respect — pour ravitailler les rebelles du Nord.

A bon entendeur, salut !

Voilà pour l'Anglais. Venons au Fahavalo.

Le fahavalisme est endémique à Madagascar comme, en Sicile, le banditisme.

Mais ce serait une erreur de croire que les Fahavalos ne sont qu'un ramassis de simples voleurs. C'est là un bruit que les Hovas ont fait courir, pour donner à Tinsoumission de diverses tribus, rebelles à leur joug : Sakalaves, Baras, Antaisakas, une couleur de brigandage. Le sac des villages, le vol du bétail est leur façon à eux de montrer qu'ils ne sont pas et ne veulent pas être conquis. Pillards, sans aucun doute, mais avec quelque cbose de plus. Et, si les Hovas s'obstinent à les représenter comme de simples malandrins, c'est pour faiçe croire qu'ils régnent, eux, sans conteste sur l'île entière, et qu'ils y sont les seuls défenseurs de l'ordre... un peu comme à Varsovie. Telle est l'opinion du docteur Gattat et de tous ceux qui connaissent Madagascar autrement que pour s'y être promenés en fllanzane.

Aujourd'hui, changement de front. Le Français étant l'ennemi commun — comme.

du moins, les I^ovas s'efiforcent d'en convaincre les tribus insoumises — il s'est fait entre les traditionnels antagonistes un rapprochement occulte, un pacte fraternel.

C'est ce qui explique comment, en quelques mois, les bandes infimes des Fahavalos ont pris les proportions d'une redoutable armée, et leur banditisme intermittent les allures d'une insurrection permanente.

Des insurgés, non des brigands.

Qui fomente cette insurrection?

Jadis, les voleurs de bœufs n'avaient pour armes que la sagaie et quelques méchants fusils hors de service. Aujourd'hui, les snyders sont leurs armes courantes.

Ces armes, qui les leur a fournies?

Il n'y a pas d'exemple qu'un Européen, tombant au milieu d'eux, ait été la victime, non seulement d'un assassinat, mais dé la plus légère violence. Les cadavres de blancs dont ils jonchent les routes les plus sûres ne se comptent plus désormais. Et nous ne sommes pas au bout de cet effrayant martyrologe 1

Qui, de ces voleurs presque inoffensifs, a fait de redoutables assassins ?

La réponse à ces trois questions est trop facile. A Tananarive, elle est sur toutes les lèvres. Triple sourd qui ne l'entend pas.

Insurrection dans le Sud et rOuest,sous le masque du fahavalisme. Rébellion dans le Nord à visage découvert. Ici, les Ho vas, pour ameuter contre nous les chefs de tribus, ont fait vibrer leurs deux cordes sensibles : le culte pour les morts et la tradition esclavagiste. Leurs émissaires ont parcouru le pays, disant : « Les Français vont venir... ils violeront vos tombeaux, ils libéreront vos esclaves ! » Ceci se passait au moment même où le général Duchesne proclamait que la pacification de Madagascar était un fait accompli, que 2,000 hommes suffiraient pour y maintenir l'ordre, et que nous n'avions pas, dans la Grande Ile, d'amis plus fidèles et plus sûrs que les Ho vas I

Et tandis qu'on nous aliénait les chefs

en nous représentant comme des vampires et des affameurs, on nous aliénait les foules en surexcitant leur fanatisme constitutionnel, en restaurant l'industrie un peu démonétisée des prêtres d'idoles. Et Ton vit sortir de terre une légion de Pierre TErmite en lamba, qui s'en allaient prêchant la croisade contre ces iconoclastes de Français! Elle eut de tels résultats, cette croisade, que le résident général dut contraindre la reine à signer un décret des plus rigoureux contre ces exploiteurs de la crédulité populaire. Il exigea môme, comme sanction, qu'il fût fait un exemple immédiat. Elle a mené grand bruit, l'aventure tragique de Manjakandriana, où le gouverneur de ce gros bourg, huit officiers hovas et deux tsimandos dépêchés par Ranavalo pour appréhender au corps un prêtre d'idoles, furent, après une lutte désespérée, brûlés vits dans une. case. Et voyez comme, au drame le plus sombre, se mêle toujours un soupçon de comédie. Un voyageur, M. JuUiot, qui montait de Tamatave à Tananarive, ou descendait de

Tananarive à Tamatave, je ne sais plus au juste, avait fait halte pour la nuit à Manjakandriana. Il dormait comme un bienheureux, lorsque, réveillé soudain par de sauvages clameurs et des crépitements de flammes, il sort de sa case, les yeux bouffis, et s'informe. Les incendiaires, inquiets, craignant d'être interrompus dans leur besogne crématoire, lui disent :

— Ce n'est rien... C'est une dizaine de Fahavalos qu'on brûle à petit feu pour en faire de la cendre à chiquer I

— Des Fahavalos! s'écrie M. Julliot...

ne vous dérangez donc pas, je vous en prie... Brûlez-en cent, brûlez-en mille...

vous n'en brûlerez jamais assez!...

Et il rentra dans sa case.

Cela rappelle Tanecdote d'Alexandre Dumas père.à qui Ton demandait un louis pour les funérailles d'un huissier mort pauvre, et qui, mettant la main à sa poche, répondit :

~ — Voici quarante francs... Enterrez-en deux !

Les choses en étaient là lorsque, le 19 mai, je repris le paquebot pour la France. Il ne semble pas que, depuis, la situation se soit améliorée. Ce piétinement sur place tient au médiocre effectif des colonnes, qu'il est impossible de renforcer, eu égard à Tinsuffisance du corps d'occupation, émietté sans profit, et à la faible garnison de Tananarive. Ce serait une dangereuse imprudence que de dégarnir une place où nos officiers ne peuvent sortir, la nuit venue, sans risquer d'être lapidés au coin de quelque ruelle sombre — cela s'est vu — et qui, en dépit d'une sécurité trompeuse, est le quartier général occulte, le foyer latent de la rébellion. Il est de notorité publique que les chefs avérés du mouvement s'y donnent rendez-vous à des dates fixes, et que si, par prudence, ils évitent de rôder aux abords du Palais, c'est chez le boucher Razafimanantsoa, l'oncle de Ranavolo, qu'ils viennent prendre le mot d'ordre.

J'habitais une maison voisine de celle où gîte ce tueur de bœufs, et plus d'une fois.

en rentrant le soir, j'ai vu tout autour àe ce repaire des allées et venues louches, des glissements d'ombres suspectes, et dé ma chambre, à la faveur du silence nocturne, je percevais le vague murmure des Homodei hovas « marchant dans le mur », comme chez Angelo, tyran de Padoue. Au surplus, cet excellent Razaâmanantsoa ne cherche pas à donner le change sur les sympathies dont il nous honore. C'est lui qui, quelques jours avant la prise de Tananarive, vociférait dans un kabary : a Prenons les femmes des colons français en otages, violons-les, et faisons-leur lécher nos crachats ! x>

De tout ce qui précède, il serait peut-être excessif de conclure au blocus de Tananarive au Sud, à TOuest et au Nord. Mais de ces trois points, une menace permanente plane sur la capitale, et c'est déjà trop. Sur les quatre routes — ou ce qu'on nomme ainsi — qui mettent la Ville « aux mille villages » en communication avec la côte, une seule était demeurée libre, celle de l'Est,

— la route de Tananarive à Tamatave...

Or, la routé de Tamatave à Tananarive est la seule ligne de ravitaillement de la capitale; c'est par là que se fait le service postal, par là que montent les énormes convois d'argent expédiés par la métropole à la résidence. Cette route coupée, c'est nos colons et nos soldats sans vivres, c'est nos compatriotes sans liens d'aucune sorte avec la mère-patrie, c'est le trésor national mis au pillage, — c'est le blocus, en un mot.

La conclusion?... Elle s'impose,

Madagascar, que nous avons acheté — ceux qui dorment dans le campo-santo de Majunga, dans les plaines empestées du Bouéni, sur les plateaux de Tlmerne, pourraient seuls dire à quel prix! — ne sera définitivement « terre française » que le jour où il n'y aura plus trace de Fahavalos ou de rebelles, de quelque nom qu'on se plaise à les appeler.

Ce serait déjà chose faite, si on n'avait

pas tenu pour paroles d'Evangile les affirmations du général Duchesne.

Pour expédier — et rapidement — ce nettoyage, il faut des soldats.

Il fg^ut encore autre chose.

On lit dans toutes les gares anglaises cet avis dénué d'artifice :

Beware of pickpocket !

Nous disons, nous :

Beware of Ho vas !

Et concurremment :

Beware of Englishmen ! (1)

(4) Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère quasi-prophétique des lignes qu'on vient de lire.

LE BOURJANE

AU point de vue artistique, comme au point de vue industriel, Madagascar manque d'originalité. Cependant, grâce à leur organisation simiesque, à leur curieuse faculté d'assimilation, il n'est pas un de nos arts, une de nos industries, qui n'ait trouvé dans les Malgaches d^intelligents et fidèles copistes. Totalement dépourvus d'invention et d'esprit créateur, ils sont, par contre, doués d'un tour de main extraordinaire et susceptibles de chefs-d'œuvre, mais seulement d'exécution et d'après des modèles

donnés. Ainsi, leurs dentelles, un des rares souvenirs que le voyageur puisse rapporter de là-bas : on pourrait les croire sorties des ateliers de Venise ou de Bruges ; mais, décalque servile de dessins envoyés d'Europe, si, par le fini du travail, elles attestent la virtuosité de l'ouvrier, l'âme de l'artiste n'y apparaît point.

Cela viendra, pourvu qu'on sache et qu'on veuille utiliser ce génie, inné chez les Malgaches, de V « interprétation ». Initiés à la plupart des industries que les peuples civilisés ont poussées à leur extrême perfection, il en est une, toutefois, qui, pour ce peuple enfant, est et restera longtemps lettre morte : celle de la carrosserie. Il n'a même pas la notion de ce véhicule primitif, le char attelé de quatre bœufs, qui,

D'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Cette ignorance tient à l'absence complète de voies de communication dans un

pays OÙ les voitures Lefèvre — là-bas on dit La Fièvre — devaient être, pour nos troupes en campagne, le plus funeste des impedimenta; où villes et villages n*ont, entre eux, d'autre trait d'union que des sentes vagues, uniquement accessibles au pied humain dont l'action lente, continue, corrosive comme celle de la goutte d'eau sur le roc, en a creusé, au flanc des mornes, les lacets fantastiques.

Le pied humain qui creusa ces sentes, artères par où la vie circule dans toute rile, comme, dans notre organisme, le sang, de la côte vers les hauts plateaux, et vice uersa, c'est le pied des bourjanes.

Et c'est là ce qui constitue, pour cette classe tout à fait à part dans Tagglomération malgache, une véritable originalité.

On m*a donné tant d'explications diverses sur ce mot « bourjane » — en malgache 60rizana — que, dans l'incertitude de sa véritable origine, d'ailleurs indifférente, je crois plus sage de m'en tenir à sa défini-

tion. Le bourjane, c'est la machine vivante qui supplée à tous les instruments de locomotion et de transport en usage chez nous^ et pratiquement inemployables dans la Grande Ile : pour l'homme, il remplace le cheval et la locomotive ; pour les colis, le mulet et le camion. Sans lui, plus de circulation pour le voyageur ou le touriste, fussent-ils lauréats du Club-Alpin ; plus de viabilité pour les marchandises, — partant plus de vie sociale, plus de transactions, plus de commerce. Il est, si j'ose le dire, le grand ressort vital de Madagascar. Son rôle, on le voit, est considérable et, en quelque sorte, de nécessité publique. Or, ce rôle, la conquête tend à l'amoindrir graduellement. Le jour prochain où des routes carrossables, ou simplement muletières, zigzagueront autour de ces montagnes abruptes et violeront le mystère de ces immenses forêts ; où le cheval et le mulet trouveront un terrain ferme et plane sous leurs sabots ; où les locomotives épandront du Nord au Sud, de l'ouest à l'est, leurs blancs panaches de fumée, le bourjane.

n'ayant plus que la capitale pour champ d'opération, en sera réduit à Thumble condition de porteur de chaises. Et quand Thaussmanisation, qui commence à sévir à Tananarive, en aura ruiné tout le pittoresque, quand on aura comblé les fondrières, aplani les accidents naturels ou stratégiques qui font de ses boulevards et de ses rues de dangereux casse-cou, quand la lumière Edison rendra facile aux honnêtes gens « qui vont à pied » les sorties nocturnes, le bourjane aura définitivement vécu. Avant donc qu'il ne soit allé rejoindre les vieilles lunes malgaches, qu'il ne soit plus qu'un souvenir préhistorique, un symbole vague d'une civilisation désaffectée, il convient d'en fixer, en quelques traits vivants, Toriginale silhouette.

Le bourjane, avons-nous dit, constitue, parmi les Malgaches, une caste à part ; et cette caste, sous un vocable commun, se divise en deux castes distinctes, séparées par un fossé aussi profond que le faubourg Saint-Germain l'est du faubourg Saint-An-

toine: le porteur d'hommes et le porteur de paquets. Le premier, comme insigue, a le fllanzane ; le second, le bambou.

Je ne m'attarderai pas à décrire le fllanzane, que tous les Parisiens ont pu voir, la saison dernière, fonctionner au Champ de Mars. Tous, ilfe ont pti faire, de ce véhicule sut generis, la facile expérience. Ils se sont convaincus, comme moi, à rencontre de certains voyageurs grincheux qui trouveraient incommodes les carrosses du Sacre, qu'entre tous les modes de locomotion celui-là est le plus reposant et le plus doux. Rien du trot dur et cuisant du cheval, rien de la trépidation énervante du chemin de fer, rien du tressautement cahotique du fiacre. On s'y oublie en une sorte de bercement rythmique qui vous emporte, parmi les régions du rêve, au-dessus des ordinaires réalités. Cette impression se modifie avec la vitesse, mais on s'y fait à la longue. Et Ton éprouve, à se sentir emballé dans ce mouvement diabolique qui, aux endroits

périlleux, se transforme en une véritable course à rabime, je ne sais quelle voluptueuse griserie.

Aussi, les « porteurs d'hommes » sont-ils fiers de leur aristocratique filanzane et tiennent-ils en mépris le bambou roturier aux deux bouts duquel les « porteurs de paquets » suspendent le viatique de leur a client ». La supériorité physique, intellectuelle et morale qu'ils reconnaissent au colis humain dont ils ont la charge, au vahazah, ils se Fattribuent à eux-mêmes sur, ces infimes porte-balles. Et ils ne perdent pas une occasion d'affirmer que, s'ils sont les fils du même père, ils ne sont pas nés le même jour. Lorsque, en travers des sentes étroites, ils trouvent le chemin barré par quelqu'un de ces miséreux, pliant sous le faix, le bambou sur l'épaule gauche, s'appuyant de la main droite sur sa zagaie, avec le geste biblique des rois pasteurs, ils crient d'un ton impérieux : « Filanzane ! »

Et si Tobstacle ne s'écarte pas à ce premier appel, un coup de coude brutal envoie rouler dans la broussaille l'homme, les paquets

et le bambou. Il n'y a pas d'exemple que le pauvre diable proteste. Il connaît la hiérarchie.

Et cependant, porteurs d'hommes et porteurs de paquets sont du même sang ; ils ont tous la même tare originelle : l'esclavage. J'étais curieux de savoir comment seraient accueillies par ces êtres naïfs les velléités d'émancipation qui commençaient alors à se produire au sein du Parlement .français. Et j'interrogeai le commandeur de mes bourjanes, esclave comme eux, qui cumulait en même temps, auprès de moi, les fonctions d'interprète.

— Est-ce pour le compte du maître que vous travaillez, lui demandai-je, ou pour votre compte personnel ?

— Pour nôtre compte.

— Et sur les huit piastres — 40 francs — que vous toucherez de moi, il ne lui reviendra rien?

— Pas un kirobo (quart de piastre) ! '

— A quoi donc vous oblige, vis-à-vis du* maître, votre condition d'esclave?

Là grande ILE 121

— A certaines corvées, comme, par exemple, la semaille et la récolte du riz.

— Et lui, le maître, à quoi ce titre Tobliget-il envers vous?

— Quand nous chômons, il nous nourrit, nous, nos enfants et nos femmes.

— Maintenant que vous êtes Français, on parle de vous rendre libres... Enseriezvous heureux?

— Libres!... Qui nous nourrira?

Qui nous nourrira?... Là est peut-être le nœud de cette grosse question de l'esclavage.

Le commandeur est comme qui dirait le chef d'escouade des bourjanes. Cettç fonction, qu'il tient du suffrage univ^ersel, ne lui confère, au surplus, que des immunités purement platoniques. Il ne touche pas un sou de plus que les camarades; en revanche, comme le page de Marlborough, il ne porte rien, sauf l'argent et les armes du vahazah. Ce sont là deux charges dont il est très fier, et on le voit, de temps à autre, glisser un œil en dessous vers le canon

luisant de la carabine et palper amoureusement la sacoche de cuir où les piastres tintinnabulent. C'est lui qui, aux approches de l'étape, devance la caravane pour faire évacuer la case où son « client » dormira d'un sommeil panaché de puces, de moustiques et d'autres insectes variés. Mon commandeur, un gaillard superbe du nom de Rabé, au visage éclairé par deux yeux magnifiques, à la mâchoire garnie de dents blanches et fines comme celles d'un jeune loup — tels, d'ailleurs, presque tous les bourjanes — m'avait pris en aJBfection singulière. Si, après une nuit passée en des luttes inégales contre d'obstinés parasites, je m'éveillais, comme on dit, du mauvais œil et faisais grise mine à ses petits soins de valet de chambre attentif, il en restait triste tout le long de la journée. Sa large face ne s'épanouissait que lorsque, à l'heure du premier repas, je le complimentais sur l'excellence de sa cuisine. Car il était cuisinier, par surcroît. Et aussi masseur, comme tout bon noir qui se respecte. Un soir, à Tissue d'une rude étape accomplie

avec des alternances de soleil torride et de pluie diluvienne, je m'étais endormi lourdement. Tout à coup, le longde mes jambes, je perçois un fourmillement significatif, précurseur du martyre nocturne. Je me dresse sur mon lit, en un sursaut, et que vois-je? Mon Rabé qui, à deux genoux sur la natte, frictionnait mes tibias d'après la formule classique du hammam. Il vit mon geste d'impatience, et de sa voix chantante :

— Fatigué, le vahazah!... Moi masser lui !... Bon, massage... très bon !

Je tombais de sommeil. Ce chatouillement, qui voulait être hygiénique, m'était plutôt désagréable, presque hostile. Mais il y avait, dans Tœil du bonhomme, une telle bonté douce, une telle conviction de guérisseur, que je craignis, en le rudoyant, de lui causer du chagrin. Et je laissai faire.

Laisser faire! c'est la formule qui doit présider aux rapports entre voyageurs et

bourjanes. Créatures purement instinctives, le mieux, pour vivre avec eux en bonne intelligence, est de s'abandonner à leur instinct. Ce respect, nuancé d' affection, qu'ils ont pour le vahazah, est, à leur regard, la meilleure sauvegarde. D'ailleurs, d'une complexion plutôt conciliante, d'une rare égalité d'humeur, sensibles à la moindre prévenance qui emprunte à la modestie de leurs besoins le caractère d'un bienfait, avec quelques distributions opportunes de manioc, quelques pièces de vingt centimes lâchées à la minute psychologique, on fait de ces bipèdes sauvages des chiens fidèles et caressants. Doués d'un vif sentiment du juste, s'ils acceptent les remontrances motivées par un manquement grave dans le service, ils s'insurgent contre les boutades injustifiées et sans raison plausible. Ce qu'ils ne pardonnent point, ce qui reste incrusté dans leur mémoire comme la marque du fer rouge sur l'épaule du forçat, c'est le ressentiment des corrections manuelles. Grondés, ils veulent bien l'être ; battus, non. Ces âmes d'esclaves ont des

fiertés d'hommes libres. Et, chose étrange, ces brutalités sont moins le fait de leurs maîtres indigènes que des Européens.

. Rabé me racontait qu'il y a trois ou quatre ans, il avait été le bourjane d'un de nos confrères venu, pour le compte d'un grand industriel, à Madagascar, et rentré depuis dans la fournaise parisienne.

— Mauvais vahazah, M. X... ! me disaitil sur un ton de rancune mal dissimulé.

Toujours taper I... toujours crier: «Huel huel... bourjane I... Plus vite!... plus vitel... » Et les coups de canne de pleuvoir!

Si jamais notre confrère retourne dans la Grande Ile, je l'engage à se méfier de Rabé. Il lui garde une de ces dents qui font époque dans la m&choire d'un Malgache.

J'interromps ici cette monographie du bourjane, bien qu'elle soit loin d'être complète. Il y manque pas mal de détails caractéristiques pour donner à cette esquisse la valeur d'un portrait. Mais ils se retrouveront quand j'essaierai de décrire le verti-

gineux trajet de Jamatave à Tananarive, fait en leur compagnie, et qui, lui aussi, grâce aux routes tracées, ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Et ce sera dommage pour ceux, du moins, qui ne croient pas payer trop cher d'un peu de fatigue le plus stupéfiant, le plus pittoresque, le moins a déjà vu », le plus inoubliable des spectacles.

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