CHAPITRE IÏI
ne pas comprendre et se réfugia près du chasseur qui s'avança, taquinant de sa main droite le manche de son coupe-coupe. Je fis venir l'interprète et, m'approchant de lui, répétai ma demande à laquelle il acquiesça; puis montant dans sa case, il descendit bientôt armé d'une forte arbalète. D'un coup de pied sec il banda son arme, et, s'açcroupissant, traversa net, à quinze mètres, la tête d'un gros coq. En se retournant, je crus lire dans son regard indéfinissable quelque haine contre nous.
Je lui comptai ce qu'il désirait d'andrinople, en échange du volatile, affectant de n'attacher aucune importance à la menace.
Le soir, nous remîmes solennellement une ombrelle comme gage de ses promesses au vieux chef; il l'accepta. Nous eûmes, dès lors, plus de confiance en l'avenir.
21 février^
J'organisai toutefois, avec le Bèp, un service de garde autour du campement, garde non apparente, mais que les Annamites semblaient heureux de prendre, se croyant peu en sûreté. La peur nous les ayant attachés, nous étions pour eux leur suprême ressource. Plus d'une fois il m' arriva d'observer ce caractère chez les Annamites : bien
23* AU PATS MOI
que nous haïssant, ils subissent l'attrait dominant d'une race plus forte, et, traîtres et fourbes s'ils croient n'avoir rien à gagner à nous servir, ils changent totalement quand l'intérêt ou leur propre sécurité les commande. Pour qui le connaît, on sent en toutes circonstances cette vérité bien connue que l'Annamite suit, mais ne s'attache pas.
Capable parfois de dévouement, il est fermé à la reconnaissance et au dévouement désintéressé.
22 février.
Dès l'aube le Bèp vint à ma rencontre ; je le connaissais assez pour lire sur la figure tannée de ce vieux milicien « broussard » que l'étoile, radieuse hier, s'éclipsait aujourd'hui : « Deux mauvaises nouvelles », fit-il dire par l'un des boys; en effet, notre dernier interprète avait disparu, profitant d'un moment d'inattention des Annamites, et la nuit, au clair de lune, le milicien de garde avait vu s'approcher, armé de son coupe-coupe, le vieux chef de Ban-Kil (village que nous occupions). Après avoir fait quelques passes avec son arme, il avait jeté un objet près de la case et s'était retiré avec précaution.