CHAPITRE
Dan-Mot ou plutôt la route parallèle de chars à bœufs qui mène à Kratié — après quelques jours de repos et de chasse au bord d'un étang assez giboyeux, à trois jours de marche au delà d'En Shott.
Deux jours après, nous revînmes au village stieng, où les chefs nous reçurent avec aménité; je voulais obtenir quelques renseignements, mais faute d'interprètes habiles, nous ne pûmes espérer aucun éclaircissement. L'un d'eux demanda la grâce des prisonniers, craignant que nos bons rapports ne soient, pour ces pillards, le prétexte de quelque acte d'hostilité contre lui. J'accordai la libération d'un vieillard très fatigué, à qui je fis valoir que la demande d'un chef ami avait auprès des Français une excellente influence. Comprit-il la magnanimité de ce discours? j'en doute, mais il reprit sans tarder le chemin de Ban-Kil.
Nous continuâmes, retrouvant les villages mois, avec leurs braves chefs cambodgiens. On ne peut s'imaginer le plaisir qu'éprouve le voyageur au milieu de populations amies et alliées, après s'être vu traité en ennemi, en intrus qu'on écarte par tous les moyens.
Nous éprouvions avec tant de satisfaction ce plaisir de la tranquillité que la discipline s'était relâchée dans notre bande. A ce point qu'un
beau soir les coups de fusil retentirent à nouveau. Qu'y avait-il? Nous nous précipitâmes à l'endroit d'où partaient les détonations. Le Bcp, la tète nue et ensanglantée, excitait deux linhs à poursuivre dans la brousse le fuyard, et les coups de fusil se répétaient, avec une course effrénée dans la forêt. La cause de ce tumulte? Un regard nous l'apprit. Il ne restait qu'un prisonnier près de nos charges : le chasseur s'était enfui II...
Il fallait s'y attendre : l'habile sauvage ne devait pas avoir pour les splendeurs de Tay-Ninh une grande admiration. Il rongeait son frein avec rage, avide de liberté, et plein de haine pour l'Européen. Un des porteurs avait déposé sur sa charge une de ces armes bizarres, sorte de tomawack (hache à débroussaillement) qu'on trouve dans tout le pays stieng; notre homme en connaissait bien l'usage. Et s'approchant peu à peu, plaisantant avec le Bèp qui le surveillait, lentement, il frottait ses liens contre le fer tranchant de l'arme. Un léger effort et le rotin se rompit. Abattant alors la hache sur la tête du milicien, il fendait son salacco et le jetait à terre blessé. Puis, d'un bond, le bandit disparaissait, libre enfin I Sans nul souci des balles qui ne pouvaient l'atteindre dans sa course, il allait rejoindre Ban-Kil et y porter, sans doute, sa haine contre l'Européen. Le résultat de cette expédition