‹ Au pays MoïChapitre 72 sur 116 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

et de pouvoir poursuivre à notre aise les coqs sauvages, assurés d'avoir du pain et un bon déjeuner.

Mais c'était aussi la Gn des grandes émotions où l'on aime à dominer la crainte du lendemain, à se sentir homme, armé pour la lutte; la fin de ce plaisir tout particulier que donne l'inconnu, et si fort qu'on y revient toujours.

Sur le chemin passaient des caravanes d'Annamites apportant en pays irioïs du riz, du sel, et des larmes de Job. Et l'émotion nous gagna quand nous vîmes flotter le drapeau français : M. P***, le directeur de culture et associé de M. D***-B***, nous attendait.

J'ai déjà dit ce qu'était l'hospitalité coloniale; M. P*** nous l'offrit avec tous ses bienfaits, sans oublier la visite à ses plants de café et au travail des défrichements. C'était un début; la plantation d'An-Ké ne faisait que se constituer dans une forêt presque encore vierge. Le terrain, bien irrigué, promettait une grande fertilité. Les plants poussaient bien, verts et sains, mais sans laisser préjuger de l'avenir de l'affaire. La main-d'œuvre était de dix cents par jour. Soixante coolies y travaillaient, tous Annamites.

Tout près était un village important; mais la réception faite à M. P*** ne fut pas pour l'encourager à traiter avec les habitants. Venu pour voir

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les chefs il avait entendu siffler les flèches à ses oreilles et avait dû recourir à l'autorité du garde principal de la province.

La plantation nous a paru manquer du fonds indispensable qui attire presque infailliblement la main-d'œuvre, la rizière ; aussi sommes-nous partisan des grandes concessions où peuvent se fonder des villages d'ouvriers; toute main-d'œuvre en terrain nouveau et inculte, par conséquent fiévreux, est difficile à recruter; il faut pouvoir procurer à l'indigène les facilités de faire son riz, c'est la plus sûre façon de l'attirer; mais aussi, il est indispensable d'avoir, sur ses terrains, un certain droit de propriété qui l'empêchera de reprendre son indépendance et d'abandonner les chantiers de son bailleur de fonds qui se trouverait, par là même, lésé et trompé dans sa confiance, sans qu'aucune intervention légale puisse être invoquée.

Une plantation autrement constituée risque le plus souvent, après les débuts pénibles, de manquer des travailleurs nécessaires à son développement.

L'affaire était bien traitée au point de vue financier. C'était l'association du capital et du travail, le partage des fruits entre le bailleur et le planteur.

Cette façon de procéder rémunère ce dernier de ses peines et assure au bailleur un revenu en cas de réussite.

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