‹ Au pied du mur comedie en un acteChapitre 2 sur 9 · GABRIELLE, TRISTAN · texte numérisé non relu

GABRIELLE, TRISTAN

TRISTAN, passant la tête par-dessus le mur.

C’est moi !

GABRIELLE, se détournant et poussant un léger cri.

Ah!...

TRISTAN, très -gai ein eut.

Tiens! ce n’est pas elle!... Pardon, mademoiselle, je vous dérange peut-être?...

GABRIELLE

Non, monsieur, mais...

*• TRISTAN, so mettant à cheval sur le mur.

Vous n’attendez.donc pas quelqu’un, vous aussi?

GABRIELLE

Mais non, monsieur.

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

TRISTAN

Alors, je puis, sans indiscrétion...

Il santé à terre.

f. ABRI ELLE.

.Que faites-vous?

TRISTAN

J'escalade, pas autre chose. (Allant & elle.) Excusez-moi, * mademoiselle, si je me présente à vous comme un voleur... je vous donne ma parole d’honneur que je ne fais partie d’aucune bande... Je viens ici dans une intention beaucoup plus honnête et que vous avez devinée déjà... si j’en crois ce fin sourire qui se dessine sur vos lèvres...

Connaîtriez-vous mademoiselle Marie de Chambois?

C’est ma meilleure amie.

TRISTAN"

Mais alors, c’est peut-être elle qui vous envoie... Ah ! mon Dieu ! je tremble de connaître la vérité. Serait-elle souffrante? Renoncerait-elle à moi? Ne m’aimerait-elle pas?... Je. vous en prie, mademoiselle, tirez- moi vite d’inquiétude.

GABRIELLE

Rassurez- vous, monsieur, ce n’est pas Marie qui m’a priée de me trouver ici à cette heure...

TRISTAN

Ah ! merci, mademoiselle ; vous me soulagez d’un grand poids. J’en étais sûr, elle va venir.

GABRIELLE

Non, monsieur, elle ne viendra pas.

AU PIED DU Mil K

• TRISTAN

Elle n’a donc pas reçu mon billet?

G AB R I ELLE

Le voici.

TRISTAN

Vous ne le lui avez pas remis? Vous n’avez donc pas été jusqu’au post-scriptum?

GABRIELLË.

Si fait, monsieur, j’ai tout lu.

TRISTAN

Eh bien, mademoiselle, s’il est vrai que Marie soit votre amie, ne tardez pas plus longtemps. Elle doit être en classe en ce moment, vous lui glisserez mon épître dans son cahier de devoirs. Ce sont de ces petits services que l’on se rend tous les jours à la pension entre bonnes amies. Pourquoi hésiteriez-vous?... Songez qu’il y va de son bonheur; hâtez-vous donc, mademoiselle; j’attendrai votre retour blotti dans quelque massif, et j’appellerai de tous mes vœux le jour fortuné où celui que vous aimez escaladera le mur, lui aussi, pour vous offrir son cœur et sa main. La place est bonne, il faudra la lui indiquer! Ah! vous riez... Victoire! Vous allez courir.

GABRIELLË.

Je courrai peut-être... et encore... à une condition.

TRISTAN

Je suis prêt à tout. Qu’exigez-vous de moi?

GABRIELLE

Toute la vérité.

TRISTAN

Comment donc ! c’est trop juste. Eh bien, mademoiselle,

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

il y a six mois environ, un jour de vacances, comme je revenais d’Afrique, avec une blessure, mon grade de lieutenant et ma démission, je la vis pour la première fois, à l’ambassade d’Angleterre, manger un petit pain français. Ah! mademoiselle! avec quelle grâce et quel appétit elle le dévorait! Elle le tenait, comme un écureuil, de ses deux mains dégantées jusqu’au delà du coude ; et, pendant que ses lèvres roses et ses dents blanches rivalisaient d’un zèle délicieusement glouton , les miettes tombaient effrontément sur ses épaules nues... Elle en prit un autre, puis un autre... elle étouffait... Je lui offris un verre de vin de Champagne- « Merci, monsieur, » me dit-elle, et elle le dégusta avec une véritable satisfaction !... Moi, j’étais déjîf ivre de bonheur et d’amour. Ce simple fait gastronomique décida de ma vie. Depuis ce jour je cherchai toutes les occasions' delà rencontrer. Je lui parlai hardiment de mon amour, à la zouave ! J’ai servi dans les zouaves, mademoiselle. Elle

ne me répondait pas... mais elle ne se fâchait pas je

lui écrivis des volumes; elle ne me répondait pas

mais certain serrement de main Bref, je me croyais

suffisamment autorisé à me présenter comme prétendant à son père ; lorsque, l’autre jour, j’appris son prochain mariage avec ce cousin de Vermillac. Désespéré, furieux, je résolus de l’empêcher à tout prix. Je n’avais qu’un moyen, escalader le mur, c’est lait! la prévenir, cela va être fait, grâce à vous!... quant au reste, je m’en charge. Voilà mon roman, mademoiselle; il est court, c’est un mérite. Est-il intéressant? C’est une question qui vous reste à résoudre, vous, mon juge, et... j’attends votre arrêt.

GABRIELLE

Ainsi Marie a su vous plaire , parce qu’elle vous a semblé gourmande.

Je ne m’en défends pas! La gourmandise est une preuve

/ de bonne santé... et la bonne santé est le plus beau fleuron de l’amour. Foin des amants chétifs, malingres, souffreteux qui s’en vont tout mélancoliquement ad paires au milieu des pleurs et des gémissements, des regrets et des désespoirs!... Moi, quand j’aime, j’aime à rire; et l’on ne rit bien qu’en se portant bien. Des amants robustes et gaillards, il est vrai, sans rime ni raison, se lamentent, se désolent et se suicident par partie de plaisir; mais les malheureux ne savent pas vivre, et je n’aurais garde de les imiter. L’amour, c’est la gaieté du cœur, la joie de l’âme, l’enivrement de tout notre être; c’est un soleil dans la nuit, un printemps dans l’hiver, un long éclat de rire dans la vie 1 Ainsi pensaient nos pères, de joyeuse mémoire, et ils avaient raison, pâques Dieu ! Vive l’amour qui fait rire! Eh! quoi, mademoiselle, vous h’êtes pas encore partie?

GABRIELLE

Un dernier mot ! Qu’allez-vous dire à Marie, monsieur le rieur?

TRISTAN

D’abord que je l’aime !

G AB R I ELLE

Et puis...?

TRISTAN

Que je l’enlève.

GABRIELLE, effarouchée.

Plaît-il?

TRISTAN

Oh! le plus convenablement du monde, je vous jure. J’ai tout préparé à cette intention ; j’ai aperçu par là une échelle contre un prupier ; avec son aide, Marie franchira

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le mur; de l’autre côté nous attend une voiture qui nous conduira à la gare du Nord; là, nous prendrons le premier train qui partira soit pour Londres, soit pour Bruxelles. Oh! je n’ai rien oublié! Pour la distraire pendant le voyage, j’ai bourré mes poches de bonbons et de chatteries... pralines à l’ananas, caramels variés, fondants au lait de coco, voire une demi-douzaine de ces petits pains français qu’elle adore... (Tiraot un sac.) En voulez-vous?

GABRIELLE, souriaut.

Je vous remercie... Et une fois à l’étranger?...

TRISTAN

J’écris immédiatement à son père, qui ne peut plus faire autrement que de consentir à notre mariage. Vous voyez, mademoiselle, que mes intentions sont honnêtes et que vous ne devez pas hésiter plus longtemps...

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