‹ Au portique des Laurentides [microforme]Chapitre 3 sur 4 · DES: LAURENTIDES TÈ · texte numérisé non relu

DES: LAURENTIDES TÈ

plus une. chaîne, comme cela s’entend d'ordinaire et par habitude, c'est-à-dire une succession de: montagnes, adoptant une direction à peu près régulière et continue ; cette direction, elles ne. l'ont que pour un temps et pour certaines étendues, comme entre les Escoumins et le Cap Tourmente, ét le long de l'Outaouais supérieur, entre l'ile au Calumet et le Témiscamingue. Ailleurs, il ne faut plus dire “la chaîne ” des Laurentides, mais la “ région ” des Laurentides, représentant un ensemble de terrains plus ou moins montagnêux, coupés de vallées et de gorges plus ou moins larges et profondes, où se rencontrent quelques-uns des meilleurs » FAT qu'il y ait

en Amérique. |

Dans ces régions, les montagnes ayant une altitude digne d'arrêter le regard, quoique encore très sécondaires, sont isolées ou font exception, la plus haute atteignant à peine deux mille deux cents pieds, tandis qu'ailleurs la moyenne est de neuf à douze cents pieds.

Sur la côte nord les Laurentides, massées ensemble et se tenant étroitement, accompagnent: le.fleuve sur une grande partie de son cours, Là, elles sont chez elles et se. montrent et se livrent avec uue désinvolture farouche; là elles appa-

raissent dans toute leur grandeur inculte et sauvage, remplies de merveilleux imprévus et de sublimes désordres, et nulle part ces imprévus et ces désordres n'éclatent, avec autant de ferté indomptée et de hardiesse barbare, que sur la côte du Labrador et dans la région du Saguenay. Parvenues à une trentaine de milles en. aval de Québec, fatiguées sans .doute. de l’énorme déploiement qu’elles. viennent d'effectuer, sans faiblesse et presque sans. interruption, sur quarante-lieues de rivages hérissés, où elles ont rassemblé leurs masses les plus profondes et dressé leurs plus hautes cimes, les Laurentides, s 'affaissent subitement au cap Tourmente, l’un des plus hauts sommets de la chaîne. : Au cap. Tourmente elles s'éloignent du fleuve, .qui va:bientôt faire devant Québec. un coude brusque vers. le sud ; elles se dispersent au hasard dans l'intérieur, çà et là réunies en groupes. tassés, plus loiu; dégénérant en traînées languissantes : puis elles se rapprochent, s’étreignent de nouveau, mais toujours däns un élan de moins en moins vigoureux. Uné dernière fois enfin, elles 8e fractionnent encore et se disséminent en tronçons épars, réduites à n'être plus que des hoquets convulsifs, ou ‘dés ondulations de rochers où de collines présentant, sous un extérieur abrupte et inculte, les disposi

tions les plus avantageuses ct la nature la plus favorable à l'agriculteur et au colon.

Il ér est ainsi jusqu'à une douzaine de lieues environ en arrière de Montréal, alors que les Laurentides se refcrment de nouveau et semblent vouloir rattacher définitivement leur chaîne interrompue. ‘Nous sommes là en présence de la région qui s'appelle les “ Cantons du Nord,” et qu'ont à jamais illustrée les glorieux travaux et l'apostolat patriotique du curé Labelle. Au seuil de cette région s'élève la petite ville de Saint- Jérûine, qui en est le chef-lieu, le foyer d’alimentation, le point d’où rayonnent tous les mouvements izitiate'irs, toutes les forces impulsives qui commuziquent à cette vaste contrée, à peine sortie de l’embrÿon, la vie, l'activité, l'énergie et la détermination de croître, de grandir et d’atteindre sans défaillance jusqu'aux dernières limites de son développement.

Au portique laurentien, qui s'entr'ouvre sur le nord profond et mystérieux, Saint-Jérôme appa: raît comme le génie qui préside à ses destins, qui lui souffle l'âme dont il est animé, qui l’exalte et le pousse à la conquête de ce que tient en réserve pour lui une nature puissante et féconde.

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Saint-Jérôme n'avait pas même encore un nom, il y a moins de soixante ans, C'est le célèbre évêque Plessis qui lui donna l'érection canonique en 1832, et celle-ci ne tarda pas à être suivie, bientôt, après, de l'érection civile.

Cette paroisse nouvelle, qui allait prendre rang sur le calendrier, se composait alors uniquement d'une rangée de maisons et de chaumières construites à des intervalles plus ou moins éloignés, le long de la rivière du “ Noxd;” avec un

seul rang de terre en culture, et s'étendait sur . une longueur d'environ sept milles. Ce qu'on appelait alors le village, c’est-à-dire un groupe de sept habitations, n’était pas situé où l’est aujourd’hui la “ ville,” mais à un mille et demi de là, au point d’intersection de trois chemins, dans un endroit qui a retenu le nom de La Chapelle, parce qu’on y célébrait les offices religieux, dans une petite chapelle longue de trente pieds, élevée sur le bord de la rivière.

Jusqu'alors Saint-Jérôme n'avait été qu’une mission où M. Poirier, curé de Sainte-Anne-des:. | Plaines, paroisse voisine, venait dire la messe

tous les quinze jours. Plus tard, un prêtre de descendance irlandaise, mais d'éducation toute française, M. Blyth, vint se fixer à La Chapelle, où il demeurait dans une petite maison, avec ses père et mère, et d’où il allait desservir, deux fois par mois, L. mission voisine de Saint-Colomban. Cela dura ainsi quelques années, mais le jour vint où Saint-Jérôme s'étant tranquillement développé par l’action du temps, et des colonies nouvelles s'étant formées en plusieurs endroits des environs, ôn reconnut qu'il valait mieux construire l’église sur le terrain qu'elle occupe aujourd’hui, situation plus centrale qui permettait de réunir en un seul faisceau les intérêts

civils, religieux, commerciaux et industriels, choix qui indiquait en outre que quelques esprits avaient déjà le vague pressentiment de l'avenir réservé à Saint-Jérôme et de la prépondérance que lui assurerait à coup sûr sa situation géographique.

Comme on craignait qu'il ne s’élevât des discordes dans la paroisse à l’occasion de ce changement, un curé étranger, M. l'abbé Paquin, fut chargé de déterminer l'emplacement de la nouvelle église, dont le terrain fut généreusement offert par M. Dumont, en ce temps-là seigneur de la paroisse. Ce n’est toutefois qu’en 1837 que M. l'abbé Blyth y fixa son domicile, en qualité de premier curé, et que l'église et le presbytère furent achevés sous sa direction. Alors seule-

ment commença l'existence régulière de Saint- Jérôme. !

1. Depuis que Saint-Jérôme est devenu ville, les citoyens, voulant commémorer le souvenir du cadeau fait par M. Dumont, ont donné à leur principale rue, sur laquelle se trouve l'église et qui est une grande avenue bordée d'arbres, ” nou -de l’ancien seigneur de leur paroisse,

Trois ans après, M. Blyth était dirigé vers une autre cure. C'était alors un tout jeune prêtre, qui comptait à peine six lustres, et il lui fallait se. séparer de sa paroisse plus. jeune encore que Jui, de cette paroisse qu'il avait cueillie dans son étroit berceau et dont il avait suivi les pas, de jour en jour petit à petit grandissants, Il s'en alla avec bien des regrets dans l'âme ; tous ses paroissiens réunis ne formaient encore qu'une famille. Il les quitta, pensant peut-être les revoir bientôt. C'était sa plus chère espérance, sans doute, car il se forme, surtout dans des circonstances de cette nature, entre un prêtre qui débute dans l'exercice de son ministère et une paroisse qui sort à peine de ses langes, un lien tel que ne pourront ni le rompre ni même l’affaiblir toutes les phases de la vie par où tous les deux devront successivement passer. Ce sont deux amis d'enfance que les destins peuvent séparer pendant un temps bien long, mais qui, en se revoyant, blanchis par l'âge, retrouvent leur affection tout entière, vivace, chaude comme aux anciens jours.

Quarante ans, cependant, devaient s’écouler avant que le curé Blyth pôût revoir sa paroisse chérie. Cette fois, il y vint en chemin de fer. Partout, sur la route, il jetait des regards étonnés ; il ne reconnaissait nlns rien : ef quand, enfu, le train s'arrêta et que le.con lucteur cria “ Saint- Jérôme,” le pauvre vieillard fondit en larmes. Quelques instants il resta immobile, cloué par l'émotion sur son siège ; puis se relevant, tout tremblant encore, il sortit et s’achemina vers le presbytère. On dut lui en indiquer le chemin, à lui qui avait vu s'élever ce presbytère, pierre à pierre, sous ses yeux. Il passait maintenant dans de larges rues, devant de belles maisons ombragées de grands arbres, là c'\ il y avait jadis à peine quelques champs qui portaient les premières moissons de la colonie. Enfin il arriva dans ce presbytère où allait le recevoir M. le curé Labelle, dans ce presbytère rendu célèbre aujourd'hui par l’homme qui l’habite depuis plus de vingt ans, rendez-vous obligé des prêtres des paroisses et des missions les plus lointaines du nord, sorte de pélerinage où d’illustres curieux sont venus pour contempler le curé Labelle chez lui, parmi les siens, dans son rôle d'apôtre colonisateur, sur le théâtre même de ses travaux, au milieu d'un monde qu'il a virtuellement ér#é

16 UNE PAROISSE MODERNF

qu'il a maintenu et soutenu dans les jours les plus difficiles et les plus orageux.

Le lendemain, l'abbé Blyth alla visiter les Heux où il avait fait sa première communion, avant d’être curé titulaire.

L'antique chapelle était démolie; mais il retrouva le même petit groupe de maisons, modestement augmenté de trois ou quatre habitations nouvelles. Certes, le curé Blyth pouvait bien regretter son Saint-Jérôme d'autrefois, car il n’est rien de plus pittoresque, rien qui charme plus le regard que le dernier demi-mille de chemin que l'on fait avant d'arriver au village de La Chapelle, village que nous serions tenté d'appeler ancien, tant nous allons vite de nos jours, tant les choses qui ont à peine un demi-siècle d’existence portent déjà toutes les empreintes, toutes les injures d'une vétusté hâtive, et semblent comme perdues dans la nuit du temps. Ici, la rivière du “Nord” n'a plus de cascades; elle coule doucement, presque imperceptiblement, entre des bords élargis, couverts de gazons et de feuillages, des eaux pures et bleues comme l’azur d’un beau ciel. On est loin de tout, bruit, de toute agitation humaine, et la nature, parfois rétive, qu'on ne peut pas à volonté saisir dans

ses beaux jours, déploie ici sans réserve une grâce et une beauté touchantes. Spectacle fait pour ravir les yeux et pour charmer l’imagination, mais dont semblent ne pas jouir, hélas! ceux à qui il est donné de le contemp'er à tous les instants. Seuls, les esprits rêveurs savou'ent les heures délicieuses qu'ils passent en présence de la nature et s’abreuvent à ses sources profondes, qui sans cesse se renouvellent et jamais ne s’épuisent.

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